CHAPITRE LVII
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La venue des adjudants produisit une impression trèsvive sur l’esprit des deux frères, et plus encore sur celui du Shikarri. C’était pour Ossaro comme la visite d’anciens amis qui venaient le trouver dans sa prison; et bien qu’il ne comptât pas sur eux pour recouvrer sa liberté, l’émotion qu’il éprouva en les voyant n’en fut pas moins agréable.
Ces deux créatures, quelle que fût leur laideur, étaient associées dans sa mémoire aux lieux qu’il avait habités dans son enfance. Il ne pouvait pas s'empêcher de se figurer que les deux visiteurs qui venaient le surprendre ainsi, étaient les deux argalas, mâle et femelle, qu’il avait vus tant de fois se percher sur les branches d’un énorme figuier banian qui ombrageait la cabane de son père.
Ce ne pouvait être qu’une illusion de la part d’Ossaro. Il aurait été bien étonnant, que dans les milliers
d’argalas qui se rendent, chaque année, des plaines de l’Inde, au nord des monts himalayens, le couple qui venait de s’arrêter près de nos amis fût précisément celui qui remplissait l’office de boueur dans le village de notre Hindou.
Bien que cette idée ne fût pas sérieuse et qu’un instant eût suffi pour la détruire, Ossaro, comme nous l’avons dit, était joyeux de l’arrivée des deux cigognes; elles venaient probablement du Bengale, et s’étaient promenées sans aucun doute sur les rives de ce glorieux fleuve, où il aspirait si vivement à mouiller encore ses pieds.
La vue de ces énormes oiseaux inspirait à Gaspard des pensées bien différentes. Il se demandait en regardant ces grandes ailes, qui frappaient l’air d’un mouvement facile et régulier, si elles ne pourraient pas accomplir la tâche qui avait excédé les forces du bearcout, et dans laquelle le cerf-volant avait échoué.
• Ne crois-tu pas, s’écria-t-il au moment où cette idée lui traversait l’esprit, ne crois-tu pas, frère, que l'un de ces adjudants serait assez vigoureux pour enlever, une corde, et la déposer en haut de la falaise? A les voir on les dirait assez robustes pour emporter l’un de nous jusqu’au sommet de la montagne. »
Karl ne répondit rien ; mais son silence était causé par ce qu’il venait d’entendre ; et c’était l’idée de son frère qui le faisait réfléchir.
« Si nous pouvions seulement en attraper un vivant! reprit Gaspard. Crois-tu qu’ils finiront par se poser?
« On dirait qu’ils veulent descendre, ajouta-t-il; qu’en penses-tu Ossaro? tu connais mieux leurs habitudes que nous.
— Oui, jeune sahib ; ils vont bientôt s’abattre répondit l’Hindou; ils viennent de très-loin; c’est facile à voir. Comme ils sont fatigués ! En outre ils ont faim et soif; et puisqu’ils trouvent de l’eau, ils vont se poser bien sûr. »
Ossaro avait à peine achevé sa prédiction qu’elle était accomplie. Une des cigognes avait replié ses ailes; la seconde en avait fait autant; et, comme nous l’avons dit plus haut, elles s’étaient posées toutes les deux à vingt pas de l’endroit où nos amis récoltaient leurs amandes.
Rien de plus drôle à voir que les allures decesargalas.
Dès que leurs pieds eurent touché la terre, au lieu de se pencher vers l’eau, ou de se mettre en quête de nourriture, comme les spectateurs s’y attendaient, les deux bipèdes à long bec agirent tout différemment. Ni l’un ni l’autre ne parurent se soucier de boire ou de manger. S’ils avaient faim et soif, le besoin de repos était encore plus pressant chez eux; et c’est à ce dernier ({u’ils donnèrent satisfaction.
Il n’y avait pas dix secondes qu’ils étaient posés lorsque chacun d’eux rentra son grand cou entre ses épaules, où il s’emboîta comme dans un étui, ne laissant au dehors que la moitié supérieure de la tête, et l’énorme bec en forme de faux, qui, appuyé sur la poitrine, se dirigeait diagonalement vers la terre.
En même temps, chose qui indiquait également chez
ces oiseaux le désir de se reposer, l’une des échasses qui soutenaient le corps des ai^alas disparut au milieu des plumes du ventre.
Cette manœuvre s’était opérée avec tant d’ensemble de la part des adjudants, qu’on aurait pu croire que ceux-ci n’avaient à eux deux qu’un seul et même moteur; et ce mouvement exécuté, mâle et femelle s’endormirent profondément. Leurs yeux du moins étaient clos, et le regard le plus attentif ne découvrait pas chez eux le moindre tressaillement ni des ailes, ni du corps, ni du bec.
Il était vraiment risible de voir ces grandes cigognes, perchées sur une seule échasse droite et menue, se tenir en équilibre sur une simple baguette, sans paraître avoir peur de culbuter ; et dormir, ainsi perchées, sans la plus légère inquiétude ; il est vrai que celle-ci n’aurait pas eu de motif.
L’Hindou avait trop l’habitude d’un pareil spectacle pour y voir quelque chose qui pût prêter à rire; mais Gaspard y trouvait, au contraire, de puissants motifs de gaieté. La manière toute simple dont les ai^alas s’étaient plantés sur une jambe, la posture qu’ils avaient prise, leur sommeil dans cette attitude pittoresque offraient trop de singularité pour que le botaniste luimême pût garder son sérieux ; et il mêla son rire à celui de Gaspard, dont les échos de la falaise répétaient les éclats bruyants.
On pourrait croire que cette explosion de gaieté réveilla les dormeurs, et les effraya suffisamment pour les faire déguerpir.
Il n’en fut rien. Les deux cigognes, en entendant ce joyeux vacarme, se bornèrent à ouvrir les yeux, à tendre légèrement leur grand cou, à hocher la tète, et à relever le bec dont les mandibules, après avoir fait entendre un claquement rapide, se refermèrent tranquillement et reprirent leur ancienne position.
Le flegme incroyable des deux cigognes ne fit qu’ac- • croître l’iiilarité des deux jeunes gens, qui, toujours à la même place, continuèrent leurs éclats de rire pendant quelques minutes sans pouvoir s’en empêcher.