‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 42 sur 62 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

l’arbre a papier.

Les prévisions du botaniste furent confirmées à la grande joie de la petite bande. Si l’on en jugeait par les feuilles qui jonchaient la terre, et par les quelques baies qui restaient sur les branches, le taillis était composé en grande partie de l’arbuste dont on avait besoin. Nonseulement la feuille et le fruit, mais l’écorce justifiaient cette opinion : son extrême ténacité, et son goût d’une âcreté excessive, au point que ce pauvre Ossaro qui avait eu la sottise d’en mâcher quelque peu, eut l’intérieur de la bouche emporté, ne laissaient pas le moindre doute à cet égard.

C’était bien de véritables daphnés ; et précisément le daphné bholoua du Népaul, dont nous avons dit que les Népaulésiens fabriquaient un papier très-commun, mais à la fois souple et solide.

Aussitôt que la chose fut bien et dûment reconnue, les trois amis résolurent de se mettre à l’œuvTe, et cela le plus tôt possible.

Toutefois sans les connaissances pratiques du botaniste, qui lui permettaient non-seulement de distinguer les plantes à leurs caractères, mais encore de dire à quel usage et de quelle façon elles pouvaient être employées, la découverte du bholoua n'aurait servi à rien, elle n’aurait même pas eu lieu.

Tel qu’il apparaissait dans le taillis, cet arbuste ne ressemblait pas plus à du papier que tous ceux qui l’environnaient; il s’en trouvait même beaucoup, parmi ses voisins, dont l’écorce se serait détachée par lambeaux infiniment plus larges, et qui auraient eu plus de ressemblance avec l’objet en question. La dépouille du daphné qui, au contraire s’arrachait par bandes étroites, semblait être la dernière chose du monde dont on pût faire un cerf-volant.

Mais Karl savait le moyen de la transformer; et sans plus de retard, aidé par les autres qui devaient agir sous ses ordres, il commença la série d’opérations qui devaient métamorphoser l’écorce.

Les couteaux ayant été mis en réquisition, quelques vingtaines de bholouas furent dépouillés de la base au sommet avec une rapidité incroyable. On ne les avait pas abattus ; ce n’était pas nécessaire ; il était même plus facile de les écorcer pendant qu’ils étaient debout, et par ce motif on les avait laissés sur pied.

Nos ouvriers continuèrent ce travail de cascarilleros ‘ jusqu’à la chute du jour. Ils ne l’avaient interrompu

1 . On appelle ainsi dans le bassin de l’Amazone, les ouvriers qui dépouillent les arbres dont l’ècorce fournit le quinquina. (Note div traducteur.)

qu’un instant pour retourner à la cabane, où ils avaient mangé à la hâte un morceau de bouquetin ; et ce ne fut qu’au moment où le soleil disparaissait derrière la cime du Ghoumoulari qu’on aurait pu les voir, rentrant chez eux, courbés sous le poids de leurs fagots d’écorce, et accompagnés de Fritz, qui les suivait d’un air fringant.

Le taillis d’où ils venaient alors témoignait du rude travail auquel ils s’étaient livrés sur un espace de plus d’un acre d’étendue ; les daphnés laissaient voir le bois jaune de leur tigelle aussi bien dépouillé que si un troupeau de chèvres s’en était mêlé.

Même rentrés chez eux, nos travailleurs ne pensèrent pas à se reposer; ils n’étaient revenus que pour entreprendre une nouvelle besogne, et commencer à fabriquer leur papier.

Il faisait nuit, et c’est à la lueur des torches qu’il fallut se mettre à l’œuvre ; mais préparées d’avance, et faites en bois de chü, ainsi que nous l’avons dit, ces torches donnaient une flamme si claire, et si égale, qu’elles remplaçaient parfaitement la chandelle.

La première opération d’ailleurs que nos ouvriers avaient à faire n’exigeait pas beaucoup de soin ; elle pouvait en outre s’exécuter dans la cabane, avec autant de succès que dans l’atelier le plus vaste. Il s’agissait tout simplement de couper l’écorce par petits morceaux. Nos amis y consacrèrent toute la soirée, et pendant que les doigts s’agitaient, la conversation allait gaiement son train, et s’éinaillait de temps à autre d’une plaisanterie sur l’épluchiige des étoupes, cette besogne des prisonniers. 11 est certain que la nature de leur travail

et la situation où ils l’exécutaient, donnaient à cette plaisanterie un véritable à-propos. '

On soupa, quand la tâche fut terminée; et chacun alla dormir, avec l’intention de se lever de bonne heure afin de se remettre à la fabrication du papier, et de l’achever le plus tôt possible.

Le lendemaiiî matin, nos amis n’eurent pas grand’chose à faire; c’est-à-dire que la préparation dont ils avaient à s’occuper exigeait moins d’efforts que de patience.

Quand l’écorce du daphné a été réduite en pièces, on en met les fragments dans un chaudron rempli d’eau, à laquelle on a mêlé des cendres, et l’on fait bouillir cette lessive pendant plusieurs heures.

Gomme nos papetiers n’avaient ni chaudron, ni marmite, un obstacle insurmontable se serait opposé à leur fabrication, s’ils n’avaient pas eu de l’eau chaude en quantité dans la source voisine, qui bouillait perpétuellement.

On croirait d’après cela, qu’ils n’avaient qu’une chose à faire, à plonger les fragments d’écorce dans la fontaine, et à les y laisser le temps voulu.

Mais à l’endroit où l’eau était le plus chaude, elle était constamment en mouvement, et ne se contentait pas de bouillonner; elle prenait son cours par la petite rivière, et allait se jeter dans le lac. Il en serait résulté que non-seulement les morceaux d’écorce auraient fui avec elle, mais que les cendres en auraient été séparées, et n’auraient servi à rien.

