DÉCOURAGEMENT
Jamais, depuis leur séjour au fond de la vallée, nos captifs n’avaient été plus abattus qu’après l’anéantissement de leur ballon, cette énorme bulle d’air qui venait de disparaître, et ne laissait après elle que de pénibles souvenirs.
Ils avaient dépensé dans cette dernière entreprise tout ce qu’ils avaient d’adresse, de patience et d’industrie ; ils croyaient n’avoir plus rien à tenter ; et cette conviction était si profonde chez eux, que ni l’un ni l’autre ne pensait à faire un nouvel effort. Ce n’était pas la prostration qui naît de la fatigue, ou le regret qui suit un échec douloureux ; c’était du désespoir.
Non pas ce désespoir exalté de l’individu qui voit approcher une mort certaine ; la position de nos amis n’était pas à beaucoup près aussi critique ; et cependant ils éprouvaient une grande amertume. Ils n’avaient rien à craindre pour leurs jours; l’existence qu’ils mène-
raient dans cette vallée pouvait être aussi longue que celle des autres hommes ; mais qu’importe la vie aux malheureux qui sont retranchés du monde, et qui n’auront plus aucun rapport avec leurs semblables ?
Pas un des trois amis n’était du bois dont on fait les anachorètes. La vie d’un Simon Stylite n’avait rien qui les tentât; au contraire, rien que d’y songer, ils en frémissaient tous les trois.
Vous supposez peut-être qu’avec des livres et l’étude de la nature, Karl se serait tiré d’affaire. Assurément, avec de pareils compagnons, il aurait coulé des jours moins ennuyeux que les autres; mais il est douteux qu’il en eût fait usage, alors même qu’il les eût possédés. Un homme qui serait isolé du monde, avec la conviction de rester toujours seul, ne se soucierait guère, je crois, ni des livres, ni de la nature.
Quant à Gaspard, il lui suffisait de penser qu’ils étaient là à perpétuité pour que le sang lui figeât dans les veines.
Ossaro n’était pas moins affligé que ses compagnons d’infortune ; il soupirait après sa case de bambou, et les plaines brûlantes du Bengale, tout autant que les deux autres après le foyer qu’ils avaient en Bavière.
Leur position, il est vrai, était bien moins pénible que si chacun d’eux avait été seul ; que de naufragés ont été plus malheureux ! Nos captifs le reconnaissaient eux-mêmes. Ils avaient chacun deux compagnons , deux amis ; c’était un bonheur qu’ils savaient apprécier. Mais ils ne pouvaient s’empêcher de prévoir le moment où, dans un avenir peut-être peu éloigné,
l’un d’eux quitterait la vallée sans avoir besoin d’échelle ou de ballon ; j)uis un autre le suivrait, laissant le troisième dans une solitude affreuse.
C’est au milieu de ces tristes réfle.\ions qu’ils passèrent la soirée, et toute la journée suivante. Les heures s’écoulèrent sans fpj’ils fissent rien pour les remplir; à peine eurent-ils le courage de préparer leurs repas. L’activité d’esprit, non moins que celle du corps, semblait les avoir entièrement abandonnés.
Toutefois cet état de choses ne pouvait pas durer ; l’âme humaine, ainsi que nous l’avons dit, renferme en elle-même la faculté de résurrection. Tant que le souffle lui reste, l’homme peut conserver l’espoir de se relever, quelle que soit la force du coup dont il soit abattu. Le désespoir complet est plus apparent que réel ; même le cœur le plus brisé a des moments où il se retrouve intact. L'esclave dans ses chaînes, le prisonnier dans son cachot, le naufragé dans son île, ont tous leurs éclairs de joie, peut-être aussi brillants et aussi durables que ceux dont les monarques jouissent sur le trône, ou les conquérants sur leur char de victoire.
S’il n’est pas sur terre de bonheur sans mélange, il n’est pas non plus de chagrin que le temps ne puisse soulager.
Le surlendemain du jour où nos amis avaient eu leur dernière déception, ils commencèrent à se ranimer tous les trois ; et les besoins matériels, qui en dépit de nousmême se font toujours sentir, réclamèrent leur attention.
Karl fut le premier à qui la voix impérieuse de la nature se fit entendre.
