‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 48 sur 62 · AÉROSTAT · texte numérisé non relu

AÉROSTAT

Il est presque impossible de parler de cerlWolant sans penser à cette autre machine aérienne qu’on appelle un ballon.

Karl y avait songé tout d’abord ; Gaspard avait eu la même idée, et pour ainsi dire à la même minute; car c’était le mot de cerf-volant qui la leur avait suggérée.

On se demande pourquoi ils n’y avaient pas donné suite; un ballon était bien autrement capable de les faire sortir de prison qu’un cerf-volant quelconque; ils auraient dû au moins prendre cette idée en considération.

C’est précisément ce qu’avait fait le botaniste; il l’avait méditée, examinée sous toutes les faces. Quant à son frère, il n’y avait plus pensé, persuadé qu’il était de l’impossibilité de construire le moindre aérostat. Karl était bien arrivé à la même conclusion ; mais seulement parce que les matériaux manquaient. Ceux-ci étant donnés, il se sentait de force à construire un bal-

Ion, non pas d’un travail délicat ; mais pouvant trèsbien servir à l’usage auquel il le destinait.

Tout en s’occupant de la fabrication du papier, Karl y avait réfléchi, car ce projet ne lui sortait pasde la tête.

Il faut dire qu’il n’avait jamais eu pleine confiance dans l’efficacité du cerf-volant. Plus il pensait au ballon, au contraire, plus il était persuadé de l’excellence du moyen; mais il fallait construire l’appareil. Il y revenait toujours, s’efforçant de retrouver dans sa mémoire ce qu’il avait étudié à ce sujet, examinant sans rien dire tout ce qui frappait ses yeux, dans l’espérance de rencontrer quelque matière dont il pourrait se servir.

Malheureusement il avait beau y songer, il ne voyait absolument rien dont il pût faire un ballon. Le daphné lui-même, eût-il été commun dans la vallée, n’aurait pas servi davantage; le papier, cpelle que fût sa force, n’aurait pas résisté à la pression de l’air extérieur, du moins à l’égard d’un ballon de taille suffisante pour enlever un poids considérable.

Mais à quoi bon penser même au papier, puisqu’il n’y avait pas moyen d’en faire? Le chasseur de plantes avait donc fini par ne jiliis s’occuper d’un aérostat, puisqu’il ne trouvait rien qui permît de le construire.

Il savait qu’un ballon doit être hermétiquement fermé; en conséquence il avait songé un instant à faire le sien avec la dépouille de certains quadrupèdes; mais des peaux, en nombre suffisant pour constituer une sphère de dimension convenable, auraient été beaucoup trop lourdes.

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Nos amis possédaient bien'du chanvre, et en grande abondance ; ils pouvaient en faire de la toile, et recouvrir celle-ci d’un enduit végétal; car il y avait dans la vallée des arbres qui produisaient de la gomme. Mais la question était de savoir si nos ouvriers parviendraient à faire un tissu à la fois assez solide et assez léger pour offrir la résistance voulue, et ne pas excéder une certaine pesanteur. Il était même douteux qu’ils pussent fabriquer de la toile. Dans tous les cas, il leur faudrait faire un long apprentissage pour mener à bien leur entreprise.

Le succès était beaucoup trop incertain pour qu’on s’arrêtât plus longtemps à cette idée, et Karl n’y pensa plus.

A cette époque, l’épreuve du cerf-volant n’avait pas encore eu lieu; la première tentative ayant fort bien réussi, avait rejeté plus loin que jamais la pensée du ballon. Mais quand la perte du cerf-volant eut détruit toutes les espérances, l’idée d’un aérostat vint peu à peu se représenter à l’esprit de Karl, et même à celui de Gaspard, qui, pour la première fois, en parla au botaniste.

« Nous avons de la corde autant qu’il nous en faut, lui dit-il ; mais cela ne nous sert à rien , puisque nous n’avons pas d’étoffe. N’est-ce pas avec de la soie que les aéronautes font leurs ballons ?

— Oui, répondit Karl ; c’est la meilleure matière dont ils puissent faire usage , en ce sens qu’elle réunit, à un plus haut degré que toute autre, la légèreté et la force k un tissu très-serré.

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— Mais ne peut-on pas employer autre chose ?

— Oui, certainement; on peut faire des ballons avec une foule de substances; on ferait emporter un objet de plusieurs livres par un simple ballon de papier; il y a même des gens qui ont été assez cruels pour envoyer ainsi dans les airs un chat ou un petit chien, sans s’inquiéter de ce que deviendraient les pauvres bêtes,

— C’est affreux ! s’écria Gaspard, qui, tout chasseur qu’il était, n’en avait pas moins le cœur sensible ; de pareilles gens mériteraient qu’on les attachât eux-mêmes à des ballons de papier.

— Oui, si le papier était assez fort pour les emporter ; malheureusement pour nous un ballon de cette nature ne peut pas soulever un homme ; il faut quelque chose qui offre plus de résistance,

— Mais on peut trouver cela, cherchons toujours.

— Hélas! frère, il y a longtemps que je cherche.

— La toile peut-elle servir? Y as-tu songé ?

— Certainement ; mais celle que nous ferions serait trop commune et trop lourde.

— En se donnant beaucoup de peine, est-ce qu’on ne pourrait pas la faire assez fine ? Ossaro est , dans son genre, une véritable Omphale ; je parie qu’en fait dè quenouille il l’emporte sur Hercule.

