LE BALLON
« Oui, de la peau d’anguille, répéta Gaspard, en voyant que son frère ne disait rien. Est-ce que tu crois que ce n’est pas bon? »
Karl avait sur le bout de la langue que c’était excellent; mais quelque chose l’empêchait de se prononcer d’une manière aussi absolue.
« Il est possible que oui , répondit-il comme s’il avait débattu la question en lui- même; oui, très-possible; mais j’ai peur
— De quoi? demanda Gaspard; crois-tu que ce n’est pas assez fort?
— Oh! ce n’est pas cela qui m’effraye, répondit Karl.
— Est-ce que l’air traverse la peau d’anguille ?
— Non; ce n’est pas à craindre.
— Peut-être passera-t-il par les coutures, insinua Gaspard ; mais on peut les faire avec soin, et les recouvrir avec de la gomme. Je garantis, d’ailleurs, que le Shikarri s’en acquittera aussi bien qu’un cordonnier. »
Le Itotaniste en convint sans peine; ce n’êtait pas là ce qui l’inquiétait.
« Est-ce la pesanteur? poursuivit Gaspard.
— Justement, répondit Karl; je crains que ce ne soit trop lourd. Apportes-en une, Ossaro, nous allons voir. »
L’Hindou se rendit à la cabane, et en rapporta bientôt un long objet ratatiné que personne n’aurait pris pour une peau d’anguille.
Nos captifs en avaient beaucoup d’autres; une sorte de pressentiment qu’un jour elles pourraient leur être utiles, leur avait fait garder les dépouilles de toutes les anguilles qu’ils avaient pêchées. Leur prévoyance leur rendait un vrai service.
Le botaniste ayant pris la peau qu’apportait le Shikarri, la mit sur sa main et la soupesa avec attention.
Gaspard regardait son frère, et attendait avec anxiété ce qu’il allait dire.
Pour toute réponse, Karl secoua la tête d’un air de doute.
« On peut les rendre plus légères, dit Gaspard; il est facile de les racler ; et pourquoi ne les ferait-on pas bouillir? cela en détacherait toutes les parties grasses, et les allégerait d’autant.
— C’est une idée, répondit le chasseur de plantes; il est certain que l’ébullition les rendrait moins lourdes. Dans tous les cas nous pouvons essayer. »
En disant ces mots, Karl se dirigea vers la source d’eau chaude, et y plongea la dépouille qu’il avait à la main.
Celle-ci fut reprise au bout d’une heure, et bien ra-
clée avec la lame d’un couteau. Puis grattée suffisamment, elle fut étendue sur le roc, pour y sécher au soleil .
Nos amis attendirent que la dessiccation fût complète; et cela sans s’occuper d’autre chose, tant le résultat leur offrait d’intérêt.
Lorsque la peau fut entièrement desséchée, le botaniste la replaça en équilibre sur sa main, et la soupesa de nouveau.
Malgré le peu d’exactitude de ce moyen de pesage, il était évident que la peau d’anguille était beaucoup plus légère qu’avant d’avoir bouilli; et le regard que lui jeta le botaniste prouva que sa pesanteur était moins inquiétante. Karl, cependant, n’avait pas encore à ce sujet une entière certitude , ainsi que le témoignèrent ses paroles, qui furent la répétition de ce qu’il avait déjà dit.
« Peut-être cela fera-t-il l’affaire ; la chose est possible; dans tous les cas, on ne risque rien d’essayer; pourquoi n’essayerions-nous pas? »
C’était dire : « Faisons le ballon ; » du moins les autres le comprirent ainsi ; et tous les deux approuvèrent cette décision,
Gomme rien ne les empêchait de commencer tout de suite, il fut décidé qu’on sc mettrait immédiatement en besogne; et c’est en effet ce qui arriva.
Bien que le nombre des peaux d’anguille qu’avaient nos amis fût considérable, il était loin de suffire à la couverture d’un ballon. Ossaro se dirigea donc vers le lac avec ses engins de pèche, afin d’en prendre quelques centaines de plus.
U était facile au chasseur de plantes de déterminer la quantité de peaux qui leur serait nécessaire, tout au moins d’une manière approximative. Il prit pour base de ses calculs une sphère de douze pieds de diamètre ; car il savait qu’un ballon de moindre volume n’aurait pas assez de force pour enlever un homme.
