III
De bonne foi — o^eadaat,. monsieur. V*** de la B'^, «- si,
chaque fois que le Courrier Français a décerné dé» ovations à mademoiselle Fitzjamee, — cette danseuse maigre et i^erle quow vous savez, — uo spectateur lui avait tiré un couj^ de pîstelet du parterre de TOpéra, — n*auriez-voos pas trouvé cela ua . peu sévère?
Ënfio, monsieur Augustin, il ' y a en France plus de cent cinquante journaux qui tous les joues prodiguent au roi les. injures et les sarcasmes, et plus.de cent cinquante mille personnes qui répètent ces sarcasmes et ces injures; — et vous, savez, monsieur Augustin^ (pie, dans les habitués des cafés, sîi quelqu'un laissait remarquer qu'il prononce le nom du roi sana. y joindre quelque Hdieuse épitfaète, ,oa. ne tarderait pas à le soupçonner d'être un.mouchaTd.
Ce n'est pas qu'au fond ces gens lui en veuillent beaucoup ; car pensez-y un peu^ et vous verrez que le roi n'a pas le pouvoir de faire quoi que ce soit à n'importe qui ; — ce n'est pas qu'ils, le connaissent,/ — mais c!est ^ue.cela a l'air intrépide et n'est pas; dangereux.
Et moi-*méme, en voyant, dans les journaux que le roi a fait donner un des (dus beaux dbievaux de ses écuries au lieut^anftcolonel Levaillantt.— en échange d'un cheval arabe de grand prix qui a été tué sous lui lors de l'attentat du faubourg Saint- Antoine, je ne puis.m'empôcheEde.vous renvoyer au numéro du mois de mai iSiO ieSiGuêffiaf-, — où vous verrez desrévéhUions: édifiantes sur/ les chevaus et .sur let» écuries du roi»
En résoffléi lài couronne royale est devenue la couronne du. Christ, dont chaque^ fleinroB* est. une épine, — le scepitre est le roseau dérisoir^a qu'on meta la main.du..fils.de Made.
La. royauté se meurt, — la royauté est morte.
Et les poètes et les prosateurs,, voyant ainsi la royauté morte, en France, vont s'écrier partout :
— c C'est qu'il n'y a plus de croyances. »
Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin» de vous pré- Tenir que ceci est une bêtise.
Passons à la bourgeoisie, -— s'il vous platt.
'^^ LA BOURGEOISIE. — C'est la bourgeoisie qui a renversé Tancienne royauté et Tancienne aristocratie ; le peuple n'y a contribué que de quelques coups de fusil tirés et reçus sans savoir pourquoi !
Et cela devait être ainsi.
La baine la plus vivace est celte qui a pour origine l'envie;
— l'envie est une sorte d'amour lâche et honteux ; — on n'envie comme on n'aime que ce qui a un certain degré de possibilité ; — le peuple n'enviait pas le faste et les dignités de l'aristocratie, parce que cela était trop loin de lui pour que ses yeux en fussent blessés.
La bourgeoisie s'est fait un roi bourgeois, — avec un chapeau gris pour couronne et un parapluie pour sceptre ; — puis les talons rouges de la fmance, — les* roués de comptoir, s'en sont donné à coeur joie ; ils se sont mis à jouer de leur mieux les rôles de ceux qu'ils avaient supplantés, manifestant ainsi qu'ils les avaient attaqués, — non par haine pour les renverser, mais par envie pour prendre leur place.
*iies beurgeois sont entrés dans la société comme dans une ville prise d'assaut, — ils se sont emparés de tout, ils sont devenus tout: — gouvernement, comme députés, — l'armée, oomme gardes nationaux, — la justice, comme jurés.
j^^ Ils se sont gorgés de tout, — ils ont mis de vieilles armoiries sur leurs voitures et sur leur papier à lettres : — il n'y a pas une femme de marchand qui se refuse la couronne de comtesse ;
— on n'ose pas n'être que baron, à moins de l'être réellement. Un de ces seigneurs de nouvelle date, ayant acheté de la
vaisselle d'argent, la fait rouler par les escaliers pour la bossuer, et lui donner un aspect de vétusté, afin qu'elle ait l'air d'être depuis longtemps dans sa famille.
Une princesse de la finance, — madame J. de Rotsch... , a outrepassé la mode qui prescrit le luxe des appartements. -— Quelqu'un admirait le nouvel arrangement de sa maison : < Je n*ai pas pu faire tout ce que je voulais,— dit-elle, — M. J. de R. n'a pas voulu dépasser cent mille francs pour ma chambre à coucher; j'ai été obligée de m'y soumettre. »
Cette chambre à laquelle madame J. de R. se résigne est arrangée avec des dentelles dont les femmes les plus élégantes portent sur elles une demi-aune en grande toilette.
Les fauteuils de son salon, — où M. J. de R. n*a pas mis la même lésinerie, sont incrustés d'argent doré, au lieu de bronze.
Malheureusement pour eux — les bourgeois n'ont pas compris leur situation : ils ressemblent à la chatte métamorphosée en femme, qui, en voyant une souris, se jeta à quatre pattes et la poursuivit sous le lit. Ils ressemblent à ce laquais enrichi par la banque de Law, qui, tandis qu'on lui ouvrait sa voiture, fut assez disirait pour monter derrière. Ils ressemblent à ce garçon de café devenu millionnaire, qui, lorsqu'il était surpris par un bruit de sonnette, ne pouvait s'empêcher de crier — voilà !
Ils se sont accoutumés pendant longtemps à attaquer la royauté.
Aussi ils ne peuvent s'empêcher de se mêler un peu par air et par habitude aux nouvelles attaques dont elle est l'objet.
Ils ne voient pas, les malheureux, — que c'est leur royauté à eux,— que c'est eux qu'on attaque, — que c'est eux qu'on détruit.
Louis-Philippe est un roi bourgeois et le roi des bourgeois.
ils devraient se relayer autour de lui pour défendre de tout ce qu'ils ont de courage et de sang chacun des poils de sa barbe : car, s'ils le laissent renverser, — que dis-je ? s'ils aident à le renverser, ils sont perdus à jamais, ils expieront leur usurpation grotesque et la mascarade et l'orgie à laquelle ils se livrent avec tant de confiance ; leur puissance deviendra un rêve pour euxmêmes, et leurs enfants refuseront d'y croire.
Le journal le National^ du reste, a déclaré qu'il n*ydipliLsde bourgeois, qu'il n*y a plus de classes parmi nous.
La royauté se meurt ; — la bourgeoisie se tue, — et les poètes et les prosateurs vont disant partout : c C'est qu'il n'y a plus d6 croyances. »
Ne me laissez pas oublier, monsieur Augustin, de vous dire que ceci est une bêtise.
^^ LA PAIRIE. — On appelle la Chambre des pairs -— la chaKbre aristocratique, — comme on appelle Tuileries le jardin du roi, où on ne fait plus de tuiles depuis Tan 1564.
Il n'y a plus d'aristocratie réelle en France ; — - l'abolition du droit d'aînesse détruit les grandes fortunes en terres et en argent, par la division ; il ne resterait donc que le relief des grands noms et la cor^dération du corps. — Pour le relief des grands noms, les héritiers, pour la plupart, y mattent bon ordre ; pour la considération du corps, les journaux se chargent d'empêcher qu'elle ne soit excessive ; la Chambre des pairs s'amoindrit tous les jours, et de ceux de ses membres que la mort en ôte, et surtout de ceux que les ministères y mettent.
Et les poètes et les prosateurs s'en vont disant : c II n'y a plus d'aristocratie, parce qu'il n'y a plus de croyances. > — Vous savez, monsieur Augustin, ce que je vous ai prié de me rappeler.
^^ LA DÉPCTATiON. — Voici, mousicur Augustin, le grand
triomphe de la bourgeoisie : — quatre cent cinquante messieurs
sont censés représenter les électeurs, qui sont censés représenter
le reste du pays.— C'était un moyen d'apaiser un certain nombre
. de bourgeois en leur donnant part au gâteau du pouvoir et du
'. budget ; — car il faut ajouter à ceux qui sont élus tous ceux qui
, pourraient l'être,— et tous ceux mï élisent.
P Dans la théorie du gouvernement conslitutionnel, on avait
pensé qu'en donnant à presque tout le monde une petite part du
pouvoir on intéressait tout le monde à la conservation de l'ordre
social ; — on avait compté sans ses nouveaux hôtes ; — la hou-
.i|02 ^BS GUÊPES.
thée qu'on leur a donnée leur a montré la sacculence du mor ceàu, — et chacun veut le dévorer tout entier.
Autrefois, quand un fabricant de cachemires français avait fait sa fortune en mêlant à sa laine un peu plus de coton qu'il n'en
avouait, quand il se trouvait trop vieux pour les affaires, âl
passait le reste de sa vie dans le rqpos, à joueraui domhws, à
pêcher à la ligne.
Mais, depuis l'invention de la représentation nationale, — on a remplacé ces délassements innocents de la pêche à la ligne et du jeu de éominos par la Chaflriwe législative. On est usé poar ses affaires à soi ; mais on ne Test pas pour faire celles des autres, qui ont toujours mokts d'importance que les siennes
propres.
Je sais qu'il y a pour répondre à ce que je vous dis là de grandes phrases toutes faites, — je les sais par cœur comme Yous, — ne me les dites pas ; ~ si je ne les dis pas moi-même, c'est que je ne leur trouve aucun sens.
Une fortune acquise était le but de la vie; — maintenant ee n'est plus qu'un échelon ; — payer le cens est un sacrement, un baptême politique; — aossi,veut-on faire forluhe de bonne heure ; — aussi risque-t-on gros jeu dans l'industrie et dans les affaires ; aussi voiHon un député et un agent de change, — M. Gervais et M. Joubert, — faire failkite dans la même se-.
maine.
Aussi pouvait-on supprimer le jeu sans causer de grandes privations aux gens; et la fermeture des maisons autorisées n'a-t-elle pas fait beaucoup crier, — parce qu'on donnait en place ime grande tombola d'honneurs, de places, de fortune, de croix, etc., etc.?
Je vous l'ai dit, — il y a moins loin pour devenir ministre quand on est député que pour devenir député quand on est marchand de chandelles, — comme l'était M. Ganneron. <«- Aussi la députation n'est*eUe qu'une étape, et M. Ganneron se
meiri), par moments, au nombre des députés mécontents, qui trouvent que les affaires ne vont pas, —je suppose qu'il ne parle pas des siennes.
M. Lebœuf a exigé que madame Lebceuf fût reçue à la cour.
Il y a des -députés qui s'occupent d'améliorations matérielles... -de leurs propres affaires. — En ce moment, soixante-dix-sept députés demandent soixante dix-sept places de préfet ; — c'est une des sessions où ils en ont demandé le moins.
Sur soixante-douze places de premiers présidents et de procureurs généraux de cours royales, on en a donné quarante-deux à des députés.
J'ai chargé trois de mes mouckes. Mégère, Alecto et TislphoBç, de me iaire le coBopte exact des députés qui ne deman* dent rien, ni ;pour eux, ni pour leurs parents, ni pour leurs . amis; je vous en donnerai le chiffre exact un de ces jours.
^^ D'autres ont une ambition plus creuse; ils veulent de la popularité et des éloges ; — ils ne veulent pas parler pour leurs quatre cent quarante-neuf collègues, ils veulent que la France les lise. — Ceuxrlà sont dans la dépendance des. journaux; il faut qu'ils se donnent à un parti.
