INSOMNIE D'UN POÈTE
Bientôt le ciel présente un air centicolore, Qui ne doit s'évanouir qu'au lever de l'aurore.
Qu'est-ce, me direz-vous, qu'un air centicolorel — Vous n'avez jamais vu de pareil air au ciel; je le crois bien, mon bon ami; — mais vous n'êtes pas poëte ; — vous croyez qu'un poëte qui ne dort pas — va voir simplement ce que vous voyez.
— Quoi ! les étoiles, fleurs de feu, dans les peupliers noirs, — les lucioles, violettes de feu sous l'herbe! — vous croyez qu'il entendra, comme vous et moi, — le bruit lointain de la mer, qu'il respirera — les odeurs des fleurs qui s'ouvrent le soir pour les papillons de nuit! — Allons donc, c'est à la portée de tout le monde, cela : c'est commun, c'est vulgaire; — parlezmoi, à la bonne heure, de voir un ciel qui a Vair centicolore; voilà ce qui vaut la peine de ne pas dormir, de prendre du café ou de ne pas lire les vers de M. Kersch.
Ne dis plus désormais, philosophe arbitraire, Que nuit est un repos aux mortels nécessaire.
Il parait qu'il y a quelque part un philosophe, belge probablement, — qui a osé dire qu'il fallait dormir la nuit; — mais, comme notre poëte le réfute, comme il le traite de philosophe arbitraire, — c'est-à-dire de tyran, comme il réclame hautement le droit de ne pas dormir,
C'est le trépas à la large crinière
Qui vient tout alarmer.
Après avoir remarqué cette image neuve du trépas à la large crinière, passons à un sujet moins triste ; — passons à l'éloge de M. le comte de Liedekerke-Beaufort, ancien gouverneur de Liège :
Liedekerke-Beaufort, ex-gouverneur de Liège, Pendant des ans nombreux, il occupa le siège. Le banc de gouverneur, de père des Liégeois.
Mais aussi quand M. Liedekerke cessa d'occuper le banc de père des Liégeois, ce fut un grand chagrin dans la ville :
D'un avenir d'azur s'éclipsèrent les charmes.
Voici des peintures riantes : — c'est le printemps :
Mille zéphyrs, doux et velus, Vont murmurer dans les humbles feuillages (p. Û8).
Les jeunes hommes se baignent.
Faites gonfler sur vous les modestes étangs A la large crinière (p. 51).
Il paraît qu'en Belgique les étangs sont comme le trépas : ils ont la crinière extrêmement large.
Ce que c'est que de voyager! — j'ai vraiment regret de toutes les irrévérences que j'ai laissé échapper maintes fois à l'égard des voyages — et du gros livre que je fais en ce moment contre eux.
Si j'étais allé en Belgique, — j'aurais vu des zéphyrs velus; — j'ai passé presque toute ma vie aux bords de la mer, — dans mon jardin, — et je n'ai jamais vu de zéphyrs velus.
Mais continuons :
M. Kersch — sort de chez lui et va errer dans le bois ; il raconte ce qu'il y trouva :
Mon âme fut saisie
D'une pleurante voix (p. 61).
Mes pas se dirigèrent Vers le lieu du soupir...
Grand Dieu ! la belle noire !
Aux cheveux de corbeau.
Je ne pense pas que M. Kersch prétende que la belle noire qu'il rencontre ait des corbeaux pour cheveux, — comme les furies avaient des serpents. — Si nous cherchons un autre sens, nous trouvons que les cheveux de corbeaux sont des plumes, —
donc il faut ne voir ici qu'une figure hardie pour exprimer que la belle avait des cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau.
Au sein charmant d'albâtre.
Ah ! ah! — la belle noire est une blanche. Eh bien! tant mieux.
Au corps souple, mince et rond ;
Le vers est long ; — mais faites donc entrer tant de perfections dans un vers de sept syllabes !
Au léger pied mignon, Au petit bras blanchâtre.
Pourquoi blanchâtre — quand la gorge est d' albâtre? — Ahçà! définitivement, de quelle couleur est la belle noire? Pourquoi blanchâtre? — Peut-être la belle a du duvet sur ses bras d'albâtre, ce qui les rend blanchâtres ou grisâtres; je n'aime pas trop cela, mais c'est peut-être très-bien porté en Belgique.
