POUR MA BELLE ET SAGE CLAVDINE
Qui veut voir la même beauté Jointe à la sagesse divine, L'amour et la lidélité, N'a qu'à voir ma jeune Clavdine.
II est vraiment dommage que la jeune Claudine ait vécu en 1650, puisqu'elle renfermait en elle tant de belles qualités si rares en tous les temps, et J'aurais été fort curieux de la connaître, pour voir, par la même occasion, une jolie fille et plusieurs vertus que jusqu'ici j'ai eu passablement de peine à rencontrer, même isolées. — Riais la figure appelée hyperbole en rhétorique doit être pour quelque chose dans tout cela, et il y a nécessairement beaucoup à rabattre. — Le morceau qui suit est tout à fait appétissant.
Mais Dion ! qui n'aimeroit d'une ardeur idolâtre Cette i)iainc de lait, ces collines d'albâtre. Celle neige qui fond et brûle les aiiianls. Ces «Iol>cs animez d'ctcrnels mouvcnicnls,
Qui s'approchent de nous aussitôt qu'ils soupirent, Et de peur d'être pris aussitôt se retirent, Qui, se montrant aux yeux et se cachant aux maina, Font naître cent désirs et mourir cent humains !
Sublime trame d'or, vive table d'ivoire, Thrésors élincelants de lumière et de gloire, Throne où la grâce même établi son séjour. Verger qui produisez les doux fruits de l'amour ! Beaux yeux, et vous, beau sein !...
Le reste est un peu trop galant pour que je le cite, mais ce que j'en ai rapporté peut servir à faire prendi-e une idée de la littérature anacréontique qui courait les ruelles d'alors. Ces vers représentent assez fidèlement la tournure d'esprit de l'époque ; on trouve des charretées de vers, des millions de sonnets qui ne contiennent rien autre chose que de la neige ardente, de la glace de feu, des doubles collines d'ivoire à former une chaîne plus longue que celle des Andes où des Cordillières, des cheveux qui pèchent des cœurs à l'hameçon, des yeux qui réduisent les cieux et le soleil en poudre, et auprès de qui les diamants ne sont que des charbons, des soupirs à faire voguer un vaisseau, et mille autres belles inventions de cette espèce. — Les vers suivants, sur une Jouyssance inespérée^ ne sont pas moins curieux et renferment de véritables beautés poétiques. — Le poète a rencontré sa Philis dans un bois , et l'ombre, l'occasion et l'herbe tendre, tout le favorisant, il en a obtenu ce qu'il ne croyait jamais obtenir.
Petits globes d'argent dont la flamme connue Sort du fond de la mer pour luire dans la nue ;
Flambeaux étincelants dont les aimables Iraits Naissent du sein de l'ombre et l'étouffent après ; Ténébreuses clartt'z, yeux de la nuit obscure, Qui veillez quand tout dort au sein de la nature, Puisque vous êtes seuls les fidèles témoins De la douce faveur que j'espérois le moins, Puisque voire clarté ne donne plus d'ombrage A l'aimable sujet des plaisirs où je nage. Astres, soyez secrets, et ne publiez pas Que Philis me fait vivre après tant de trépas î
Sur les lis de son sein mollement je repose, Je baise mille fois ses deux lèvres de rose. J'idolâtre sa joue et frise ses cheveux, Je les épands en onde ou les resserre en nœuds, Je me pasme aux rayons de ses douces œillades, Qui guérissent mon corps et mes esprits malades.
Mille petits amours, nos folâtres complices, Viennent participer à nos chères délices ; Sur son front de crysfal l'un aiguise ses dards, L'un se mêle en sa tresse et l'autre en ses regards. L'un nous couvre de myrthe et de fleurs immortelle';, L'autre évente nos feux du doux vent de ses ailes.
Beaux astres, qui voyez tant de ravissements. Si vous fûtes jamais propices aux amants, Tandis que dans le ciel vos ciarléz font la ronde, Contentez-vous de voir ce que je cache au monde ! ' Votre splendeur obscure est plus douce à mes yeux Que les feux éclatants du soleil radieux.
Pour en finir avec Claudine, nous ajouterons que Colletet, non content de vouloir la faire passer pour un prodige de beauté, la voultit seniblablement faire passer pour un prodige d'esprit. Apièsen avoir faituneVénus, il voulut en faire une Muse : poiu* cela dit la chronique scandaleuse, il ne trouva rien do mieux que de composer sous
23 i LES GROTESQUES,
son nom de petites pièces de vers qu'il lui faisait apprendre par cœur, et qu'elle venait ensuite réciter à table, d'assez bonne grâce et avec beaucoup d'intelligence : l'on ajoute même que Claudine étant fort ma»ladc, Colletet eut cette ingénieuse précaution de rimer pour elle, au cas qu'elle mourût, une manière d'adieu aux Muses. — Heureusement la Parque ne voulut point une aussi belle vie, et l'adieu ne servit pas. — Et même, quelque temps après, Colletet père ayant laissé son fauteuil vacant, Colletet fils écrivit, sous le nom de Claudine, une pièce sur la mort de son mari qui se termine en ces termes •
Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde, J'ensevelis mon cœur et ma plume avec vous.
