‹ Les Guêpes. 1e-6e sérieChapitre 38 sur 53 · FRAGMENTS D*UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAUBIAT · texte numérisé non relu

FRAGMENTS D*UNE LETTRE DE MADAME LOUISE DAUBIAT

^insi, vous dites : « Madame Dauriat à neuf ans commence â fumer des cigares, i quarante ans se déclare contre un gouvernement sous lequel on n'est plus jeune; prêche publiquement la liberté de la femme, demande â être députée, laisse croître sa barbe. — Dieu protège la France. »

Eh bien ! cette transformation en partie d'une femme en un homme, notamment quand il s'agit de cigares et de longues harhes, est tout l'opposé de mes principes : il faut mettre au rang de mes antipathies la fumée de tabac et les barbes longues et touffues, toujours fort sales, et donnant aux hommes une figure semblable à celle de la brute des forêts. On se fait la barbe comme on se coupe les ongles ; cela est un indice de civilisation.

Je ne veux rien qui ne soit selon la nature et l'équité : j'ai donc raison de prêcher pubiiquoment la liberté de la femme, que l'on n'a pas le droit de lui Ôter.

Vous trouvez qu'une femme n'est plus jeune â quarante ans; on ne voit pas quel gouvernement la déclare vieille à cel âge, en aurait-elle même quarante-cinq. Quant à moi, je ne m'en cache pas, je suis en plein automne; et il est des automnes qui valent mieux que de certains étés. Et les femmes de cet âge sont plus jeunes que messieurs les hommes^ conime les appelle un de mes amis, qui y sont arrivés. Ils sont ?a plupart tout gris, tout chauves ; ils n'ont plus de dents qu'en petit nombre : leur démarche est pesante ; et nous autres ' femmes, i cet ège, nous nous coiffons encore de notre r heve-

lure ; notre bouche est encore fraîche et meublée. Nous sommes vives, alertes, et toujours prêtes à nous donner bien du mal pour secourir, assister la'race masculine, que la moindre maladie abat, qu'un rien déconcerte, anéantit. Qui osera nier cela? Il y a bien d'autres choses qull ne faut pas nier !

Louise Daurut.

j^ Au commencement du mois de septembre a eu lieu, à la mer, une des grandes marées de cette année. — La mer s'est retirée à un quart de lieue de nos côtes, laissant à découvert des roches au-dessus desquelles il y a d'ordinaire plus de trente pieds d'eau, — et montrant des prairies d'herbes marines, d'algues et de varechs d'un vert sombre presque noir, — et des mousses d'un beau rouge de pourpre, — les herbes et les mousses aussi variées que celles que nous voyons sur la terre.

Nous étions sur ces roches au moins une soixantaine de pécheurs, occupés à chercher et à prendre quelques huîtres, quelques poissons négligents, et aussi, au risque de se faire vigoureusement pincer les doigts, — des étrilles, — sorte de crabes qui en différent cependant par cette nuance — que les hommes mangent les étrilles, et que les crabes mangent les hommes.

Le soleil se couchait derrière de gros nuages qui semblaient

se reposer sur la mer comme s'ils eussent été fatigués de leurs

I courses de la journée. — Les bords de ces nuages, plus min-

^ ces que le centre, — étaient transparents — - et semblaient

|ime frange d'or, de pourpre et de feu. — Du soleil jusqu'à nos

'^ ] pieds, — un sillon de feu s'étendait sur la mer.

Je suspendis un peu la pêche pour contempler ces magnifia cepces, — • et je m'assis sur une roche ; — je rétablis en penjsée le niveau de la mer, — tel qu'il allait se refaire deux ou trois

heures, plus tard, — et je me figurai resté sur ces prairies, où reviendraient alors les gros poissons ; — je me figurai les navires au*dessus de ma tétO; sillonnant la mer en tous sens.

Nos yeux s'arrêtèrent par basard sur quelque chose qui me parut être un fragment de roche d'une forme singulière; c'était la moitié d'une boule creuse. — Je l'examinai de plus près, et je reconnus la moitié d'une bombe, — une de ces gentillesses imaginées par.les hommes pour s*entre-détruire avec ie plus de facilité.

11 serait difficile de dire depuis combien de temps cette bombe est là, au fond de la mer. — Les Anglais en ont tiré un assez grand nombre sur le Havre du temps de l'Empire, avec Tintention de brûler les vaisseaux, — et ils n'ont réussi qu'à abattre quelques maisons. — On a dû leur en renvoyer quelques-unes.

