‹ Les Guêpes. 1e-6e sérieChapitre 5 sur 53 · III · texte numérisé non relu

III

adresse ou d^un papier,— et en réalité ponr demander l'aumône? Pourquoi, depuis sept ou huit ans, —une femme, couverte d'un vieux châle brun, accoste-t-elle les 'gens le soir, entre onze heures et minuit, sur le boulevard, — non loin du passage des Variétés, — en disant :

— Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne puis plus donner le sein faute de nourriture.

Une première fois, — cette requête me toucha, — je lui donnai quelques secours. — Trois ans après, me trouvant au môme endroit, à la même heure, — je la rencontrai encore; — elle avait son même châle brun, — et me dit :

— Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne puis plus donner le sein faute de nourriture.

— Comment! dis- je dans un accès de naïf étonneraent, — il tette encore?

Elle me quitta en murmurant.

A propos de pauvres plus intéressants,

A propos des ouvriers et de leur misère, le Journal des Débats a trouvé un remède .-—c'est qu'ils mettent à la caisse d'épargne.

Cet aperçu rappelle le mot vrai ou faux qu'on rapporte de Bîarie-Antoinette : « S'il n'y a pas de pain, on mangera de la ibrioche. »

L'autorité a du reste fréquemment des aperçus aussi heureux.

A l'époque du choléra, — le préfet de y^îice fit afficher un AVIS au peuple ; dans cet avis il conseillai - peuple — d'éviter la mauvaise nourriture et de boire du p i ie Bordeaux.

Les journaux populaires et amis du peuple ne sont pas plus heureux : — ils ne trouvent de remède à la faim que dans la réforme électorale, et un peu aussi dans rémeuts. •— Ce dernier procédé est encore le plus puissant : — les pauvres diables qui s'y font tuer n'ont plus besoin de rien, — et ceux qu'on met en prison sont nourris aux frais de l'État.

On s'étonne souvent de voir les gens qui exploitent le peuple

— le prendre juste aux mêmes appeaux par lesquels ses pères ont été attrapés : — c'est que Texpérience d'autrui ne sert pas

du tout, et que rexpérience personnelle ne sert guère : un

aveugle qui a perdu son bâton fait une chute, — cela ne i*empêche pas d'en faire une seconde au premier trou qu'il rencontre.

D'ailleurs, qu'est-ce que l'expérience ?

Le vieillard n'a pas plus d'expérience pour la vieillesse que n'en a pour la jeunesse l'IiomMe qui entre daos la vie ;

— le vieillard n'a d'expérience que celle qui ne peut pin» lui servir; — la plus grande sagesse à laquelle Thorame puisse arriver ne peut s'appliquer qu'à un temps qui ne lui appartient plus.

On s'occupe, du reste, d'une réorganisation des ouvriers par rinslitution de prwf homnws. — C*cst une mesinre qu'il faut louer.

9^ ÂRBOR sAurcTA. — Comme le me» dernier — je vous parlais — de vos créantes — à cette époque à' incrédulité,

— je vous rappelais le chou colossal, — Savez-v(ms ce qu'a produit ce souvenir? — une grande défiance des annonces des journaux? Nullement : l'idée à un monsieur de renouveler la plaisanterie.

Il y a deux ou trois ans, — on vit, â la quatrième page ae tous les journaux de toutes les couleurs, un éloge pompeux d'un nouveau chou. — Je vous ai souvent fait remarquer la touchante unanimité des organes de l'opinion publique quand il s'agit de choses se payant un franc la ligne.

Ce chou était le vrai chou : — les choux qu'on avait vus jusque-là n'étaient que des ébauches, des embryons de choux ,

— le chou colossale de la Nouvelle-Zélande — servait â la fois à la nourriture des hommes et des bestiaux, et donnait un ombrage agréable pendant l'été; — c'était un peu moins

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grand qu'un chône, — mais un peu plus grand qu'un prunier.

— On vendait chaque graine un franc.

On en achetait de tous les coins de la France. — Je me permis quelques plaisanteries à ce sujet. — a Âh ! le \o\L\ encore, — dit-on, — il ne veut croire à rien. »

Je croyais, au contraire, beaucoup à la crédulité d'une partie de mes contemporains, et à l'effronterie de l'autre partie.