M. Kersch — s'approche,
Pour être plus capable
De la comprendre mieux (p. 62).
Alors la bergère exhale son désespoir :
« Je pourrais en furie (p. 36).
Dit-elle,
Maudire sans pitié Les auteurs de ma vie, Écraser l'amitié, Percer la terre et l'onde, Bouleverser le ciel, Poignarder tout le monde... »
La bergère ne fait rien de tout cela cependant, et il faut convenir que c'est bien de sa part.
Elle mugit et pleure (p. 64), Déchire ses habits.
Quand elle a mugi et déchiré ses habits, elle tire un poignard. — M. Kersch s'élance, la désarme
Et lui dit d'un regard :
« Qu'à ça le jeu ne se termine. »
La bergère lui raconte ses malheurs : — elle veut mourir parce que son amant ne vient pas; mais tout à coup, — derrière M. Kersch, paraît l'amant injustement accusé; — la bergère renaît au bonheur, et dit à M. Kersch :
Adieu ! Dieu vous bénisse !
Pour ce noble service (p. 65).
Je dirai comme la bergère, — comme la belle noire aux bras blanchâtres :
M. Kersch, Dieu vous bénisse !
L'ouvrage se trouve à Liège, — imprimerie de Dessain, libraire, place Saint-Lambert.
J$g encore les philanthropes ! — - A une lieue de Lille elt l'abbaye de Loos; — c'est une des principales maisons de détention de France : elle contient trois mille prisonniers.
Si on lisait les condamnations des malheureux qui y sont renfermés, — on verrait qu'ils sont simplement condamnés à tant de mois ou d'années de prison.
Mais cette prison est livrée aux philanthropes de la seconde classe, — c'est-à-dire à ceux qui ont imaginé le régime celiv. n
lulaire, — au moyen duquel les prisonniers deviennent, en moins de deux ans, fous ou enragés.
On condamne les prisonniers de l'abbaye de Loos au silence absolu, — qui est une nuance du régime cellulaire.
Le directeur actuel a, — dit-on, — demandé plusieurs fois l'autorisation d'accorder, comme récompense, aux prisonniers qui le mériteraient par leur conduite, un petit morceau de tabac et un verre de bière.
Il assure — que la passion de ces malheureux pour le tabac et la peine qu'ils éprouvent de s'en voir privés sont si grandes, que l'espoir d'en obtenir pour deux sous par semaine sur le prix de leur travail remplacerait — et avec plus d'efficacité, chez tous, tous sans exception, la crainte des châtiments et du cachot.
Cette demande du directeur est jusqu'ici restée sans résultats.
Je ne crois pas que l'administration ait le droit d'aggraver ainsi le régime des prisons. — Le régime cellulaire est une atrocité.
Un ministre ne peut l'autoriser sans l'assentiment des Chambres. — Quand un homme est condamné à la prison, on n'a pas plus le droit de l'isoler ainsi, — surtout après les horribles résultats qu'on en a vus, — que de lui faire trancher la tête.
4^*£ Les Impressions de voyage de Dumas sont le plus souvent un petit drame — dans lequel paraissent invariablement, comme personnages principaux, d'abord Dumas lui-même, -•puis Jadin le peintre, — puis Milord, le chien de Jadin.
Dumas transporte ses deux compagnons, non pas seulement dans tous les pays où il va, — mais encore dans tous ceux où il lui plaît d'être allé.
Ainsi, il n'est pas rare que Jadin, dans son atelier de la rue des Dames, lise ayec autant de plaisir que de surprise quelques
reparties heureuses que lui, Jadin, aurait faites la veille à un pâtre sicilien. A chaque instant il lui faut endosser des responsabilités imprévues.
Il rencontre un ami — qui lui dit :
— Nous avons fait, il y a quinze jours, un souper ravissant; — nous voulions t'inviter, mais nous avons vu, par un feuilleton de Dumas, que tu étais en Suisse avec lui.
