‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 50 sur 62 · PRÉPARATIFS · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS

Karl était le seul des trois captifs qui sût quelque chose à l’égard des ballons, et connût un peu la manière de les gonfler. Si l’intention du chasseur de jilantes avait été de naviguer dans l’air, il lui aurait fallu emporter un appareil qui pût contenir du feu. Nous avons dit pourquoi; et nous avons vu qu’il aurait trouvé le moyen d’y pourvoir. Une simple corbeille en osier, doublée d’argile, aurait parfaitement suffi ; mais comme il n’avait d’autre but que de franchir la falaise, un foyer ne lui était pas nécessaire ; et l’idée ne lui vint pas de s’en occuper.

Quant à la nacelle qui devait contenir les passagers, c’était autre chose ; eUe était indispensable, et aurait exigé beaucoup de travail si elle avait dû servir à un plus long voyage.

Mais dans la circonstance, une espèce de hotte ou de panier devait suffire. Nos captifs l’avaient déjà préparé;

il ne restait plus qu’à l’attarher au-dessous du ballon avec, de fortes cordes.

Au fond du sac, c’est-à-dire à la partie inférieure de l’enveloppe où l’air devait être contenu, se trouvait une ouverture circulaire, bordée d’un cerceau de bambou, auquel était fixée la couverture de l’aérostat, et qui devait recevoir les amarres delà nacelle.

L’objet de cette ouverture est facile à comprendre : c’était par elle que l’air chaud devait pénétrer dans le ballon de manière à le gonfler.

Et comment cet air chaud devait-il être obtenu ?

A cette question le botaniste pouvait seul répondre. Naturellement il emploierait du feu pour cela. Mais comment ferait-il pour introduire l’air dans la poche qui devait le renfermer?

Karl en savait le moyen ; toutefois, il ne consentit à l’expliquer aux deux autres, que lorsque le moment fut arrivé d’en faire l’expérience.

L’enveloppe du ballon, dont l’ouverture regarderait le sol, devait être maintenue verticalement par .de fortes perches enfoncées dans la terre. Cette opération terminée, ainsi que divers autres préparatifs, on allumerait du feu sous l’énorme sac; et l’air chaud, en s’élevant, pénétrerait dans celui-ci par l’ouverture qui lui était ménagée. L’air froid, contenu dans le ballon, s’en échapperait au contraire peu à peu ; et quand l’aérostat serait entièrement gonflé, comme il serait plein d’un air moins lourd que l’air extérieur, ce qui le rendrait plus léger que celui-ci, il monterait nécessairement en vertu de la pression atmosphérique.

Tel devait être en efl’et le cours des choses. Mais à franchement parler, Karl avait peu de confiance dans le succès de l’entreprise. Malgré l’attention (pi’on avait eue de gratter les peaux- d’anguille, elles étaient bien loin d’être aussi légères que de la, soie; et il n’en fallait pas davantage pour empêcher l’affaire de réussir.

Notre ingénieur avait encore un autre sujet d’inquiétude ; il ne lui avait pas échappé que l’endroit où ils se trouvaient alors, et qui formait le point de départ de leur ascension, était situé à plus de trois kilomètres audessus du niveau de la mer. Il n’ignorait pas qu’à cette hauteur l’air est extrêmement raréfié, et qu’un ballon qui, partant du rivage, s’élèverait sans peine à plus d’un kilomètre, ne quitterait pas la terre si on le plaçait en haut d’une montagne de trois mille mètres d’élévation.

Voilà ce qui tourmentait l’esprit du jeune savant, et l’empêchait de croire au succès.

Plus d’une fois en songeant à cela, il avait été sur le point d’abandonner l’entreprise. Cependant comme les lois de la navigation aérienne ne lui étaient pas assez familières pour qu’il fût certain d’un écbec, il avait résolu de courir les quelques chances qui pouvaient lui rester.

L’affaire en était là quand un beau matin il fut décidé (^ue le ballon serait lancé le jour même.

Il était encore de bonne heure lorsqu’on eut fini tous les préparatifs. L’énorme sac de peau d’anguille était attaché à ses piquets, et solidement retenu par de fortes amarres. La corbeille qui devait contenir les voyageurs

était à sa place. Un petit fourneau avait été construit pour chauffer l’air qui devait emplir le ballon; et près de lui se trouvait le combustible qui devait l’alimenter.

Ce n’était pas du bois qui avait été choisi pour cet objet; on aurait pu s’en servir; mais le chasseur de plantes connaissait quelque chose de meilleur.

Il se rappelait que les frères Montgolfier, ainsi que les aéronautes de la période où l’on n’employait pas l’hydrogène, avaient fait usage de laine et de paille hachée, qu’ils regardaient comme bien préférables à toute autre substance pour gonfler les aérostats.

A l’exemple de ses illustres devanciers, Karl s’était muni d’herbe sèche, au lieu de paille, et avait remplacé la laine de mouton par le duvet des deux bouquetins, cette matière précieuse dont on fabrique les châles de cachemire, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

L’espèce de hotte qui remplaçait la nacelle, et qui était solidement fixée au ballon, n’avait pas trois pieds de diamètre. Évidemment, elle n’était pas assez large pour contenir trois individus, sans parler d’un énorme chien, car il va sans dire que Fritz devait être de la partie. Le fidèle animal avait partagé trop longtemps la fortune de ses maîtres pour qu’on pût l’abandonner.

Mais la corbeille avait une dimension suffisante pour le contenu qui lui était destiné.

Karl savait bien que le ballon n’était pas assez fort pour les enlever tous les trois. S’il avait eu la certitude que l’un d’eux seulement pût gagner le haut de la falaise, il n’en aurait pas souhaité davantage. Peu lui importait ce que le ballon deviendrait ensuite; il le laissait

bien libre d’aller où il voudrait, soit à Calcutta, en prenant vers le sud, ou à l’orient, du côté de Hong-Kong, s’il aimait mieux la Chine.

Celui d’entre eux qui aurait franchi la falaise, descendrait la montagne, ce qu’il ferait sans beaucoup de peine ; il gagnerait aisément les villages que nos voyageurs avaient rencontrés sur leur chemin; villages qui ne se trouvaient qu’à une ou deux journées de marche. Arrivé là, il s’entendrait avec les habitants; on prendrait une échelle de corde, ayant la dimension voulue, et accompagné d’un certain nombre d’hommes il reviendrait chercher les autres.

En supposant même qu’il n’y eût pas de secours à attendre du dehors, la délivrance des captifs n’en était pas moins assurée, dès que l’un d’eux aurait mis le pied sur la falaise. Celui-là pourrait faire lui-même l’échelle de corde, l’assujettir en haut du rocher, et donner ainsi aux deux autres le moyen d’escalader la muraille.

Il n’est pas besoin de dire que c’était le Shikarri qui devait être l’aéronaute ; il avait demandé qn’on lui confiât cette mission périlleuse, et son offre avait été acceptée.

Non pas que les deux autres fussent effrayés du danger qu’il y avait à courir; ce n’était pas la peur qui leur faisait agréer la proposition d’Ossaro. S’ils consentaient à le laisser partir à leur place, c’est qu’une fois hors de la vallée, il reconnaîtrait mieux sa route dans la montagne, et qu’il se ferait mieux comprendre des naturels , dont il parlait un peu le langage.

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