^^ Car les journaux font de tout cela ce qui leur convient. Voyez le même discours du môme député, rapporté dans le A^ational et dans les Débats. Dans l'un, — Tbonorabie membre prouve que... ; — dans l'autre, —r M. un tel essaye de prouver... — Dans le premier, vous voyez le discours semé de parenthèses, telles que : (Sensation profonde), (Marques d'assentiment), (Écoutez, écoutez), et, à la fin, cette remarquable IMPROVISAlTION, etc., etc. —Dans l'witre journal, il y a aussi des parenthèses, mais elles sont différentes : (Interruption), (Marques nombreuses d'improbation) et — (Le bruit des conver" saiions pariiculières nous empêche d'entendre la fin de cette lm^e'.élueubration)fm (La voix mal asauEée.de. ïerateur^c^vL"
verte par le bruit des conversaiiom partiiuUêres, ne parvient pas jusqu'à nous).
Etc., etc., etc.
ij^ Les questions d'intérêt matériel trouvent la Chambre au moins inattentive et souvent déserte.
La sotte invention de la tribune, qui exige une longue habitude de la parole en public, empêche de parler les hommes spéciaux qui savent les choses, pour livrer toutes les discussions aux hommes qui ne savent rien, si ce n'est parler.
Il n'y a de suivi que les questions de ministère, c'est-à-dire celles qui ont pour but de savoir si une partie de la Chambre va entrer aux affaires, au pouvoir et au budget, sous le nom de M. Thiers, en renversant une autre partie qui tombera des afîâires, du pouvoir et du budget— sous le nom de M. Guizot.
On a récemment imaginé les coalitions. — Une coalition est une alliance dans le genre d'une julienne, — ou plutôt du thé de madame Gibou; — alliance entre les partis les plus opposés, — les plus hétérogènes, qui n'ont entre eux d'autre rapport que celui de ne pas être au pouvoir; alliance qui a pour but de renversÊT le parti qui est au pouvoir, sauf à se disputer la place quand celui-ci sera par terre. Chacun des partis s'engage par des promesses, que celui qui, à la fin du grabuge, gagne la partie, a soin de ne pas tenir. Alors la fraction renversée vient, à son tour, se joindre à ceux qui l'ont renversée, mais n'ont pas obtenu sa place; et on renverse, à son tour, le dernier usurpateur.
Il n'y a aucune espèce de raison pour que les choses n'aillent pas toujours ainsi, — et il est moralement et matériellement impossible, depuis cette invention des coalitions, qu'un ministère l vive plus d'une session sans être renversé, ou pour le moins | modifié. ^
Si vous demandez aux grands moralistes, -^ en prose et en vers, — les causes de tout cela, — il vous répondront qu'U n'y
a plus de croyances. N'oubliez pas, monsieur Augustin... vous^ savez? ^ f
^^ Lfs MINISTÈRE. — L'homme qui gouverne n'est pas pré-' cisément celui qui est ministre, — c'est celui qui va l'être. — ' Avant le dernier ministère de M. Thiers, — il y avait six mois — (les Guêpes l'ont dénoncé en ce temps-15) qu'on n'obéissait qu'à lui, qu'il dirigeait tout, qu'il donnait des ordres aux préfets, qu.'il faisait donner des croix et des places, et prononçait des destitutions.
Je vous en donnerai pour exemple M. Buioz, homme sans aucuns titres littéraires, — directeur de deux Revues et du Théâtre- Français, — nom inventé par M. Mole. —Vous le croyez peutêtre très-perplexe , entre M. Duvergier de Hauranne, qui lui impose des articles hostiles au ministère, et M. Guizot, qui lui défend de les publier sous peine de perdre sa place? — Eh bien, pas le moins du monde ; M. Buloz n*est point embarrassé : il publie un à un les articles de M. Duvergier, il promet à chaque article à M. Guizot de n'en plus publier, et il recommence.
i^k^ Quand on dit d'un ministre : — t II est vendu à l'étranger, — il trahit le pays, — il amoindrit l'autorité, — il écrase le peuple, » etc.,
Cela n'a rien précisément de bien injurieux ; ce sont des paroles de convention, que celui qui les reçoit aujourd'hui disait hier à celui qui les lui donne ;
Absolument comme lorsque, dans la pièce à'Angelo, tyran de Padoue, — madame Dorval jouait la Thishé, et mademoiselle Mars Catarina. — Quelque temps après , mademoiselle Mars joua la Thisbé, et madame Dorval prit le rôle de Catarina.
Ce n'est jamais qu'une comédie et deux rôles ; cela a cependant un assez grave inconvénient. Monsieur Augustin, permettez-moi de vous le signaler.
f^ « Lja France, » « la patrie, » « la gloire nationale^ t « la liberté, » « le maintien de nos institutions, » « le peuple, »
« les lois, » etc., etc. ; chacun de ces mots n'est qu'un plomb», une balle ou un boulet, dont chaque personnage politique charge son pistolet, sa canardiére ou son obusier, qu'il tire sur ses ennemis politiques, c'est-à-dire sur ceux qui occupent la place qu'il veut avoir ou qui veulent avoir la place qu'il occupe.
Les meilleurs moyens s'usent; — il feut en trouver d'autres. — Pour cela, on ne regarde pas plus à remuer le pays que cet égoïste dont parle un auteur grec, qui avait mis le feu à la maison de son voisin pour se faire cuire un œuf; l'important est que Fœuf soit cuit à point.
^^ D'abord les petits moyens suffisaient; on attribuait au gouvamement actuel, c'est-à-dire au ministère, la pluie qui tombait ou qui ne tombait pas ; — jamais on n'avait vu tant de cire- HÎUes que cette années — la récoUe serait mauvaise, — le pain très-cher, etc.
Ces petits moyens étaient bien assez grands pour les résultats auxquels ils tendaient : car tout cela, c'est toujours la question de cuire l'œuf à la coque ; il ne s'agit que de savoir si M. Passy, ou M. Dufaure, ou M. Martin (du Nord) sera ministre.
Puis on y ajouta une petite émeute, — une émeute de rien, trois lanternes cassées, une pierre jetée à un commissaire.
Cela réussit.
La -seconde fois, — il fallut six lanternes et deux commissaires ; ^- puis, quand on eut inventé les coalitions, les partis eitrémes demandèrent des concessions ; on agita le pays de telle sorte, qu*on fit monter la vase à la surface.
Et chaque fois les choses vont de mal en pis : pour un changement de ministère, on ne fait pas moins de trois ou quatre émeutes; et maintenant on y tue pins de monde que dans les fêtes et réjouissances publiques, où il y a toujours trois ou quatre morts et sept ou huit blessés.
L'émeute est plus fréquente, phis longue, plus meurtrière, et
dégénère en guerre civile, toujours pour savoir si M. Dufaure ou M. Passy rentreront au ministère.
Le National, accusé d'avoir provoqué a la haine du roi, répond avec raison qu'il n'a fait qu'imiter en cela — M. Thiers, qui était au pouvoir hier, et M. Guizot, qui est au pouvoir aujourd'hui. 11 cite leurs paroles, semblables.â celles pour lesquelles il est mis en cause, et on l'acquitte; — peut-être eût-on dû au contraire faire le procès à M. Thiers et à M. Guizot ; mais les lecteurs des Guêpes savent ce que je pense des procès de presse.
Mais ces pauvres grands hommes politiques, toujours occupés du seul soin de faire cuire leur œuf à la coque, continuent à mettre le feu à tout, bêtement traîtres qu'ils sont envers le pays et envers eux-mêmes: car, à force de se disputer et de s'arracher le pouvoir et de se faire aider pour le tirer à eux par des mains, peu choisies, à chaque fois qu'ils le ressaisissent et l'enlèvent à leurs adversaii'es, ils doivent voir qu'il est plus sali et plus déchiré, qu'il en reste des lambeaux entre les mains de leurs alliés et dans la boue du champ de bataille, et qu'aujourd'hui déjà ce n'est plus qu'un déplorable lambeau. .
Tout cela vient-il de ce qu'iï n*y a plus de croyances ?
Nous en reparlerons, monsieur Augustin.
^kje l'administration. — De cette mobilité dû pouvoir il arrive nécessairement qu'il n'y a pas d'administration.
Les choses vont encore à peu près, parce que nous avons hérité de la vieille machine administrative impériale, qui était bien faite, et qui, semblable â un tourne-broche, continue à tourner» — que ce soit un chien de race qu'on mette dedans pour y re-> muer les pattes, ou un de ces hideux chiens devant la nomenclature desquels Buffon a reculé. — On n'est pas nommé à une place ou à des fonctions parce qu'on est capable ou qu'on a fait des études spéciales, mais parce qu'on est cousin de quelcfU'un ou Utile à quelque autre.
Il y a des vaudevillistes devenus préfets.
^^ On a inventé le fonctionnaire indépendant, — rouage d'une machine où il tourne à sa fantaisie; — ceci n'a l'air que d'une bêtise. Mais c'est plus fort que ça n'en a l'air au premier abord, quand on sait que V indépendance d'un fonctionnaire consiste à abandonner le ministre qui s'en va pour se tourner vers h ministre qui vient, et que c'est un nom honnête qu'on est convenu de donner à la trahison pour la commodité des personnes.
Est-ce au défaut de croyances qu'il faut attribuer cela? j'en sais plus de vingt qui me diraient oui. Vous savez ce que j'en pense, monsieur Augustin; et je sais ce que vous en penserez tout à l'heure.
^^ lA JcsTicE. — 11 n'y a plus de justice.
Le jury a été inventé sous prétexte de bon sens; il a voula avoir de l'esprit, — il a manqué de bon sens.
Un juré est appelé à répondre sur cette question : « Un tel a-t-il fait ceci, — ou ne l'a-t-il pas fait? » — L'application de la peine ne le regarde pas, il ne doit la prendre en aucune considération. — Ce n'est pas ainsi que fait le jury; il décide dans sa volonté — s'il lui plaît ou ne lui plaît pas qu'un tel subisse telle ou telle peine; et à un appel à son bon sens et à sa conscience sur l'existence matérielle d'un 'fait, — il répond par des décisions aussi arbitraires que celle d'un cadi turc.
Un journal est accusé d'avoir attaqué la personne du roi, — il avoue à l'audience qu'il a prétendu attaquer la personne du roi.
Le jury interrogé répond que Taciiusé n'a pas attaqué la personne du roi.
Le journal est acquitté et explique avec les autres journaux de l'opposition que le jury avait voulu donner une leçon au gouvernement.
Les journaux trouveraient sans doute fort mauvais que le gouvernement voulût donner une leçon au jury.
Cependant, s'ils approuvent que le jury, — qu'ils appellent juges citoyens ei justice du pays quand ils sont acquittés, comme
OCTOBRE iSii. 109
ils l'appellent bourgeois sans lumières quand ils sont condamnés ; — s'ils approuvent que le jury juge d*après ses opinions politiques,— c'est-à-dire d'après le hasard qui fera que la majorité des douze juges appartiendra à leur parti ; — il doivent admettre et louer également qu'un jury composé autrement le condamne pour leur donner une leçon. — Et alors il n*y a plus de justice, — il n'y a même plus de semblant de justice.