— Eh bien ! monsieur, lui dit une femme, — je comprends à présent pourquoi vous n'aviez pas le temps de m'écrire, — moi qui vous croyais malade à Paris, — quand j'apprends par un feuilleton de M. Alexandre Dumas — que vous étiez avec lui à Livourne, — où vous preniez le menton d'une fille d'auberge.
— Pourquoi, diable, mon cher ami, faites-vous ainsi des plaisanteries sur le gouvernement pontifical?
— Moi, je n'ai jamais parlé du gouvernement pontifical.
— Allons donc, — c'est dans le journal.
Un soir, — j'étais alors voisin de Jadin, — il vint me chercher pour souper : — il avait un certain pâté. — Nous partons, — nous entrons à l'atelier, nous ne trouvons que Milord tenant entre ses pattes un restant de la croûte de pâté qu'il achevait de manger. — Quelques jours après, — je lus dans un feuilleton de Dumas que ce même jour où Milord, pour Jadin et pour moi, n'avait été que trop à Paris, — le même Milord avait montré les dents à un lazarone à Naples.
Si Milord avait su lire, — cela lui aurait servi à prouver à Jadin son alibi au moment du crime, et à ne pas recevoir une certaine quantité de coups de cravache.
Ceux qui voient souvent reparaître Milord dans les Impressions de voyage d'Alexandre Dumas ne seront peut-être pas fâchés de savoir que c'est un affreux bouledogue blanc.
^£ J'ai reçu de M. Gannal une lettre raisonnablement longue, — avec deux présents : l'un est un ouvrage de lui, accompagné de plusieurs brochures sur divers sujets; — l'autre,
« une promesse formelle de m'embaumer pour rien, après ma mort. » — Je remercie M. Gannal de ses gracieusetés, je suis surtout sensible à la délicate attention qui lui a fait ainsi fixer la date de son bienfait à une époque aussi convenable.
M. Gannal me reproche mes coupables plaisanteries.
Je plaisante, le plus souvent, beaucoup moins que je ne le parais.
Si vous sautez à pieds joints sur une vessie pleine d'air, — la vessie glissera sous vos pieds, et vous fera tomber; — si, au contraire, vous la piquez tout doucement de la pointe d'une épingle, l'air qui la gonflait s'échappera — et elle restera plate et vide.
La plupart des grandes choses de ce temps-ci — sont des vessies gonflées de vent, de paroles de vanité; — j'ai choisi l'arme que m'a paru contre elles ia plus efficace.
D'ailleurs, — placé par mes goût?, —par mes idées, — par mes habitudes, — en dehors de toutes les ambitions; ne désirant rien, et, par conséquent, ne redoutant rien — de ce qu'on désire et de ce qu'on redoute, — je vois les choses à peu près ce qu'elles sont, et il en est bien peu que je puisse prendre au sérieux.
Néanmoins, j'ai blâmé qu'on ne se fût pas servi pour l'embaumement du duc d'Orléans du procédé de M. Gannal, — qui paraît être, sous plusieurs rapports, — préférable à ceux connus antérieurement, — mais j'ai blâmé également la forme peu convenable des réclamations de M. Gannal.
Je n'ai même pas voulu parler alors d'un bruit qui a couru sur le dernier archevêque de Paris , lequel , embaumé par M. Gannal, — aurait été cependant enterrç, exhalant une odeur qui ne doit pas être — ce qu'on appelle « odeur de sainteté, » — parce que ce n'était qu'un bruit.
J'ai vu dans les brochures que M. Gannal a bien voulu m'envoyer — sa lutte longue et ardente contre les préjugés de l'A-
cadémie de médecine — à propos de la gélatine. — Il a été reconnu depuis dix ans que la gélatine ne contient aucun principe nutritif — et qu'elle est, au contraire, fort malsaine, — au point que les animaux soumis à ce régime, dit alimentaire, — meurent plus promptement de faim que ceux auxquels on ne donne que de l'eau claire.
L'Académie de médecine — n'en a pas encore prescrit l'emploi dans les hôpitaux.
On ne saurait dire combien de malheureux ont ainsi été condamnés à la mort la plus horrible.
