CHENEAU ET P. JOUIN
Fournitures pour tailleurs.
Doublures, fabrique de boutons, dépôt de boutons anglais,
mercerie, soierie en gros et en détail.
Dieu l'ancien avait fait le ciel et la terre — il était réservé au dieu Cheneau de faire les boutons.
Mais qu'est-ce que P. Jonin? — N'est-il associé de M. Cheneau que pour les boutons? — n'est-il que comercier, — ou est-il en même temps codieu? — Pourquoi M. Cheneau ne parlet — il pas de M. P. Jouin?
J'entre dans le ciel; — de chaque côté de la porte est un comptoir de noyer ; — au fond est un escalier en forme de fourche, qui monte à droite et à gauche.
Pas la moindre houri dans les comptoirs. — Je crie : « A la boutique! » — Il arrive un chérubin crépu.
— Donnez-moi un écheveau de fil.
— Voilà.
— M. Cheneau est-il ici?
— Non, monsieur, il est sorti.
Le dieu va en ville.
Je me retire en pensant que si un dieu mercier a quelques avantages, il regagne l'infériorité sous d'autres points. — Dieu l'ancien est partout à la fois, — tandis que le dieu Cheneau, — quand il est sorti, n'est pas à son comptoir. — Les affaires du dieu doivent nuire à celles du mercier. — Ainsi ne soit-il pas.
^^ Comme j'allais voir Janin, l'autre jour, — je m'arrêtai surpris au coin de la rue de Tournon. — J'étais au milieu de la rue : — deux ou trois cochers me crièrent : « Gare î » — J'allai m'adosser à une boutique pour voir si mes yeux ne m'avaient pas trompé.
Vous savez cette vieille enseigne, autrefois célèbre, de M. Pi-
geon ? Elle représente un garde national en costume bourgeois, par-dessus lequel il a endossé la giberne et le sabre avec leurs larges courroies blanches en croix : c'est une caricature assez bien faite.
Ce qui causait ma surprise, — c'était de voir que le marchand de nouveautés avait décoré, de son autorité privée, son enseigne de la croix de Juillet et de la croix d'honneur.
Je ne suis pas partisan effréné de la garde nationale ; — trente-huit volumes des Guêpes en feraient foi au besoin ; — mais si j'étais préfet de police ou ministre donnant des ordres au préfet de police, — et ayant besoin de la garde nationale, je ne voudrais pas avoir signé une autorisation — pour qu'on mît ainsi au-devant d'une maison une caricature permanente contre la garde nationale.
Mais ceci n'est qu'une considération secondaire.
Certes, c'est une belle et puissante chose — que d'avoir persuadé aux hommes que les plus grands dévouements, le risque perpétuel de la vie, la perte d'un bras ou d'une jambe, étaient plus que récompensés par quelques centimètres de ruban d'une certaine couleur.
Et un gouvernement qui possède une pareille monnaie est assez bête pour l'avilir ! — d'abord en la prodiguant sottement et en en payant des services honteux, — mais encore en la 'laissant insulter par qui le veut.
Certes, si j'écrivais aujourd'hui que le gouvernement rogne les pièces de cent sous ou mêle un liers d'alliage aux pièces de vingt francs, — le procureur du roi exigerait une rectification ou mieux encore me ferait un procès. — «Quoi! me diraitil, vous dépréciez la monnaie, vous cherchez à tuer la confiance, à détruire la sécurité des transactions ! — mais vous faites là une mauvaise action, monsieur, — une action dangereuse. »
Et on permet à une marchande de foulards de coton de tour-
ner en ridicule cette noble et belle monnaie avec laquelle on paye les braves sans les déshonorer!
C'est une lâcheté et une sottise.
J2$g Il est une chose honteuse, infâme, qui n'est assez flétrie ni par les tribunaux ni par l'opinion.