Rappelez- vous, d'autre part, ce que je vous ai dit,^^ que, sur soixante-douze places de présidents et procureurs généraux de cour royale, — il y en a quarante-deux données à des députés.
Rappelez-vous — que depuis que les marchands rendent la justice, l'assassinat est devenu un crime moins horrible que le vol, que le jury a trouvé des circonstances atténuantes dans plusieurs parricides.
D'autre part encore, — avant qu'un procès politique ne vienne à l'audience, il y a un mois que les journaux en parlent, flattent et menacent les juges; en un mot, grâce à la presse, il fau( qu'un juge aime assez la justice pour lui sacrifier jusqu'à la réputation de la justice.
ij^ DE lA LITTÉRATURE. — Nous allous, uu momout, s'il vous plaît, monsieur Augustin, parler de la littérature considérée comme puissance.
Elle n'existe pas comme puissance, et elle est en train de ne plus exister comme littérature.
hà presse^ — cela veut dire les journaux, — s'est inventée un jour elle-même; elle a fait semblant d'être la littérature, tant que cela a été utile à ses projets. Elle s'est servie de la littérature comme certains intrigants ont essayé de se servir de certains Louis XVII.
La littérature sert aujourd'hui au bas des journaux à faire la parade à la porte, — c'est le paillasse de la troupe.
Un poète qui n'est que poète vivra pauvre, mourra de faim et mourra inconnu.
ïl ne peut pas dire comme Malherbe : — • J'ai toujours gardé celte discrélion de me taire de la conduite d*uB vaisi:eau où je ne suis que passager. »
Il faut qu'il s'agrège à un parti politique; il devra, de préférence, écrire quelques phrases contre les tyrans et Tesclavage — (vieux style), parce que les journaux du gouvernemcat ne sont lus par personne. — Il n*y a pas d'exemple d^éloges sans restrictions perfides donnés par un journal à \m écrivain qui n'est pas de son parti.
j^ Le gouvernement, de son côté, ne Sait de cas que des journalistes. — Un roman, une pièce de théâtre, ne peuvent que détruire la société; qu'est-ce que cela fait? mats un journal renverse un ministère, et ceci est grave.
1^^ Les croix données à la littérature, — ce que je yens dis là n'est pas une plaisanterie, — mais un fait, monsieur Augustin; — les croix données à la littérature ne viennent pas du ministère de Finstruction publique, mais du ministère de l'intérieur, et plus souvent encore du ministère des affaires étrangères, auquel est, en général, attachée la présidence du conseil.
La littérature est aujourd'hui indépendante ; — on méprise Boileau et Racine à cause des pensions que leur faisait Louis XfV. — Louis XIV ne trouverait pas aujourd'hui un écrivain qui accepterait une pension de lui. Il n'y a qu'une tache à cette indépendance : — c'est que les écrivains font antichambre chez les directeurs et propriétaires des journaux.
Jj^ Quand la littérature n'était pas encore affranchie, r»n Ion ouvrage faisait la fortune d'un homme.
Aujourd'hui, il faut travailler et vendre tous les jours ; — la plume n'obéit pas à l'esprit, mais à la faim ; — on n'a rien à dire, mais on a à diner.
Les plus grands esprits de ce temps d'indépendance et d'aftranchissement sont obligés de délayer leurs plus beHes
OCTOBUE 4S41. 411
lésées dans des phrases inutiles. Les marchands de ce genre de denrée se sont rendu justice en avouant qu'ils ne pouvaient reconnaître certainement que l'étendue d'un ouvrage et non point son mérite. Il faut s'arranger pour étaler ce qu'on a il'esprit, de talent et de pensée, sur un nombre de pages suffisant pour en pouvoir vendre toute sa vie. \ On fait des chefs-d'œuvre, — comme les cabaretlers font de la soupe le dlmancbe : — on scoute toujours de i'eau au touillon j^ifflitif.
On a supprimé la postérité^ ce paradis des auteurs tombés ou afTaraés, — parce qu'il faut manger de son vivant.
Une petite anecdote pour vous distraire, monsieur Augustin ; c*est une petite médisance sur deux grands talents : M. de Balzac et M. Alexandre Dumas sont brouillés.
Au dernier voyage de M. Dumas, venant à Paris de Florence d'où, à la surprise générale, il n'a rapporté aucune nouvelle décoration, — un ami commun teur fait passer la soirée ensemble ; — ils ne s'adressent pas la parole; — vers minait, M. de Balzac sort et dit en passant devant M. Dumas : c Quand je serai usé, je ferai du drame.
— Commencez donc tout de suite, » — répond M. Dumas.
If^ LA fûLiCE. -« Je ne vous parlerai de la police que pour mémoire, monsieur Augitôtin; — le Français a àorreur de la police; — il s'ermuit que les gens honorables n'y veulent pas entrer — et que cette htsvmv, d'abord sans raison, finit par être assez juste.
Dans une émeute, si la police arrive au commencement, on dit : a On a donné, par une ântervention maladroiite, le caractère sérieux d'une émeute à un rassemblement inoffeûsif. » -*- Si la police attend que l'émeute se forme, on dît : ■« Au lieu de réprimer dès l'origine les cris de quelques gamin&, la police, par ^ coupable négligence, a laissé dégénérer un léger désordre en une émeute inquiétante. »
Je vous défie, qnand un mouchard arrête un voleur, de dire à la mine quel est le voleur des deux.
Tâchez, cependant, de ne pas vous tromper; car le voleur se lâcherait.
L*uniforme donné aux sergents de ville était une mesure mo* raie et honnête.
Mais il aurait fallu que cette mesure eût été générale.
La presse aurait dû soutenir cette mesure de tout son pouvoir; — loin de là, elle n*a que peu ou point blâmé les brigands qui en ont assassiné quelques-uns dans le faubourg Saint-Antoine; mais je vous défie, monsieur Augustin, d'inventer une mesure, quelque généreuse, utile, libérale qu'elle soit, qui obtienne l'assetitiment sans restriction des journaux. Il est donc resté une partie de la police et la plus grande partie, — qui procède comme les voleurs, — c'est-à-dire par surprise et par guet-apens.
Ces gens qu'on lâche dans les émeutes sans aucun insigne se meuvent indistinctement sur les curieux et sur les émeuliers, et frappent les uns et les autres avec une intolérable brutalité.
C'est de la sauvagerie : — tous les agents de l'autorité doivent être reconnaissables à des marques distinctives; on doit punir avec la plus grande sévérité tout citoyen qui leur oppose la moindre résistance; mais tout citoyen a le droit de tuer comme un chien tout homme qui, sans se faire reconnaître à un signe irrécusable comme agent avoué de l'autorité, porte la main sur lui pour le frapper ou pour l'arrêter.
éj^ Les gens qui manquent de délicatesse dans l'esprit, ou d'imagination ou de gaieté, — tâchent d'assommer les agents de la police.
Ceux qui sont plus gais se contentent de farces plus ou moins exagérées. — A Paris, surtout, la police a toujours tort; il n'y a pas de position si élevée dans la police qui puisse sauver le magistrat qui l'exerce.
Dans les dernières émeules, — la police avait fort à faire pour défendre le préfet contre les enfants du peuple qui voulaient absolument monter en croupe sur son cheval blanc. — A mesure qu*on en ôtait un, — il en regrimpait deux autres.
^I^c Le bourgeois de Paris, du reste, s*est fort habitué aux émeutes; — quand elle n'est pas dans sa rue ni devant sa boutique, il n'y voit déjà plus un danger. Il viendra peut-être un jour où il n'y verra plus un spectacle. Or, les spectateurs forment la moitié d*une émeute, — la police y est pour un quart, *- les vrais émeutiers pour Tautre quart.
Seulement^ ceux-ci se sauvent, — et on ne prend presque que les spectateurs, qui, fiers de leur innocence, restent sur la place, où on les empoigne.
i^ Un nommé Barbet, tonnelier, est amené devant le tribunal. — Il est accusé d'avoir porté le drapeau rouge :
c Ce drapeau était ma cravate. On voulait me la prendre i cause de la couleur pour en faire un drapeau. J'ai mieux aimé porter le drapeau que de me séparer de ma cravate, qu'on m'aurait volée. »
Qui sait où Barbet pouvait être conduit pour ne pas quitter sa cravate? — QueTémeute eût réussi, et H. Barbet pouvadt devenir roi de France sous le nom de Barbet I*'.
Vous froncez le sourcil, —monsieur Augustin; — Barbet TOUS semble un homme dangereux pour les droits que vous avez failli tenir de la nation.
Mais soyez sûr que tout ceci finira par une bouffonnerie de cette forcè-là.
^^ J'ai connu un homme qui, à la révolution de Juillet,
— voyant à l'Hôtel de Ville une table ronde où étaient assis
des messieurs qui écrivaient, s'y assit dans un coin vacant, et
\ apprit que par ce seul fait il faisait partie du gouvernement
' provisoire ; il se mit donc à écrire comme les autres ; mais il
eut besoin de s'absenter trois minutes. Quelque gouvernement
IHi LES GUEPE».
goe l'on soit à riraproviste, quelque obligé quTon se trouve d«' consacrer son temps à son pays, la nature a des lois inexo» râbles; — notre homme sort et laisse son chapeau a sa place.
Il reste trois minutes et rentre, — il n'était plus gouvernement. Un autre monsieur s'était assis à la place, et le repoussa du coude. — « An moins, — dit-il, — render-moi mon chapeau. > — ,0n lui rendit son chapeau.
^^ l'église. — Il n'y a plus d'Église.
Ou au moins l'Église n'a plus ni force ni action. D y a deux classes de personnes qui vont à la^ messe :
Les partisans de la Fégitimité, — parce que c'est une protestation contre les doctrines libérales ;
Les bourgeois parvenus et les danseuses, — parce que cela est comme il faut, et parce que l'ancienne aristocratie y allait.
Ah ! — il y a aussi.. ^ les gens pieux qui y vont pour prier Dieu.
Hy a deux classes de pr^es :
Ceux qui ont pris pour modèle l'es Som mirés de M. de Bêranger, — qui chantent à table, — prennent le menton aux filles et vont à la chasse ;
Ceux qui, au- contraire, voufent s'opposer au flot du libéralisme, se sont renfermés dans les vieilles choses de l'Église, -^ parlent contre tes juifs, contre les pharisiens, contre Luther, — traitent des questions de dogme, — ne se mêlent à rien des' choses de ce temps-ci, — professent les doctrines qu'on n*attaque pas, parce qu'on ne s'en occupe guère, et une religion qui exerce précisément autant d'influence que celle du bœuf Apis, — ou celle de Tentâtes.
Je n'appelle pas prêtre — M. ***, qui n'est pas chrétien, — ni M. Châtel, qui, sacré évêque par un épicier de la rue de la Verrerie, a sacré Auzou, ancien comédien de la banlieue, lequel Âuzou l'a excommunié, et, qui pis est, mis à la porte ;
Ce M. Châtel, primat des Gaules, — qui tour à tour dît la
messe dans une égtme ùe garçon, à l'entres&l, — rue de la Sourdiére; — dans un k)cal, beulcTard Saiot-Marlm, — où il remplaçait un rhinocéros et un éléphant, et dans l*écurie des pompes funèbres.