Au bout de quelques mois, — les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande avaient, produit deux ou trois variétés de choux connues et dédaignées depuis longtemps; — la justice s'en raôla, — je ne sais trop pourquoi, — car c'est ainsi à peu prés que travaille le commerce. — Le vendeur voulut soutenir que ses graines étaient réellement les graines du chou colossal de la Nouvelle-Zélande^ — mais que le terrain de ce pays ne leur convenait pas, — ou qu'on les avait changées en nourrice.

Toujours, est-il qu'à peine avais-je rappelé cette mystifica-*^ tion, —^ on vit paraître dans les journaux, — quatrième page^

— une gravure représentant un chêne — et une note ainst conçue :

c Les pépiniéristes, — les horticulteurs et tous les amateurs des jardins — trouveront à Paris, rue Laffitte, 40, — une colleclion de graines de I'orgueil de la ghixe, arbre importé par un planteur de la Louisiane en France, où il va devenir avant peu Tornement de tous les jardins.

« Cet arbre se reproduit de graines^ — et on le sème d'octobre à novembre. >

C'était moins bien fait que le chou colossal : — on n'aime pas semer des arbres qui ont besoin d'une dizaine d'années pour croître; — une seule chose me parut intelligente, — c'est le soin d'annoncer que ce chou se semait d'octobre à novembre,

— pour brusquer le débit.

Je ne sais si on a acheté beaucoup de ses graines, — mais 0 parait qu'il en reste encore , •— car voici le mois d'octobre fini, — et conséquemment l'époque des semis passée, — selon la note, — et je. vois encore l'annonce à la quatrième page des journaux ; seulement on supprime cette particularité que l'arbre se sème d'octobre à novembre, — et on donne deux noms à l'arbre : Orgueil de la Chine, — Arhor sancta.

On ne sait pas encore ce qui lèvera de cette graine, — peut-être des choux; — toujours est-il que j'estime que, comme l'autre, c'est encore de la graine de niais, — ce qui n'a peut-être pas empêché d'en acheter beaucoup.

Pendant que je suis sur l'horticulture — remarquons cette note dans plusieurs journaux à propos de l'exposition de l'orangerie du Louvre :

« Nous avons remarqué de jolies plantes, telles que le slre^ litzia reginœ^ — le tillandria pyramidalis^ — le bursaria spinosa, qui répand une odeur fétide.

^^ LE JORT. — Il est arrivé du jury précisément ce que je vous avais annoncé : — le National avait trois procès.

Pour le premier, il a été acquitté : — le jury s'appelait juges citoyens^ justice dupays^ — et il donnait une leçon au pouvoir.

Deuxième procès. — Huit jours après le National est condamné : — le jugement s'appelle une méprise et une de ces erreurs funestes qui n'accusent rien, si ce n'est Vinsuffisance et la faiblesse de la raison humaine.

Troisième procès. — Huit jours après, le National est acquitté : — le jury redevient juges citoyens et justice du pays. '^ Le jugement est de nouveau une leçon donnée au pouvoir.

ij^ LA TOUSSAINT. — A propos du prétexte que donnait la Toussaint d'économiser un numéro sur les abonnés, — les journaux, même les plus irréligieux, n'ont pas paru— par scrupule: — ils ont continué, comme de coutume, à user de rhypocrite formule que j'ai déjà fait remarquer :

« Demain, jour de la Toussaint, les ateliers étant fermés^ le journal ne paraîtra pas. »

En vain je leur ai dit que c'est un gros mensonge et qa'fl serait plus juste de dire : — Demain,* le journal ne paraissant pas, les ateliers seront fermés. »— Il n*y a que la Quotidienne qui ait adopté uue formule franche : < Les bureaux de la Quotidienne étant fermés, le journal ne paraîtra pas. »

i^euvième observation. — il.

Notre auteur ne s*est pas servi du mot il à la légère; il savait le parti qu*en avaient tiré nos meilleurs écrivains, qui s'en sont tous servis; — son il vaut n'importe quel il, quel quen soit Kauteur ; — je le préfère même à un il de Voltaire qui se trouve enclavé dans une phrase peu euphonique .

it Non, & ïùe»% rien qae Nmiim n'hottca^e* j*

c /( ne faut pas être timide, de peur de commettre des fautes. » — Vauveptakgues.

