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CHAPITRE XLVIII

PLUS DE DAPHNÉs!

Il n’y avait rien de mystérieux dans le fait que l’on vient de lire; le cerf-volant n’était plus en haut de la muraille ; le vent l’avait emporté, et la corde l’avait naturellement suivi.

Quand la première surprise fut passée, les trois captifs échangèrent des regards qui exprimaient plus que du désappointement. Le nombre des tentatives qui, ce jour-là, avaient échoué, était certainement considérable ; mais enfin le cerf-volant s’était fixé une fois d’une manière sérieuse, et l’on pouvait croire avec raison que les mêmes circonstances se représenteraient.

Il y avait d’ailleurs d’autres endroits où la falaise n’était pas plus élevée , où elle était même moins haute, et il était possible qu’un essai tenté à ces différentes places eût été plus heureux.

Avec le temps, ils auraient pu sortir de leur prison au moyen de leur échelle de corde ; mais il n’y fallait

plus songer; toutes les chances qu’ils avaient d’y réussir étaient perdues; il avait suffi pour les détruire d’une simple bouffée de vent.

Pourtant, dites -vous, ce malheur n’était pas irréparable. Un second cerf-volant pouvait être construit aussi bien que le premier, en employant les mêmes matériaux.

Voilà ce que c’est que de parler sans savoir.

La même pensée était venue à l’un des captifs quand il avait vu que le cerf-volant sê déchirait.

« Il vaut mieux en faire un autre, avait dit Gaspard.

— Ce n’est pas possible, ou du moins j’en ai peur, avait répondu Karl. U nous reste' assez de papier pour raccommoder celui-ci; mais je ne crois pas qu’il y en ait suffisamment pour en couvrir un second

— Qui nous empêche d’en refaire?

— Il n’y a pas moyen, avait dit le botaniste en hochant la tête.

— Mais pourquoi cela? s’était écrié Gaspard; est-ce qu’il n’y a plus de daphnés?

— Il est probable que non, avait répondu Karl. Nous avons pris l’écorce de tous ceux qui étaient dans le fourré, tu te le rappelles. Depuis lors, pensant que nous pouvions en avoir besoin, j’ai battu la vallée dans tous les sens, et je n’ai pas vu un seul bholoua. Je suis presque certain qu’il n’y en a plus. »

A l’époque où ce dialogue se passait entre les deux frères, la disparition du cerf-volant n’avait pas encore eu lieu. Une fois l’événement arrivé, ils savaient à quoi s’en tenir, et n’avaient pas même à se consulter à cet

égard, puisque la perte qu’ils venaient de faire était irréparable.

Ils se demandèrent néanmoins quelle était la direction qu'avait prise le cerf-volant. Ne pouvait-il pas avoir été poussé contre la falaise, et rabattu dans la vallée ?

Gomme la chose était possible, les trois captifs s’éloignèrent de la muraille afin de mieux l’embrasser du regard. Ils attendirent longtemps, les yeux fixés sur l’enceinte, espérant que le cferf-volant reviendrait au lieu de sa naissance; mais il ne reparut pas, et nos amis finirent par comprendre qu’ils ne le reverraient jamais.

Us comprirent en effet, quand ils y réfléchirent, que la direction du vent ne rendait pas seulement son retour improbable, mais impossible. Gomment serait-il revenu dans la vallée, puisqu’il en était chassé par une forte brise, qui le poussait vers la montagne? Il avait sans doute remonté la pente neigeuse qui se dressait derrière la falaise, en avait franchi le sommet, ou bien s’était logé dans quelque ravin profond où le vent ne pouvait plus l’atteindre. Dans tous les cas il était perdu pour les captifs.

« Faut-il avoir du malheur I s’écria Gaspard d’un air vexé, lorsqu’il vit qu’il n’y avait plus d’espoir. Quelle mauvaise étoile que la nôtre.

— Ah! frère, lui dit Karl d’un ton de reproche, n’accuse pas la fortune de ce qui vient d’arriver. Le malheur est grand pour nous, je le reconnais, mais c’est notre faute ; nous ne pouvons l’attribuer qu’à nousmêmes. G’est notre négligence qui nous a fait perdre le

cerf-volant, et peut-être avec lui le dernier moyen de recouvrer la liberté.

— Hélas! répondit Gaspard, tu as raison; c’est notre faute; et ce n’en est pas moins triste.

cMais es-tu bien sûr, reprit-il après une pause, qu’il n’y a plus ici d’arbre à papier?

— Je ne l’affirme pas d’une manière positive, reprit le chasseur de plantes ; je le crois, et ne peux rien dire de plus. C’est, du reste, une question facile à résoudre par de nouvelles recherches. En supposant qu’il n’y ait plus de bholouas, il est possible que nous trouvions à les remplacer. Il y a dans les montagnes du Népaul et du Thibet un bouleau, dont l’écorce présente de larges feuillets au nombre de huit ou dix ; ces lames sont presqu’aussi minces que du papier ordinaire, et peuvent servir....

— Peut-on en faire un cerf-volant? interrompit Gaspard.

— Assurément, répondit Karl; il conviendrait même mieux que le daphné : et si j’avais pensé qu’il y en eût ici, je l’aurais préféré au bholoua; mais je ne crois pas que nous en trouvions ; je n’ai encore aperçu aucun bouleau dans ce bassin ; et l’espèce dont nous parlons se plaît, de même que la plupart des bétulacées, dans un climat plus froid que celui-ci. 11 est probable qu’il croît sur les montagnes qui nous dominent, ce qui, hélas! nous e.st complètement inutile; si nous pouvions l’atteindre nous n’aurions pas besoin de son écorce. Mais il ne faut pas désespérer, ajouta le botaniste en montrant plus de courage qu’il n’en avait réellement; il est

possible que nous rencontrions des bouleaux ou des daphnés ; commençons vite nos recherches. •

Karl était loin de croire à ses propres paroles; et cela valait mieux pour lui que de se faire illusion; car, après avoir exploré la vallée pendant trois grands jours avec une attention minutieuse, il ne découvrit ni bouleaux, ni daphnés d’aucune sorte; pas la moindre matière dont on pût faire un cerf-volant.

Il fallut donc abandonner ce projet, qui avait fait naitre tant d’espoir; et nos amis n’y pensèrent plus.

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