‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 58 sur 62 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

CAPTURE DES ARGALAS.

Tout en suivant les argalas dans leur fuite, les yeux des trois chasseurs exprimaient un vif déplaisir; et il s’en fallut de bien peu que Fritz ne reçût une correction sévère. Il l’avait certes bien méritée ; et déjà Gaspard avait la baguette levée sur lui, quand un cri du botaniste arrêta la main du jeune homme, et sauva la peau de Fritz des coups dont elle était menacée.

Mais ce n’était pas pour cela que le chasseur de plantes avait laissé échapper ce cri ému qui avait attiré l’attention de Gaspard, et l’avait détournée du coupable pour la fixer sur un objet différent.

Karl avait la tête levée, et suivait du regard l'un des fugitifs, celui dont Fritz avait traité la queue avec une liberté inqualifiable.

Était-ce le reste du panache avarié, dont les lambeaux pendaient au croupion de l’adjudant que regardait le chasseur de plantes? Non ; c’était sur les grandes

jaiabes qui, projetées en arrière, dépassaient de beaucoup l’extrémité de la queue de l’oiseau, que le botaniste avait les yeux rivés , ou pour mieux dire sur quelque chose qui s’y trouvait attaché, et dont l’éclat métallique avait frappé sa vue au moment où l’argala s’était trouvé au soleil.

Cet objet brillant était jaune, comme aurait été de l’or ou du cuivre poli ; mais le scintillement des rayons lumineux qui s’y réfléchissaient ne permettait pas aux spectateurs d’en distinguer la forme et de deviner ce que cela pouvait être.

Gaspard et Ossaro, du moins, auraient été bien embarrassés de le dire; mais Karl n’ignorait pas quel était ce brillant météore qui l’avait ébloui, en lui montrant la possibilité de la délivrance, météore dont l’éloignement le replongeait dans sa misère.

« Quel malheur ! s’écria-t-il en regardant toujours la cigogne qui s’élevait de plus en plus; oh! Gaspard, quel malheur !

— Que veux-tu dire ? lui demanda son frère.

— Tu ne sais pas, répondit-il, combien nous avons été près de la liberté ; et voilà qu’elle nous échappe ! Oh I mon Dieu ! mon Dieu !

— Parles-tu des adjudants? reprit Gaspard; il est vrai que nous les perdons ; mais pourquoi s’en désoler ? Ils n’auraient certainement pas enlevé la corde ; leur chair n’est pas mangeable, et nous n’avons pas besoin de marabouts ; il était donc inutile de les prendre.

— Oh ! ce n’est pas cela, répondit Karl d’un ton douloureux; si tu savais!...

— Mais explique-toi, s’écria Gaspard, qui n’y comprenait rien.

— Est-ce que tu ne vois pas ? répondit le botaniste en lui montrant l’une des cigognes ; tu ne voi.s pas briller quelque chose?

— Sur la jambe? demanda Gaspard; assurément, je vois un morceau de cuivre. Qu’est-ce que cela peut être ?

— Je le sais, moi, répondit Karl d’un ton de regret. Gomment tu ne devines pas?... Ah! si nous l’avions

pris..., c’est alors que nous pourrions espérer Mais

à f[uoi bon, j)uisque les voilà partis ! et c’est toi. Fritz,

(jui as causé un pareil malheur Un malheur que

nous aurons peut-être à déplorer tant que nous vivrons.

— Je ne te comprends pas du tout, frère, dit Gaspard ; mais si tu as tant de chagrin de la fuite des cigognes, il est possible que tu sois consolé. Malgré la réception peu hospitalière qu’elles ont reçue, les deux fugitives ne me semblent pas très-pressées de partir ; les voilà même qui tournoient comme si elles voulaient redescendre. Et puis, le brave Ossaro leur présente quelque chose ; il connaît parfaitement leurs habitudes ; je parie qu’il va les ramener.

