‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 57 sur 62 · ESCAPADE DE FRITZ · texte numérisé non relu

ESCAPADE DE FRITZ

Gepeudaut, on ne peut pas toujours rire; et lorsque Gaspard se fut livré à cet agréable exercice jusqu’à en avoir les côtes rompues, son hilarité cessa naturellement.

Gomme les paniers étaient déjà remplis d’amandes quand les adjudants avaient fait leur ajiparition, nos trois amis décidèrent qu’on les porterait à la cabane, et qu’on reviendrait ensuite pour s’emparer des deux cigognes. Le Shikarri affirmait que cela ne serait pas difficile ; les deux oiseaux lui paraissaient tellement apprivoisés qu’il se faisait fort d’aller droit à eux, et de leur passer un nœud coulant autour du cou, sans les faire partir ni l’un ni l’autre.

Il n’aurait pas attendu plus longtemps pour en donner la preuve, s’il avait eu ce qu’il lui fallait pour cela; mais il ne possédait ni courroie, ni bout de ficelle; pas autre chose que les paniers rempbs d’amandes. Il

fallait absolument revenir à la cabane pour y prendre de ({uoi faire un lacet.

Au fond, nos trois amis n’avaient pas de motif arrêté pour s’emparer des deux cigognes, à moins qu’ils ne voulussent donner suite à la pensée de Gaspard, renouveler avec elles l’expérience où avait échoué le bearcout.

Ossaro, lui, avait une autre idée, que pouvaient aussi partager les deux frères; en supposant que les deux argalas ne pussent leur être d’aucune utilité, il serait amusant, pensait-il, de les avoir auprès de soi comme bêtes de compagnie.

Le pauvre Hindou avait souvent pensé aux longs jours de solitude qui les attendaient au fond de cette vallée close ; et en face d’une telle perspective, la société de ces adjudants à l’air grave, à la démarche solennelle, pouvait elle-même sembler précieuse.

Stimulés par ces pensées et par quelques autres plus vagues, nos chasseurs s’éloignèrent avec l’intention de revenir au plus vite s’emparer des argalas.

Toujours dans l’eau, ils s’orientèrent de façon à ne pas réveiller les dormeurs. Karl et Gaspard, maintenant qu’ils avaient leur idée, avaient grande envie de réussir ; ils levaient les pieds et les reposaient tout doucement ; vous auriez dit qu’ils marchaient sur des œufs. L’Hindou s’amusait de leurs précautions.

« A quoi bon, leur disait-il ; est-ce que rien les effarouche? vous pouvez être sûrs qu’ils ne partiront pas. »

Et l’Hindou avait raison. Dans la plupart des contrées qui bordent le Gange, les argalas, protégés à la fois par

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les idées superstitieuses, et par des lois qui défendeqt de leur nuire, se sont tellement familiarisés avec le voisinage de l’homme, que c’est tout au plus s’ils se dérangent pour éviter les gens qu’ils rencontrent.

Il était possible néanmoins que les adjudants en question fissent partie de quelqu’une des bandes sauvages qui habitaient les marais des Sunderbunds, et fussent par conséquent d’une humeur beaucoup moins sociable. On aurait alors une certaine difficulté à les approcher, et c’est pour cela qu’Ossaro avait fini par user des mêmes précautions que le botaniste, précautions que celui-ci l’avait fortement engagé à prendre.

Il faut dire que le chasseur de plantes avait sur les argalas des vues plus sérieuses que l’un ou l’autre de ses deux compagnons. Elleis lui étaient venues pendant qu’il faisait sa partie dans ce duo d’éclats de rire qu’il exécutait avec son frère, et c’est à elles qu’il avait dû, au grand étonnement dé Gaspard, de s’arrêter brusquement au milieu de cette explosion de gaieté.

Il avait gardé depuis lors à ce sujet un mystérieux* silence, que les questions de Gaspard n’avaient pu lui faire rompre. Sur tout le reste il parlait sans réserve, distribuait des conseils, recommandait une foule de précautions qui devaient assurer la capture des cigognes, et le faisait avec une ardeur qui ne laissait pas d’intriguer les deux autres.

Une fois sortis du lac, ils furent à la cabane en moins de quelques minutes. Karl avait pris les devants et courut si bien qu’il arriva le premier. Les corbeilles.

remplies d’amandes, furent jetées par terre comme si elles avaient été vides ; et la corde, les lignes, les bouts de ficelle que renfermait la cabine furent tirés de leurs cachettes, et soumises à un examen rigoureux.

Un nœud coulant fut bientôt fait par les doigts agiles d’Ossaro; et la ficelle fut attachée avec non moins (le prestesse à l’extrémité d’une longue tige de bambou.

Ainsi armés, nos chasseurs repartirent de chez eux, et se dirigèrent en toute hâte du côté des cigognes.

