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LE CERF-VOLANT

Le cerf-volant était donc prêt; il ne restait plus qu’à le lancer; nos amis attendaient pour cela une occasion favorable, un jour où le vent serait d’une force suffisante et bien orienté, c’est-à-dire quand il soufflerait vers cette partie de la falaise où étaient placées les échelles, et où l’on avait essayé vainement de diriger le vol du bearcout.

Déjà les trois captifs étaient montés sur l’un des amas de rochers qui s’élevaient juste en face de cette portion de la muraille ; et de l’endroit où ils étaient parvenus, ils avaient pu voir une partie du versant de la montagne qui dominait la vallée.

Ce versant paraissait couvert de neige, et présentait, çà et là, de grandes masses qui devaient être des quartiers de roche, ou d’énormes glaçons d’une teinte foncée.

Nos amis contemplaient de nouveau cette pente neigeuse avec un vif intérêt; c’était sur les différents blocs

dont ils la voyaient parsemée qu’ils fondaient leurs espérances, et jamais celles-ci n’avaient été plus grandes. S’ils réussissaient à faire abattre leur cerf-volant au milieu de ces masses il était probable que la corde s’y arrêterait d’une manière ou de l’autre; soit qu’elle s’enroulât, soit qu’elle se fixât entre deux rochers.

Pour donner prise au cerf-volant, nos constructeurs l’avaient muni de grapjnns; en d’autres termes, ils avaient donné aux pièces transversales de sa membrure une saillie d’environ trente centimètres, et leur avaient attaché une espèce de crochet en bois, qu’ils avaient solidement fixé, de manière à figurer les bras d’une ancre.

Ils n’avaient épargné ni leur peine, ni leur intelligence pour amener la réussite de leur entreprise, et avaient fait tout ce que l’homme peut faire pour mériter le succès.

La fortune fut assez bienveillante pour ne pas les tenir trop longtemps en suspens. Il n’y avait pas plus de trois jours qu’ils avaient achevé leurs préparatifs, lorsque le vent se mit à souffler comme ils le désiraient. C’était unè brise soutenue, ferme dans la direction qu’elle avait prise, et assez forte ])Our enlever le plus énorme des cerfs-volants.

Profitant de cette occasion, les trois amis prirent le chemin de la falaise avec leur appareil, qu’ils étaient pressés de voir dans l’espace. Karl devait le lancer et le guider dans son ascension, taudis que Gaspard et Ossaro, la corde en main, courraient contre le vent. Ce ne serait pas trop de leurs forces réunies pour maintenir contre la brise un voilier de cette ampleur. Ils avaient eu soin d’avance de nettoyer la route en coupant les

broussailles qu'ils auraient pu rencontrer, et rien ne devant entraver leur marche, ils n’auraient à s’occuper que de laisser filer la corde à mesure que monterait le cerf-volant.

En sa qualité de chef de l’entreprise, c’était le botaniste qui devait donner le signal.

L’émotion fut vive pour les trois amis lorsque chacun d’eu.x se plaça au poste qui lui était assigné; Karl à côté du cerf-volant, dont il tenait la queue d’une main, et l’épine dorsale de l’autre ; Ossaro près de la corde qu’il avait saisie à pleine poigne ; et Gaspard derrière lui, portant le reste de la corde qu’il était prêt à dérouler.

Karl redressa l’énorme voilier qu’il posa sur le croupion, où il le tint en équilibre; il le souleva en y mettant toute sa force, et l’élevant à quelques pieds de terre, donna le signal du départ de toute la vigueur de ses poumons.

Aussitôt Gaspard et l’Hindou se mirent à courir en arrière ; la corde se roidit, et comme un immense vautour aux ailes déployées, le cerf-volant prit lentement son essor.

Il monta d’un vol régulier et majestueux, qui le portait vers la crête de la falaise.

Karl poussa un cri de joie en le voyant monter sans fléchir. Ossaro et Gaspard, trop occupés de la tâche qui leur était confiée, demeurèrent silencieux; mais quand le cerf-volant, s’élevant toujours, eut dépassé le faite de la muraille, ils répondirent aux acclamations de Karl et donnèrent cours à leur enthousiasme par des hourras prolongés.