^^ Je ne suis pas très*disposé à appeler prêtres non plus des hommes qui ont pris ce métier comme un autre, — pour faire leurs affaires, comme M. (Mlivier, — hier curé de Saint- Roch, aujourd'hui évéque d'Évreux, qui attirait du monde dans son église au moyen de la musique de TOpéra ;
Ni celui de Notre-Dame-de-Lorette, qui travailla dans une église Musard si mal composée, que la police est obligée d*y tenir des sergents de ville;
Ni celui, — j'ai oublié son nom, — qui faisait annoncer dans les journaux (un franc la ligne), avec les sous-jup^s- Oudinot, — que M. Lacordaire prêcherait dans son église en costume de dominicain ;
Et, s'il n'ajoutait pas, comme le marchand de crinoline, cinq ans de durée, — c'est que ce n*est pas une qualité que l'on prise d' ordinaire dans les sermons.
^^^ La prêtrise est à ces gens-lâ ce que la farine est au paillasse Debureau : elle sert à les rendre plus grotesques.
^^ l'armée. — Les baïonnettes intelligentes inventées pour l'armée par les journaux sont le digne pendant de l'zndépendance des fonctionnaires. —L'émeute réussie de Juillet, où on a récompensé les soldats qui avaient passé du côté du peuple, et les émeutes manquées de Lyon et autres lieux, où on a puni ceux qui avaient fait la môme chose, ont jeté quelque . perturbation dans l'armée.
Les journaux ont loué l'insubordinatien et attaqué violemment la discipline.
Quand il a fallu réprimer des émeutes, on a dit que les soldats assassinaient le peuple.
Pour plaire aux journaux, il faut qu'ils trahissent leur ser-
nenl, manquent à leur honneur, et s* exposent à être fusillés de ipar un conseil de guerre, à Grenelle; — pour ne pas trahir leur serment, ne pas manquer à leur honneur, et ne pas s'ex« poser à être fusillés à Grenelle, il faut qu*ils s'exposent à être appelés assassins dans les journaux et fusillés par le peuple au coin des rues. La position est difficile; — quand, à Glermont, ils combattaient l'émeute, dont le recensement était le prétexte, on disait qu'ils assassinaient le peuple; comme s'ils n'étaient pas le peuple aussi, et comme si, en fait d'impôts, ils ne. payaient pas le plus lourd de tous', l'impôt de la vie et du sang!
£n même temps que vous vous plaignez de Tarmée, vous faites tous vos efforts pour rompre tous les liens de la discipline ; — mais, si vous réussissiez, c'est alors que l'armée se* rait redoutable et odieuse.
i^^ LE PEUPLE. -- Il y a un mois, — dans un chapitre des Guêpes adressé à M. de Gormenin, — je lui demandais ce qu'était le peuple. — Gette question a été fort débattue dans les journaux depuis quinze jours.
Sur cette question comme sur les autres, — on a vu tomber
Un déluge de mots sur un désert d'idées.
Frédéric le Grand.
Le peuple, comme partie du pays tranchée et séparée, n'existe pas. — Quand une chose existe, on doit pouvoir dire où elle commence et où elle finit.
Quelques dissentiments politiques qu'il y ait entre vous et moi, vous ne pouvez pas me nier qu'une pomme est une pomme. — Si vous me montrez un soldat, et que vous me disiez : c Voici un soldat, » — je ne puis pas vous répondre : « Ce n'est pas un soldat. •
Le peuple de certains journaux se compose des gens qui font des émeutes.
Le peuple de certains autres se compose des gens qui n'en font pas.
Le f pays » a absolument le même sens.
Le pays, comme le peuple, veut dire ceux qui pensent comme nous, — ou ceux par qui nous faisons tirer les marrons du feu.
Les journaux républicains appellent le peuple la classe lapins nombreuse.
Puis, un jour d'émeute, ils disent : • Le peuple est sur la place. »
Puis, Témeute finie, on trouve que Fémeute se composait de trois cents hommes, — dont cent cinquante spectateurs, — cin* quante gamins au-dessous de seize ans, — quarante voleurs, — et cinquante agents de police, — et une dizaine de pauvres diables de bonne foi qui croient combattre pour ia liberté dont ils jouissaient sans contestation, et dont ils se sont privés pour quelques mois.
Le National a déclaré qu'il n'y avait plus de bourgeois, qu'ils étaient trop mêlés au peuple pour qu'on pût les reconnaître.
Disons alors que le peuple est également trop mêlé aux bourgeois pour qu'on puisse le discerner.
Pourquoi alors le National parle-t-il si souvent du peuple, par opposition aux bourgeois?
Les gens qui se font tuer dans les émeutes sont pris généra* lement sur les dix pauvres diables de bonne foi dont je parlais tout à l'heure.
On brûle un peu, — on pille pas mal.
Et alors vous lisez le lendemain dans le Constitutionnel que tout cela aura pour résultat heureux de ramener M. Passy aux affaires.
Le Couriier Français préfère M. Dufaure.
Lepeuple^ si respecté,— si prôné, si sanctifié par les partis; le peuple, pour lequel on fait tout, pour lequel on demande tout, est une assez heureuse invention. Si on disait, par exemple,
ils LES GUÊPES.
qa*oB prend «r qu'on demande telle ou telle cftose pour- M. Aaguslin, du café Lyonnais, M. Augustin, du café Lyonnais, dirait le lendemain : « Mais- vous ne m'en donnez p»s ! > i.
Tandis que le peuple... Qui esfr-ce qui peut dire : t Je suis le peuple?»
Et d'ailleurs on peut tmijours^ répondre r — «' Ymrs n- Ôtes pas le peuple. »
Voyez, du reste, monsieur Augusfin, refelfvement au peupTe, le dernier numéro des Guêpes.
4^^ Songez seulement à l'importance- qu'a une' émeufe aux yeux de la raison — en voyant que.-
Un grand nombre des habitant» des communes de B^utnont^ et d'Auittéres se sont battus dans les rues de GlermonU pour empêcher lé recensement; lequel recensement avait été fait dans* les communes d'Aubières et de Beaumont depui» fongtemps d^jà, et n'y avait rencontré aucune opposition.
^^^ LA PRESSE. — C'est ici , monsieur Augustin, que^ vous avez à me rappeler quelque' chose.
0 moralistes t— ô philosophes! — ô poètes! —qui dites: c La société tombe en dissolution , — parce qu'il' n'y a plus d& ^ croyances, — parce qu'on ne croit plus à rien. »
ij^ 0 mes braves gens! plus de croyances! Mais jamafs iï n'y a eu autant de crédulité ; jamais les hommes ff'ont été augifsi jobards et aussi gobe>-mouches ; mais les peuples qui adorent et prient la fiente du grand lama sont des incrédules et des voltai^ riens auprès de nous.
Plus de croyances ! — Mai» on croit i tout ; — mais on se dispute pour tout ; — mais on se bat pour tout.
Plus de croyances! — à une époque où un pouvoir aussi singulier que celui de la presse est lo seul pouvoir!
On ne croit plus à rien ! — Mais écoutez donc, monsieur Augustin.
La presse est un pouvoir quUi faudrait comparer â Dieu si on
ne connaissait pas h» champignons, -^ car il ne procédé que de lui-môme.
La presse est un ebampîgnon qui s'est élevé un matin sur fe détritus de tous les autres pouvoirs.
La presse est une puissance nourrie de toutes les autres puis« sances qu'elle a dévorées.
La liberté de la presse est engraissée du carnage' de toutes: les autres libertés.
Elle crève d'indigestioff et de pléthore.
€ On ne croit plus à rien, t dites-vous, parce qu'on ne croit plus â la sainte ampoule, parce qu'on ne prie pas Louis-Philippe de toucher les écrouelles ; — on ne croit plus à rien, parce qu'on ne croit plus à nos vieui contes.
Vous dites qu'il n']ra plus de croyances, comme les vieilles femmes disent qu'il n'y a plus dé galanterie et plus d'amour.
On ne croit plus â rien! — mais on croît â M. Léon Faucher*. — mais on croit à M. ChamboUe, -— mais on croit à M. Jay.
Mais on croit aux journaux.
Mais on croit aux histoires de centcnsaires, de veaui â deui têtes, de mendiants millionnaires, toujours les mêmes qu'Us vous racontent quand il n'y a ni séances des Chambres, ni crime un peu corsé.
On ne croit plus â rien!* — mais vous avez cru le journal le Temps quand il vous racontait que les Espagnols avaient saisi la Victorieuse; et , quand il a été obligé d'insérer le démenti du ministère, vous avez cru aux choses qu'il vous a racontées le lendemain.
On ne croit plus à rien ! — mais, quand le National vous a dit :
» M. Pauchet, membre du conseil général d*Eure-et-Loir, & voté contre le recensement, i
On lui a répondu :
f M. Pauchet n'a pas voté contre le recensement, parce qu'il est MORT depuis plusieurs mois. »
Et VOUS avez cm ce qu'il a plu au National de vous dire le ikndemain.
On ne croit plus à rien ! •>— mais vous avez cru que le duc de Bordeaux était mort , parce que le Moniteur parisim vous Tavait dit.
On ne croit plus à rien ! mais le journal le Siède vous dit : c Le recensement va commencer à Paris ; nous ne nous y sou* mettrons pas, nos portes seront fermées, t On lui répond : c Mais, monsieur le Siècle, il y a quatre mois que vous êtes recensé — vous et votre imprimerie et vos bureaux,— et le lendemain vous lisez le Siècle, et vous croyez ce qu*il vous dit.
On ne croit plus à rien ! — mais vous croyez aux pluies dt crapauds, — vous croyez au serpent de mer, — vous croyez aux revenants, — vous croyez au chou colossal, — vous croyez à tout ce que les journaux vous racontent.
Les journaux vous disent qu*il y a une émeute à la porte Saint* Denis, — vous allez voir Témeute qui n'y est pas ; — mais la police, aussi naïve que vous, qui vient de son côté, vous prend pour l'émeute et vous empoigne.
Il n'y a plus de croyance ! mais trouvez-moi dans une religion, — chez les sauvages mêmes, — croyance plus bizarre à des dogmes plus absurdes.
Quoi ! vingt-quatre caractères, — vingt-quatre lettres, — arrangés de certaines façons et mis sous vos yeux sur un carré de papier, — suffisent pour vous rendre gais ou furieux !
Quoi ! ces vingt-quatre fétiches, ces vingt-quatre idoles, selon que celle-ci est mise avant celle-là, et celle-là avant celle-ci, — vous imposent toutes leurs volontés !
^^ La presse est un pouvoir immense qui n*en reconnaît ^ncun au-dessus de lui, — ni aucun à côté de lui.
La presse demande compte de ses actions et de ses pensées au capitaine comme au législateur, à l'agriculteur comme au marin^ à 1 artiste comme au savant.
La presse est donc dirigée par les savants, les artistes, les agriculteurs, les marins, les capitaines, les législateurs les plus illustres, les plus infaillibles et reconnus par tout le monde comme les plus sages et les plus érudits— pour qu'ils osent ainsi parler d'en haut à tout le monde ?
Non, la presse est dirigée par des écrivains — et non pas même par les écrivains les plus illustres du pays ; — il n'y en a pas éia dans tous les journalistes dont vous sachiez les noms.
Que le plus fort de tous ces autocrates parle dans une assemblée, — on ne Fécoutera pas ; — mais que ses paroles arrivent par la poste, imprimées sur un carré de papier, on ne s'avisera pas de les révoquer en doute, si ce n'est sur la foi d'un autre carré de papier.