« Le (Nremier venu peut représenter une inaraille . il n'a qu'à se couvrir d'un enduit de plâtre. — Shakspeârs.

« Pour l'amour, il divise les femmes en deux classe^': les belles et les laides. » — Madame Dubarrt.

Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agréables que d'autres un charxHe invincible qui captive les hommes et étonne et indigne les autres femmes, qui ne peuvent s'en rendre compte, parce que ce charme ne s'exerce que sur les hommes. C'est que telle femme est bien plus femme que telle autre. De même qu'entre deux beuteilles de vin du même volume il y e<i a une qui contient bien plus d'arôme et d'essence de vin que l'autre^ de même il y a dans telle femme bien plus de femme que dans uue autre.

Jaoin a fait sur madame Sand un vers latin :

« Fcemina fronte patet, vir pectore, carminé masa». »

« Femme par la beauté, homme par le cœur, muse par le talent. »

Je dis homme par le cœur, contrairement au sentiment de***, qui prétend que vir pectore veut dire qu'elle n*a pas de gorge.

« // n*en est pas moins vrai que je vous donne un démenti. »

— M. Cousin à M. Mole en pleine Chambre des pairs.

Non ponebat enim nummos ante salutem. — « Il ne mettait pas l'argent au-dessus de la vie. » En général, on aime trop Targent et on en dit trop de mal.

— Les hommes en médisent comme d'une maîtresse avec laquelle on est brouillé.

L'argent a son mérite, je ne trouve d'ennuyeux que les moyens de l'avoir.

Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois qu'on ouvrit devant nous une caisse^ une vraie caisse en fer^ avec de gros clous et une serrure à secret; une de ces caisses qui coûtent si cher, qu'une fois que nous l'aurions payée, nous n'aurions plus rien à mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de l'or et de l'argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le caissier y fourrait la main et agitait l'or et les billets de banque. Par moments, c était un bruit confus de voix claires et aiguës ou fêlées, et un frottement de papiers; d'autres fois, une seule voix prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble ; et, quand la caisse fiU fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voiei ce que nous nous f appelons :

VUE PIÈGE DE DIX SOUS, d'une petite voix flutée. Un bon

15â LES GUÊPES.

pelit livre relié en parchemin, — un Horace chez les bouquinistes, — une contre-marque au théâtre de la Gatté.

PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOUS, d'une voix de cuivre. Des aumônes aux pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle de la Vierge à Téglise.

UNE PIÈGE DE CINQ F&ÂNGS. Une bouteillo de vin d*Âï, une bouteille d*esprit et de gaieté, une bouteille d'insouciance, une bouteille d'illusions.

TROIS PIÈCES DE CINQ FRANCS, à Vutiisson, Un bcau bouquet pour la femme que Ton aime, des camélias rouges comme ses lèvres ; — le bouquet, entre tous ceux qu'on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné, conservé, et le soir, au bal, on le tiendra à la main : les rivaux seront furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous un manteau de moire grise, on rendra à Theureux son bouquet, sur lequel il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante ; et le baiser, il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camélias.

UN LOUIS D*0R. La discrétion de la femme de chambre de celle que tu aimes; la femme de chambre elle-même, si ta veux, et si elle est jolie; — un dîner avec un camarade que Ton n*a pas vu depuis longtemps, et que Ton rencontre sur le boulevard, marchant dans l'ombre pour que le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d'un habit trop vieux; — les souvenirs de l'enfance au dessert, la jeunesse, les illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.

UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS. VcUX-tU CC boau bahut

gothique, à figures de bois richement sculptées?

TROIS BILLETS DE MILLE FBÂNCs, d'une petite voix grêle et chiffonnée. Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d'acier, que tu admirais l'autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le montait, sous les fenêtres de la femme que tu aimes?

Veux-tu ce châle de cachemire vert, q\\\m autre va donner demain j et qui sera le prix de bien douces faveurs?

BILLETS DE MILLE FRiNCS, doTit tious fie diroHs pos le nom* bre, attendu que les uns trouveraient que nous n'en mettons pas assez^ — les autres que nous en mettons trop. Veux-tu , une femme vertueuse, veux-tu des vierges au boisseau, veuxtu des myriades d^épouses invincibles? Ne souris pas avec cet air d'incrédulité : celles qui refuseraient de Fargent accepteront des fleurS) des plaisirs, des sérénades, des fêtes ; elles accepteront Tadmiration de ton luxe et la beauté qu'il te donnera.