Je veux parler d'une sorte de vol lâche et ignoble — que les filous appellent chantage, et que l'on retrouve aujourd'hui, sans interruption, depuis les carrefours les plus mal famés jusque dans les administrations, dans les ministères, — dans les lieux les plus élevés et les plus respectés.
premier exemple. — Une petite fille de quatorze ans s'introduit chez un homme, sous prétexte de lui vendre des curedents ; — un quart d'heure après, le père et la mère, — ou un oncle, — ou un frère aîné, — arrivent en fureur, — menacent, crient, pleurent : la fille était, jusqu'ici, vertueuse; — elle n'a pas seize ans; — on va faire un procès criminel ; — l'honneur de la malheureuse enfant est perdu; — toute une famille désolée ne pourra se calmer que par cent écus; on marchande la consolation de la famille, — on s'arrange à soixante francs : le tour est fait, — et la jeune innocente — va continuer ses exercices dans un autre quartier.
e|fes deuxième exemple. — Un cocher de fiacre a conduit une femme bien mise dans un quartier éloigné ; — elle était pâle, troublée; — elle est restée plusieurs heures, s'est fait descendre au coin d'une rue et a payé le cocher généreusement — sans compter.
Le cocher la suit, voit où elle demeure, — apprend son nom du portier, — et le lendemain vient demander à lui parler; — il s'adresse à une femme de chambre ; — la femme de chambre avertit sa maîtresse qu'une sorte d'ouvrier vêtu d'un carrick veut lui parler.
— Demandez ce qu'il veut.
— Il ne veut répondre qu'à madame.
— Alors je ne le reçois pas, — renvoyez-le.
— C'est le cocher qui a conduit madame hier.
— Ah! mon Dieu!
Elle pâlit, — s'appuie sur un meuble.
— Faites-le entrer, — bien vite, — que personne ne le voie ! La femme de chambre, étonnée, obéit.
— Madame, dit le cocher, je suis bien fâché qu'on ait dérangé madame, j'aurais aussi bien parlé à monsieur,
— Grand Dieu ! — ne vous en avisez pas ; — que me voulez-vous ?
— C'est qu'hier madame s'est trompée d'un quart d'heure ;
— nous sommes restés trois heures là-bas, — et.,.
— Vite, combien est-ce?
— C'est à la générosité de madame.
— Tenez, voilà cent sous; allez-vous-en bien vite!
— J'ai eu bien froid à attendre madame; je suis sûr que M... aurait été plus généreux.
— Voilà vingt francs.
Le cocher s'en va i — mais de temps en temps — il vient mystérieusement trouver la femme de chambre — et demande si madame n'a rien à lui ordonner. — La malheureuse femme,
— à demi morte de frayeur, — lui fait chaque fois remettre un louis.
Une fois — elle a voulu refuser cet impôt; — le cocher a alors demandé si M... y était. — Elle a envoyé le louis à l'instant même.
J$$z troisième exemple. — Un acteur va débuter, — un journal lui est apporté avec la carte du directeur. — S'il ne va pas trouver le directeur pour s'arranger avec lui, — on Féreinte, — on l'insulte, on le bafoue dans le journal — jusqu'à ce qu'il se soumette, — et alors on constate — que l'artiste, docile aux conseils de la critique, — a fait de notables progrès, qiïil est juste d'encourager ses efforts, etc. — Le prix
d'un abonnement — à quatre ou cinq billets de mille francs,
— suivant la sensibilité de l'acteur et de ses appointements. corollaire. — Quelquefois un journaliste aime une actrice:
— il la maltraite jusqu'à ce qu'il ait obtenu du retour. D'autres fois — il s'agit d'obtenir ses entrées à un théâtre :
— directeur, auteurs, acteurs, — tout est insulté sans pitié jusqu'à ce que la direction se soit exécutée.
D'autres fois, — après les entrées, on exige des subventions annuelles.
eg>Jfe£ quatrième exemple. — Un hommme politique ou autre veut une place pour lui ou pour un de ses amis ; — on attaque dans deux ou trois journaux, — et le ministre duquel elle dépend, — et le roi, — « la France marche à sa perte, — les ministres nous déshonorent, » jusqu'à obtention de la place
— ou du bureau de tabac demandé.
$$$z cinquième exemple. — Une trentaine d'hommes occupent depuis douze ans les ministères, — il ne peut y en avoir que huit aux affaires à la fois. — Les vingt-deux autres les attaquent, les insultent, les calomnient — jusqu'à ce qu'ils les. aient renversés; — huit des vingt-deux prennent leur place, les huit renversés se joignent alors aux quatorze qui ont fait la guerre à leurs dépens, — et on attaque, insulte et calomnie les huit nouveaux arrivés.
