LES FEMMES
Il y a déjà bien loDg-temps que les hommes et les femmes vivent ensemble, et ils ne se connaissent point; — ils n'ont les uns à regard des autres que des aperçus très faux ou du moins très vagues et très incertains.
Ainsi, il y a à peu près cinq mille ans que les femmes font accroire aux hommes qu'elles sont faibles et délicates, et que, sous ce
prétexte, elles leur imposent tout le travail et toutes les fatigues.
J'ai suivi dans le monde quelques femmes, cet hiver, — et je puis affirmer que moi, espèce de rustre, — sr endurci par tous les exercices violens, — moi qui ai fait de longs voyages à pieds et de rudes travaux sur la mer, — il m*est tout- à- fait impossible d'accompagner plus de trois jours la plus faible^ la plus grêle, la plus délicate, la plus mi-« gnonne, la plus vaporeuse des femmes. Deux nuits passées de suite m*attristent et m'abattent à un degré que je ne saurais dire ;— . à la troisième nuit, j'ai Tair d'une ombre qui cherche un tombeau pour se reposer.
Et si, par une de ces soirées glaciales du mois de janvier, je m'étais avisé d'ôter ma cravatte, — quel rhume, bon Dieu I et quel abrutissement pendant trois jours 1 — Mais les femmes, décolletées, les unes tropj les autres davantage, — restent roses et fraîches
en subissant des épreuves qai tueraient un portefaix en moins d'une semaine.
Les femmes sont immortelles , — mais à la manière d*AchilIe; — il n'y a qu*un point par lequel on peut les tuer.
Les femmes ne meurent pas plus de vieillesse que d* autre chose. — D'ailleurs il n*y a pas de vieilles femmes. — La nature, on ne sait pourquoi, à une certaine époque de leur vie, déguise les femmes en vieilles femmes — comme la fée enferme la belle princesse dans une hideuse peau d'àne. — Mais au dedans elles sont toupurs jeunes ; — elles ont les mêmes goûts^ les mêmes plaisirs, — le même cœur.
La seale chose qui fatigue et qui Cu« les femmes, c'est rennui. - Jamais une femme n'est morte d'autre chose. — Si une vieille femme meurt, ce tf est pas parce qu'cïle est vieille, ce n'est pas parce qu'elle % beaucoup vécu ; — c'est parce qu'elle s'en, nuie— et parce qu'on la laisse s'ennuyer. — ■ Donnez à Baucis des plaisirs, des fetcs des amoureux, des amans, ~ amusez-Ià, Si elle se donnera bien de garde de mourir.
De leur côté, les hommes, pour se venger ont fait croire sur femmes que la beauté i\ leurs yeux consistait, non pas à avoir la taillQ souple, svelte, élégante ; — mais à avoir ïa taille plus mince que les bras, — plus minée qu'aucune des femmes de la connaissance de^ chacune d'elles.
Qae la beaaté consistait non à avoir an pied --'- mince, étroit, dans des proportions convenables à la taille, — mais plas petit qa'aucnn pied que Ton connaisse; — de telle sorte que lorsque les femmes, en voyant de ces informes souliers chinois, — disent : Mais &est horrible ! — elles lancent cet anatfaème avec moins de conviction que d'envie . '— Ainsi trompées, les femmes, de temps immémorial, — se serrent les pieds et le corps, et se condamnent à d'effroyables et perpétuelles tortures. — L'une, du temps de la question, s'appelait la torture des brodequins. Les hommes les plus robustes ne pouvaient la supporter plus de cinq minutes sans défaillir. L'autre ne ressemble qu'au supplice infligé aux gens que l'on rompait, et causait la mort immédiatement. — On a renoncé à toutes deux, même pour les assassins et les parricides.
Le tout pour se montrer toute leur vie faites de telle façon. — Qu'une femme mour-
rait de chagrin et son amant de dépit, si le soir elle se trouvait faite précisément comme elle s'est donné tant de mal pour le paraître tout le jour.