‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 51 sur 62 · GONFLEMENT DU BALLON · texte numérisé non relu

GONFLEMENT DU BALLON

L’heure où nos amis devaient apprendre si leur nef aérienne pourrait s’enlever arriva enlin.

Ils entouraient l’endroit où l’herbe coupée et la laine des ibex avaient été disposées en un léger monceau auquel on allait mettre le feu.

Karl avait à la main une torche flambante, son frère tenait l’une des amarres pour empêcher le ballon de s’élever trop rapidement; tandis qu’Ossaro, équipé comme pour un voyage, était à côté de la hotte qui devait lui servir de nacelle, tout prêt à s’y emballer dès que le moment serait venu.

Hélas ! on connaît la fragilité des prévisions humaines; que de fois les calculs les mieux établis ont été déjoués par les faits! Au moins, dans la circonstance qui nous occupe, l’échec était prévu. Dès le premier jour, Karl avait douté de la réussite de leur projet, et ce fut du chagrin qu’il éprouva, plutôt qu’une déception réelle.

Gonflement du ballonc

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Il n’était pas écrit dans le livre du destin qu’Ossaro dût mettre le pied dans la hotte qui l’attendait, ou même qu’il dût jamais s’élever en ballon.

Karl approcha sa torche du petit fourneau placé sous l’aérostat. Immédiatement l’herbe sèche et la laine s’embrasèrent. On jeta au foyer de nouveaux aliments; l’air échauffé s’introduisit par l’ouverture qui dominait le fourneau, la sphère se déploya peu à peu, et finit par avoir tout le volume qu’elle pouvait acquérir.

On la vit trembler; elle se balança, pareille à un monstre enchaîné qui essayerait de briser ses liens. Puis elle s’enleva, atteignit une hauteur de quelques palmes, retomba, s’enleva de nouveau, pour retomber encore ; rebondit çà et là mainte et mainte fois ; mais hélas! elle n’eut jamais assez de puissance pour faire monter la hotte, même au niveau de la tête des spectateurs.

Karl entretenait toujours le feu ; il continuait de l’alimenter avec de l’herbe et de la laine, et sans aucun succès. L’air que renfermait le ballon était assez chaud pour enlever celui-ci à plusieurs milles de hauteur, si l’expérience avait eu lieu au bord de la mer, et si l’aérostat lui-même avait été plus léger.

Mais en dépit de tous les efforts, le ballon ne s’éleva tout au plus qu’à deux mètres. Il n’aurait pas emporté un chat, à plus forte raison un homme. Bref il n’y avait plus à y compter; c’était un nouvel échec à enregistrer, une nouvelle déception à joindre à toutes celles qu’avaient éprouvées nos amis.

Le chasseur de plantes continua d’alimenter le feu

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pendant une heure encore ; il essaya de l’activer en y jetant des brins de bois résineux, espérant qu’une chaleur plus intense finirait par déterminer l’ascension ; mais il n’y eut pas de difiérence sensible dans le mouvement de l’aérostat. Celui-ci continua d’osciller entre la terre et une hauteur de deux ou trois brasses, et refusa obstinément de s’enlever.

A la fin perdant patience, et n’ayant plus aucun espoir, l’ingénieur se détourna de cette machine qu’il avait pris tant de peine à construire. Il hésita un instant à s’en éloigner ; puis il reprit le chemin de la cabane, en songeant avec douleur à l’inutilité de leurs efforts.

Gaspard suivit son frère, dont il partageait l’amertume.

Quant à l’Hindou, qui s’était rapproché de la boule monstrueuse, il la contempla en silence pendant quelques instants, comme s’il eût réfléchi à l’énorme quantité de points qu’elle lui avait coûté ; puis donnant cours à sa mauvaise humeur, il proféra dans sa langue maternelle une exclamation énergique. « Bon à rien, ajouta-t-il, pas j)lus sur la terre et sur l’eau que pour le reste. » Et lançant un coup de pied dans la machine, il le lit avec une telle violence que le bout de sa sandale pénétra dans la peau distendue.

Après avoir satisfait sa colère, Ossaro jeta sur l’indigne ballon un dernier regard de mépris, et l’abandonna à son triste sort.

Deviens ce que tu veux, lui avait dit Ossaro en partant. Mais la pauvre machine allait bientôt ne plus pouvoir lien devenir. L’aii- chaud dont elle était pleine, se

refroidissant peu à peu, finit par se trouver à la même température que celle de l’air extérieur.

L’énorme boule commença alors à se dégonfler, et tomba sur les charbons qui brûlaient au-dessous d’elle.

La peau d’anguille, les cordes, le cerceau de bambou, tout cela prit feu au contact de la braise. Les flammes coururent le long de cette enveloppe huileuse, qu’elles léchèrent comme des langues de serpent ; et, quand arrivés à la porte de la cabane, les aéronautes se retournèrent, ils virent que leur ballon était en feu.

Si la chose fût arrivée deux heures auparavant, elle eût causé à nos captifs la douleur la plus poignante. C’eût été à leurs yeux la plus afl'reuse calamité. Maintenant ils regardaient cet incendie avec autant d’indifférence que Néron en montra, suivant l’histoire, quand il vit brûler Rome, la ville aux sept collines.

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