On doit louer M. Gannal — de sa courageuse persistance. — Je lui rappellerai à ce sujet que, depuis plus de trois ans, les Guêpes — se sont élevées à plusieurs reprises — contre cette désastreuse philanthropie, — et qu'il y a dix ans, — j'ai parlé dans un livre — appelé -le Chemin le plus court — des philanthropes — qui, dans les hôpitaux, — font mourir les malades de faim en se glorifiant d'avoir inventé à leur usage — du bouillon de boutons de guêtres.
Ces plaisanteries paraîtront sans doute moins coupables à M. Gannal — que celles que je me suis permises envers ses brochures à M. Pasquier.
*$g On lisait cette semaine dans presque tous les journaux de Paris : « La crue rapide des eaux de la Seine a failli coûter, avant-hier au soir, la vie à un vieillard qui, monté sur un petit batelet amarré près dupontdeBeau-Grenelle, avait été renversé dans le fleuve par un violent coup de vent. Le malheureux vieillard allait périr lorsqu'un ouvrier maçon, nommé Renaud, se jeta aussitôt à la nage et parvint jusqu'au vieillard qu'il soutint d'un bras, tandis que de l'autre il nagea jusqu'à la rive. Ses courageux efforts eurent un plein succès , il déposa son précieux fardeau sur la berge, et bientôt après il conduisit le vieillard dans sa demeure, où les bénédictions d'une famille reconnaissante l'ont payé de sa généreuse action. »
Les actions de ce genre, — il faut le dire, — sont assez fréquentes, — et c'est un genre de courage que les gens bien élevés paraissent abandonner au peuple — comme une vertu trop robuste ; — toujours est-il que nous n'entendons jamais dire à la suite de ces récits — que l'autorité — ; soit intervenue pour récompenser cette belle action ; — pardon , — je me trompe, — si le maçon Renaud — l'exige, la préfecture de police — lui donnera vingt-cinq francs.
Vingt-cinq francs pour avoir sauvé la vie d'un autre homme au péril de la sienne !
Il n'y a donc plus que les actions honteuses et infâmes qui soient récompensées en France ?
Mais faites le compte des désintéressements qu'il faut acheter, des incorruptibilités qu'il faut payer, — des indépendances qu'il faut soudoyer, — et vous verrez qu'il ne reste pour payer le dévouement du maçon Renaud que les bénédictions d'une famille reconnaissante.
Certes, je ne suis pas d'avis qu'un trait de ce genre soit récompensé par une somme fixe et par l'argent ; — mais regorget-on donc d'honnêtes gens au point qu'il n'y ait pas une place à donner à un homme brave et généreux?
^^ Des personnes, — ordinairement bien informées, — assurent que le privilège du Vaudeville donné à M. Ancelot — a pour cause des considérations toutes politiques. Il s'agissait d'assurer à l'élection de M. Jacqueminot deux voix de deux amis de madame Ancelot.
4^£ On parle beaucoup de la passion d'une Excellence d'un âge mûr pour une princesse d'un âge avancé. — Il faut que jeunesse se passe ; mais il est fâcheux que ce soit si longtemps après qu'elle est passée.
£$£ On assure que c'est le roi qui a imaginé l'union commerciale de la France avec la Belgique. — M. Guizot a reçu, par les divers ambassadeurs des puissances étrangères, des pro-
testations très-sérieuses à ce sujet. Le roi a alors compris que, cédant à un entraînement trop juvénile, il était sorti des limites ordinaires de sa politique prudente.
Le projet a été abandonné tout bas et ajourné tout haut.
à$tg Ce qu'il y a de plus curieux dans les chemins de fer, — et de plus admirable, ce n'est pas de voir ces deux terribles éléments, l'eau et le feu, s'accorder et se îéunir au service de l'homme sous un seul joug ; c'est de voir dans ceux qui ordonnent les chemins de fer et dans ceux qui les font une ignorance profonde des résultats qu'ils doivent avoir.
Les uns voient là une satisfaction à donner à l'opinion publique et à l'orgueil national, — et quelque peu aussi quelques modifications stratégiques ; — les autres, des actions à acheter et à vendre; — les autres, des fournitures de rails à obtenir ; — les autres, — quelques voix d'électeurs à acheter, — soit en faisant passer les chemins par telles et telles villes, — soit en concédant des fournitures, soit en donnant des emplois ; — ceux-ci pensent qu'ils auront le poisson plus frais -, ceux-là, qu'ils iront manger des huîtres au bord de la mer.