^jç sixième exemple. — Il y a des gens qui ont pour profession — de savoir une anecdote ridicule, — une fantaisie vicieuse, une liaison cachée — d'un ministre ou d'un homme en place ; — cette profession les fait \ivre dans le luxe et les plaisirs, attendu que l'homme en place leur fait confier une mission scientifique ou accorder une pension pour services rendus à l'Etat, etc., etc., etc., etc.
éfèfaç, Il serait facile de multiplier à l'infini des exemples de ce genre.
Seulement, je ne sais pourquoi les auteurs de ces faits igno-
minieux ne sont pas punis d'un juste et égal mépris — dans quelque classe qu'ils se trouvent, — quelque but qu'ils veuillent atteindre.
Au bas de l'échelle, la justice intervient; à mesure que l'objet de ce honteux trafic prend de l'importance, les opérateurs sont salués, reçus dans le monde, recherchés, courtisés et enviés.
2$g DICTIONNAIRE FRANC 4TS-FRÀNÇAIS. — BOUCHER, bou-
cherie. — Sorte de morgue où sont étalés publiquement des cadavres sur des linges tachés de sang. — C'est là que chacun va choisir le morceau de cadavre qu'il aime le mieux pour s'en repaître le soir avec sa^ famille et ses amis. 4$*£ boucon, voyez arsenic.
ejjfeç brevet. — Un brevet est un morceau de papier ou de parchemin que tout le monde obtient moyennant une somme de sept cent cinquante ou de quinze cents francs.
Iln'yapas de pilules inconvenantes, de pâtes obscènes, de .mécanique ridicule, — qui ne commence par se munir d'un brevet; — après quoi on met dans les journaux : « A obtenu un brevet du roi. »
Ce qui a tout à fait l'air d'une approbation spéciale de Sa Majesté. — Le public achète, et se trouve volé ou empoisonné. Il serait de la. dignité du gouvernement de ne pas laisser 'ainsi le roi complice des marchands d'orviétan de son royaume, — et d'expliquer d'une manière formelle ce que c'est qu'un brevet; — mais il s'agit bien de dignité aujourd'hui!
Si le public savait ce que c'est qu'un brevet, il ne s'y laisserait 3lus prendre. — Si le public ne se laissait plus prendre à ce |luau, les charlatans ne le tendraient plus. — Conséquemment, *eîa ferait un certain nombre de pièces de sept cent cinquante rancs et de quinze cents francs qui cesseraient de tomber dans es coffres de l'État *.
1 Cela a été pris en considération, mais on a dépassé le but.
4^£ brouillard. — Interrompt toujours les dépêches télégraphiques dont le gouvernement ne veut faire connaître que la moitié.
*^£ bouillon. — Les savants sont des gens qui, sur la route des choses inconnues, s'embourbent un peu plus loin que les autres, — mais restent embourbés, parce qu'ils ne veulent pas avouer qu'ils le sont, — et se gardent bien de crier au secours.
Il y a vingt-cinq ans, M. Darcet imagina de faire du bouillon avec de la gélatine, — c'est-à-dire en soumettant les os dépouillés de viande à l'action de la vapeur.
Le bouillon ainsi produit était fade , — donnait des nausées, etc. ; mais l'Académie — représentée par une commission — le trouva et le déclara excellent. En conséquence, — on en donna, sans réclamation, pendant quinze ans aux malades des hôpitaux.
Au bout de quinze ans, — on crut s'apercevoir de quelque chose. — On fit de nouvelles expériences sur la gélatine, — et on découvrit cette fois que la gélatine et le bouillon qui en est fait sont d'une mauvaise odeur et d'un mauvais goût, ne contiennent aucun principe alimentaire, mais chargent et fatiguent l'estomac, qui ne peut les digérer. — Un élève des hôpitaux se soumit à la gélatine pour toute nourriture , il ne put continuer ce régime que quatre jours et resta avec une gastralgie intense.