« Si nous devons, dit-il, passer nos jours dans cette vallée, et maintenant la chose ne paraît pas douteuse, à quoi bon nous laisser abattre et nous draper dans la tristesse, comme les pleureurs à gages dans leurs crêpes funéraires? Mieux vaut cent fois mener une vie active, et la rendre aussi agréable que possible. Avec de l’industrie, nous pouvons avoir une nourriture abondante ; ce n’est pas là du bonheur, je le reconnais; mais pendant qu’on travaille, on est moins malheureux qu’en restant inactif à couver son chagrin. »
Le botaniste, en parlant ainsi, cherchait à relever le moral de Gaspard, dont l’accablement n’était pas l’état normal. Ossaro avait aussi besoin d’être encouragé, et Karl avait pris à tâche de raviver l’énergie de ses compagnons.
Il obtint d’abord peu de succès ; mais peu à peu la nécessité d’agir se fit comprendre. Le garde-manger était vide, il fallait y pourvoir sous peine de mourir de faim; et sans plus de retard, nos captifs se livrèrent de nouveau à l’industrie qui, jusqu'à présent, leur avait procuré des vivres.
Gaspard retourna à la chasse comme autrefois, pendant qu’Ossaro allait à la pêche, attendu qu’il était beaucoup plus habile que les deux autres à manier le filet et la ligne.
Le botaniste de son coté se remit à chercher dçs graines, des racines, des herbes, enfin tout ce qu’il put trouver d’alimentaire, sans négliger les plantes médicinales, qui pouvaient servir en cas de maladie. Il lui était arrivé maintes fois d’en rencontrer; et il en
avait pris note afin d’y avoir recours s’il était nécessaire.
Jusqu’ici, par bonheur, pas un d’entre eux n’en avait eu besoin, et il fallait espérer qu’ils n’auraient pas l’occasion d’employer les simples que le botaniste avait découvertes. Malgré cela le chasseur de plantes n’en recueillit pas moins de plusieurs espèces ; et après les avoir fait sécher afin de pouvoir les conserver, il les serra précieusement.
De tous les produits alimentaires que fournissait la flore de la vallée, celui qui avait le plus d’importance était la graine du pin comestible. Cet arbre précieux qui est le pinus gerardiana, porte des cônes de la grosseur d’un artichaut, dont les écailles recouvrent des amandes qui ont l’aspect et le volume de la pistache.
L’amarante sauvage donna également à nos amis des graines nutritives, que l’Hindou réduisit en farine après les avoir fait griller, et dont il fabriqua du pain. Celui-ci, très-inférieur au pain de ménage, ou même à la dernière qualité du pain de boulanger, n’en était pas moins très-mangeable, surtout pour des gens qui n’en avaient pas d’autre.
Le lac, outre le poisson qu’y trouvait l’Hindou, renfermait un certain nombre de végétaux dont plusieurs étaient comestibles; entre autres, le chasseur de plantes y reconnut la macre, ou châtaigne d’eau (trapo bicornis), que les habitants des contrées himalayennes appellent singara, et dont ils font une grande consommation.
On y voyait encore une plante magnifique, à larges feuilles, à grandes fleurs roses et blanches qui, d’après
le botaniste, avait non-seulement des graines comestibles , mais encore des tiges bonnes à manger. Karl du moins avait lu quelque part que ces dernières entrent dans l’alimentation des gens pauvres de la vallée de Cachemire , où cette espèce de nénufar , le néiumbo brillant, est très-commun dans les lacs.
La première fois que le botaniste avait remarqué la présence de cette belle plante dans leur étang, où elle croissait en abondance, il avait profité de l’occasion pour apprendre à son frère et au Shikarri les divers usages auxquels elle est employée par les habitants de cette région. Il leur raconta que les jeunes bateliers cachemiriens , quand la chaleur est très-forte , ont l’habitude de cueillir une des grandes feuilles lustrées du néiumbo, s’en couvrent la tête pour se préserver du soleil; et que le pétiole de la feuille étant creux, il leur seit de tasse ou de gobelet.
Il y avait à dire une foule de choses curieuses au sujet de cette plante admirable; et le jeune savant ne mantpja pas de le faire ; mais de tous les détails qu’il avait à donner à cet égard, il n’en était pas de plus intéressant pour ses compagnons que ceux qui concernaient les propriétés nutritives des semences et des tiges du néiumbo, puisqu’elles leur offraient de nouvelles ressources contre la disette.