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CHAPITRE XLV

l’échelle de corde.

Tout un grand jour fut employé , du matin jusqu’au soir, à préparer les barreaux de l’échelle de corde. Il en fallait plus d’une centaine ; car, même à l’endroit où l’on devait l’escalader, la falaise avait plus de cent yards, et il était convenu que les échelons seraient à deux pieds les uns des autres.

On avait d'abord pensé à introduire les barreaux dans la corde même , entre les torons dont elle était composée ; mais, toute réflexion faite, on abandonna ce projet. En écartant la cordé pour y passer les chevilles qui devaient servir d’échelons, on risquait de l’affaiblir; elle pouvait se rompre ; et c’était surtout ce qu’il fallait éviter.

Il fut donc jugé plus prudent de laisser la corde intacte ; et l’on décida qu’au lieu d’y être insérés, les barreaux y seraient placés extérieurement.

En les attachant avec de la ficelle très-forte, on pou-

vait les fixer d’une manière assez solide pour inspirer toute confiance; d’autant plus qu’ils n’auraient pas à supporter un poids bien lourd, puisqu’on montant le grimpeur saisirait fortement la corde et s’enlèverait en partie avec les poignets. Enfin, quand même un de ces barreaux se dérangerait un peu, cela n’aurait pas grande importance.

La fabrication de la ficelle dont on avait besoin prit une journée entière. Mais, dès le matin du jour suivant, les trois amis retournèrent à la falaise avec l’intention de transformer en échelle la corde du cerf-volant.

Après ce que nous avons dit à ce sujet, on comprend aisément de quelle façon la pose des barreaux devait avoir lieu. Il suffisait de les placer transversalement contre la corde, et de les y maintenir solidement au moyen d’une ficelle qui les empêcherait de glisser.

Le premier échelon arriverait k la ceinture du grimpeur, le deuxième lui viendrait au niveau de la mâchoire. Debout sur le premier degré, ei tenant la corde de la main gauche, l’individu chargé de ce travail poserait le troisième barreau k la hauteur de son menton ; et ainsi de suite, en s’arrêtant toujours sur l’avant-demière marche qu’il aurait fixée.

Il n’était pas possible d’attacher tous ces bâtons sans y passer beaucoup de temps, nos amis ne l’ignoraient pas; ils savaient que non-seulement l’opération était minutieuse, mais qu’elle serait fatigante, et que celui qui l’exécuterait serait obligé de se reposer fréquemment.

A peine arrivés à la falaise, nos travailleurs se mirent immédiatement à l’œuvre. Il serait plus juste de dire

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que l’un d’eux se mit à la besogne; car cette dernière operation n’admettait qu’un seul ouvrier.

Ni l’un ni l’autre des deux frères ne maniant la corde avec autant d’adresse que l’Hindou, ce fut Ossaro qui se chargea de la tâche importante qui vient d’être décrite. Mais si Karl et Gaspard en étaient réduits à ne rien faire, ils n’en restèrent pas moins auprès du travailleur pour lui tenir compagnie, et le distraire par leur conversation.

Heureusement pour l’Hindou, le premier barreau pouvait n’être posé qu’à une dizaine de mètres au-dessus du sol. L’une des échelles qui avaient été faites pour gagner les terrasses était de cette longueur et permettait à nos amis d’arriver jusque-là sans qu’ils fussent obligés d’employer la corde. Il était fâcheux que le cerf-volant ne se fût pas arrêté au-dessus des banquettes où posaient les autres échelles, car celles-ci auraient pu rendre le même service. Mais il en était autrement, il n’y avait pas à y songer.

Ayant placé l’échelle parallèlement à la corde, l’Hindou y monta ; et quand il fut en haut il se mit à la besogne. Il avait pris avec lui une douzaine de bâtons qu’il avait mis, avec autant de bouts de ficelle de la longueur voulue, dans une espèce de gibecière faite avec le pan de sa tunique .

Karl et Gaspard, assis au bas de la falaise sur des pierres qui se trouvaient là, et Fritz , allongé par terre, suivaient les mouvements d’Ossaro avec un profond intérêt.

Il s’écoula peu de temps avant que le Shikarri eût fixé les deux premiers échelons à la place qu’ils devaient oc-

cuper. Lorsqu’il eut fini, l’Hindou, passant de l’échelle sur le premier barreau qu’il avait posé, attacha le troisième à la hauteur de son menton, suivant ce qui avait été convenu.

