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RÉPARATION DÉS ARMÉS

Le lendemain matin, réveillés avant l’aube, nos trois amis sortirent dès le point du jour. Karl et Gaspard étaient pressés de reconnaître la piste de l’éléphant, dont Ossaro penchait encore à nier l’existence. Il faut avouer que l'animal avait disparu avec tant de mystère, que sans les trois ou quatre coups de sifflet qu’ils avaient entendus, nos jeunes gens auraient pu croire qu’ils avaient rêvé.

Mais un pareil colosse n’avait pas pu bouger sans laisser quelque trace ; et comme il avait franchi la rivière à l’endroit où elle se jette dans le lac, on devait y retrouver la marque de ses pas.

Ce fut donc vers l’embouchure du ruisseau que nos trois amis se dirigèrent, dès les premières lueurs du jour.

Impossible d’avoir le moindre doute à l’égard de leur visiteur. D’énormes empreintes de la dimension

d’un boisseau *, étaient gravées dans le sable qui bordait la rivière, et l’on voyait des marques semblables en travers du détroit, ainsi que nos chasseurs appelaient un rétrécissement formé entre le lac et la petite baie de l’embouchure, empreintes qui se retrouvaient sur la rive opposée.

Le Shikarri lui-même, ne pouvait pas douter plus longtemps de la nature de l’animal qui avait laissé de pareilles traces. Il avait chassé l’éléphant dans les jungles bengalaises, et connaissait tout ce qui a rapport à ce dernier. Les empreintes qu’il avait sous les yeux n’étaient pas le fait d’une ombre; mais bien celui d’un éléphant en chair et en os.

« L’un des plus grands de son espèce, ajouta l’Hindou, qui maintenant plein de confiance, prétendait savoir, à un pouce près, quelle taille avait l’animal.

— Tu pourrais le dire? s’écria Gaspard avec surprise.

— C’est très-facile, répondit Ossaro, et vous le pouvez comme moi, jeune sahib; il suffit pour cela de mesurer l’un des pieds de l’éléphant. »

En disant ces mots le Shikarri tira de sa poche un grand bout de ficelle, puis choisissant l’une des empreintes les mieux marquées, il en entoura soigneusement l’extérieur avec sa cordelette. De cette façon il obtint la circonférence du pied de la bête.

« Maintenant, dit-il, en montrant aux deux frères la portion de ficelle qu’il avait appliquée autour de l’em-

1. Le boisseau anglais contient un peu plus de trente-six litres.

preinte, deux fois cette longueur atteindraient le haut de l’épaule du vieux rogue; voilà comment je peux dire que la bête est de grande taille. »

En effet, la circonférence de l’empreinte mesurée par le Shikarri, ayant environ deux yards *, il en résultait, suivant la règle précédente, que l’animal en question avait près dé douze pieds de hauteur, et Karl savait bien que c’était la taille des plus grands éléphants.

Il ne mit pas en doute l’exactitude de la conclusion d’üssaro, car il savait, ])ar des chasseurs en qui l’on pouvait avoir une foi pleine et entière, que la circonférence du pied d’un éléphant donnait la moitié de la hauteur de celui-ci.

L’Hindou ayant enfin renoncé à croire, que l’animal en question était l'un de ses dieux déguisés, affirma de nouveau qu’il s’agissait d’un solitaire . 11 n’eut pas besoin d'expliquer à ses compagnons ce qu’il voulait dire ; car les deux chasseurs n’ignoraient pas qu’on appelle de la sorte un vieux mâle qui, par un motif quelconque, peut-être pour sa mauvaise conduite, se voit expulsé de la troupe dont il faisait partie.

Ainsi repoussé de tous, et condamné à faire bande à pari, son caractère s’aigrit, il devient excessivement morose, parfois d’une méchanceté noire; et non-seulement il attaque les animaux qui par hasard viennent à passer près de lui; mais il va jusqu’à les rechercher dans la seule intention d’assouvir sa vengeance.

I. Le yard est composé de trois pieds anglais, valant chacun trente centimètres.

Il y a, en Asie comme en Afrique , beaucoup de ces solitaires; et l’homme étant compris dans la haine qu’ils ont vouée à toute la nature, un éléphant de cette espèce est regardé comme un voisin des plus dangereux. On cite une foule de circonstances où des créatures humaines ont été sacrifiées à la furie de ces monstres. Parfois même on a vu de ces animaux qui ont été se mettre en embuscade au bord d’un chemin fréquenté afin de pouvoir occire les voyageurs qu’ils pourraient y surprendre.

Il y a eu dans la vallée du Dheira Doon, un éléphant de cette catégorie, qui après avoir été réduit en esclavage, avait recouvré sa liberté, et qui tua une vingtaine de personnes avant qu’on ait pu le détruire.

Ossaro, à qui tous ces détails étaient familiers, recommanda aux jeunes sahibs d’agir avec la plus grande prudence. Karl était trop sage pour rejeter ce bon conseil ; et Gaspard lui-même, en dépit de sa témérité, l’accepta sans mot dire.

Il fut donc résolu qu’avant d’explorer de nouveau la falaise , nos trois amis commenceraient d’abord par remettre leurs armes en état, afin de pouvoir se défendre s’ils rencontraient le solitaire.

Leurs fusils n’avaient plus de crosses; il fallait renmancher la hache ; et la lance d’Ossaro attendait une hampe ; car, on s’en souvient, le bois de toutes ces armes avait été brûlé dans la caverne pour fondre la graisse de l’ours, graisse dont on avait fait des chandelles.

La prudence exigeait qu’on retardât l’examen de l’enceinte jusqu’au moment où l’on serait convenablement armé.

Ayant pris cette sage détermination, les trois amis revinrent à la cabane en toute hâte ; ils se pressèrent de déjeuner, et s’occupèrent immédiatement de choisir les matériaux dont ils avaient besoin.

Rien n’était plus facile ; le vallon renfermait du bois de service de différente espèce ; et des arbres d’essences variées, abattus depuis longtemps, gisaient aux environs de la hutte où ils avaient séché, et se trouvaient sous la main des trois amis.

Nos jeunes gens se mirent à l’œuvre avec ardeur; et travaillant du matin au soir, ils durent expédier promptement une besogne aussi mince puisqu’il ne s’agissait que de remonter deux fusils, de renmancher une hache, et de refaire un épieu.

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