Contrairement à la religion du Christ, l'esprit est une religion qui périrait par F incarnation ; c'est un dieu qui doit ne se manifester que par le bruit de sa colère et de sa foudre, et qui est perdu quand il se montre lui-même.
Grand Dieu! toutes les puissances donnent leur démission, parce qu'il n'y a plus de croyances à une époque où les hommes ont la charmante naïveté de se laisser gouverner par vingt-quatre morceaux de plomb, du papier et de l'encre.
^j^ Mais, ne faites donc plus de balles. La puissance militaire est morte comme les autres. Je vous ai dit que la presse l'avait mangée. Fondez donc toutes vos balles pour en faire des alphabets. Démolissez vos arsenaux et faites des casses d'imprimerie.
Quoi ! il y a une puissance comme celle-là, et ce n'est pas la royauté qui la tient dans ses mains ! — Ah ! vous méritez ce qui vous arrive, et, qui pis est, ce qui vous arrivera.
Cette puissance, vous ne savez pas la prendre ; et vous lui donnez de la force, — vous lui créez des privilèges par vos sottes lois fiscales, par votre avarice insatiable : ne vous plaignez donc
pas d'être fouettés^, pinspi'oo wns- paye pour eeia, pmsqae vous faites et vendez les verges.
Lâberté illimitée à la presse, ^m ie timbre, plas de earationnemeot, plus de procès, — et e^le meurt apopleetyqie.
^^ Vous ne savez pas la tuer, — veus ne savcr pas la conquérir : — elle vous tuera,
Puis elle se tuera après ; ear il fiiut aessî M Are- la riAé.
Elle peut tout conCre^ les autres, — elle ne peut rieor ni pour les autres, ni pour elle-même.
Elle tue, elle ne crée pas, — eHe ne vît pas.
Elle mange tout et elle ne produit rien ; qnand elle aura tout dévoré, — elle mourra d'indigestion eu de faim.
éjffi^ Ainsi donc, monsieur Augus^, — vous savez comment sont les choses, je crois vous les avoir montrées ave» fidélité.
Permettez-moi de vous dbnner on conseil : tâchez qu'on tue le moins de monde possible, ne dégradez plus personne ; il y a bien assez de gens qui se dégradent eux-mêmes, vous pouvez bien attendre.
Croyez-moi, restez au café Lyonnais, — ne livrer pas votre modeste existence à toirt ce brouhaha. — Qui sait si votre ^ire n'a pas déjà produit pour vous des fruits amers, — et si on ne dit pas de vous, au café Lyonnais, — comme du héros d'un des spirituels dessins de Daumier, — que c vous connaissez le double blanc? •
^^ l'auteur. Les choses sont an fond comme elles ont toujours été, — conrnue elles seront toujours.
Les hommes ne sont pas si frères qu'on le dit; à peine étaient-ils trois ou quatre m monde, qu'ils ont commencé à s'entre-tuer.
Et La Bruyère l'a dit :
« S'il n'y avait que deux hommes sur la terre, ils ne tarderaient pas à avoir dispute, quand ce ne serait que pour les^ limites, i ^-
Lff perturbation actuelle vient de ce que le peuple est un peu comme Tours du Jardin des Plantes : on lui jette au bout de son arbre un gâteau au haut d'une ficelle pour le faire monter, — puis, quand il monte, on retire la ficelle.
On lui a montré depuis onze ans le gâteau de trop prés, *^ et il est d'autant plus irrité de ne pas le manger.
Que ce soient ceux-ci ou ceux-là, — les plus forts opprimeront toujours les autres, comme les gros poissons mangent les petite et sont eux-mêmes mangés par de plus gros. — Que ceux qu'on appelle le peuple aujourd'hui — deviennent ceux qu'on appelle le pouvoir , — ceux-ci joueront à leur tour le rôle du peuple^ — qur jov^ra le rôle que joue le pouvoir aujonrd'hi».
C'est pourquoi tout cela — m'est égal.
Novembre 1841*
Les papiers brûlés. — Service rendu à la postérité. — Une phrase du Courrier françaië. — pbbmibbb obsbrvatioh. — De* la rente. — hboxièmb obsbrvatioh. — Uinfanterie et la cavalerie. — TBOisiàvs
OBSERVATION. — LCS qUB. — QUATRIEME OBSERVATION. — UnO épîtaphO. —
ciMQuièHB OBSERVATION. — Réponsc à pluslcurs lettres. — M. de Cassagnac et le mal de mer. — De iSt solitude. — M. Lautour-Mézeray. — Abdalonyme. — M. Eugène Sue. - M. Véry. — Louis XUI. — M. Thiers et M. Boilay. — Deux mots de M. Thiers. — Un rédacteur entre deux journaux. — Encore le roi et ses maraîchers. — M. Cuvillîer-Fleury. — H. Trognon. — M. de Latour. — Charlemagne; — La Salpôtrière. — La police et les cochers. — Les cigares de Manille. — Sagacité d'un carré de papier. — stitàHE observation. — sBPiièMa observation. — huitièub
4âi l'Es GUÊPES.
OBsiRTATroir. ^ Sur régalité. — Un blanc domestique d'un noir. — Caisse d'Épargne. •> Les mendiants. — Aperçu du Journal dei Débatê, — > Arhor sanctaj nouveau chou colossal. — NBUTiàiiB observation. » Jules Janin, poôte latin. — Une caisse. — Éducation des enfants. — DIXIÈME OBSERVATION. — La vérité sur Anacréon et sur ses sectateurs. — Une élection. ^ ONZièMs obsirvatior. — sooziàHB obsbrvàtion. — Po«tscriptum.
Jl^ NOVEMBRE. — Je Commencerai cette troisième année par rendre un immense service à la postérité.
Comme hier, à la fin du jour, il s'élevait de la terre un brouiJard froid et épais, je passai la soirée devant le feu à brûler des papiers; — j'ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage sévère, — en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le pins grand nombre. Toutes ces pensées confiées au papier à diverses époques, par diverses personnes et dans des intentions différentes, formaient un pêle-mêle assez bizarre; — il y avait des promesses et des menaces : des paroles d'amitié, d'amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces cartons comme dans la mémoire. En ; plongeant la main et en chiffonnant et faisant crier le papier, il me semblait entendre s'échapper une multitude de petites voix qui toutes à la fois me répétaient ce que ces papiers en leur temps avaient été chargés de m'apprendre. — C'était une singulière confusion : Merci des belles fleurs que vous m'avez envoyées, mon ami. — Contributions directes. Sommation avec 'rais. — M"* prie M. Karr de lui faire le plaisir de passer
la ^iiée chez lui le — Je ne sais, monsieur, à quoi
attribuer — Eh bien, oui, je vous crois... — Louis-Philippe,
. Roi des Français, à tous ceux qui... •
Et je les jetais au feu par poignées; puis je vins à rencontrer une liasse énorme de journaux, et je les brûlai tous sans examen.
Et je pensai que, sans doute, je n*étais pas le seul qui profitât des premiers jours où le foyer se rallume pour débarrasser sa maison de Tencombrement des journaux; je me rappelai ' aussi à combien d'usages domestiques on les consacre d*ordi- 1 naire, — et je me dis : c II viendra un jour où il ne restera plus aucun de ces carrés de papier si puissants aujourd'hui, — ^ un jour où les savants d'une autre époque tâcheront inutilement d'en recomposer un de fragments déshonorés et de cornets épars, comme Covier a fait pour les animaux antédiluviens, tels que les dinotherium giganteum. » — Et, dans cette triste pensée, je résolus de laisser à mes arriére-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront éternellement, ainsi que vous l'a appris leur éditeur dans son avis du mois dernier, — un fragment important d*un des plus redoutables de ces tyrans de notre époque, en l.*ornant d'un commentaire destiné à en (aire ressortir les beautés et à fixer le sens des passages qui pourraient présenter quelque obscurité à une époque plus avancée, ainsi qu'on Ta fait à l'égard de Virgile et d'Homère, qui certes n'ont jamais exercé sur leurs contemporains une puissance égale à celle du moindre des susdits carrés de papier. Ce passage ne peut être long; on sait ce que c'est qu'un commentaire. Il y a tel hémistiche de Virgile sur lequel un seul commentateur a fait trente pagts d'explications.
Je prendrai donc une phrase très-courte et trés-récente du Courrier français.
< Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement. »
Écoutez donc, mes guêpes, la voix de votre maître qui vous rappelle des jardins. — Voici la belle saison finie : — les feuilles des arbres roulent par les chemins, — la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes, — le cerisier ses dernières feuilles orange. — La feuille de la ronce a pris dans les bois de riches teintes de pourpre. La sève paresseuse ne monte plus jusqu'au
t^6 LES GCÊPES.
sommet des rameaux. — Les dahlias sont décolorés et presque simples, — les autres seuls et les chrysanthèmes de Tlnde montrent encore leurs fleurs : ^les premières, étoiles inodores d'un iriolet triste ; «— les secondes, houppes échevelées, exhalant une odeur qui semble appartenir â la boutique d un parfumeur.
Une pluie froide appesantit vos ailes; — rentrez, mes guêpes, et cette fois cherchez votre butin dans la poussière des vieux livres.
^tjç Premièi'e observation. — « Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent graduellement et lentement. »
C'est de la rente qu'entend ici parler l'écrivain. — La rente est de nos jours une chose assez importante pour qu'il n'ait pas hésité â employer, â propos d'elle, uue figure hardie et neuve, non pas précisément en elle-même, mais par son application. — Nous ne voyons pas, en effet, qu'aucun poète ancien ait jamais comparé 1 Océan au ânq ni au trois pour cent; et cependant on ne peut pas leur reprocher d'avoir été trop sobres de comparaisons océaniennes.
Quelques personnes demanderont quel est le célèbre financier qui traite de la rente dans les colonnes du Courrier français. Nous sommes fâché d'avoir à dire pour la centième fois à nos lecteurs que ce n'est pas un financier; on pourra m'opposef ces deux vers à'Andrieux :
« Retenez de moi ce salutaire avis:
Pour savoir quelque chose,, il £aut Tavoir appris. »
Cette maxime spécieuse n'a aucun sens quand il s'agit des journaux. On est pour ou contre le pouvoir ; si on est pour, tout ce qu'il fait est bien fait; — si on est contre, tout ce qu'il fait est mal fait : — il n*y a pas besoin d'être financier pour cela» — ce serait même une gêne.
Ce monsieur n'est pas" non plus nn marin ; autrement il aurait remarqué que, lorsque TOcéan n*aplus son niveau, ce n*est pas par fabaissement des flote, mars bien au contraire par leur élévation, — et que les flots, remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce nïvean. '^ j L'écrivain a écrit cela comme madame de Pentpadour traçait à sa toilette sur la carte et envoyait à l'armée au maréchal d'Estrées des plans de campagne marqués avec des mouches. — Mais, comme Ta dit Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.
Passons aux remarques de détail.
Deuxième oùsermtkn. — PeuE.
Nous retrouvons ce mot dans plusieurs écrivains; —Hais nous ne pensons pas qu'aucun s'en soit servi aussi à propos que notre auteur. Donnons quelques exemples :
« Qu'on a de maux pour sorvir saiate ÉgUse.(i) !.»— Uaaox.-
c II faut que l'homme, dans sa lutte avec la vie hostile,, combatte pour arriver au bonheur. » — Schiller.