Mais personne ne s'aperçoit que c'est non pas seulement dans le commerce, mais dans les relations de peuple à peuple, — dans la société entière, — une révolution au moins égale à celle qu'a produite la poudre dans l'art militaire.
Commençons par le projet ajourné de l'union commerciale de la France avec la Belgique.
Quand le chemin de fer sera en activité, — il y aura des convois qui porteront quinze mille voyageurs ; — les voici à la frontière ; — aurez-vous là une armée de quinze mille douaniers pour les visiter et pour fouiller leurs malles? — C'est difficile.
Mais s'il n'en est pas ainsi, — vous faites perdre aux voyageurs au moins le temps qu'ils ont gagné en venant par le chemin de fer. — En prenant les voitures ordinaires, ils sont plus longtemps en route, mais en ne se présentant à la frontière
qu'une douzaine en même temps, ils n'éprouvent de la part de la douane qu'un retard presque insignifiant. — Votre chemin de fer est ridicule et inutile, — si vous laissez subsister votre système de douane tel qu'il est aujourd'hui.
Mais ceci n'est qu'une considération commerciale; — passons à quelques considérations sociales.
On fait des chemins de fer partout ; — avec cette facilité et cette rapidité de communication par toute l'Europe, — les relations de peuple à peuple ne tarderont pas à changer entièrement.
— Tel allait passer la belle saison à l'île Saint-Denis, qui ira sur les bords du Rhin ; — il y aura des connaissances, des amis; il y mariera sa fille ; il s'y associera à quelque industrie ; — d'autre part, nécessairement et par suite de relations fréquentes,
— on apprendra partout les langues de tous les pays de l'Europe, — ou peut-être le français deviendra la langue universelle, — pour deux causes : — d'abord, parce qu'on le parle déjà dans le monde entier et que c'est la langue du bel air, — ensuite, parce que les Français aiment mieux apprendre pendant dix ans le latin, — qu'au bout de dix ans ils ne savent pasret qui d'ailleurs né leur servirait à rien ; — et naturellement le peuple dont la langue deviendra universelle sera celui qui s'obstinera à ne pas apprendre celle des autres peuples.
Un homme aura sa maison de ville à Paris, sa maison de campagne à Mayence, sa maison de commerce à Londres, — sa maîtresse àNaples, ses garçons à l'université de Leipsick, des amis et des intérêts d'affaires dans toutes les villes.
Les intérêts, les relations de tous les peuples de l'Europe se mêleront, s'entrelaceront, se confondront d'une manière inextricable ; — les intérêts communs remplaceront les intérêts contraires, — la guerre sera impossible, — les frontières n'auront plus de sens, — les distances et l'étendue n'existent que par le temps qu'on met à les parcourir ; — avec les chemins de fer, la France n'aura pas l'étendue qu'avait autrefois une de ses
provinces, — le continent européen — ne sera pas plus grand que n'est la France aujourd'hui. — La Belgique sera de Paris à la distance qu'en était Versailles avant l'application de la vapeur.
Il y aura un royaume d'Europe ou une république européenne ; — toutes les vieilles laisses par lesquelles on tient les peuples, — toutes les vieilles ficelles par lesquelles on fait jouer les ressorts politiques, — tout cela se brisera. — Il faudra un code universel comme une langue universelle. Ce qui est aujourd'hui un crime à Paris n'en est pas un à cinq cents lieues de là, et cela n'est qu'absurde, — mais peut aller encore parce que ce sont différents hommes qui sont soumis à différentes lois;
— mais quand, par la rapidité et la fréquence des communications, on aura remarqué que le même homme se lève criminel, déjeune innocent, dîne coupable, — et se couche blanc comme neige, — à cause des différentes lois des pays qu'il aura traversés en vingt-quatre heures, — on comprendra qu'il faut faire une seule et même chose des deux choses qui, aujourd'hui, n'ont aucun rapport entre elles, — la justice et l'équité, — qu'il faut faire des lois basées sur une seule et même raison, sur une seule et même équité.