J'examinai la bombe; — plusieurs sortes de petites plantes marines végétaient entre les fentes du fer ; — une entre autres était rude, granuleuse, — rose, — et semblait au moins autant un très- petit polype dans le genre du corail qu'une plante réelle.

Mais ce qui me frappa le plus, — ce fut de voir appliquée, contre la paroi intérieure de la bombe, — une huître, — une véritable huître, — parfaitement vivante, — qui y avait élu son domicile, qui y demeurait, — qui y bâillait, — qui s'y engraissait depuis longtemps.

Ce n'était pas la première fois que j'avais occasion de remarquer l'indifférence profonde de la nature à l'endroit de l'homme et de ses passions.

L'homme qui meurt, — et la feuille jaunie qui tombe ont précisément la même importance. — Dans la nature, la mort n'est pas une chose triste plus que la naissance ; — c'est un des pas du cercle perpétuel que font les choses créées. — Tout meurt pour que tout vive : — la mort n'est que l'engrais de la vie. — — Mais je fus cependant, cette fois, particulièrement surpris de ce que je voyais.

4 es ^€S «IT^PBS.

Ori^y 11 M'esft pas 'de k odiére bnimine xm phe terriUt CTKpression (\vCnne bombe. — Cetle horrible botte dans Uquetle l'homme renferme «Aile «nielles blessares et la Hiort, — qm vient à travers ies airs, — et, airivée à sa destinatton, s*oiivre et vomit la destruction. — Ëh Uen, — il a suffi de qnelqiies années, — et cens qui ont tné les antres ont été tués {>ar ie <emps, -— f ar la vie ; — ear la «ie est le poison qd toe le ^os tnévltabtement de tous qfHMd il est prisa fraudes doses.

Sur cet horrible instrument de destruction — ont poussé des lierbes innocentes, — et une battre, — une sorte de caillou un peu vivant, — de toutes les dioses vivantes, eelle qui l'est le moins, — i'emUéme du calme, de l'apathie, -r- y a fixé son domicile.

C'est une grande et beHe ironie.

C'est me chose bizarre que de voir les inventions mariées qu'ont eues lesèommesponr «'entre-tuer. — C'est une d^ense de génie qoe je trouve exorbitante pour des gens implacablenBeiit condamnés à mort par le fait de leur naissance.

La vie renferme le germe de la mort, — et la mort le germe de la vie, -^ comme la graine renferme une fleur, laqudle ren- ^ferrae ane^ine à son tour. C'est un cercle fatal et inévitable.

éjff$^ Un crime a été omnmîs il y a deux ps. — Deux accusés étaient, il y a huit jours, sur les bancs dç la cour d'assises. — Un des deux seul est coupable; — il est condamné à mort yar les juges. — L'antre est acquitté ; — mais, quand on va les chercher pour leur lire leur arrêt, l'innocent est trouvé étendu ^r terre, — frappé subitement d'une attaque d'apoplexie. — Le condamné vivra donc huit jours de plus que celui qui a été acquitté.

Mais supposez qu'il en eût été autrement. -^Attendez une cinquantaine d'années, — et l'innocent, les juges, les spectateurs, le {bourreau, vous et moi, — nous serons précisément aussi morts que le condamné. — C'est ce qui frappe, quand on

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fit (fans {'histoire le réeit de quefaïue combali fameux. •— Que d'adresse, que de sang-froid déployés pour luer et ne pas élre tué! — M! voiei le combat fini, «-^ en voilà ua de tué; e( i*autre, le vainqueur? — Oh ! il est mort ii y a cent ans.

On se plaint de la brièveté de la vie. — Mais prenez ua mort illustre ; — supposez que Fraaçois t®^ ait vécu trois c^ntiii ans : — quelle serait la différence aujourd'hui avec celui qui n'aurait vécu que jusqu'aui limites ordinaires ?

éj^ Mais à' qui est-ce que je raconte cela? U meurt suf la terre un homme par seconde, c'est-è-dire trois mille par beura. La journée n'est pas terminée, et depuis que j'écris ce volume quatre-vingl-sii mille quatre cents des hommes qui vivaient quand je Tai commencé ne sont déjà plus au monde. — Quand il sera imprimé, — quaind vous l'aurez entre les mains, -^ prés de quatre cent mille de ceux ausityiels j^ m'adressais en le commençant auront cessé d'esi&t^.