— Oh! s’écria le chasseur de plantes avec surprise, comme nous sommes classiques dans nos paroles, ce matin ! Je ne te croyais pas si savant; où diable as-tu appris l’histoire d’Hercule, toi qui n’as jamais mis le pied dans un collège ?

— Tu oublies que c’est toi qui m’as enseigné ces

belles choses. A vrai dire, si ce n’est qu’elles me servent à orner de temps en temps mes discours, j’en ai retiré peu d’avantages, et ne crois pas qu’elles me soient jamais très-utiles.

— C’est probable , répondit le chasseur de plantes ; tu sais que moi-même je ne soutiens pas les études classiques. Je t’ai appris quelques bribes de ce qu’elles m’ont fait connaître ; mais seulement quand j’étais inoccupé et que tu n’avais rien à faire; j’aurais, sans cela, considéré la chose comme une perte de temps. Je te l’ai déjà dit : suivant moi, ce qu’on appelle les études classiques ne sert pas plus à un homme raisonnable qu’une profonde connaissance de la mnémonique chinoise. Le temps que j’ai passé à l’étude des langues mortes est bel et bien perdu; tout ce qu’il m’a fait acquérir ne me grandit pas d’une semelle. Je te le demande, à quoi cela nous sert-il ? Ce n’est pas ce que j’ai appris de Jupiter et de Junon qui nous donnera les moyens de sortir d’ici, pas plus que ma connaissance de Mercure ne me fournira des ailes. Tu as l’esprit inventif, Gaspard; n’as-tu pas l’idée de ce qui pourrait nous servir à faire un aérostat ?

— Mais en supposant qu’on te donnât l’étoffe, sauraistu faire un ballon ? demanda Gaspard, croyant qu’il fallait être un habile aéronaute pour construire une machine aussi merveilleuse.

— Bah ! répondit le chasseur de plantes , ce n’est pas plus difficile à faire qu’une huile de savon ; un sac imperméable que l’on remplit d’air chaud devient un aérostat. Toute la question est de savoir quel est le poids

qu’il enlèvera, en sus de la matière dont il sera composé.

— Mais comment feras-tu pour le remplir?

— En faisant du feu au-dessous de l’ouverture qui sera placée au bas du sac.

— Est-ce que cet air-là ne sera pas bien vite refroidi?

— Oui, répondit le botaniste , et le ballon descendra à mesure que son contenu se mettra en équilibre avec l’air du dehors. Je n’ai pas besoin de te dire que l’air chaud est beaucoup plus léger que celui qui est froid. C’est ‘pour cela qu’un ballon, rempli d’air que l’on a échauffé, s’élève jusqu’à ce (ju’il soit arrivé à la hauteur où l’air, étant rarétié, n”est pas plus lourd que celui dont il est plein ; non-seulement alors il ne monte plus, mais il descend en raison de la pesanteur de son enveloppe. Une vessie gonflée d’air, ou même un bouchon que tu plongerais dans l’eau te donnerait l’exemple du fait.

— Je n’ai pas besoin de cela pour comprendre, répondit Gaspard légèrement piqué d’être traité comme un enfant; mais je croyais que, pour enlever un ballon, il était indispensable qu’il y eût du feu constamment sous l’appareil. Ainsi, quand même nous aurions de la soie pour en construire un, comment ferions-nous la grille qui doit contenir le feu, puisque nous n’avons pas de fer?

— Il n’y a pas besoin de la grille dont tu parles , répliqua le chasseur de plantes. On n’en fait usage que lorsqu’on veut séjourner longtemps dans l’air. S’il ne s’agit que d’une ascension de courte durée, il suf-

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fit de remplir le sac avec de l’air chaud ; et nous sommes précisément dans ce cas-là. Mais si une grille nous était nécessaire, je suppose que tu as assez d’imagination pour vaincre la difficulté ?

— Je n’en suis pas sûr du tout, s’écria Gaspard. Je te demanderai même comment tu y arriverais ?

— En faisant un panier ordinaire que je doublerais d’argüe, répondit Karl ; cela tiendrait le feu tout aussi bien qu’un vase de fonte ou de fer battu, au moins pour quelque temps.

Aujourd’hui on ne se sert plus de feu pour gonfler les ballons ; l’hydrogène est bien préférable à l’air chaud pour cet objet; mais comme nous n’avons pas le moyen de nous procurer ce gaz, nous enqdoierons l’ancienne méthode; celle qui a servi aux frères Montgolfier, les inventeurs de l’aérostat.

— Ainsi, reprit Gaspard, tu crois que nous pouvons nous dispenser de la grille , en supposant que nous découvrions une substance qui .nous permette de faire une immense poche capable de contenir de l’air ?

— Oui, répondit Karl; fournis-moi cette substance, et je te promets de faire le ballon. »

Mis en demeure de trouver la matière d’une étoffe, Gaspard fit travailler son esprit, qui, nous le savons, était fort ingénieux. Il garda le silence pendant quelque temps, et parut plongé dans une méditation profonde. Tous les objets que la vallée pouvait offrir lui passèrent dans la tête, et furent examinés tour à tour.

« 11 faut que ce soit léger, imperméable et fort? de-

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manda-t-il enfin, comme s’il avait en vue quelque chose où ces trois qualités fussent réunies.

— Oui, répondit le botaniste; il faut, comme tu dis, que ce soit léger, imperméable et fort.

— Quant aux deux derniers points, j’en suis «ûr, reprit Gaspard; il n’y a que la légèreté qui me paraisse douteuse.

— Qu’est-ce que c’est? demanda le botaniste, de manière à prouver l’intérêt qu’il prenait à la chose.

— De la peau d’anguille, » lui fut-il répondu.

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