Ce n'est pas nous qui verrons tout cela. — Nous n'assisterons qu'à l'agonie des vieilles choses,
Mais il viendra un jour où on s'étonnera de voir dans les livres qu'il y a eu un royaume de France, — un royaume de Prusse,
— un royaume d'Espagne ; comme nous nous étonnons aujourd'hui quand nous lisons qu'en France, en 511, Thierry était roi de Metz, Clodomir, roi d'Orléans, Childebert roi de Paris, et Clotaire roi de Soissons, parce qu'alors l'Europe, par les distances qui en sépareront les différents peuples,— par le mélange des intérêts et des mœurs, — n'aura pas plus d'étendue et aura plus d'homogénéité que n'en avait la France en 511.
. Un avocat à la cour royale de Paris, appelé M. Gagne —
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paraît seul jusqu'ici avoir eu un pressentiment de ce qui doit arriver par suite de l'établissement des chemins de fer : — il a prévu le besoin d'une langue universelle.
Il est évident que, dans un temps donné, celui des peuples de l'Europe qui s'obstinera à ne pas apprendre les langues des autres peuples verra la sienne universellement adoptée.
a^ag Vous connaissez bon nombre de ferblantiers ambitieux, de droguistes retirés des affaires, qui consacrent la fin de leur vie à gouverner l'Etat, — quand ils s'aperçoivent qu'ils commencent à ne plus trop bien diriger leurs propres affaires. C'est ce qui fait que la Chambre des députés n'est pas entièrement composée d'avocats.
Voici un mercier qui porte plus loin ses vues : — il n'attend pas à ne plus être mercier pour se présenter aux suffrages de son arrondissement; — il n'a pas besoin de suffrages, il s'élit luimême, et il s'élit dieu. Je veux parler de M. Cheneau ou Chaînon, — qui a publié, il y a quelque temps, un gros livre dont je vous ai entretenu, sur la Troisième et dernière alliance de Dieu avec sa créature. — J'ai eu la patience de lire cet ouvrage, — et j'ai donné consciencieusement mon résumé, — en disant que la religion nouvelle que propose M. Cheneau est une religion a galimatias double, — c'est-à-dire à laquelle ni les lecteurs ni l'auteur ne comprennent absolument rien. A l'appui de mon opinion, j'ai cité quelques passages du livre, qui ont généralement paru ne laisser aucun doute à ce sujet.
Je vous avouerai que je ne pensais plus ni à M. Cheneau ni à sa religion, — quand je reçus de la direction de la poste de Paris — une lettre m'invitant à aller retirer moi-même un paquet chargé à mon adresse. — C'est une précaution qu'on ne prend d'ordinaire qu'à l'égard de lettres contenant de fortes sommçs ou des papiers très-importants.
Je me transportai à la poste, et l'on me remit une lettre, qui n'était chargée que des foudres du dieu Cheneau. Voyez comme
les religions se simplifient. — Autrefois un dieu irrité faisait pour punir un seul homme un grand bruit mêlé d'éclairs, qui effrayait les populations innocentes. — Voici un dieu qui met tranquillement ses foudres vengeresses à la poste et les affranchit. — La Fontaine l'a dit :
Môme en frappant, un père est toujours père.
Le Dieu me foudroie, mais il affranchit son tonnerre.
4Jfe Voici comment parla le dieu Cheneau : « Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes égarées, mais pour les aimer.
» Les Guêpes sont les insectes qui piquent et qui pincent ; si, par malheur pour elles, elles veulent piquer au-dessus de leurs facilités, elles se détruisent d'elles-mêmes.
» Je m'aperçois à l'instant que les Guêpes légères viennent de se déclarer très-faibles en logique ainsi quen conception en déclarant que la faculté de comprendre leur manquait.
» Vous n'êtes pas théologiens, laissez donc ce soin aux apprentis papes; que les Guêpes soient légères, c'est vrai, mais qu'elles apprennent que je ne suis point comme elles inconséquent avec les règles de la raison. Les Guêpes ont dit : « Nous » n'analyserons pas l'ouvrage de M. Cheneau, attendu que nous » n'y comprenons rien, ni lui non plus. »
» Les Guêpes sauront à l'avenir qu'elles manquent de sens en plaisantant sur mon ouvrage, »
^$t Pardon, monsieur Cheneau, n'y a-t-il pas dans votre réponse un peu d'aigreur? — et étes-vous bien conséquent avec votre première phrase :
« Que les humains se souviennent que je ne suis point pour condamner les personnes égarées, mais pour les aimer. »
De bonne foi, dieu Cheneau, avez-vous l'air, dans votre lettre, de m'aimer beaucoup?
