LA FÈVE DE PYTHAGORE OU FÈVE ÉGYPTIENNE
La découverte du nélumbo n’était pas une chose récente ; il y avait déjà longtemps que nos amis l'avaient faite, et depuis lors ils avaient fréquemment visité la petite baie où cette plante admirable croissait en abondance. Cette merveille aquatique avait appelé leur attention dès le premier jour de leur ariivée, non par ses larges feuilles qui, appliquées à la surface de l’eau, se voyaient à peine du rivage, mais par ses fleurs roses, dont la splendeur attirait le regard, quelle que fût la distance à laquelle on pût se trouver.
Toutefois, ce qui avait engagé les trois chasseurs à s’approcher de l’endroit où brillait cette fleur extraordinaire, et à l’examiner, c’était un singulier phénomène ({ui se rattachait à celte plante curieuse, et qui, pendant quelque temps leur parut inexplicable.
De la place où ils étaient campés, dans l’origine, ils distinguaient à merveille la couche de nélumbos dont
la petite baie était couverte, et qui, à cette époque, se trouvaient en pleines fleurs. Or, tous les matins, au lever du soleil, et quelquefois dans la journée, des oiseaux venaient prendre leurs ébats autour de ce parterre aquatique, et offraient à nos amis un spectacle bizarre, très-bizarre en effet, car ces oiseaux paraissaient marcher à la surface du lac.
C’étaient de grands volatiles, au corps élancé, porté sur de longues jambes, et qui furent reconnus par les deux frères pour appartenir à la même famille que les poules d’eau, c’est-à-dire à celle des rallidées.
Cela ne faisait pas le moindre doute, ils marchaient bien sur l’eau, quelquefois avec lenteur, quelquefois d’un pas rapide ; chose plus extraordinaire, oii les voyait par moments rester immobiles sur la surface mouvante; enfin, ce qui pouvait paraître plus surprenant encore, ils accomplissaient ce tour de force aquatique, en se posant sur une seule jambe.
Le fait aurait pu sembler mystérieux, si Karl n’avait pas soupçonné la cause de ce phénomène, qui paraissait en contradiction flagrante avec les lois de la gravité spécifique. 11 pensa qu’il existait à la surface du lac des feuilles plus ou moins grandes, qui offraient à ces oiseaux un point d’appui.
C’était d’après ses souvenirs qu’il raisonnait de la sorte. Il avait lu, peu de temps avant son départ, la description d’un nymphéa gigantesque, appelé Victoria regia, qui avait été découvert quelques années auparavant dans la région équatoriale de l’Amérique, et il se rappelait que dans le compterendu de cette découverte.
on avait parlé de grands oiseaux de la famille des grues* qui, perchés sur les énormes feuilles du Victoria, jouaient à la surface de l’eau avec autant de fermeté que s’ils avaient été sur terre.
Ayant ce détail présent à la mémoire , le botaniste en conjectura que les poules d’eau* qu’il voyait batifoler autour des grandes fleurs roses devaient avoir un support de la même nature, et couraient non pas sur l’onde, mais sur une espèce de plate-forme.
Cette conclusion était juste ; Karl s’en assura peu de temps après en visitant l’endroit où perchaient les oiseaux, et vit alors les grandes feuilles orbiculaires du nélumbo brillant, qui sont presque aussi larges que celles du victoria.
De temps en temps, Karl avait appris à ses compa-
1. L’oiseau dont il s’agit ici est le jaeana, et probablement le jocoua bronzé, qui habite le Bengale. Il appartient en effet à l’ordre des échassiers dont les grues font partie; mais il n’est pas de la môme famille que ces dernières. Chez la grue, qui est voyageuse, les ailes sont longues, les doigts courts, réunis à leur base par une membrane ; et le pouce relevé ne touche pas le sol. Chez le jaeana, qui est sédentaire, les ailes sont jilus courtes, moins bien dispo.sées pour le vol, et armées d’un éperon qui n’existe pas chez la grue. Mais ce qui caractérise surtout le jaeana et le distingue des autres échassiers, ce sont des doigts extrêmement longs, bien ipie très-minces, prolongés par des ongles d’une très-grande longueur, particulièrement celui du pouce, qui est deux ou trois fois aussi long que le jiouce même. (Note du traducteur.)
2. La poule d’eau appartient aussi à la famille des rallidées;
mais n’est pas un jaeana; elle diffère de celui-ci par ses doigts moins longs, et qui, bordés d’une membrane festonnée, ont des ongles courts. Il résulte de cette différence que la poule d’eau nage, ce que no fait pas le jaeana, qui, en revanche, doit à ses grands doigts, prolongés par ses grands ongles, la faculté de courir sur les feuilles de némilar. (Note du traducteur.)
gnons quelques détails plus ou moins curieux sur le grand lis des lacs himalayens. Un jour, par exemple, il leur avait dit que ce nélumbo donnait la fève de Pythagore, dont les Grecs, principalement Théophraste et Hérodote, ont parlé dans leurs ouvrages.
D’après ces derniers écrivains, cette plante admirable était fort commune autrefois en Égypte, où sans aucun doute on la cultivait de leur temps, bien que de nos jours elle y ait complètement disparu. On la voit représentée dans les sculptures des anciens Égyptiens ; et la description qu’en ont laissée les Grecs est d’une exac- ‘titude qui ne laisse aucun doute sur son identité.
Le nélumbo est l’une des plantes que l’on croit être le fameux lotus des anciens. La supposition paraît assez fondée, puisque non-seulement les tiges de cette espèce de nénufar, mais encore ses noix, ont été mangées de tout temps par les peuples des contrées dont le nélumbo habite les eaux tranquilles.
L’amande que produit cette plante magnifique est un aliment sain, fortifiant, et qui a la propriété de vous rafraîchir lorsque vous avez soif.
En Chine, où le nélumbo est nommé lienwha, on en prend les amandes et les rhizomes ou tiges souterraines, on coupe ces dernières par tranches minces, on y ajoute des noyaux d’abricot, des châtaignes, et ce mélange, disposé par couches alternant avec un lit de glace, constitue l’un des mets les plus recherchés du pays ; il fut offert par les grands mandarins aux ambassadeurs de la Grande-Bretagne, lorsque ceux-ci visitèrent le Céleste-Empire.
Les Chinois font provision des rhizomes du nélurabo, et les conservent pour l’hiver en les mettant dans du vinaigre auquel ils ajoutent du sel.
Au Japon, le nélumbo est également rangé parmi les plantes alimentaires ; il y est sacré, et jouit d’une vénération égale à celle dont on entoure les idoles, que l’on représente souvent assises sur les larges feuilles de cette plante, non moins utile que belle.
Lorsque les fleurs du nélumbo brillant sont épanouies, elles réjwmdent une odeur délicieuse qui a quelque chose d’anisé; les noix, dont la forme e.st celle d’un gland, ont la saveur et la délicatesse des amandes' les plus fines.