Veux-tu des princesses?

Veux-tu des reines ?

Veux- tu des impératrices?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, mis en paquet.

Veux-tu des prairies à toi, des arbres à toi, de l'ombre à toi; des oiseaux, de Tair, des étoiles à toi ; veux-tu la terre, veuxtu le ciel?

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS. Vcux-tu dos conscicnces d'hommes incorruptibles; veux-tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix; veux-tu être grand homme, veux-tu être homme incorruptible; veux-tu être demi-dieu, dieu, dieu et demi?

Suite de la neuvième observation. ^- « ft a Toreille rouge et le teint fleuri. » — Molière.

• // ne mérite aucune indulgence. » — M. Deshortiers, procureur du roi. (Note mise de sa main au bas d'une condamnation à la prison de la garde nationale contre votre serviteur. )

« Jean s'en alla comme H était venu. » — la Fontainb.

Les enfants prononcent I.

Disons à ce propos que voici en quoi consiste la première éducation des enfants.

' 1° — On lui ajçrend une langue entière qu'il oublie à six ans pour en apprendre une autre. — Avec le même soin et le môme temps on aurait pu lui en apprendre deux dont il pourrait se souvenir.— Cette première langue» cette langue provisoire, nous Tavons tous parlée.

Nanan^ — tonton, — dada, — toutou^ — tété, — future,

— menière^ — sesœur^ — dodo, — faire dodo, — coco, — tata.

Qu'il faut remplacer par »faw(fe, — oncZe,—cft0i?a^, -— chienf

— sein, — confiture, — mère, — sœur, — lit, — dormir,

— soulier, — tante.

2o — Quand l'enfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche, on le gronde et on le bat s'il se défend contre l'infirmité qu'on veut lui infliger ; cette sottise énorme équivaut à l'amputation d'un membre.

A force de ne se servir que de la main droite, on a arrangé tous les exercices et fabriqué tous les instruments pour cette main : de sorte que la main gauche, dont on ne se sert pas, fiait par être réellement plus faible et plus maladroite que l'autre.

Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux ^u nez !

Dixième observation. — - faut.

L'auteur aurait pu, comme bien d'autres, remplacer il faut^^ par t7 est nécessaire; — mais on a déjà pu apprécier son éner- / gique concision r—il a craint de mériter le reproche que Brutus faisait à Cicéi*on, dont il appelait l'éloquence— /r/ïctom et elum^ bem, — ca/ssée et éreiniée. H a pensé à Montaigne, qui dit, eii parlant des longues phrases de certains orateurs ou écrivains : € Ce qu'il y a de vie et de moelle est estouffé par ces longueries. »-

Et il a mis il faut, — qui est, de toutes les façons qjie pos-

^ède ia langue française, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer son idée.

Cherchons quelques exemples d'un choix d'expression aussi heureux.

« // faut qu'un seul commande. » — Homère.

f Aux écus et aux armoiries des gent&hommes, il m serait pas convenable de voir une p&ute, une oiey un cansyrd, un veau, une brebis, — ou autre animal béni» et-utile à la vie : il faut que les marques et enseignea de la noblesse tiennent de qiiei(jâe bête féroce et carnassière. »

Un ANGiEff •— de Vanitate sckiUiarum*

AerTTcvsiv/xgrpcwr, « »/^ttf boire avec mesure. » — ANAcnÉON.

Parbleu ! je profiterai de la circonstance — pour parl^ un peu d'Anacréon. Beaucoup trop de gens ont été trouvés la nuit au coin des bornes, qui s'en consolaient et n'en avaient nulle honte, — prétendant leur cas un simple ébat anacréontique.

Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d*une petite pièce d'Anacréon : — ces trois mots sont déjà assez significatifs ;— voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler Anacréon,

• Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vin et dix mesures d'eau. »

boisson qui me parait être assez voisiae de l'eau rougie»

J'aimais encore mieux, à vous dire franchement mon avis^ les soupers où on se grisait et où on chantait — que les banquets politiques où on ne se grise pas moins et où on traite des inté* lôts sérieux, où l'on improvise des constitutions et des grands Lommes ; j'aimais mieux de bonnes grosses figures rouges^i réjouies, débraillées, que des figures grimaçant la dignité et £ai-

santde longs discours ennuyeux, empruntés à un journal, qui les reproduira le lendemain.

