FUITE DU CERF-VOLANT
La joie qu’eurent les deux frères en voyant le Shikarri sortir sain et sauf de cette terrible chute, leur fit oublier la déception que leur causait le résultat de leur expérience; d’autant plus que ce résultat pouvait être accidentel, et n’empêchait pas ipie le moyen ne fût trèsbon. La bourrasque avait dû en effet détacher le cerfvolant du roc où il était retenu ; ce n’était même pas douteux ; et une fois soulevé, il avait été entraîné par le poids du Shikarri.
Mais cela ne serait pas arrivé par un temps calme ; rien n’était plus facile que d’enlever le cerf-volant de nouveau ; il n’y avait pas de motif pour ipi’il ne s’accrochât pas encore une fois, et cette persuasion préservait nos amis du chagrin qu’ils auraient eu sans cela.
Comme le vent soufflait ce jour-là du mauvais côté, il fut décidé qu’on attendrait une occasion plus favorable; et pour que le cerf-volant ne fût pas endommagé,
s’il venait à pleuvoir, les captifs se le chargèrent sur les épaules, et le rapportèrent sous le hangar où il avait été fait.
Il s’écoula près d’une semaine avant que l’occasion attendue se présentât. Nos chasseurs, néanmoins, ne restèrent pas inactifs pendant ces quelques jours ; dans l’incertitude où ils se trouvaient, relativement à la durée de leur détention qui pouvait se prolonger plus qu’ils ne l’avaient cru, ils employèrent la majeure partie de leurs journées à augmenter leurs provisions, afin d’épargner leur réserve d’ibex dont plus tard ils pourraient avoir besoin.
Les armes à feu ne sei-virent point dans cette circonstance. Elles renfermaient, comme vous savez, leur dernière charge, et les deux tireurs ne devaient les prendre ({u’à la dernière extrémité.
Karl et Gaspard étaient même si confiants dans leur moyen d’évasion, qu’ils se croyaient déjà en train de descendre la montagne, et conservaient leurs derniers coups de fusil pour se défendre contre les bêtes féroces qu’ils pourraient trouver sur leur chemin.
Une balle d’aiUeurs n’était pas nécessaire pour se procurer du gibier; l’arc de l’Hindou suffisait pour cela. Il arrivait souvent au Shikarri de lancer une flèche soit dans les branches, soit à la surface du lac; et toutes les fois il rapportait ({uelque bel oiseau: un paon, un argus, ou l’une de ces oies qui fréquentaient les eaux de la vallée.
En outre le filet et la ligne d’Ossaro n’étaient pas sans emploi ; grâce à eux, nos amis avaient du poisson, non-
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seulement très-varié et de qualité parfaite, mais encore en abondance. Une espèce surtout paraissait inépuisable; c’était une énorme anguille, tellement commune qu’il sufCsait de jeter une ligne amorcée d’un ver pour retirer du lac, à l’instant même, un de ces poissons de près d’un mètre quatre-vingt.
Nos amis ne se souciant pas de vivre uniquement d’anguilles, ne consacrèrent que peu de temps à ce genre de pèche ; mais ils furent très-satisfaits de la découverte de ces grasses créatures qui, par leur nombre, leur assuraient dans tous les cas un aliment sain, facile à se procurer, et dont on pouvait abuser sans crainte d’en voir tarir la source.
Enfin, au bout de six jours, le vent soufQa du bon côté. Le cerf-volant fut tiré du hangar et reporté à l’endroit où il avait été lancé d’abord. Il fut enlevé comme la première fois, prit son essor de la même manière, gagna le haut de la falaise, et s’abattit sur le flanc de la montagne.
Obtenu du premier coup, ce beau résultat fit la joie de nos captifs ; mais, hélas ! c’est à cela que devait se borner leur succès.
Ils tirèrent sur la corde pour savoir si les grappins avaient mordu, et reçurent avec chagrin une réponse négative. La seule résistance que la corde opposa à leur effort provenait de son frottement sur la crête du rocher et du glissement de l’appareil sur la neige.