Sur quoi La Fontaine, qui n'était point bon homme, et qui avait été chez Colletet à la maison du faubourg, et qui môme avait fait un doigt de cour à l'incomparable Claudine, fit cette bénigne épigramme :
Les oracles ont cessé, Colletet est trépassé.
Dès qu'il eût la bouche close, Sa femme ne dit plus rien, Elle enterra vers et prose Avec le pauvre chrétien.
Pour moi, je ne vois pas d'obstacle à ce que les i|uelques vers imprimés dans les œuvres de Colletet sous le nom de Claudine soient bien réellement d'elle ; ils n'ont rien d'assez merveilleux pour qu'une femme n'ait pu les faire sans le secours d'un mari académicien, et je crois
très-fermement qu'elle en est l'auteur; ce qui, au reste, est d'une assez maigre importance.
Lorsque Colletet mourut (11 février 1659), les guerres civiles et les troubles du temps l'avaient réduit à un état si voisin de la misère que ses amis furent obligés de se cotiser pour le faire enterrer convenablement. Ainsi il n'est pas fort étonnant que Colletet tils ait souvent attendu le succès d'un sonnet pour dîner, car ce qu'il dut trouver dans l'héritage de son père ne le pouvait mener fort loin.
Colletet, outre ses œuvres poétiques et son livre d'épigrammes, où il y en a beaucoup d'un tour très-naïf et très-piquant, a fait différents traités réunis sous le titre à' Art poétique, et une Histoire des Poètes français qui n'a pas été imprimée en entier ; on n'en a qu'une faible partie, dont le manuscrit s'est trouvé longtemps après la mort de Colletet, chez le libraire de Laune. Ce recueil entier devait former 10 volumes in-folio et contenir 400 vies. — Le manuscrit est maintenant dans la bibliothèque du Conseil d'Etat. On prétend que cet ouvrage a beaucoup servi à Lamonnoye : c'est une chose dont il est assez difficile de juger et qu'il ne faut pas croire à la légère. — Il serait à souhaiter que cette histoire fiât publiée; elle ne peut manquer d'être fort intéressante, car Colletet connaissait et appréciait parfaitement nos vieux poètes, et son goût le portait vers ce genre de recherches. Il savait à fond la structure des rondeaux, des chants royaux, des triolets, des ballades et toutes les formes de l'ancien Parnasse dès lors tombées en désuétude. Son traité de poésie bucolique est une chose complète et qui ne laisserait rien
à désirer, même maintenant, et le livre où il traite du sonnet est fait ex professa. — Colletet était un grand admirateur du sonnet, et il en parle avec amour. Rien de ce qui touche à celte importante matière ne lui paraît de peu d'importance; il fait tout ce qu'il peut pour démontrer que le sonnet n'est pas d'origine italienne, comme on le croit communément, ni même d'origine provençale, mais bien d'origine purement française. Il dit que ce n'est ni Bertrand de Marseille, ni Guilhem des Amalrics, ni même Girard de Bourneuil qui ont inventé ce noble poème, puisque dans les chansons du comte de Champagne Thibaut VII, qui vivait du temps de la reine Blanche, c'est-à-dire l'an 1226, il en est fait mention expressément; le vers est ainsi conçu :
Et maint sonnet et mainte rccordie.
Et dans le roman de la Bose, dans la partie rimée par le poète Guillaume de Lorris, qui vivait sous le roi saint Louis, on trouve cet autre vers qui témoigne que les Français en avaient usé :
Lais d'amour et sonnets comtois.
Ainsi donc, nous pouvons bien, à juste titre, ôter aux Italiens l'honneur du sonnet qu'ils s'attribuent faussement, puisque nous avions Sonnet avant qu'ils eussent jamais pensé d'avoir Sonetto.
Les premiers qui restaurèrent le sonnet en France, furent Mellin de Saint-Gelais, Clément Marot et surtout Du Bellay, car on n'en Fenconlre que très-peu dans les œu*
vres des deux premiers. Du Bellay en a fait beaucoup et de fort beaux. Ses sonnets sur une belle fille nommée Olive sont accompagnés d'autres sur la ville de Rome qui ont forcé le temps et sont restés au nombre des beaux sonnets de la langue. Ponthus de Thiart suivit de bien près Du Bellay dans cette nouvelle composition, puisque ce fut à son imitation qu'il composa ses Erreurs amoureuses pour Pànthée, avec des sonnets qu'il publia pour la première fois à Paris, l'an 1554. Antoine de Baif écrivit les amours de Francine en quatre livres, aussi en sonnets, et le grand Ronsard, lui-même, publia, à peu près vers ce temps, une centaine de sonnets amoureux pour sa belle Cassandre, qui obtinrent un succès prodigieux. Olivier de Magny, auteur des Amours de Eustyanire^ Jacques Tabureau, Amadis Jamin, Jodelle, Jean de la Pérusfc, Scœvole de Scainte-Marthe, Pierre de Brach et beaucoup d'autres publièrent, vers ce temps-là, leurs sonnets amoureux pour leurs belles maîtresses.