Pour réussir dans une opération de ce genre il fallait une grande dextérité ; mais Ossaro était d’une adresse sans pareille ; et quant à garder son équilibre dans une position aussi critique, ce n’était rien pour lui, qui ne se trouvait pas moins à son aise sur une corde que n’y aurait été l’un des singes dont la personne est sacrée aux sectateurs de Brahma.

Un autre, également, aurait eu bientôt les pieds brisés, s’il lui avait fallu se tenir sur des traverses d’une aussi mince épaisseur. Mais le Shikarri avait l’habitude d’escalader la tige élancée des palmiers; il avait, jusqu’à un certain point, les orteils prenants comme les doigts postérieurs d’un quadrumane. La plus petite branche, la moindre saillie d’un tronc d’arbre, le simple nœud d’une corde lui offraient un appui suffisant pour qu’il y fit une pause souvent très-longue.

Il ne lui était donc pas difficile de conserver son équilibre sur les bâtons qu’il venait d’attacher, ou de passer de l’un à l’autre à mesure qu’il les avait posés. 11 continua ainsi jusqu’au moment où il eut vidé la poche qui renfermait ses douze barreau.x. Descendant alors de bâton en bâton, il gagna l’échelle de bois et arriva au pied de la falaise.

Karl, ou Gaspard, aurait pu lui éviter cette peine en lui montant une nouvelle douzaine de barreaux en haut de l’échelle; mais il y avait une bonne raison pour qu’ils

n’en fissent rien : ne fallait-il pas que ce bon Shikarri vînt se reposer ?

Toutefois il ne resta en bas que le temps nécessaire pour permettre à la circulation de se rétablir dans la plante de ses pieds nus; puis, sa poche étant remplie, il remonta à l’échelle, prit la corde et fut en un clin d’œil sur l’avant-dernier barreau qu’il avait attaché.

La seconde douzaine ayant été placée, l’Hindou remit pied à terre, se reposa un instant et remonta de nouveau.

C’est ainsi que se passa la journée, y compris le temps du repas qui se prolongea plus que d’habitude , et que les deux frères avaient accommodé avec un soin exceptionnel.

Pas besoin n’avait été de revenir à la maison pour se livrer à leurs opérations culinaires; ils n’auraient eu à cela aucun avantage , puisque la cabane n’était pas un tantinet mieux disposée pour la cuisine que l’endroit où ils se trouvaient alors, et que le garde-manger ne renfermait pas autre chose que des tranches de bouquetin pareilles à celle qu’ils avaient avec eux.

Le dîner, cependant, ne s’était pas borné à la grillade quotidienne; le botaniste avait profité de ses loisirs pour récolter diflérents fruits et diverses racines qui, placées sur la braise, non-seulement avaient allongé le menu, mais transformé le dîner en véritable festin aux yeux de gens de bou appétit, qui depuis longtemps n’étaient plus délicats.

Après le repas, l’Hindou s’était accordé la jouissance d’une longue pipade de chanvre; et, complètement re-

posé, était allé reprendre sa tâche avec une nouvelle énergie.

Telle avait été son ardeur au travail, qu’avant la nuit cinquante barreaux étaient posés; ce qui, joint à l’échelle de bois, permettait d’arriver au tiers de la falaise.

Naturellement le coucher du soleil mit fin aux occupations du jour, et l’ouvrier, accompagné de ses deux spectateurs, revint à la cabane, avec l’intention de reprendre sa tâche le lendemain matin.

Tout en marchant, Karl et Gaspard témoignaient autant de respect à Ossaro que s’ils avaient été de simples gâcheurs en face d’un architecte. Fritz lui-même paraissait comprendre que le Shikarri était le personnage important de la bande; et cela depuis le matin; car toutes les fois qu’Ossaro était descendu de son échelle, il était allé bondir à ses côtés ; en un mot il lui rendait ses devoirs, et le regardait avec des yeux qui semblaient le remercier de ce qu’il faisait pour la délivrance commune.

Pendant le retour à la cabane ces démonstrations continuèrent, elles devinrent même plus vives. Non content de bondir autour d’Ossaro, le chien lui sautait aux jambes, de manière à entraver parfois sa marche. Évidemment, pour Fritz, le Shikarri était le héros du jour ; soit qu’il dût cette' conviction à ses observations personnelles, soit qu’elle lui vînt du respect qu’il voyait témoignera rHindou.

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