Hélas ! — la pauvre chanson, — cette création des Français,

— elle est devenue une ode, et elle en est morte ; — toutes ces sociétés chantantes — des enfants du délire^ des fils anacréontiqv^s d'Apollon, qui n'étaient que ridicules, qui s*amu.saient et qui n'ennuyaient personne, ont été remplacées par les gueuletons, où on parle, où. on ne s*amuse pas, où on ennuie les autres, et d*où il sort dés phrases boursouflées pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine guerre civile.

Le hasard m*a fait apprendre où en est réduit le Caveau^ cette espèce d'académie plus bavante et chantante et souvent plus spirituelle que l'autre.

Le Français né malin a créé Tun après l'autre le vaudeville et la guillotine — et les cultive simultanément, pour me servir de l'expression d'un avocat cité parles Guêpes : « C'est en Italie qu'on cultive le poignard, mais en France jamais. »

Observation pleine de justesse. —Rappelez les grands crimes :

— vous y verrez employer — le marteau^ — le compas, — le couteau, — l'alêne ; — mais jamais le poignard.

C'est un bienfait que nous devons à la police, qui défend de

tuer avec un poignard, — sous peine de quinze

francs d'amende en sus de la mort.

Pour en revenir à la guillotine, les partisans de la gaieté française— prétendent que le Français l'a inventée, il est vrai, mais pour faire des chansons sur ce sujet nouveau, — le vm, les bfiAles^ Yamour^ commençant à s'user ; ainsi qu'en peuvent faire foi un grand nombre de couplets badins de ce temps-là, — et que ce n'est que par cas fortuit que l'invention a été un peu détournée de son but primitif.

Quoi qu'il en soit, — il y a eu des phrases où la gaieté française a paru éprouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre à quelques joyeux drilles qu'elle ne disparût

tout à fait. —Ils ont pensé qu'il convenait de lui créer un temple «t un asile où elle pût se retirer dans les moments difficiles. — Ils se sont nommés veslales de ce feu sacré, — et, sous le titre 'oien connu de membres du Caveau^ ils se sont réunis à jour fixe pour Tempêcher de s'éteindre et faire des libations.

11 n'y a pas bien longtemps, j'entrais pour dîner dans un Cabaret ; — je ne tardai pas à m'impatienter de la lenteur qu'on mettait à me servir. Je m'en plaignis au garçon.

— Voilà dix fois que je vous appelle , — vous avez l'air tout effaré, — vous allez, vous venez.— Que se passe-t-il donc dans cette maison ?

— Monsieur, c'est que c'est le dîner du Caveau.

— Comment ! le Caveau existe encore ?

— Oui, monsieur, et il dîne ; — vous ne tarderez pas à entendre ces messieurs.

— Entendre? est-ce que réellement ils chantent?

— Certainement.

— Peut-on voir la salle?

— Oui, — il n'y aura personne avant un quart d'heure. Je suis le garçon et j'entre dans la salle du banquet.

Il y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout, étaient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits magnifiques, — des temples de carton doré portant des pastilles, etc., etc. — Je me récriai sur la beauté des fruits ; — il y avait des oranges monstrueuses, des grenades,— des ananas.

— Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garçon ; c'est qu'ils sont beaux aussi, — et chacune de ces corbeilles sera comptée soixante-dix francs sur la carte de demain.

— Comment! demain? — Vous me disiez que le banquet était pour aujourd'hui.

— Oui, le banquet du Caveau ;— maïs il y a une noce demain î — les convives d'aujourd'hui n'y toucheront pas, — c'est seule-

ment pour le coup d*œil ; — ces fruits ont été achetés pour la noce de demain, — aujourd'hui c*est un décor.

Je détournai les yeux de ces fruits : semblables aux fruits de carton des dtners de théâtre, — ou plutôt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui remplissaient la bouche de cendre, — ceux-ci eussent vidé la poche de trop d*écus et trop enflé la carte.

