‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 45 sur 62 · CHAPITRE XLVÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVÏ

DESCENTR RAPIDE.

Le lendemain matin, dès qu'ils eurent expédié leur premier repas, nos amis retournèrent à la falaise : Ossaro, pour se remettre à l’ouvrage ; les deux autres pour lui tenir compagnie.

Ce jour-là, malheureusement, le temps était peu favorable aux travaux extérieurs. Il faisait un grand vent, qui ne soufflait pas, il est vrai, d’une manière continue ; mais par bouffées rapides et d’une extrême violence.

Le pauvre Ossaro, pris en flanc par la bourrasque, était souvent emporté à plusieurs pieds de la falaise, bien que la corde sur laquelle il se trouvait fût amarrée par les deux bouts.

C’était effrayant de le voir ainsi balancé à une hauteur de trente ou quarante mètres, ou pour mieux dire agité brusquement par ces rafales impétueuses, qui le secouaient dans l’espace. A chaque fois, une émotion poignante s’emparait des deux frères; ils tremblaient de

voir le brave Shikarri se briser la tête contre la falaise, ou forcé de lâcher prise, être lancé au loin, et tomber sur les quartiers de roche où il se mettrait en pièces.

Leurs alarmes étaient si vives qu’à chaque instant Karl et Gaspard criaient à Ossaro de descendre; et quand il était descendu, ils le suppliaient de rester près d’eux jusqu’à l’heure où le vent serait apaisé.

Mais le Shikarri n’écoutait pas leurs prières. Habitué dès l’enfance à lutter contre les éléments, il n’éprouvait aucune frayeur, et ressentait au contraire un certain oi^ueil, sinon du plaisir, à braver le péril qui le menaçait.

Même pendant les secousses imprévues qui l’éloignaient de la falaise, et le faisaient osciller comme le balancier d’une horloge gigantesque , on le voyait ajuster ses barreaux avec autant de sang-froid que s’il avait été par terre.

Il continua de travailler ainsi jusqu’au milieu du jour, malgré les difficultés croissantes et les prières de Karl et de Gaspard, qui ne cessaient d’insister pour qu’il remît sa tâche périlleuse à un moment plus favorable.

Fritz lui-même, lui prodiguait ses caresses, lui adressait des regards persuasifs, comme s’il avait connu le danger auquel ce grand vent l’exposait.

Vains efforts ! l’Hindou semblait se jouer de leurs terreurs, et défiant le péril qui faisait trembler ses amis, il reprenait sa tâche ardue sans la moindre hésitation.

Il l’aurait accomplie sans aucun doute, s’il avait eu pour cela le temps nécessaire. Ce n’était pas le vent qui pouvait l’arracher de la corde à laquelle il s’attachait

comme une araignée. Si le point d’appui avait été ferme, l’Hindou aurait tenu bon, même quand la rafale serait devenue ouragan.

Ce n’était pas la tempête qui mettait sa vie en danger; le péril avait une autre source à laquelle Ossaro ne pensait pas, et dont ne se doutaient pas davantage ceux qui tremblaient pour lui.

Il était près d’une heure ; on avait lini de diner déjà depuis quelque temps ; et l’Hindou, sa gibecière gonflée de bâtons et de liceUe, regagnait son perchoir. Le dernier barreau atteignait maintenant à la moitié de la falaise, c’est-à-dire à une cinquantaine de mètres audessus du fond de la vallée.

Les yeux de Karl et de Gaspard étaient rivés sur Ossaro, dont ils suivaient tous les mouvements ; car, en dépit de leur fréquence, ces ascensions périlleuses offràient toujours un nouvel intérêt aux spectateurs.

Ossaro avait quitté l’échelle, et montait de bâton en bâton comme un perroquet, ainsi qu’il avait déjà fait vingt fois, lor^u’il poussa un cri de terreur qui glaça les deux frères jusqu’à la moelle des os.

Ce cri douloureux n’avait pas besoin d’explication; car au moment où il frappait leurs oreilles, Karl et Gaspard virent le danger qui l’avait fait naître.

Ossaro descendait, non pas de son plein gré, en se servant des échelons qu’il avait établis ; mais avec la corde elle-même, qui glissait du haut de la muraille. Il fallait que le cerf-volant se fût dégagé de l’obstacle qui le retenait, et que cédant au poids de l’ouvrier, il coulât sur la neige.

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La chute s’opéra d’abord avec une telle lenteur, rjue sans les cris d’Ossaro, et le relâchement de la corde auprès de la roche où elle était amarrée, ni l’un ni l’autre des deux frères ne se seraient doutés de ce (fui arrivait. Mais Karl et Gaspard n’avaient pas besoin d’attendre que la chute devînt plus rapide pour sentir l’effroyable danger où se trouvait le Shikarri.

Le cerf-volant s’était détaché ; cela ne faisait pas le moindre doute ; il finirait par gagner le bord de la falaise. La résistance qu’il offrait encore balanceraitelle le poids d’un homme ? ou bien, arrivant à une surface unie, glisserait-il de plus en plus vite, suivant la loi de la chute des corps. En d’autres termes le Shikarri tomberait-il brusquement au pied de la falaise, d’une hauteur de douze ou quinze mètres?

Ses amis n’eurent pas le temps d’agiter ces questions ; pas même de prendre les mesures nécessaires pour atténuer sa chute. A peine étaient-ils revenus de la surprise que leur avait causé le premier cri de l’Hindou, qu’ils virent la rapidité de la descente augmenter à chaque seconde, tantôt graduellement, tantôt par secousses précipitées, qui amenèrent le Shikarri à huit mètres du sol.

Ils commençaient à espérer que la descente continuerait de cette manière encore pendant quelques mètres, et alors il n’y aurait plus eu de danger.

Mais, à l’instant où ils concevaient cette espérance, la poitrine du cerf-volant ajiparut en haut de la muraille, où elle resta susf)cndue ; puis comme un oiseau qui déploie ses ailes, le cerf-volant quitta la falaise et plana au-dessus de la vallée.

Obbai'ü fut einporle à quelques mètres du roc. (Page tttiô.)

Ossaro, qui tenait toujours la corde, fut emporté à quelques mètres du roc ; mais, heureusement pour lui, sa pesanteur excéda la résistance que l’air opposait au cerf-volant, sans quoi il aurait fait une ascension périlleuse.

D’autre part, il fut très-heureux que l’excédant en question n’eût qu’une faible importance, car sa chute aurait été grave.

Mais telles que les choses se trouvaient, il descendit aussi doucement qu’aurait pu le faire une colombe, et se retrouva debout sur le sol, comme Mercure au sommet de l’Olympe.

Dès qu’il sentit que ses pieds touchaient la terre, l’Hindou fit un bond de côté, et lâcha la corde aussi vite que si elle avait été brûlante.

Le cerf-volant n’ayant plus de contre-poids se mit à voguer çà et là en descendant toujours. Enfin, par un dernier bond où il sembla concentrer ses forces défaillantes, il vint s’abattre aux pieds du Shikarri, comme un immense vautour qui vient fondre sur sa proie.

Il fallut toute l’agilité de l’Hindou pour ne pas en être atteint. Si même, tout en s’esquivant, il n’avait pas baissé la tête à propos, l’intégralité de son crâne aurait été bien certainement compromise par la tape qu’il aurait reçue.

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