‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 54 sur 62 · ONE MOISSON AQUATIQUE · texte numérisé non relu

ONE MOISSON AQUATIQUE

■ Les trois amis savaient depuis longtemps la plupart des faits que nous venons de rapporter ; ils connaissaient surtout les qualités alimentaires des amandes du nélumbo, et Gaspard, ainsi que le Shikarri, avait reconnu que non-seulement on pouvait s’en nourrir, mais encore s’en régaler.

C’est en raison de l’expérience qu’ils avaient acquise à cet égard que nos trois amis songeaient à ces énormes fleurs, aux nombreux pétales roses qu’ils ne voyaient plus à la surface du lac, et dont la disparition annonçait que les amandes étaient mûres et prêtes à être écalées.

Si l’on en jugeait par la quantité de fleurs qu’il y avait eues-, la cueillette promettait d’être abondante, et les trois amis s’y préparaient avec joie.

Ils s’étaient pourvus chacun d’un panier en roseau, que le Shikarri avait tressé pendant les longues soirées

d’hiver, pour un objet tout différent; mais qui, par sa forme et par sa dimension, convenait à merveille pour recueillir des amandes.

Karl et Gaspard avaient relevé leurs pantalons audessus du genou, afin de ne pas les mouiller; mais le Shikarri ne possédant aucune espèce de culotte, avait simplement roulé sa tunique, et l’avait fourrée sous la courroie qui lui servait de ceinture.

Ainsi accoutrés, nos pêcheurs se rendirent à l’endroit où il y avait le moins de chemin à faire pour gagner les nélumbos. En les voyant approcher, les jacanas quittèrent les feuilles qui leur servaient de perchoir, et allèrent se réfugier dans les joncs et les roseaux du voisinage.

Entrés dans la petite baie, les glaneurs aquatiques ramassèrent les fruits remplis d’amandes, et en versèrent le contenu dans leurs paniers.

Ils étaient déjà venus dans cette partie du lac, et savaient par expérience que l’eau n’y était pas assez profonde pour qu’ils eussent rien à craindre.

Les paniers étaient presque remplis, et nos pêcheurs songeaient à regagner la rive, quand une ombre épaisse flotta à la surface du lac, et fut suivie d’une autre exactement pareille, soit pour la forme, soit pour l’étendue.

Ces deux ombres les ayant frappés, les trois amis levèrent la tête pour voir à qui elles pouvaient appartenir, et ils eurent alors un spectacle bien fait pour les surprendre et les intéresser vivement.

Précisément au-dessus d’eux un couple d’oiseaux

gigantescpies tournoyait dans l’air. Chacun de ces oiseaux était soutenu par de grandes ailes qui, d’une pointe à l’autre, ne mesuraient pas moins de quatre mètres et demi.

De la portion antérieure du corps placé entre ces deux ailes, partait comme une flèche, un cou d’une longueur énorme qui s’étendait horizontalement, et finissait par un bec très-effilé d’une forme particulière. On aurait pu le comparer au pistil à graine d’un pélargonium; ou plutôt comparer celui-ci au bec dont nous parlons; puisque c’est en raison de cette ressemblance que le pélargonium a été gratifié du nom qu’il porte.

Ces deux oiseaux étaient des cigognes; non pas de ces cigognes de l’espèce ordinaire, qui habitent la Hollande, et qui trouvent un asile encore plus hospitalier chez les Hongrois sur les arbres touffus des plaines de Puszta, mais une cigogne beaucoup plus grande, la plus grande de la famille ; en un mot, celle qu’on appelle adjudant*.

Karl et Gaspard reconnurent celui-ci à première vue. Il ne fallait pour cela ni un long examen, ni des connaissances bien profondes en histoire naturelle. Quiconque a jeté les yeux sur une vitrine où la dépouille de l’adjudant est empaillée, ou qui même n’a vu cet oiseau qu’en peinture, ne peut manquer de le reconnaître ; mais les deux frères avaient eu l’occasion de le voir

1. On dit que ce nom a été donné à Vargala parce (jue de loin il ressemble k un soldat en gilet et en culottes blanches.

(Note du traducteur.)

en chair et en os dans les plaines de l’Inde, aux environ® niêines de (jalcutta.

Quant au Sliikarri, pouvait-il se méprendre sur la nature de ces grands oiseaux qu’il avait rencontrés mille fols, marchant d’un air d’importance sur les rives sacrées du Gange ? Il était impossible qu’il ne reconnût pas immédiatement les deux créatures (jui jetaient leur ombre sur le lac; et la certitude qu’il avait sous les yeux la grande cigogne, l’oiseau sacré de Brabma, lui causa une telle émotion qu’il jeta des cris frénétiques, et laissa tomber dans l’eau son j)anier rempli d’amandes.

Il n’avait pas besoin de regarder les cigognes du Gange pour se dire qu’elles avaient le manteau d’un brun noir, et le dessous du corps vêtu de blanc.

Un coup d’œil lui avait suffi pour reconnaître ce grand cou dénudé, comme celui des vautours, et muni d’une poche goitreuse d’un rouge de brique; enfin pour apercevoir sous la queue des adjudants, ces plumes délicates recherchées par les dames, et qui, d’une légèreté sans pareille, portent le nom de marabouts.

Reconnaissant les deux oiseaux plus vite que les deux frères, il avait jeté son exclamation, et laissé tomber son panier avant que Karl et Gaspard eussent saisi les traits des nouveaux venus.

Les adjudants volaient avec lenteur, d’un mouvement laborieux, et comme accablés de lassitude. Ils paraissaient chercher un endroit où ils pussent s’arrêter, et se reposer de leurs fatigues.

Évidemment c’était pour cela qu’ils avaient pénétré dans la vallée; car après avoir fait le tour du lac pour

en inspecter les bords, ils cessèrent d’agiter leurs ailes ; et, les repliant tout à coup, ils se posèrent tous les deux sur la rive.

L’endroit qu’ils avaient choisi pour perchoir était une légère éminence, située à l’extrémité d’une petite presqu’île. Cette dernière avançait pour ainsi dire jusqu’au champ de nélumbos; c’était justement de ce promontoire que les pêcheurs d’amandes étaient entrés dans le lac.

Au moment dont nous parlons, nos trois amis, toujours au milieu des plantes aquatiques, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, n’étaient guère à plus de vingt pas du perchoir que les adjudants avaient choisi.

Les marabouts, une lois posés, restèrent immobiles, droits sur leurs jambes, et sans paraître plus s’inquiéter de la présence des trois pêcheurs que si ces derniers avaient été des nélumbos d’une taille exceptionnelle, et ne pouvant pas leur nuire.

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