— Au moins, dis-je,— je vois que ces messieurs ne négligent pas le vin.

— C'est à la forme des bouteilles que monsieur voit cela ?

— Oui, certes.

— Ce sont bien des bouteilles à vin de Bordeaux, monsieur a raison, — mais on a mis dedans du piqueton à quinze sous.

— Comment ! brigand. ..

— Il n'y a pas de brigand, — c'est convenu avec eux, — ce sont eux qui le veulent. Ils ne donnent que cent sous par tôte, vin compris; — et ils sont contents, pourvu que le festin ait l'air somptueux : aussi voyez ce poisson.

— Il est magnifique.

— On l'a servi hier à une société^ — la société en a mangé la moitié : — aujourd'hui on l'a retourné, et on le sert à ces messieurs du Caveau.

— C'est un profil de poisson.

— Comme vous dites. — Mais, j'entends du monde .

jj^ Sous la Restauration, les gens qui, aiyourd-hui au pou- Toir, jouent le rôle que jouait la Restauration, — jouaient alors précisément le rôle que joue aujourd'hui Topposition.

Aux époques d'élections, — on envoyait des commis voyageurs politiques courir les campagnes — et endoctriner les fermiers. — Trois jeunes gens, entre lesquels était D***, fondateur de la Gazette des Tribunaiix, aujourd'hui mort, — allaient en Normandie appuyer l'élection de je ne sais qui ; — on les reçut i ravir chez un gros fermier; on les fit chasser le matin; — ces messieurs n'y étaient pas habitués, ils rentrèrent à deux heures

pour le dtner, complètement harassés. — On commença alors un de ces dîners normands, qui laissent loin derrière eux les festins décrtts par Homère. — Celui-ci dura six heures, —c'est un repas moyen; j'en ai fait de huit heures. — On but, Dieu sait combien: nos trois amis étaient morts de fatigue et d'eau-devie. — D***, qui était chargé de porter la parole, avait prononcé un discours- suffisamment subversif, et s'était endormi.^

Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s*était assoupi pendant le discemrs de son collègue; — D*'* seul veillait, mais il se sentait la tête lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s'aperçut que les Normands avaient gardé toutes leurs forces, — et n'étaient gris qu'au point bien juste où on traite, dans les banquets, les affaires de TÉtat.— Il poussa du coude le chanteur, — mais l'autre ne dormit que de plus belle. — D"* ne savait pas une seule chanson du genre exigé ; — cependant, quand vint son tour, — il vit qu'il fallait s'exécuta, et, après s'être recueilli, il chanta :

Le général Kléber, A la porte d'Enfer, Aperçut un Prussien Qui passait son chemina

Ceci, messieurs, est uwe allusion à l'invasion et au gouvernement qui nous a été imposé par les baïonnettes étrangères

RERAm.

tarifla, ^fla, larifia.

BfitrXlÈlttE COtPtET.

Le général Marceau, Qui n*était pas mancliot, Dit : « C'est pas étonnant, J'en ferais bion autant. »

Oui, messieurs, s'écria D***, Marceau ne disait pas assez : — la France est la première des nations, elle doit avoir le sceptre du monde.

BEFRAIN.

Larifla, flafla, lariflsu

Il y a «ne vingtaine de couplets. — A chaque couplet, le refrain se répétait en chœur, et on buvait un verre d'eau-de-vie de cidre ; — l'enthousiasme allait croissant, comme vous pouve? le supposer. On arrive au dernier.

Le général Vendamme..

D"* s'arrêta et dit au maître de la maison : § Faites retirer les domestiques. *

Sur un signe du fermier, les domestiques sortirent ; — D*** se leva et regarda derrière les portes s'il n'en était pas resté quelqu'un ; assuré sur ce point, il revient à sa place et dit son couplet en baissant la voix :

Le général Vendamme, Ayant perdu sa femme, Dit : C'est bien malheureux De les pleurer tous deux.

Ceci, messieurs, est un regret de la mort de l'empereur, — oui, messieurs, la gloire de l'Empire n'est pas encore éteinte, elle n'est qu'éclipsée par une dynastie qui pèse sur le pays.

— L'empereur n'est pas mort, — dit un des fermiers.

— Vive l'empereur î — crièrent les autres,

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