Mais certes, celui qui, de son temps, effaça tous les autres dans ce genre d'écrire, je veux dire dans l'artificieuse contexture du sonnet, ce fut Philippe Desportes, abbé de Tyion, puisque ses sonnets amoureux pour Diane, pour Hippolyte ci pour Clconice, plurent infiniment aux beaux esprits de la cour pour leur grâce naïve et pour leur grande et nouvelle douceur. Isaac Habert, Gilles Durand et Laroque de Clermont en firent aussi qui ne cèdent guère à ceux de Desportes, quoiqu'ils soient moins connus.
Depuis cela on peut bien dire avec raison que le sonnet dégénéra en quelque sorte entre les mains et par la
négligence de Béroalde de Verville, d'OlIenix du Mont- Sacré, de Guillaume du Buis, de Timothée de Chillac, d'Antoine de Nervèze, d'Abraham Vermeil, de Flaminio de Birague, de Cholière, de du Souhait, de la Valletrie et de quelques autres encore, puisqu'il n'y a rien de plus fade ni de plus rampant que leurs sonnets héroïques, ni même rien de plus froid que leurs sonnets amoureux.
Après cette histoire du sonnet, il en donne les règles et en quelque sorte la syntaxe, que devraient lire et méditer avec soin beaucoup de jeunes gens de maintenant qui se mêlent d'en faire et ne se doutent pas le moindrement du monde de ce que c'est. — Il touche en passant un mot des sonnets rapportés, des sonnets doubles, enchaînés, à queue, rétrogrades, septénaires par répétition, retournés, acrostiches, mésostiches, en losange, en croix de saint André et autres dont on peut voir le véritable mode dans les écrits alambiqués de Rabanus Maurus, dans l'Apollon italien et espagnol et dans le traité exprès qu'en a fait Antonio Tempo.
Venant ensuite au sommet en bouts rimes dont il se prétendait l'inventeur, il s'exprime ainsi :
« Un certain autre esprit bizarre eut la hardiesse et le bonheur tout ensemble d'introduire parmi nous un nouveau genre de sonnets qu'il appela bouts rimes; ce qui a eu certes tant de succès et ce qui a tellement agréé aux plus sages qu'il n'y a presque point de bon poète qui n'ait essayé d'en faire par exemple ou par divertissement... Mais comme les curieux des choses nouvelles sont toujours bien aises d'en connaître les véritables sources, ils sauront qu'un certain ecclésiastique de notre temps qu'on
nommait du Lot, dont la profonde méditation avait en quelque sorte fait évaporer l'esprit, s'avisa de cette agréable rêverie de faire des sonnets en bouts rimes, ou plutôt, comme il les appelait, des sonnets en blanc, pour ks raisons que l'on peut voir dans la noble préface du poème de la Défaite des bouts rimes, composé par Jean Sarrazin et imprimé depuis peu de jours; et comme cet extravagant étoitde ceux qui avoient ingenium in numerato, c'està-dire fort prompt, je l'ai vu quelquefois, en mon logis du faubourg où notre illustre ami Saint-Amant l'avait introduit, en composer plusieurs sur-le-champ; ce qui nous surprit d'autant plus que nous lui en donnâmes toutes les rimes, et les rimes encore les plus difficiles et les plus hétéroclites dont nous pûmes nous adviser. Ce qu'il exécuta toujours si heureusement et si bien qu'il fit depuis naître à plusieurs excellents hommes l'envie de marcher sur ses pas (pends-toi, Eugène de Pradel !) ; et l'on voit par là que quelquefois une vaine ou méchante cause est capable de produire de bons et solides effets. 11 est bien vrai que, pour rendre témoignage à la vérité, Je pourrai en quelque sorte et sans vanité même m'attribuer celte invention telle quelle, puisque dès l'an 1525 j'excitai par hasard trois de mes amis de composer avec moi un certain sonnet sur les quatorze rimes que je leur donnai sur-le-champ et qui dès lors furent heureusement employées. J'en garde encore parmi mes papiers l'original écrit de la propre main des auteurs, dont quelques-uns se sont signalés par des productions d'esprit éclatantes et utiles au public. »
Puisque nous en sommes sur le sonnet, ii ne serait
peut-être pas hors de propos d'en placer ici un de sa façon qui vaut probablement mieux que tous les sonnets en bouts rimes du monde, qu'il en soit ou non l'inventeur, ce qui, après tout serait un assez maigre rayon dans son auréole académique.