LES ADJUDANTS
Le moins qu’on pût dire au sujet des énormes oiseaux qui venaient de se poser au bord du lac, c’est qu’ils étaient fort laids, et d’une laideur grotesque.
On fouillerait en effet dans tous les coins du monde ornithologique, sans y trouver une créature dont l’extérieur fût à la fois plus ridicule et plus désagréable que celui de l’adjudant.
Immobile sur ses longues échasses, cette grande cigogne a environ un mètre quatre-vingts centimètres de hauteur, bien qu’en réalité, elle mesure deux mètres vingt-cinq à partir de la pointe du bec à l’extrémité des ongles. Son bec il est vrai a plus d’un pied de long sur plusieurs pouces de large; et ses mandibules qui s’incurvent légèrement vers la terre, présentent vers le milieu une dilatation qui les rend bossues.
L’envergure d’un adjudant, parvenu au terme de sa
croissance, est, ainsi que nous l’avons dit plus haut, de quatre mètres cinquante centimètres, ce qui est exactement celle de l’albatros et du condor des Andes.
On peut décrire ainsi le costume de cet échassier : manteau noir, ventre blanc; mais d’un noir louche et d’un blanc douteux.
La partie supérieure est lavée de brun, d’une teinte verdasse et crasseuse, tandis qu’un mélange de plumes grisâtres, et principalement toutes les saletés au milieu desquelles l’adjudant se plonge avec bonheur, ternissent le dessous du corps.
Sans la fange qui les recouvre, les jambes de Yargala, ainsi qu’on appelle encore l’adjudant, seraient d’une couleur foncée; mais on ne les voit jamais sans une couche de poussière et de crasse, tombée du plumage et de la peau, sorte de badigeon qui en dissimule complètement la nuance.
La queue, d’un noir terne, est blanche par-dessous, et recouvre ces marabouts vaporeux qui fournissent aux élégantes l’un des plus charmants objets de leur toilette. Ce nom de marabouts, toutefois, leur est donné à tort, et provient d’une méprise de Temminck, un savant naturaliste, qui a confondu l’argala des Indes avec le marabout du Sénégal, une antre cigogne du même genre, mais d’une espèce différente.
L’un des caractères de l’adjudant asiatique, et certes l’un des traits qui l’enlaidissent le plus, est un cou déplumé, dont la peau calleuse, d’un rouge livide, est ridée et couverte de poils bruns. Ces crins, plus épais dans le jeune âge, s’éclaircissent peu à peu, et, disparaissant
avec les années, finissent par laisser la tête et le cou entièrement nus.
Offerte également jiar les vautours, cette particularité n’est pas le seul point de ressemblance qu’il y ait entre l’argala et cet oiseau; on peut même considérer l’adjudant comme le vautour de la tribu des échassiers.
Ajoutez à ce cou abominable, un sac de même étoffe, qui pend sur la poitrine, quelquefois de plus de trente centimètres, et qui passe par toutes les nuances dont la gorge se revêt, depuis le rose blafard de la chair maladive, jusqu’au rouge vif de la peau enflammée.
Un autre appareil, non moins difforme, est placé derrière le cou, et fait pendant à la besace que nous venons de décrire. C’est une espèce de vessie pouvant se remplir d’air, et dont les savants n’ont pas encore déterminé l’usage. On suppose que c’est une bouée aérienne donnée à l’argala pour l’assister dans son vol ; et cette opinion paraît assez raisonnable. Comme on a vu cette poche se dilater sous l’influence du soleil, on doit en conclure que la raréfaction de l’air joue un rôle sérieux dans cette dilatation ; et comme la cigogne à sac vole souvent à une grande hauteur, il est possible qu’elle ait besoin de cet aérostat pour se soutenir dans l’atmosphère, dont la densité diminue à mesure qu’on s’y élève .
Les migrations annuelles, qui forcent l’adjudant à passer au-dessus de l’Himalaya, seraient peut-être impossibles, ou tout au moins d’une difficulté beaucoup plus grande, si l’oiseau n’avait pas le moyen de diminuer sa pesanteur.
Ainsi que tous les oiseaux du même genre, l’argala
est un mangeur vorace et peu scrupuleux sur le choix de sa nourriture. Carnivore au plus haut degré, il préfère les charognes et les débris les plus immondes à tout autre aliment.