« Lâche tout, Ossaro! cria le botaniste de manière à dominer le. bruit du vent; et toi, Gaspard, tiens ferme le bout de la corde. »

L'Hindou s’empressa d’obéir; et en même temps qu’il ouvrit les mains, il sauta prudemment vers Gaspard afin de l’aider à retenir l’extrémité de la corde qui aurait pu lui échapper.

Ainsi abandonné à lui-même, le cerf-volant, pareil à un oiseau qui a reçu le coup mortel, inclina le front vers la terre, décrivit des lignes sinueuses, et après avoir tourné dans un sens, puis dans un autre, se précipita vers le flanc de la montagne.

A la fin, ayant glissé derrière le sommet de la falaise, il disparut aux regards de ceux qui n’avaient aidé à son élévation que pour l'abandonner dans sa chute.

Nos amis étaient au comble de la joie ; le succès dépassait leur attente; c’était bien où le cerf volant s’était abattu qu’ils désiraient le voir tomber.

Mais s’y arrêterait-il? là était la question. En d’autres termes, allait-il se fixer parmi les roches, de manière à fournir un point d’appui solide?

Sans cela il faudrait recommencer et renouveler l’opération, jusqu’au moment où l’on arriverait à ce résultat. Si on ne l’obtenait pas, l’entreprise était manquée .

Le botaniste s’avança pour décider du fait; les deux autres le suivaient d’un regard fébrile qui révélait une émotion profonde.

Karl trembla en saisissant la corde ; il la tira d’abord tout doucement, la main droite posée sur la main gauche

Chacun d’eux se plaça au poste qui lui était assigné. (Page 347.)

comme s’il avait tout simplement voulu en redresser les tourbes.

Puis on vit la corde se tendre. Elle céda sous l’etfort ; mais Karl fut obligé d’y mettre une certaine vigueur, ce qui lui fit supposer que le cerf-volant, toujours libre, descendait en glissant sur la neige.

Ceci n’avait rien de rassurant; et lorsqu’après avoir passé dans la main du botaniste, coudée par coudée, la corde y fila par mètres, la figure des trois captifs s’assombrit de plus en plus.

Toutefois le nuage se dissipa plus vite qu'il ne s’était formé.

La corde venait de s’arrêter brusquement et demeurait tendue, malgré la traction du botaniste.

Gomme s’il avait eu peur de la voir céder de nouveau, Karl tira d’abord assez mollement, puis il s’enhardit peu cà peu; il tira davantage, il tira de toutes ses forces : la corde n’en resta pas moins ferme.

Ossaro et Gaspard joignirent leurs efforts à ceux de Karl.

Hourra ! le cerf-volant ne bougea pas ; la corde, appuyée au sommet de la falaise, arrivait jusqu’à la base du rocher, aussi tendue que l’élai du grand mât d’un vaisseau.

Des cris de joie s’échappèrent de la poitrine des captifs. Ils restaient là, retenant la corde, s’y cramponnant comme s’ils avaient eu peur qu’elle ne leur fût enlevée par quelque main invisible.

A la fin le chasseur de plantes conseilla de l’attacher solidement à un objet quelconque leur offrant toute ga-

rantie. Une roche pyramidale, qui se trouvait au pied de la falaise, était précisément ce qu’il fallait; et le cerf-volant y fut amarré avec une foule de précautions dans la crainte qu’il ne vint à se déranger si la corde se relâchait.

Nos travailleurs n’avaient plus qu’à façonner les bâtons qui devaient leur servir de marches, à les mettre en place, à grimper ju.sfju’en haut de la falaise; et ils seraient libres comme le vent qui soufflerait autour d’eux.

Cette pensée les enivrait ; elle évoquait à leurs regards les images les plus douces ; et restant près de la pyramide où la corde était nouée, ils se félicitaient de leur délivrance, comme si elle avait été accomplie.

Ils savaient bien qu’il leur faudrait un certain temps pour confectionner les échelons et pour les mettre en place ; mais dès qu’ils étaient sûrs de parvenir à s’évader, les jours passeraient gaiement.

Ce fut avec la liberté en perspective, et l’esprit dans les meilleures dispositions, que nos amis regagnèrent leur maisonnette, où le dîner fut préparé ce jour-là avec plus de soin qu’il ne l’avait été depuis longtemps.

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