‹ Les guêpes (volume 3)Chapitre 36 sur 49 · DÉDICACE A S. M. LA REINE POMARÉ, SOUVERAINE DE · texte numérisé non relu

DÉDICACE A S. M. LA REINE POMARÉ, SOUVERAINE DE

l'île d'otaïti. — « Madame, j'ignore ce que vous avez l'habitude

juillet 4842. 27

de donner pour les dédicaces. — Autrefois, en France, le roi donnait une tabatière enrichie de diamants ; — il y avait des poètes qui avaient ainsi un revenu fixe de quatre ou cinq tabatières de rente. — On ne s'informait pas si l'auteur de la dédicace prenait ou non du tabac, parce qu'on était sûr que, ne prît-il pas de tabac, il prendrait néanmoins volontiers des tabatières — enrichies de diamants.

» La tabatière est ici tombée en désuétude ; — la dédicace aussi; — les académies en province, qui proposent, — pour de magnifiques prix de trois cents francs,' — tant de questions saugrenues à résoudre, devraient bien encourager à des recherches ayant pour but de fixer l'histoire du cœur humain sur ce point : « a-t-on cessé de donner des tabatières après qu'on a cessé de faire des dédicaces, ou a-t-on cessé de faire des dédicaces aux rois depuis qu'ils ne donnent plus de tabatières — enrichies de diamants? »

» Il ne faut pas croire cependant que la source des faveurs royales soit tout à fait tarie et desséchée.

» Le public, — le peuple roi, — est jaloux des autres rois ; — par ses trente-trois millions de mains, il donne plus, — chacune ne donnât-elle qu'un liard, — que ne peut donner le prince le plus magnifique.

» Il n'y a donc plus que quelques poètes, mal avec ledit public, — qui risquent de temps en temps la dédicace.

» Non pas au roi, — ce serait trop hardi.

» Autrefois, pour insulter le roi de France, on allait un peu pourrir à la Bastille ; — mais aujourd'hui, pour ne pas l'insulter, — le public vous condamne à mourir de faim.

» C'est pourquoi les plus audacieux — cherchent des objets pour les dédicaces à l'ombre du trône; — M. Fouinet a dédié, il y a quelques années, quelque chose au fils du duc d'Orléans ; la duchesse lui a envoyé un porte-crayon en or. — La portière de la maison qu'habite M. Fouinet, à laquelle madame Fouinet

a montré le porte -crayon, m'a assuré que le porte-crayon était contrôlé par la Monnaie.

» Le porte-crayon est le présent ordinaire de la duchesse d'Orléans.

» La reine de France — donne des épingles.

» La duchesse de Nemours ne donne rien.

» Personne ne donne de tabatière ; — la tabatière est une forme réservée à la munificence personnelle du roi, — lequel n'en donne jamais *.

» Quelques autres, — comme M. Nisard, — je ne sais, princesse, si vous connaissez M. Nisard, — dédient leurs ouvrages à des princes étrangers, au roi Léopold, par exemple, qui leur donne en échange — son innocente contrefaçon de la croix d'honneur française.

» J'ignore, princesse, quelle forme prendra votre munificence pour répondre à la dédicace que je lui fais de ce volume in -32 ; — je n'ose espérer votre portrait en pied: ■ — c'est une faveur par trop intime, si, comme l'assurent plusieurs navigateurs, vous ne portez pour vêtement qu'une paire de boucles d'oreilles.

» Je crois donc devoir avertir Votre Majesté que je serais certainement flatté d'une décoration — quoique la vôtre se compose d'un clou de girofle comme on sait: — cela se met dans la sauce, il est vrai, mais c'est un sort commun avec le laurier des poètes.

» Je serais donc flatté — d'être grand girofle, — à moins cependant que vous n'aimiez autant m'envoyer un peu de bon tabac 2.

» De progrès en progrès, de liberté en liberté, nous en sommes arrivés à ce point que le gouvernement ne permet d'acheter ni de vendre du tabac que dans ses propres boutiques, dans lesquelles il entasse avec soin toutes sortes d'herbes acres et nauséabondes qu'il nous vend fort cher.

1 Voir aux notes de la Dédicace.

2 Voir les notes.

» Vous voulez, grande reine, donner vous et vos États au roi des Français et à la nation française l. — Vous voulez prendre votre part des bienfaits du régime constitutionnel. — Permettez-moi de vous détailler quelques-uns de ces bienfaits, — et de vous donner ainsi un avant-goût des félicités auxquelles vous et vos sujets vous vous dévouez avec tant d'empressement.

» J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, etc.

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