‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 6 sur 62 · QUELQUES MOTS SUR LES ÉLÉPHANTS · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR LES ÉLÉPHANTS

« Un vieux rogue? s’écria Gaspard ; que veux-tu dire Ossaro?

— N’est- ce pas ainsi répliqua l’Hindou, que vous appelez les vieux éléphants qui vivent tout seuls, et n’ont plus de rapports avec les autres?

— Ah ! reprirent les deux frères, enchantés de cette explication toute naturelle, ah! c’est un éléphant!

— La chose en avait l’air, dit Gaspard ; mais comment cet animal a-t-il pu venir ici? »

L’Hindou ne répondit rien. Il était lui-même fort intrigué par la visite du pachyderme*, et se figurait toujours que c’était l’une ou l’autre des trois personnes de la trinité de Brahma qui avait pris cette forme pour leur

1. Mot qui signifie cuir épais, et qui est le nom d’une famille d'animaux très-variés parmi lesquels se trouve l’éléphant

(.Vote du traducteur.)

apparaître. Aussi ne faisait-il aucun effort pour trouver le mot de l’énigme.

« Après tout, dit Karl d’un air pensif, il a pu venir des parties inférieures de la montagne.

— Mais comment a-t-il pénétré dans cette vallée ? redemanda Gaspard.

— Gpmme nous l’avons fait nous-mêmes, répondit Karl ; en suivant la gorge, puis en remontant le glacier.

— Et la crevasse ! reprit Gaspard ; il ne serait pas plus difficile à un éléphant de s’envoler que de la franchir ; tu l’oublies donc?

— Certes non, reprit Karl ; mais je n’ai pas dit qu’il l’eût traversée.

— Alors tu supposes qu’il est venu ici avant nous.

— Précisément, poursuivit le chasseur de plantes; il n’y a pas d’autre moyen d’e.xpliquer le fait. La seule chose qui m’étonne c’est que nous ayons pu arriver jusqu’à présent sans découvrir la trace d’un pareil animal. Toi, Gaspard, qui vas et viens plus que nous, as-tu jamais vu dans tes courses quelque chose qui ressemblât à la piste d’un éléphant?

— Non, dit Gaspard; et je n’y ai jamais pensé ; qui songerait à rencontrer un de ces colosses à une pareille hauteur? on ne s’imagine pas que des créatures aussi peu ingambes soient capables de gravir une montagne.

— Voilà comme on se trompe, dit le botaniste ; quelque singulier que cela paraisse, l’élépbant est un merveilleux grimpeur; et de tous les endroits où l’homme a pénétré, il en est bien peu qu’il ne puisse atteindre. Dans l’ile de Ceylan, par exemple, on trouve des élé-

pbants sauvages à la cime du Pic d’Adam, qui soumet àune rude épreuve les voyageurs les plus alertes. Il ne serait donc pas surprenant d’en rencontrer ici ; je peux même dire, qu’il y en a; puisque la visite que nous venons d’avoir est celle d’\m éléphant. Il aura franchi le glacier à l’époque où il y avait, au-dessus de l’ahîme, cette roche qui nous a servi de pont, et qu’il a pu escalader comme nous. Peut-être, même, est-il arrivé ici avant que la crevasse existât; il pourrait y avoir passé toute sa vie ; c’est-à-dire plus d’un siècle.

— Je croyais, dit Gaspard, que les éléphants ne se rencontraient que dans les plaines des tropiques, où la température est chaude, et la végétation luxuriante.

— C’est encore une erreur, et qui est généralement admise, reprit le naturaliste. Mais bien loin d’affectionner les plaines tropicales, l’éléphant habite de préférence les lieux élevés , et gravit les montagnes chaque fois qu’il en trouve l’occasion. Il recherche un climat frais, où il est moins exposé aux persécutions des insectes, qui malgré l’épaisseur de sa peau lui causent de vives souffrances. De même que pour le tigre, la région des tropiques ne forme nullement son habitat exclusif; il peut vivre et prospérer à une assez grande élévation pour qu’il n’y fasse pas chaud; ou dans les hautes latitudes de la zone tempérée, k

Karl, néanmoins, exprima de nouveau son étonnement de n’avoir jamais aperçu aucun vestige de la présence du colosse, qui devait être leur voisin depuis qu’ils habitaient la vallée. Son frère partageait sa surprise ; quant à Ossaro, il persistait dans celte croyance

ijue la créature qu’il avait entrevue n’était pas de ce monde; mais une apparition divine de Brahma ou de Vishnou.

Sans essayer de combattre cette idée absurde, Karl Gaspard cherchèrent à deviner comment il s’était fait qu’ils n’eussent pas rencontré plutôt leur énorme voisin.

« Après tout, dit le plus jeune des deux, cela n’a rien de si étrange. Il y a dans ce bassin une foule d’endroits que nous n’avons pas visités; cette forêt ténébreuse, par exemple, qui est à l’autre bout de la vallée, nous est à peu près inconnue. Excepté au commencement de notre séjour, où nous avons poursuivi un cerf qui nous a menés de ce côté-là; et, plus tard, quand nous avons exammé la falaise, nous n’y avons mis les pieds ni l’un ni l’autre. Pour moi je n’en ai pas même approché, car c’est au bord du lac, et dans les terrains qui l’avoisinent, que j’ai toujours trouvé mon gibier. Il est possible que notre éléphant habite ces bois et n’en sorte que la nuit. Quant à ses traces, elles doivent être nombreuses ; mais comme je le disais tout à l’heure, je n’y ai pas pris garde ; nous avons été si occupés , d’abord à faire notre passerelle, ensuite à explorer la caverne, que je n’ai pas songé à autre chose. »

Rien de plus vrai que cette reinanjue; les pas de l’énorme bête avaient pu échapper également au botaniste et à l’Hindou; car depuis qu’ils étaient dans ce bassin les trois captifs ne s’étaient préoccupés que des moyens d’en sortir, et n’avaient fait attention à rien de ce qui ne tendait pas vers ce but.

Gaspard lui-même, dans ses chasses qui avaient été

peu nombreuses , n’avait pas parcouru la moitié de la vallée. Trois ou quatre jours lui avaient suffi pour se procurer une énorme quantité de venaison; et grâce à l’Hindou, qui avait boucané toute cette viande avec soin, la nourriture quotidienne était assurée pour longtemps.

Ce n’était que dans les grandes occasions qu’ils recouraient à leurs fusils pour avoir de la chair fraîche : soit une paire de canards sauvages, ou l’un de ces menus gibiers qui se trouvaient chaque matin à cent pas de la cabane. Dès lors il n’y avait rien d’impossible à ce qu’un éléphant séjournât dans la partie inconnue de la vallée , sans avoir été aperçu de Gaspard ni de ses deux compagnons.

Il y avait plus d’une heure que les trois amis se perdaient en conjectures, lorsqu’ils supposèrent que, ne s’étant pas fait entendre depuis le commencement de leur entretien, l’éléphant ne reparaîtrait pas de la nuit. Cette supposition leur ayant rendu la confiance, ils se rendormirent tous les trois; mais non sans avoir décidé qu’à l’avenir ils surveilleraient activement le dangereux voisin qui venait de se révéler d’une manière si imprévue.

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