Savoir quelle était la surface d’un globe dont il connaissait le diamètre, n’était qu’un jeu pour le botaniste. Il n’avait qu’à multiplier le diamètre par la circonférence, ou le carré du diamètre par le nombre fixe 3,1416 ; ou bien encore à trouver la surface convexe du cylindre circonscrit ; s’il n’aimait pas mieux chercher quelle était l’aire du grand cercle de la dite sphère, et ^ ensuite quadrupler le chiffre qu’il aurait obtenu. L’une ou l’autre de ces méthodes pouvait lui apprendre le nombre dont il avait besoin.
Tout compte fait, il trouva qu’une sphère de douze pieds de diamètre avait quatre cent cinquante-deux pieds de surface plus une fraction insignifiante. Il fallait donc quatre cent cinquante-deux pieds carrés de peaux d’anguille pour recouvrir cette sphère, ou en d’autres termes pour constituer l’aérostat.
Les anguilles du lac étant de belle taille (la jdupart avaient près d’un mètre de longueur, sur une largeur moyenne de dix centimètres), chaque dépouille devait offrir une surface d’environ un pied carré, sans la tête et la queue. Faisant la part du déchet, Karl estima qu’il fallait cinq cents peaux d’anguille pour représenter la surface du ballon. En outre comme il était nécessaire d’en couper en biais un certain nombre, pour que
l'enveloppe affectât la forme sphérique, il fut arrêté que les lignes bien et dûment amorcées, resteraient dans l'eau jusqu'au moment où l'on serait sûr d’avoir la quantité de peaux voulue.
Ossaro avait encore une autre tâche ; et celle-là était plus longue et plus difficile que la pêche des anguilles. Une fois les hameçons pourvus d’appât, et les lignes posées, il n’avait plus qu’à aller voif de temps en temps si le poisson avait mordu, et à le tirer hors de l’eau.
Ce n’était donc pas une occupation continue; celle dont nous parlons, était bien plus absorbante ; il y avait à faire le fil qui devait servir aux coutures ; et cette opération était beaucoup plus délicate ; puisqu’il fallait absolument que ce fil eût deux qualités qui s’excluent d’ordinaire ; la finesse et la force. Mais Gaspard l’avait dit : Ossaro maniait la quenouille avec une rare habileté ; et plusieurs gros écheveaux du plus beau fil, ne tardèrent pas à sortir de ses mains adroites.
Lorsqu’il y en eut assez, l’Hindou se mit à faire des cordes, pour retenir le ballon captif en attendant que tout fût près pour l’ascension ; et il leur donna plus de force qu’il n’aurait été nécessaire pour l’amarrage du bateau.
Pendant ce temps-là, Gaspard avait dépouillé les anguilles, en avait fait bouillir les peaux, les avait raclées, et les avait fait sécher ; tandis que son frère, en sa qualité d’ingénieur en chef, surveillait les travaux, achevait de préparer l’étoffe , et la découpait de manière à lui donner la forme qu’elle devait avoir.
Il avait lait en outre une excursion dans la forêt et en
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avait rapporté une grande quantité de gomme, une espèce de caoutchouc qu’il avait extrait d’un arbre de la famille des figuiers, dont les représentants sont nombreux dans les parties inférieures de l’Himalaya. C’était pour en enduire les coutures qu’il avait été faire cette récolte, afin que le ballon ne laissât pas échapper l’air (pii s’y trouverait renfermé.
Après avoir travaillé pendant une semaine, chacun à la tâche qui lui était dévolue, nos amis pensèrent avoir réuni tous les matériaux dont ils avaient besoin; et l’Hindou, à qui cette besogne revenait de droit, commença à faire les coutures. H avait heureusement des aiguilles , cet objet ayant fait partie de ceux dont Karl s’était muni au début de l’expédition.
Karl et Gaspard n’ayant jamais su manier ces petits instruments aigus, il leur fut impossible de seconder le Shikarri ; et il fallut à celui-ci encore une huitaine de jours pour terminer sa tâche.
Enfin il arrêta son dernier point, et l’énorme sac fut prêt à recevoir l’enduit gommeux qui devait empêcher la fuite de l’air. Un jour suffit pour cette besogne; et un autre fut employé à fixer la nacelle qui devait porter nos amis dans leur course aérienne.