La corde arriva peu à peu, d’abord par coudées, ensuite par brasses, amenant toujours l’oiseau postiche, dont la poitrine finit par se projeter au sommet de la falaise.
Il eut bientôt reprit son essor, et plana aussi haut dans l’air que put le permettre la longueur de son amarre ; puis on le laissa descendre.
Ramassé par Karl, tandis que Gaspard et l’Hindou reprenaient leur course en arrière, il s’enleva de nouveau, plana au-dessus de la muraille, décrivit sur le ciel une courbe dont la vue, au lieu de faire naître l’espérance comme celle de l’arc d’iris, n'apporta que désappointement et chagrin à nos amis.
Nouvel essor, et nouvelle chute ! Même résultat une quatrième, une cinquième fois; et toujours et toujours, jusqu’à entier épuisement des forces de nos captifs.
Mais il ne s’agissait pas d’un plaisir, ou d’une expérience scientifique. H y allait pour eux de la liberté, et le besoin qu’ils avaient de réussir n’était pas moins vif que si leurs jours en avaient dépendu.
Quelle que fût donc leur fatigue, ils ne voulurent pas céder, et continuèrent la même manœuvre, bien que leur espoir allât en décroissant.
Plus de vingt fois déjà le cerf-volant avait été enlevé, plus de vingt fois il était revenu au bord de la muraille, pas toujours au même point, car les travailleurs avaient changé de place.
C’était partout la même chose; le cerf-volant ne se* fixait ni au rocher, ni aux glaçons, ni aux bancs de neige durcie qui étaient sur la montagne.
L’autre fois, cependant, il s’était bien attaché! S’ils n’avaient pas eu cette première expérience, les captifs auraient cru la chose impossible; mais puisqu'elle avait réussi, elle était donc praticable; et cette lueur
(l’espoir engageait nos amis à faire de nouvelles tentatives.
Le cerf-volant fut encore enlevé cinq ou six fois ; puis comme il y revenait toujours en dépit de leurs elforts, les travailleurs, à bout de force et de courage, laissèrent l’oiseau de papier au sommet de la falaise, où il semblait perché en attendant qu’il s’envolât.
Malheureusement, à force de glisser sur la neige, de se heurter aux angles des roches et des glaçons, il s’était sérieusement avarié. Tandis qu’il planait dans l’air, on apercevait le jour en maint endroit de sa rude enveloppe ; et il n’avait plus cette allure majestueuse qui le caractérisait au début.
Evidemment il était nécessaire de le réparer, et non moins pour discuter cette (juestion que pour savoir s’il ne conviendrait pas de transporter ailleurs le théâtre de leurs expériences , les caj)tifs avaient interrompu leurs efforts.
Ils étaient tous les trois à quelques pas de la falaise, où pendait la corde qu’ils venaient de lâcher, et dont l’extrémité rampait sur le sol.
Ne pensant guère qu’elle pouvait leur échapper, ils n’avaient pas eu la précaution de l’assujettir ; et il n’était plus temps de le faire quand ils comprirent leur négligence.
Au moment où ils s’y attendaient le moins, la corde s’agita brusquement, et se releva comme si une main invisible l’eût attirée vers le ciel.
Ils s’élancèrent tous les trois pour la ressaisir; mais il était trop tard : déjà l’extrémité de la corde frétillait
à une hauteur que le plus grand d’entre eux n’atteignait pas du bout du doigt.
L’Hindou fit des bonds surprenants ; Gaspard courut chercher une perche qu il voyait aux environs ; tandis que son frère escaladait l’échelle placée contre la muraille, et qui était près de l’endroit où pendillait la corde.
Tout cela fut inutile; le lien du cerf-volant se balança pendant cjuelques instants au-dessus de leur tête, juste à la hauteur voulue pour qu’ils ne pussent pas l’atteindre, et comme pour sc/jouerde leurs efforts; puis la main invisible qui l’agitait lui imprima une nouvelle secousse ; il fut enlevé rapidement, gagna le haut de la falaise, et disparut derrière le roc.