En approchant du lac, ils virent avec joie que les deux oiseaux continuaient leur méridienne. Il fallait que ces deux cigognes eussent fait un long voyage pour dormir d’un tel sommeil. Leurs ailes tombantes indiquaient d’ailleurs une extrême lassitude.

Peut-être ce couple fatigué se voyait-il en rêve sur le haut d’un figuier-banian, ou. sur la tour d’un ancien temple consacré à Brahma ou à Vichnou; peut-être rêvait-il du Gange, et de ces épaves odorantes, de ces lambeaux savoureux de chair putréfiée où il plongeait avec délices son bec en forme de pioche.

Ossaro, à qui le lacet avait été confié, ne s’inquiéta pas du rêve que pouvaient faire les deux cigognes; il ne se demanda même pas si elles rêvaient; il lui suffisait de voir qu’elles continuaient de dormir.

Avançant donc en rampant, sans faire plus de bruit ([u’un tigre qui se -faufile à travers les jungles, Ossaro parvint à se glisser tout près des argalas. Encore un mètre à franchir, et il se serait trouvé à la distance voulue pour faire usage de son lacet.

Encore un mètre à franchir et il se serait trouvé à la distance voulue pour faire usage de son lacet. (Page 33i.)

Mais entre la coupe et les lèvres il y a loin, dit le proverbe. Le Shikarri en eut cette fois la preuve.

Son lacet n’avait pas eu le temps de retomber, il était encore tout droit au bout de son manche que les deux cigognes, le cou allongé, les mandibules claquant comme des castagnettes, étaient déjà bien haut, et s’élevant de plus en plus, jetaient dans l’air un cri furieux semblable au rugissement du lion.

Toutefois, ce n’était pas à Ossaro qu’il fallait attribuer cet échec; il était dû à l’imprudence de quelqu’un qui l’avait suivi sans qu’il s’en doutât; et ce quelqu’un c’était Fritz.

Au moment où le Shikarri levait son bambou pour en faire retomber le lacet sur les épaules de l’une des cigognes, Fritz, qui apercevait les dormeuses pour la première fois, se précipita vers celle dont il était le plus près, et la saisit par la queue.

Son intention aurait été de se procurer une botte de marabouts qu’il n’aurait pas mieux fait, car presque tout le panache de l’adjudant lui resta dans la gueule.

Mais ce n’était pas là le motif qui l’avait porté à faire une action pareille, et certainement imprévue. Qui aurait pu supposer qu’un chien si bien dressé aurait attaqué l’animal que son maître voulait surprendre ? Jamais Fritz n’avait rien commis de semblable.

C’était la nature de ce gibier exceptionnel qui l’avait fait sortir de sa réserve ordinaire ; car de tous les animaux qu’il avait rencontrés dans l’Inde, c’étaient les argalas qui lui inspiraient le plus d’antipathie.

Pendant tout le temps qu’il avait passé au jardin

botanique de Calcutta, où ses maîtres, on se le rappelle, avaient fait un assez long séjour, Fritz avait eu de fréquents rapports avec deux de ces énormes oiseaux, qui étaient également les hôtes de ce célèbre établissement. Il lui arrivait souvent de les rencontrer dans l’intérieur des enclos, où ils avaient la permission d’aller et de venir, et où ils ramassaient les débris de toute sorte que leur jetaient les domestiques du directeur.

Ces deux argalas étaient devenus si familièrs qu’ils prenaient tout ce qui leur était offert, mangeaient dans la main de tout le monde, et s’emparaient avec la même assurance de tous les morceaux qui étaient à portée de leurs énormes becs, alors qu’on ne les leur donnait pas. •

Fritz avait assisté maintes fois à ces vols de provisions, et fut un jour spectateur intéressé de l’un de ces détournements, que selon toute apparence il ne devait pas oublier. Les deux voraces lui avaient tout bonnement pris un superbe morceau de viande que lui avait donné le cuisinier en personne , et dont il se disposait à faire son repas. Il y avait déjà mordu, 'quand l’un de ces audacieux vint le lui arracher d’entre les dents, et l’avala tellement vite, que la goulée avait disparu avant qu’il ait pu s’opposer au larcin dont il était victime.

A partir de cette époque, Fritz avait conçu une haine profonde pour les cigognes en général, et en particulier pour tous les argalas. C’était donc par suite de sa rancune envers cette espèce dévorante, qu’en, apercevant les adjudants, qu’il n’avait pas pu voir jusque-là, étant

resté près de la cabane , il s’était précipité sur l’im d’eux, et lui avait arraché ses marabouts.

Il n’est pas besoin de dire que l’oiseau attaqué de cette façon indécente, avait pris la fuite immédiatement, et avait été suivi de son compagnon qui, pour être plus heureux, n’en était pas moins effrayé. '

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