« Lorsque je cherche des noms pour les sentiments nouveaux que j'éprouve... i —Goethe, Faust.
• Messieurs, je suis pour les pauvres. Tous les habitants de Paris sont mes enfants ; c'est les pauvres quest les aînés, p
M. DE Rambuteau, préfet de la Seine.
Cherchez dans Racine la scène entre Achille et Agamemnon,
(1) Pour fait ici partie d'un vers qui fait partie d'une épigramme licencieuse. Le Courrier français a mis pour, au contraire, dans une phrase on ne saurait plus décente, et dont la mère peut, sans danger, permettre la lecture à sa fîUe.
Yous verrez pour répété quatre ou einq fois en sept on huit vers. — C'est un défaut que notre auteur a sagement évité : lisez et relisez sa phrase, vous n'y verrez pour qu'une seule ^9is. f
Le capitaine D*** me disait : c Voici un des mille avantages du cavalier sur le fantassin : — si, après dîner, le fantassin prend un morceau de sucre et un morceau de pain pour son déjeuner du lendemain, — il a l'air d'un grigou et d'un meurt-defaim ; le cavalier dit : C'est pour ma jument, — et personne ne le trouve mauvais, t
Troisième observation. — Que.
c Ma chambre, ou plutôt une armoire qu'on a faite pour me serrer. » — Chapelle.
Viptl990v rh firi Ç^v tertv, rj Çijy AOXiuç
C II vaut mieux ne pas vivre que vivre misérablement. •
Plutaroue.
• Attendez que je chausse mes lunettes, t — Rabelais.
c Notre envie dure plus longtemps que le bonheur de ceux que nous envions. » — La Rochefoucauld.
t Et vooft n*aimez que voas quand vous croyez Taimer. »
Corneille, Bérénice. '
ff C'est à M. Rousselot, mon prédécesseur à la cour, que le public est redevable des premiers éléments de l'art de soigner les pieds, t — M. Lafoeest, pédicure du roi et de Monsieur^ frère du roi. 1781.
a Pour être heureux, ^'est-ce donc qu*U en coûte? » —Voltaire.
De ce temps-ci le que est tombé dans une sorte de discrédit â cause des discours de S. M. Louis-Philippe, où les journalistes ont cru en remarquer plus qu'il n'est rigoureusement né-
cessaire. Il n'en est pas moins vrai que tous dos bons auteurs s'en sont servis, et que le rédacteur du Courrier français, est suffisamment autorisé par leur exemple. La malveillance lui reprochera peut-être de Tavoir employé deux fois dans celte phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple également applicable aux discours du roi :
c Ce ^u'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner, que nous aimons mieux que ce que nous donnons. » — Là Rochefoucauld.
ij^ Quatrième observation, — Cet.
Notre auteur s*est bien gardé de commettre ici une de ces grossières erreurs si fréquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes illettrés. Il a fait accorder le pronom cet en genre et en nombre avec le substantif auquel il se rapporte. Il n'a pas imité M. de B***, qui écrivait cette exemple, — cette horoscope.
Il a suivi, pour remploi de ce mot, Ovide, qui dit ;
« Ablatum mediis opus in cudibus istud, »
• On m'enlève cet ouvrage encore sur le métier. » Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs écrivains, qui l'ont employé absolument dans le même sens.
Une femme priait Scarron de faire son épitaphe ; c'était un compliment qu'elle voulait obtenir, et Scarron n'était pas disposé à le donner. « Eh bien ! dit-il après s'en être défendu longtemps, — mettez-vous derrière cette porte ; — il m'est impossible de faire Tépitaphe d'une personne que je vois vivante sous mes yeux, i ^ Elle obéit, et, après avoir rêvé un moment, il dit :
ÉPiTÀPnÉ ;
• Gi-gtt, derrière cette porte, Une femme qui n*est pai morte, s
430 tZS GUÊPES.
« Cet aigle en cette cage. » — Victor Qugo.
Cinquième observation. — Océan.
L'avocat I^icrel {de Bourges) a dit, en pleine Chambre des députés : — « Un océan inextricable. » — Cest une métaphore qui équivaut absolument à celle qui nous peindrait un écheveau de fil en fureur,
M« Michel n^est pas le seul avocat qui s'exprime akisi. Consolons-le par l'exemple de deuxbommes d'un grand talent.
M® Berryer a à se reprocher : — « C'est proscrire les hases du lien social. »
Et M. le vicmnte bc CoRMcmK a écrit : — «Le budget est un IWre qui tord les larmes et h meur du peuple pemr «n tirer de l'or. »
Ajoutons, pour consoler àteuf tour ces .deux messiem^ i|He Malherbe a dit :
« Prends ta fwAre, IjObîb, et va «oxrane un âén. »
M. DE Cassagnag a dernièrement raconté, avec beaucoup d'esprit et je dirai d'éloquence, les effets du mal de mer; — seulement il se trompe quand il dit qne les aitciens n'en ont pas dit un mot. Plutarque, cité par Montaigne, en parte dans le Traité des causes naturelles, et SÉpîèQUE a écrit à ce sujet :
P^us vexabar quam ttl pericuïnm -rnihi suceurreret. € Je souffrais trop pour penser au danger. »
Plus je rauhiplierais les exemples, — plus je prouverais tpie l'emploi que notre auteur a fait du mot océan est neuf et hardi.
^^ Réponse à jâmieurs lettres. — Beaucoup de gens me blâment de passer la plus grande partie de ma vie au bord'de la mer. C'est incroyable tout oe 4[u'on a de sagesse pour les autres, — et comme on voit clair dans leurs affaires et dans leurs intérêts.
Qnelqu*un m'écrivait dernièrement : c Vous n*étes pas à Piiris, vous n'allez pas dans le monde, — vous ne savez pas ce qui se passe. » — Et ce quelqu'un terrainail sa lettre par me faire part de cinq ou six choses dont j'avais parlé un mois auparavant dans les Guêpes; choses qu'il n'avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats ailés.
J'ai souvent cherché la cause qui fait qu'on est si fort irrité contre quelqu'un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin de tant de spectateurs pour les belles choses qu'ils disent et qu'ils font, qu'ils ne vous permettent de vous absenter jgue pendant leurs entr'actes d'héroïsme et de grandeur ?
Est-^e que l'iiomme qui vit seul semble dire âux autres un peu trop orgueilleusement qu'il n'a pas besoin d'eux ?
Est-ce que Thomme qui vit seul est pour les autres un ami de moins à duper, à exploiter, à trahir, une victime dont on fait tort à leur avidité ?
Est-ce que Thonmie qui vit seul paraît dire, en se retirant du commerce des hommes : Je ne veux plus vous donner mon amitié pour votre amitié, — mon esprit pour votre esprit, — mon dévouement pour votre dévouement, — ma boime foi pour Totre bonne fol, — parce que je vois que c'est un marché dans lequel je suis toujours dupe et toujours volé ?
Je me suis souvent demandé : Que cherche-t-on dans la société des hommes ? Est-ce un échange de services ? Vous savez bien que chacun ne fait ces .échanges qu'avec l'espoir de gagner 6t dfi recevoir plus qu'il ne donne.
Est-ce la conversation ? Mais combien de choses vous dit-on qui vous intéressent? — et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un mot qui vous soit agréable, par combien de phrases creuses vous faut-il l'acheter ! — D'ailleurs, n'avezvous pas les livres, qui vous parlent quand vous voulez, — qui se taisent quand vous voulez, — qui vous parlent de ce que vous voulez , puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre un
i32l I^ES GUEPES.
autre, aussi brusquement que bon vous semble ? Il ne voui reste à regretter de la conversation que le bruit de la voix : n'avezvous pas le souvenir qui vous raconte des histoires et l'imagination qui vous raconte des romans ?
Regfetterai-je les insipides représentations des théâtres, -^ quand je vois le ciel et la mer, — et l'herbe et les fleurs, et les insectes ;— quand je suis entouré de miracles sans cesse renais* gants; — quand mes journées se passent douces et calmes, — sans craintes, sans désirs?
Tenez, — rappelez vos souvenirs, — souvenez-vous des bonheurs réels que vous avez rencontrés : ^n'avez-vous pas songé alors à les aller cacher dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l'homme heureux est un ennemi public et un voleur, et qu'il est prudent d'être heureux tout bas ?
J'ai fait avec la société — comme les marchands avec les affaires : — quand ils ont fait fortune, Us se retirent. La fortune que j'ai faite se compose de l'indifTérence et du dédain de tout ce qu'on se dispute, de tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos défaites, de tous vos triomphes.
Je ne veux rien, — je ne désire rien : ^^ combien y a-t-îl d'hommes aussi riches que moi ?
10^ Pour en revenir aux GtiêpeSy — mes fidèles lecteurs n'ont pas besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur dise. — Il leur est égal que mes Gtiêpes traversent la Seine à Quillebeuf ou sur le pont des Arts, — qu'elles se reposent dans les fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans Tes ajoncs dorés des côtes de Bretagne et de Normandie. — Ma vie et mes goûts leur sont un garant de plus que je n'ai aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas leur dire vrai dans les conversations que j'ai avec eux chaque mois.
Écoutez bien — et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de vous.
ij^ M. LAUTOUR-MÉzERÂT. — Les joumaux VOUS disent tous, les uns après les autres, que M. Lautour-Mézeray vient d*étre nommé sous-préfet à Bellag.
Rendez-moi grâces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre sous-préfet, —je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze jours ; — je vais vous dire — sa taille, ses habitudes et ses goûts.
Une de mes Guêpes (Grimalkin) arrive de Paris^ de la rue Pigale, n« 19 bis, — c'est là que demeure encore votre souspréfet au moment où je vous écris, — dans un joli appartement au rez-de-chaussée, donnant sur un jardin, qui est à lui, et qu'il cultive de ses mains, — comme faisait Ahdalonyme quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.
M. Lautour-Mézeray, — il y a une dizaine d'années, a créé le Jêumal des enfants. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense succès, — Ta fait passer pour un digne successeur de Berquin. M. Lautour, qui a aujourd'hui trente-six ou trentehuit ans, était alors fort jeune. Les pères de province lui écrivaient pour lui demander des avis particuliers pour l'éducation de leurs garçons ; — les mères venaient le consulter pour leurs filles.
Pendant ce temps, il prenait sa place à l'Opéra, dans la loge dite des lions — et il ^ allait diner au Café de Paris, dans une calèche traînée par deux chevaux bais. — A quelque temps de là, il créa le Journal d* horticulture. Il ne faut pas jouer avec l'horticulture : — M. Mézeray fut mordu ; il vendit sa calèche et ses chevaux, et acheta pour une calèche et deux chevaux de» rosiers et des tulipes — qu'il se mit à cultiver avec amour.
Il n'abandonna pas pour cela sa place dans la loge des lions^ ai ses dîners au Café de Paris ; — il n'était jardinier que le matin. — Seulement, comme il avait changé de luxe, et que le luxe aime à se montrer, au lieu d'être porté à l'Opéra par ses chevaux,— qu'au bout du compte on est forcé de laisser à la porte» il y portait une fleur rare à la boutonnière de son habit.