« Que les humains se souviennent, » dites-vous; c'est trèsbien; mais souvenez-vous-en aussi, monsieur le dieu. Continuons la lecture des tables de la loi.
« Vous avez fait connaître aux négociants et aux autres les mesures de votre esprit, monsieur Karr, : — vous vous moquez de l'Evangile. »
«g££ De votre Évangile, dieu Cheneau, n'oublions pas que c'est de votre Évangile, — quand vous dites : « En ce temps-là, je chassai les démons.
» En ce temps-là, mon bon ami saint Jean-Baptiste vint me voir avec mon autre ami Napoléon. »
e^£ « Suivez mon conseil, relisez mon ouvrage. »
Merci, monsieur Cheneau, — merci, — détournez de moi ce calice , ou plutôt permettez - moi de le détourner moimême,
%£g « Vous découvrirez que j'ai rendu sensible à tous les hommes le vrai principe théologique, philosophique et la religion d'amour qui est destinée à produire la foi éclairée par le raisonnement et la liberté intellectuelle. »
(Encore ici, dieu Cheneau, vous n'êtes pas conséquent, mon bon dieu : vous appelez la liberté d'examen, — et vous me maltraitez parce que j'examine votre religion. — Vous dites que vous rendez votre religion sensible à tous les hommes, et vous ajoutez que je ne la comprends pas. — Il y a un autre Dieu, Dieu l'ancien, vous savez, celui qui s'est fait homme, — mais qui, il faut raw er, n'avait pas songé à se faire mercier; — i! avait, pour éclairer les choses et les gens, un procédé que je vous recommande ; — pour les choses, « Dieu dit : Que la lumière soit, — et la lumière fut. » — Pour les hommes, il fit descendre le Saint-Esprit sur les apôtres. — Pourquoi, mon bon dieu Cheneau, ne m'éclaire*z-vous pas, au lieu de me reprocher ma stupidité avec autant d'amertume?)
elfe « Vous m'avez supposé, monsieur A. Karr, que j'avais
écrit sans base, cela ne prouve pas une grande profondeur d'intelligence en vous. »
<^C (Je vous assure, dieu Cheneau, que, lorsque vous me parlez ainsi, vous n'avez pas l'air de m'aimer du tout, — malgré votre première phrase.)
^je « Je n'ai pas fait comme les Augustin, les Fénelon, les Bossuet, les Chateaubriand, — les Lamartine, les Victor Hugo, qui n'ont pas compris leur religion : j'écris pour que l'on comprenne. »
Vous savez que j'en excepte toujours vous et moi. 2$g « Je me trouve donc directement en opposition avec leur avilissante doctrine et leur science honteuse ; les jeunes auteurs ne pourront régénérer la littérature, la société même, qu'après avoir adopté la nouvelle religion que j'ai manifestée. Qu'i/s en sonde la profondeur! »
— Pardon encore une fois, mais peut-être fallait-il ne pas donner tant de profondeur à une religion qui doit être comprise de tous.
^$* « J'ai encore bien des choses à dire, —mais j'attendrai votre réponse pour savoir si elles sont au-dessus de votre portée. »
£faç Ainsi fulmina le dieu. — Je mis la foudre dans ma poche, — et je me sentis touché d'un grand désir de voir M. Cheneau. Voici l'avantage d'un dieu — mercier, — c'est que la joie de voir Dieu face à face était autrefois réservée aux élus, — tandis qu'avec un dieu mercier on peut se procurer cette félicité en allant acheter chez lui pour quatre sous de n'importe quoi.
2$g Je me transportai à l'adresse indiquée, — l'olympe du dieu Cheneau est rue Croix-des-Petits-Champs, 15, au rez-dechaussée, — ce que je trouve un peu bas pour un ciel.
Le ciel de M. Cheneau est peint en jaune; j'aime mieux le bleu/ Je lus sur la porte :