Il tue néanmoins, et avale même en vie, des grenouilles, des serpents, de petits quadrupèdes, et quelquefois des oiseaux d’assez belle taille, puisqu’on lui a vu engouffrer un poulet d’un seul coup.
Un chat ou un lièvre passerait de même dans son large gosier ; mt^s il n’est pas d’humeur à tuer l’un ou l’autre de ces animaux ; car, en dépit de sa grande taille, l’adjudant est l’une des créatures les plus lâches rpi’il v ait au monde. Il suffit d’un enfant armé d’une baguette pour le chasser honteusement ; et une poule qui le voit rôder autour de ses poussins, n’a pas grand’peine à le mettre en fuite.
Toutefois, il ne se retire pas sans bruit ; il prend une attitude menaçante, sa gorge s’enflamme, et de son énorme bec, largement ouvert, s’échappe un grondement sonore pareil à celui d’un ours ou d’un tigre.
Mais tout cela n’est que pure bravade ; car si l’ennemi ne faiblit pas, cette belle ardeur se refroidit immédiatement; et le poltron déguerpit sans donner un coup de bec.
Tels sont à peu près tous les détails que l’on possède au sujet de l’argala. Nous ajouterons seulement que l’on connaît deux ou trois autres espèces de grandes cigognes, moins grandes néanmoins que l’adjudant du Bengale, et qui pendant longtemps ont été confondues avec lui.
De ce nombre est le marabout, qui habite les régions tropicales de l’Afrique, et produit également les plumes vaporeuses si appréciées du monde élégant. Celles-ci, toutefois, sont bien moins belles, et ont beaucoup moins de valeur que le panache de l’argala. Ce sont à dire vrai les plumes sous-caudales de ce dernier qui portent réellement le nom de marabouts, en raison de l’erreur qui fut commise par Temminck, et propagée par Cuvier.
Une autre cigogne du même genre, bien qu’elle diffère de l’argala asiatique et du marabout africain, se trouve dans l’ile de Sumatra. Elle y est désignée parles naturels sous le nom de Bourong cambay. Enfin une quatrième espèce d’adjudant habite l’ile de Java; mais c’est peut-être le Bourong cambay de l’île voisine.
Une chose singulière c’est que de pareilles créatures soient restées si longtemps inconnues du monde savant. Il n’y a pas beaucoup plus d’une cinquante d’années que les voyageurs ont décrit la cigogne à sac avec exactitude; et même aujourd’hui on a peu de détails sur son histoire et ses mœurs.
C’est d’autant plus bizarre que l’adjudant est l’un des oiseaux les plus communs des bords du Gange ; que même à Calcutta, on le voit rôder constamment, et s’introduire dans les enclos avec autant d’assurance que s’il faisait partie des gens de la maison.
Les services qu’il rend, en qualité de boueur, l’ont placé dans l’Inde sous la sauvegarde publique. Il n’y est pas seulement toléré, mais encouragé dans ses allures familières, bien qu’il se permette d’être [souvent fort
indiscret à l’égard des poussins, des canetons et autres jeunesses qui peuplent la basse-cour.
Parfois, non content de ce qu’il trouve au dehors, l’argala pénètre dans le bungalow*, s’empare du morceau de viande qui fume sur la table, et l’avale avant que le maître ou les valets aient pu arracher cette proie savoureuse de ses mandibules tenaces.
Quand une bande d’argalas traverse l’eau à gué, les ailes largement étendues, comme ils font en pareille circonstance, on croirait apercevoir m e flottille de petits batelets. Lorsqu’on les voit ensuite marcher au bord du fleuve, s’arrêter çà et là pour ramasser les débris cadavéreux qui jonchent les rives du Gange, on les prendrait pour une troupe de femmes occupées aux mêmes travaux.
Il arrive souvent de les rencontrer auprès d’une charogne dégoûtante qu’ils dévorent avec avidité ; et il n’est pas rare de les trouver sur un cadavre à l’état de putréfaction, le corps de quelque victime des superstitions de Jaggernaut, cjue le fleuve soi-disant sacré, a rejeté sur la rive pour y être disputé par les chiens parias, les vautours et les grues gigantesques du Gange*.