On commença par en rire^ puis on Timita ; el c'est aujourd'hui une mode presque générale parmi les jeunes élégants. Seulement, comme il est fâcheux d*étre éclipsé par ses imitateurs, M. Lautour s est vu forcé de mettre des fleurs de plus en plus éclatantes. Mais à peine avait-il imaginé un nouveau bouquet, qu'un plagiaire effronté Tdiligeait à en chercher un autre ; il affectionnait surtout les passiflores.
}L Lautour-Mézeray est généreux de ses fleurs : plus d'une élégante perdra, à son ékignement de Paris, des parures complètes de camélias naturels, qui, placés dans les cheveux, sur les épaules et sur la robe, faisaient un effet ravissant.
Les dames de Bellac sont appelées à hériter.
M. Lautour-Mézeray afaitées prosélytes. Mordu par le démon de rhorticuliure, il a mordu, à son tour: i^ M. Eugène Sue, qui a fait construire une serre dans sa retraite de la rue de la ^Pépinière, et qui portait « Thiver dernier, un camélia parilessus les deux ou trois croix qui décorent sa boutonnière ; â<* M. Vén/y un riche Parisien, quia dépensé de grosses sommes & Montmorency.
Je suis fàcbé, — réellenr^nt,— ^habitants de Bellac, de n'a?oir pas plus de mal à vous dire de votre sous-préfet : — cela vous amuserait davantage ; — mais voilà tout ce que j'en sais, — et j'ai la douleur de dire encore que c'est un h^mme d'un grand bon sens.
Je ne puis qu'ajouter, pour vous consoler, que la nature lui ayant refusé le don de l'improvisation, il ne vous ferait pas de longs discours,— quand même son bon sens ne l'en rendrait pas ennemi ; — ce qui fait que l'heureuse ville de Bellac se trouve seule sous le parapluie, pendant cette averse de discours, de paroles creuses et harangues saugrenues qui inondent la France, depuis que nous avons pour maîtres les avocats et les rhéteurs.
^ï^ M. THiERS ET H. BOiLAY.— JesaiseucoTe que M. Thiers, qui, avant et pendant son ministère, avait accaparé presque tons
NOVEMBRE 1841. tS&
les journaux, — les perd, en ce moment, peu à peu. — - Le désintéressement n'aime pas attendre ; — il vient de subir vme défection douloureuse. — M. BoUay, quH avait inventé, passe â Feannemi avec armes et bagages. M. B<nlay était celui de tou& les écrivains de la presse quirconvenait le mieux à M. Thiers ;-^ il allait, tous les matia», cafis^j^a^Saint^Georges, et, le soir, il sténographiait , def mémoire , la pensée exacte du maître. M. Boilay a quitté le CongtitttHonnel pour le Messager, où it reçoit mille francs par mois. On parle d*arrhes, que les uns por* tent â vingt mille francs, les autres seulement à dix mille.
M. Thiers était obligé de faire un mot sur cette trahison, ^on loi en prête deux. Quelques personnes prétendent qu'il a répété le mot de César : « Tu quoque, Brute! » C*est un mot dont OB a usé et abusé. — J'aime mieux l'autre. — M. Boilay, — dit l'ex-ministre» « a fait comme font les cuisinières : aussitôt qu'il a su faire te cuisine, il a chan^ de maAre. »
Je sais encore que & M. Louis-Philippe contenue i fa^Fre aur cdthrateurs de Versailles une concurrence ruineuse pour ces derniers. Dans le voimne du mois de- mars 1841 , j'avais raconté iiVi. de Montalïvet ce qui se passait. Je lui avais dit les noms des jardiniers de Sa Majesté qui fbnt ce trafic, — et les noms et les adresses des fruitiers et des marchands de comestibles auxquels ils vendent ( détails que vous trouverez au susdit volume).
J'ajoutais qw* Ahddonyme avait été jardinier avant d'être roi ; —que Dioclétien le fut après avoir été maître du monde ; — mais que je ne voyais aucun prince qui eût cumulé les deux professions de roi et de maraîcher et qui les eût exercées simultanément. J'expliquais comment les jardiniers du roi, auxquels les fruits et les légumes de primeur ne coûtent rien, les donnent au commerce à un prix bien inférieur à celui que leur culture coûte aux cultivateurs, et que ceux-ci, par conséquent, ou ne peuvent plus placer leurs produits, ou sont obligés de les donner à perte.
Ma dénonciation eut d*abord d'heureux résultats : la Tente ostensible des produits du potager royal cessa tout à coup.
Malheureusement, M. Cuvillier-Fleury, — ou M. Trognon^-^ ou M. Delatour, — auront trouvé un exemple pour justifier le commerce qu'on faisait faire au roi ; — et, en effet, — j ai moimême découvert que Charlemagne^ — dans un de ses Capitu-lairesy ordonne de vendre les poulets des basses-cours de ses domaines et les légumes de ses jardins.
Et le potager a continué d'envoyer aux Tuileries vingt fois plus de fruits et de légumes de primeur qu'on ne peut y en consommer; — et les jardmiers sont fondés à croire que, si on ne fait plus vendre, du moins on laisse vendre le surplus; — car, de môme qu'avant la défense qui a été faite les jardiniers trouvent chez les fruitiers, crémiers et marchands de comestibles une grande quantité de fruits et de légumes de primeur qu'on leur offre à un prix auquel ils ne peuvent, eux, les donner sans subir une perte énorme, — les marchands ont ordre de dire que tout cela leur vient de la Belgique; mais les cultivateurs demandent par où cela leur arrive. — Les diligences de Bruxelles n'ont pu le leur dire.
^^ Je sais aussi, — Parisiens, — qu'il se fait au milieu de vous une belle et noble chose sans que vous en sachiez rien.
La Salpétriére est un hospice où on reçoit les vieilles femmes et les folles.
Il faudrait deux millions aux directeurs pour faire seulement les améliorations nécessaires. — C'est un établissement grand comme une ville et qui fait vivre six mille personnes, — et où sont les deux plus grandes misères de la vie humaine : la vieillesse et la folie.
Ces pauvres créatuics, — secourues par une chanté impuissante, — sont mal vêtues, — mal couchées; — la maison n'est pas assez riche.
Les folles incurables ont depuis peu pour médecin M. 7V«-
lat :' — c'est un homme doux et persévérant, prenant en pitié ces malheureuses et cherchant ce qu*ii pourrait donner de distractions à leurs maux, — puisqu'il ne peut les guérir. — Il a imaginé de les faire chanter ; — elles y ont pris goût, et s'en sont bien trouvées; aujourd'hui elles apprennent à lire.
Cette pensée, conçue par la bonté du médecin, est exécutée par deux hommes qui accomplissent gratuitement une tâche d'une difficulté qu'on se représente facilement, — et s'astreignent au spectacle le plus attristant.
Ces pauvres folles aiment leurs professeurs et leurs leçons; — elles accourent en classe dés qu'elles les voient entrer; — celles qui n'y sont pas admises encore — n'ont d'autre ambition que d'y entrer.
Quelques-unes déjà lisent couramment et déchiffrent un peu la musique.
La musique est montrée par le collaborateur de M. Wilhem.
La lecture, par un instituteur, M. Teste, — le frère du ministre.
C'est un homme de soixante ans,— qui gagne sa vie par son travail, — n'a jamais rien voulu accepter de son frère, — et, n'ayant rien à donner, — trouve moyen encore d'être généreux en donnant son temps et son travail.
D'autre part, on les fait travailler à l'aiguille, ainsi que les ; aveugles et les sourdes- muettes. L'ouvrage que font ces malheureuses est fait parfaitement, — plus promptement que par les ouvrières de la ville ; mais il manque des acheteurs.
Voilà les annonces que j'aime à faire et que je ferai tant qu'on voudra.
él^ LA POLICE ET LES COCHERS. La polico— coutlnue à justifier les reproches que je lui ai faits déjà bien des fois.
Elle rend une ordonnance sur un abus — et tout est fait.
Mais — Voltaire l'a dit : « Un abus est toujours le patrimoine d'une partie de la nation. •
L'abus ne dil rien, — laisse passer rordonnance comme une pluie de printemps, — et reparaît huit jours après; — pour l'ordonnance, il n'en est plus question.
n y a six mois environ, on a enjoint à tout cocher de place de présenter à chaque personne qui monterait dans sa voiture une carte contenant le numéro sous lequel cette voiture est inscrite à là police.
D'abord quelques-uns se soumirent â cette formalité, puis ensuite ils se contentèrent de laisser dans un coin de leur voiture un paquet de ces cartes. Maintenant on s'épargne même ce dernier soin. Disons encore à M. Gabriel Delessert que ses devoirs consistent non-seulement à prendre des mesures utiles dans l'intérêt des habitants de Paris, mais encore à en surveiller l'exécution.
^f* DEUX NOUVEAUX PARTIS. Los uouveaux cigares de Manille de la régie ne valent pas grand'chose ; — ils n'ont d'autre intérêt que les deux partis qu'ils ont fait naître en France. — Absolument comme à Lilllput pour les œufs, — il y a les gros bouticns et les petits boutions.
La régie a fait publier dans les journaux qu'on devait fumer les cigares de Manille par le gros bout.
Le Français, fier et indépendant, s'est révolté contre cette atteinte à sa liberté. — Beaucoup s'obstinent, pour vexer le pouV^oir, à fumejp les cigares de Manille par le petit bout. II serait dangereux, dans certains estaminets, de faire autrement ; — on passerait pour un courtisan et pour un agent de police.
Je connaissais depuis longtemps les cigares de Manille, qui sont bons, — forts et capiteux. — L. Corbière, mon ami, m'en faisait fumer depuis bien des années, quand je passais par le Havre. — C'est la régie qui a raison. On doit les fumer par le, gros bout. — Je le dis hautement, quand je devrais me faire) appeler encore ami du château.
Mais ceux de la régie ne valent rîen ; — et, si on rae de*
mande : « Êtes-vous gros bontien an petit boutîcn ; fiimcE-Tous les cigares de Manille par le gros bout? » — je suis obligé de répondre, comme â Tégard des autres partis politiques : « Je ne les fume par aucun bout. >
^^ SAGACITÉ d'cN CARRÉ DE PAPIER. A propOS — d'UD
article sur la presse, où je demande qu'on supprime \e timbre et le cautionnement, et qu'on laissé" tout journal dire, — sans exception, — tout ce qu'il veut, — sans jamais lui faire un procès sous aucun prétexte, — un journal de province qui s'appelle le Patriote de Saône-et- Loire^ — tire la conséquence* que •je demande la censure. »
j^^ Sixième observation. — reprise.
c A ton coUet je roiff use reprise, Et c'est encore un souvenir, m
M. DE BÉRANGBa, le Vieil habit, »
f'Je n'ai pas eaeore dit une parole devant vous sans être reprtsfl. • •— > Comédie de Caxherii<£ IL
Septième observation. — son.
c Trois fois le hérisson a fait entendre sen cri plaintif. »•
Shakspeare, Maebe^.
t II omade rayons «s blonde chevelure. » — le Tasse».
t Quand nous résistons à une passion, c'est plus par sa £d- Uesse que par notre force. » — La Rochefoucauld.
Huitième observation. — niveau.
c Oui, Philippe-Égalité, songe bien que, si tu avais l'audace de t'élever au-dessus du reste des Français, songe que la faux de Tégalité est là pour rétablir le niveau. » — Faye, Discours à la Convention.