— Père miséricordieux, fais qu’il y parvienne ! s’écria le botaniste en détournant son regard des adjudants pour le reporter sur l’Hindou. Et toi, Gaspard, retiens Fritz ! ne le laisse pas échapper ; fais-y bien attention, je t’en conjure! Il y va de ton salut et du nôtre? »

Gaspard, très-surpris de l’agitation où il voyait son frère, n’eh lit pas moins ce qui lui était demandé ; il

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s’élança vers Fritz, le plaça entre ses jamhes, et, le retenant des mains et des genoux, il le serra comme dans un étau.

Les yeux des deux frères, même ceux du chien se tournèrent du côté de l’Hindou ; Gaspard suivait les mouvements de celui-ci avec un vague intérêt, tandis ([ue le botaniste les épiait avec la plus vive anxiété.

Le rusé Shikarri ne s’était pas mis en campagne les mains vides. Prévoyant quelque difficulté dans la capture des cigognes, il s’était pourvu d’un appât qui devait les attirer à portée de son bambou, si par hasard elles étaient plus farouches qu’il ne l’avait supposé. Il avait donc emporté de la cabane un gros poisson, qu’il tenait maintenant en évidence, de manière à le faire voir aux argalas.' 11 s’était éloigné un peu des autres, particulièrement de P’ritz, qu’il avait chassé d’à côté de lui, avant que Gaspard l’eût empoigné; et s’étant placé au bord du lac, sur une petite éminence, il y déployait tous ses moyens de séduction pour faire oublier aux cigognes l’attaque imprévue qui les avait réveillées.

Il était évident pour Ossaro, comme pour les autres, (|ue les deux aigalas avaient pris leur volée à contrecœur ; ils étaient fatigués, et c’était malgré eux qu’ils avaient renoncé à dormir.

Était-ce le besoin de repos qui les ramenait vers la ten'e? L’Hindou ne chercha pas à le savoir; mais dès ({u’à leurs mouvements il eut compris que les deux cigognes avaient aperçu le poisson qu’il tenait à la main, il jeta ce morceau friand à quelques pas de lui, et attendit ce qui allait arriver.

La réussite fut complète, et arriva promptement.

Il n’y avait rien dans l’aspect d’Ossaro ni dans son attitude qui pût exciter la défiance des argalas. Sa peau, couleur de bistre, et son costume hindou leur étaient familiers ; et, bien qu’il se trouvât dans un de ces coins perdus où l’on ne voit jamais une âme, ce n’était pas une raison pour le considérer comme ennemi.

Fritz était l’unique objet de leurs craintes; mais il se tenait à distance, et il ne paraissait plus y avoir à le redouter.

Raisonnant ainsi, peut-être sous l’influence d’un estomac vide, les deux argalas séduits par la vue de ce poisson qui gisait sur l’herbe, sans que personne eût l’air de s’en occuper, triomphèrent de toute inquiétude, et n’hésitèrent plus à s’abattre à côté de lui.

Tous les deux, au même instant, saisirent la proie convoitée; et chacun s’efforça d’en avoir la meilleure part.

Celui-ci tenant la queue, celui-là ayant la tête, ce fut à qui arracherait la plus grosse partie du corps ; les deux becs avançant toujours, se rencontrèrent au milieu du poisson, et craquèrent en se heurtant l’un contre l’autre.

Ni le premier, ni le second ne voulant céder, la lutte se prolongea pendant quelques instants , sans amener de résultat.

Combien aurait-elle duré si les deux champions avaient été abandonnés à eux-mêmes? on ne peut faire à ce sujet que de simples conjectures. Pendant qu’ils étalent là, ne voulant rendre goi^e ni l’un ni l’autre,

Ossaro se jeta sur eux les bras ouverts, et les saisit d’une telle étreinte qu’ils essayèrent vainement de s’enfuir.

Karl, et Gaspard qui venait d’attacher Fritz à un arbre, vinrent au secours du Sbikarri, et les deux grandes cigognes furent liées de façon à ne pas pouvoir bouger.

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