Cette difficulté pouvait-elle être vaincue ?

Nos amis n’en étaient pas arrivés là sans y avoir pensé, et voici quel fut leur expédient : ils prirent l’une des peaux d’yak, dont la plus grande leur était restée ; après y avoir enfermé les cendres et les fragments d’écorce, ils plongèrent le cuir dans la fontaine avec son contenu, et le tout y fut laissé jusqu’à ce que la lessive eût produit son effet. C’est par ce moyen ingénieux qu’ils purent triompher de l’embarras où les mettait l’absence de chaudière.

Quand le botaniste pensa que la lessive avait assez bouilb, la peau d’yak fut retirée de la fontaine ; et les morceaux d’écorce furent étendus sur le roc, afin de s’y égoutter et d’y sécher.

Nos ouvriers, pendant ce temps-là, ne restaient pas inactifs. Dès l’instant où l’écorce avait été plongée dans l’eau, Gaspard s’était mis à façonner un gros maillet, qui devait servir pour une opération ultérieure. Ossaro, de son côté, fabriquait un ustensile d’un autre genre : c’était une espèce de tamis, composé de petites lattes, excessivement étroites et minces, taillées dans un bambou ringal, et insérées dans un cadre de même nature, dont les parties étaient seulement plus épaisses.

Ossaro avait été chaîné de la fabrication de cet objet, parce que ni l’uu ni l’autre des deux frères ne savait aussi bien que lui travailler le bambou, et l’employer à n’importe quel usage. C’était la première fois qu’il faisait l’ustensile auquel nous le voyons occupé ; et cependant, avec les conseils du botaniste, il réussit, de manière à ce que le tamis en question pût remplir parfaite

tement l’emploi qui lui était destiné, et dont nous parlerons plus tard.

Aussitôt que leurs chiffons d’écorce furent à peu près secs, les ouvriers, prenant le maillet tour à tour, les battirent sur le roc, jusqu’à ce qu’ils en eussent réduit la fibre à l’état pulpeux.

Cette pâte, fut remise dans le sac de cuir, et plongée dans l’eau ; non pas cette fois dans la source bouillante, mais dans l’eau fraîche du lac. Le vase de cuir s’étant rempli de cette dernière, la pâte y fut remuée avec un bâton, ce qui fit monter à la surface une écume épaisse que l’on enleva. L’eau fut renouvelée ; on agita de nouveau, et l’on recommença l’opération jusqu’au moment où la pâte, devenue mucilagineuse, fut complètement épurée.

Il ne restait plus qu’à en faire du papier; et ce fut le botaniste lui-même qui se chargea de l’opération. Bien que cette dernière fût simple, elle exigeait cependant une assez grande dextérité pour être conduite à bien. Elle consistait à placer dans le tamis dont nous avons parlé, une certaine quantité de pâte, qui devait être maintenue sous l’eau, et bercée de manière à s’étendre uniformément sur le fond à claire-voie.

La pâte une fois étendue, il fallait enlever le tamis bien doucement, et le sortir de l’eau sans l’incliner, pour ne pas déranger la couche pulpeuse qu’il renfermait. Il ne restait plus ensuite qu’à le poser sur deux barres parallèles, de manière à laisser égoutter la pâte, et celle-ci, en séchant, devenait une feuille de papier.

On ne pouvait pas avec un seul tamis faire d’un seul

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coup la quantité de papier nécessaire ; mais aussitôt qu’une feuille était suffisamment sèche, on la retirait du cadre, que l’on remplissait d’une nouvelle couche de pâte, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on eût employé toute la pulpe.

Eniin l’opération achevée , nos amis se trouvèrent possesseurs d’une quantité de papier suffisante pour faire un cerf-volant de la taille d’une porte cochère.

La nécessité d’attendre qu’une feuille de papier fût sèche pour en fabriquer une autre, fit durer ce travail plusieurs jours. Mais il y avait autre chose à faire; Karl et Gaspard construisirent la carcasse du cerfvolant, tandis qu’Ossaro en confectionnait la queue.

Il y avait aussi à fabriquer la corde qui devait diriger l’appareil ; et ce fut la chose qui demanda le plus de temps, car il fallait qu’elle joignît la finesse à la solidité. Un câble n’aurait pas exigé les mêmes précautions; mais avec lui on aurait eu le même inconvénient qu’à la première expérience : le cerf-volant n’aurait pas pu l’enlever.

Pour offrir la résistance voulue, une corde aussi mince que celle qui était nécessaire, ne devait avoir aucun défaut; et il fallait absolument que la filasse dont elle se composerait fût examinée brin à brin, pour qu’on fût bien sûr de n’employer que ceux qui étaient irréprochables.

Pénétré de l’importance d’un pareil travail, Ossaro, je n’ai pas besoin de le dire, y mit tout son talent et toute son attention ; chacune des parties de cette corde modèle fut tordue par le .Shikarri entre le pouce et l’in-

. dex, et avec autant d’égalité que s’il se fût agi d’en faire une ligne de pêche.

Quant à la carcasse du cerf-volant, ce fut encore le bambou ringal qui en fournit les matériaux ; sa force et son élasticité, jointes à son extrême légèreté, le rendaient, dans cette occasion, bien préférable à toute espèce de bois.

Une racine d’arum fournit la colle qui était nécessaire pour réunir les feuilles de papier. Il n’y eut besoin pour cela que d’en râper l’intérieur, et de faire bouillir cette pulpe féculente, de manière à lui donner la consistance de l’empois.

EnGn, huit jours après celui où Gaspard en avait conçu l’idée, le cerf-volant, pourvu de tous ses accessoires, était appuyé au mur de la cabane, et tout prêt à s’élever dans les airs.

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