Féliciions notre auteur de ne s'être pas seni du mot niveau
pour faire une phrase aussi sauvage que celle de Torateur de la Convention : — rien ne Ten empêchait ; cela même eût eu une sorte de succès ; — et il ne Ta pas fait, — il a employé le mot niveau dans son acception la plus innocente.
Vous voyez bien que je sais encore à peu près ce qui se passe, — ^ pour un homme qui a, ce matin, péché à la mer des morues et des limandes.
Comme Tautre jour j'allais à Paris, — il me revint à Tesprit tout ce qui se dit et s'écrit sous prétexte de Yégalité, et je me suis mis à regarder autour de moi pour vérifier certains soupçons sur ce que c*est que cette égalité et sur le besoin qu'en ont tous les hommes.
Nous étions cinq dans le milieu de la voiture, et je remarquai avec quel soin et quelle hauteur réclamèrent leurs droits ceux qui, étant venus les premiers, avaient retenu les quatre coins, et voyageaient ainsi mieux appuyés et d'une manière moins fatigante ; et, entre ces quatre privilégiés, il y avait cette remarque à faire que les deux qui avaient les deux premières places ne les auraient pas laissé prendre pour les deux autres qui étaient traînés en arrière.
Je ne vis là de partisan de l'égalité que moi, qui me trouvais avoir la plus mauvaise place ; — ceux qui allaient en arrière l'auraient de bonne grâce acceptée aussi, mais avec ceux qui tenaient les deux meilleurs coins et nullement avec moi ; — pour moi, j'aurais volontiers consenti à avoir une place égale à une des leurs ; mais j'aurais refusé une des places de la rotonde où étaient encaqués huit voyageurs, — qui auraient bien aimé» sans doute, à être aussi bien placés que moi.
Vers minuit nous descendîmes à Rouen, — où on prit un bouillon ; — nous remarquâmes à l'unanimité que les voyageurs du coupé s'étaient mis à table assez loin de nous avec une sorte de dédain ; — nous trouvâmes cet air parfaitemenl ridicule, — laissant aux voyageurs de la rotonde le soin de
remarquer que nous avions vis-â-vls d*eux précisément le même air qu'avaient vis-à-vis de nous les gens du coupé
On remonta en voiture, — et chacun s'arrangea pour dormir. — Comme nous arrivions à Magny, — le conducteur ouvrit la portière pour introduire un nouveau compagnon de voyage : — c'était une femme ; — alors nous nous empressâmes d'arracher les foulards dont nous avions couvert nos têtes pour la nuit, — de passer la main dans nos cheveux,
— de resserrer nos cravates ; — en un mot, — chacun de nous sembla ne rien négliger pour rehausser ses avantages naturels et éclipser ses compagnons aux yeux de la nouvelle arrivée.
Notre compagne était jolie, — elle aurait pu s'en dispenser; car en voyage c'est déjà être assez jolie que d'être femme ; — elle semblait fort réservée, — elle répondit poliment à quelques questions permises, mais assez froidement pour qu'on cessât de lui parler. — Les hommes alors causèrent entre eux,
— non pour causer, mais pour être entendus d'elle, — chacun s'efforçant d'obliger son interlocuteur à lui servir de compère, -* ou de confident de tragédie classique, — pour faire une plus éclatante exhibition de lui-même.
L'un tira une fort belle montre d'or.
Un autre dit :
— Je suis arrivé |rop tard au bureau, ^— et je n*ai pu avoir de place de coupé.
— Monsieur, dit un troisième, — M. ***, député, — me disait dernièrement...
— Savez-vous, — répliqua le premier, — si Dumas est de retour? — Il doit être furieux contre moi : — il y a un siècle que je ne suis allé le voir.
— Parlez-moi d'une route comme celle-ci. — L'année dernière je voyageais enposte^ — en Suisse : — il n'y avait pas moyen de faire plus de deux lieues à l'heure, — malgré les. pourboires.
i4& LES GUÊPES.
— J-espére trouver man cabriolet au bureau. — Mon dômes-' tique est prévenu de mon retour.
Etc., etc., etc. * '
Pour moi, je m*aperçus, eaa. examinant bien, que le silence* majestueux dans lequel je m'enveloppais n'était qu'une autre manière de jouer le même rôle que mes compagnons, — et qu& Tespérais tout bas — que la voyageuse — remarquerait combien de sottises je m'abstenais de dire.
Au relais de Poissy, plusieurs mendiants entourèrent là voiture.
— Mon boa moasteur, disait Tim, je suis estropié d'une main.
— Moi des <teux, -^ disait un autre.
^ Et moi, -* je suis épileptique, disait un troisième.
— Il n'est pas si épileptique que moi, — reprenait le premier.* La voiture partit an galop, et je me dis : « Ceux-ci ne veu»
lent même pas de Tégalité d^infirmités. >
Je vous dirai tout i rkeure à quoi je pensai pendant le reste du voyage.
J'ai eu autrefois un donvestique noir, — qni se plaignait sans cesse de ne pouvoir tout faire à la maison, — petite maison cependant. — Un jour, impatienté d^ ses jérémiades, — je cms devoir lui dhre avec le ton le plus éptgrammatique r
— Eh bien, prends un domestique.
Deux jours après il me dit :
— Monsieur, j'ai trouvé mon affaire.
— Et quelle affaire? — demandai-je, — car j'avais oublié mon sarcasme.
— Eh! le domestique que monsieur m'a dît de louer. J'étais pris; je voulus faire les choses de bonne grâce. —
D'ailleurs, si le drôle m'avait joué un tour, je pensais le déconcerter en n'ayant pas l'air de m'en apercevoir. Je répondis que c'était bien, — • et le jour même le dômes»
tique d'ApoUon Varaï entra en fonctions. ~ Au bout de huit jours nous y étions parfaitement habitués Tun et Tautre ; — > et quand je disais : « Varaï, envoie ton domestique porter cette lettre, t ce n*était plus une plaisanterie ni pour lui, ni pour moi. — ^.Quant à lui^ du reste, il avait lesérienx imperturbable d'un singe, auquel il ressemblait sous beaucoup de rapports. Une chose m'intéressait singulièrement dans leurs relations, •«» c'est la rigueur extrême avec laquelle le noir traitait son domestique. — J'étais souvent obligé d'intercéder pour le pauvre blanc, — et Varaï me disait :
— Monsieur, si vous Técoutez, il ne fera rien, il est trèsparesseux.
Varaï, cependant, s'était débarrassé sur lui de toutes les corvées. C'était le blanc qui cirait et mes bottes et celles du noir quelquefois. — Je disais à Varaï :
— Ton domestique a mal ciré mes bottes. •— On a été trop longtemps dehors.
Et Varaï descendait faire un bruit affreux. Un jour, — je sonnai Varaï, — et je lui dis :
— Donne cette lettre à porter à ton domestique.
— Monsieur, — me répondit Varaï, — Je la porterai moimême.
— Et pourquoi cela? demandai-je.
— Monsieur, — c'est que je l'ai chassé ce matin.
— Ah! diable! — Et en as- tu un autre?
— Non, monsieur, celui-là m'a trop ennuyé; j'aime mieux n'en plus avoir.
i^jkje RÉSUMÉ. — On demande l'égalité, — comme on promet aux femmes de se contenter d'une tendresse piatonique.
Si nous voulons arriver sur un échelon où sont ceux avec lesquels nous réclamons l'égalité, ce n'est pas pour y être à côté d'eux, mais pour les pousser et pour les rejeter à l'échelon inférieur que nous occupions-
ii4 LES GUEPES.
L'égalité ne peut pas plus exister dans les positions et dans les fortunes qu elle n'existe dans les forces du corps et dans les forces de Tesprit.
J'avertis donc mes contemporains qu'il est parfaitement béte de se faire tuer pour l'égalité, et parfaitement féroce de tuer les autres sous le même prétexte, — attendu que l'égalité n'existe pas et ne peut exister, — et que, si elle existait, vous , n'en voudriez à aucun prix.
Je leur dirai encore qu'il est dangereux de donner des noms honnêtes aux passions honteuses, — ou de les leur laisser donner par des gens qui comptent les exploiter : — l'avidité et l'envie ne pourraient paraître sous leur nom véritable ; — le nom d'égalité les met parfaitement à l'aise.
C'est ainsi' que ce qu'on appelait autrefois faire damer Vanse du panier — s'appelle aujourd'hui mettre à la caisse d'épargne. Le vol se cachait, la prévoyance se montre avec
orgueil.
^f^ SUE LES MENDIANTS. — Voici les réflcxions qui m'occupèrent de Poissy à Paris. — Je ne veux pas vous parler des mendiants politiques et littéraires : — grâce à la lâcheté des hommes en place, — il n'y a plus de mendiants que sur le patron de celui de Gil Bios, — c'est-à-dire appuyant leur humble requête d'une escopette chargée et amorcée. La plupart des positions secondaires et beaucoup des autres ont été accordées i des menaces et à des attaques conditionnelles dans les journaux. — J'ai eu occasion d'en citer bien des exemples, depuis deux ans que paraît mon volume mensuel.
Je veux parler des mendiants des rues.
On a défendu la mendicité à Paris.
On a eu raison, — il n'y a que deux sortes de mendiants :
1® Ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, la société doit y pourvoir : — ce n'est pas seulement une Justice, c'est une économie. — Un vieillard ou un infirme qtû .
vit eD communauté coûte quinze sous par jour ; — Taveugle isolé donne vingt sous par jour à la femme qui le conduit, — il faut donc que sa journée lui rapporte au moins quarante sous. — Qui les donne? Vous et moi.
2® Celui qui ne veut pas travailler, — qui existe d'une per-^ pétuelle souscription nationale, — semblable à celles que Ton fait de temps à autre pour élever des tombeaux de marbre aux grands hommes, — ou réputés tels, que Ton a laissés mourir de faim.
Au milieu de cette agitation continuelle, de ce mouvement de fourmilière, que chacun se donne pour gagner sa vie, — vie de luttes, d'incertitudes, d*anxiétés. — lui seul ne fait rien, — reste tranquille au coin de sa borne, au soleil ; -^ tous ces gens qui remi &nt, — qui se hâtent, — sont ses esclaves et ses tributaires, — ils travaillent pour lui et lui payent une dhue.
Ceu]L-là sont une lèpre, — et la prison où on les contraint au travail est une léproserie où on met la lèpre sans le lépreux.
Mais — diable de mot qui vient presque toujours après
réloge, — comme l'insulteur après le triomphe des généraux romains; — mais, — pourquoi des privilèges, — pourquoi, tandis que la police correctionnelle envoie tous les jours. vingt ^ mendiants pris sur le fait à la maison de refuge de Saint-Denis^ — pourquoi certains mendiants exploitent-ils seuls, — avec privilège et sans concurrence, — la (charité et le dégoût publics ?
Pourquoi un tronc 'î' i omme, — traîné sur une charrette par un cheval, — joua c l'orgue et promenant sur la foule dû gros yeux effronté?* se promène-t-il publiquement dans Paris, et mendiant depuis plus de dix ans? Pourquoi était-il encore, il y a quelques jours, dans la rue Vivienne?
Pourquoi un petit homme, déguisé en paysan breton, avec un chapeau semblable à celui des charbonniers et une large cein^ ture ronge, — aborde-t-il, depuis quinze ans, les passants dans la rue, — sous prétexte de leur demander la lecture d'une