OctoT)re 1*642.

i^fi^ ocTOfiRE. — Voici l'hiver, — mes chers petits oiseaux d'or, — les feuilles jaunes des poiriers, les feuilles rouges de la vigne s'en vont au souffle du vent aigre d'octobre. — Voici les fleurs qui meurent de froid. — Vous allez quitter la campagne et vos douces paresses ; — vous allez rentrer dans celte im-*^ men<e ruche, dans ce grand bourdonnement de Paris.

On se plaint de vous, — mes petits solJatii ailés ; — rassenn blezrvous autour de moi, — que je vous répclu ces »jlaiules.

— Allons; Padocke, — * venez donc ; que faites-vous dans cette austère violette sans part'um? — Et vous, Grimalkin, quittez ce chrysanthème qui sent la pommade : — abandonnez \saDs regrets ces tristes et dernières fleurs.

On se plaint devons; —il ne s'agit pas ici des plaintes de vos ennemis : — je sais que vous vous en souciez médiocrement.

Mais ce sont, cette fois, vos amis qui se plaignent, — et cela mérite attention. — Il est bien de ne craindre personne,

— excepté cependant ceux qui nous aiment et ceux que nous aimons.

On vous trouve assez peu disciplinées, — chères filles de l'air; — on croit que, tout en combattant les saugrenuités de ce temps, — vous avez cependant adopté sur Tindépendance certaines idées exagérées. Quand on a besoin de vous, on ne sait où vous êtes ; — on vous attend à Paris, — et vous bourdonnez dans les fleurs jaunes des ajoncs de la Normandie, — ou dans les fleurs roses des bruyères de la Bretagne ; — vous vous jouez dans l'écume de la mer, — ou vous vous endormez dans le fond du nénufar, ce beau lis des étangs.

Il n'en peut plus être ainsi; <-> il faut que je ramène la discipline parmi vous; — il faut qu'à l'heure où je sonne la retraite chacune de vous, sans tarder, arrive à tire-d'aile avec son butin.

Vous ne devez pas fâcher vos amis ; — vos amis sont les gens qui aiment la vérité, le bon sens, la loyauté ; — vos amis sont des gens qu'on doit respecter. — Vous devez arriver quand ils vous attendent — et ne pas leur manquer de parole, — comme vous le faites si souvent.

Vous arrivez encore ce mois-ci, — je ne sais comment, — je ne sais quand, — je ne sais d'où. — C'est pour la dernière fois, mes petits archers, — que je tolèfe de semblables incartades.

j^ Le roi Louis- Philippe, qui, lorsqu'il invite M. de Lamartine i dîner comme député, — feint d'ignorer que M. de Lamartine fait des vers, — ignora également l'existence de M. Scribe.

Il est difficile de s'expliquer de semblables faiblesses de la part d'un homme aussi habile que le roi. — Un gouvernement fort, — je dirai plus, un gouvernement réel, — se compose ou doit se composer — de toutes les supériorités, de toutes les, puissances, de toutes les influences du pays. — De semblablesl maladresses mettent sinon dans l'opposition, du moins dans TindifTérence, beaucoup de gens qui par leur talent exercent une influence extrêmement grande sur les esprits.

Charles IX, qui n'était pas un roi constitutionnel^ me semble avoir mieux compris les choses de ce genre. — On connaît les vers qu'il adresse à Ronsard :

Ta muse, qui ravit par de si doux accords, Te donne les esprits dont je n'ai que les corps.

Autrefois, — quand le roi de France faisait la guerre, — il appelait à lui ses barons.

Chaque baron arrivait avec ses vassaux marchant sous son étendard et avec son cri de guerre.

Il y a une guerre incessante aujourd'hui qu'a à soutenir le roi de France : — c'est une guerre contre les idées.

^^ Ce ne sont plus des barons couverts de fer et armés de lances et de haches d'armes — que le roi doit appeler autour de lui, ^ ce sont d'autres barons et d'autres suzerains, — ce sont tous les hommes qui, par leur talent, ont trouvé moyen de rassembler sous leur drapeau, — quelque petit qu'il soit, — ne fût-ce qu'un simple guidon, — un certain nombre de gens.

Mais, — je Tai déjà dit, — ce n'est pas par la corruption

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