M. Gannal a essayé d'en nourrir lui et sa famille. Au bout de quelques jours, ils étaient tous malades et mourant de faim.
Eh bien ! il y a dix ans de cela, et on n'a pas encore défendu l'emploi de la gélatine dans les hôpitaux. — Les malheureux malades — reçoivent encore comme bouillon — un liquide mauvais au goût, malsain et sans aucuns principes nutritifs.
Parce que M. Darcet ne veut pas s'être trompé.
Parce que l'Académie des sciences ne veut pas avouer qu'elle s'est laissé tromper.
Parce que les divers ministres qui se succèdent ont bien d'autres choses à faire.
£££ brune. — ■ C'est le nom qu'une femme blonde donne à la maîtresse présumée de son mari. — « Il est allé voir sa brune. »
Une femme brune, au contraire, dit — en pareille circonstance ; « Il est allé voir sa blonde. »
Toutes les femmes savent, par un merveilleux instinct, — que l'infidélité n'est pas pour une femme plus jolie, mieux faite ou plus spirituelle, mais simplement pour une autre femme.
Ceci devrait mettre leur amour-propre à son aise : on peut être blessée de se voir préférer une femme — pour l'esprit ou pour la figure, — mais il est en ce cas une supériorité incontestable dont on ne peut se fâcher — et à laquelle on ne peut prétendre, — c'est celle d'être une autre femme.
Janvier 1843.
$$g janvier. — On sème sur couche et sous châssis les radis, la laitue et le cresson. — On continue à récolter le produit des tendresses, des soins, des bassesses semés dans la seconde quinzaine de décembre. — Arrivée de beaucoup d'oies et de très-peu de cygnes. — Ouverture de la session des Chamhres. — Les avocats enrichiront le français de plusieurs barbarismes et appauvriront les Français de plusieurs millions. — On taille les pommiers et les poiriers. — Le Journal des Débats renouvellera l'avis qu'il a donné, il y a quelques années, aux pauvres, au milieu de la saison rigoureuse : il leur conseillera
de mettre leurs économies à la caisse d'épargne. — M. Armand Bertin sera incommodé à la suite d'un dîner. — Vers la seconde moitié du mois, on voit cesser assez brusquement certaines tendresses, certains soins, qui avaient signalé la fin du mois de décembre.
^^ On remarquera avec amertume que les diablotins et les papillotes continuent à marcher dans une voie de progrès.
Autrefois les devises des bonbons étaient de la plus charmante naïveté : — c'étaient d'innocents madrigaux adressés à la beauté, — des énigmes et des logogriphes proposés à tout le monde. — J'en ai gardé quelques-uns qui ne datent pas de plus de quinze ans :
Iris, voyez combien vos charmes Me coûtent chaque jour de larmes !
AUTRE
Voyez, à mon émotion,
Quelle est l'ardeur de ma passion.
AUTRE
Chloé, partagez mon ardeur, Ou je vais mourir de douleur.
AUTRE
J'ai cinq pieds, et pourtant je ne suis qu'un oiseau,
Otez mon cœur, je suis votre premier berceau. (Serin sein,)
a^g Tout cela n'était pas bien neuf, mais ne chargeait pas plus l'esprit que les bonbons ne chargeaient l'estomac. — Cette poésie même excitait généralement un léger sourire. — Aujourd'hui les diablotins ont entrepris de former le cœur et
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l'esprit : — les papillotes ont leur mission sociale. — Je vous signale surtout les pastilles de chocolat recouvertes de petites graines blanches et enfermées deux à deux dans des papiers blancs ; — leur tendance est tout à fait déplorable, — elles paraissent avoir pour but de dégoûter les enfants et les femmes de l'existence.
Si les diablotins donnent à leurs lecteurs quelques pièces de Pascal et de Larochefoucauld qui montrent la fausseté et le vide des choses humaines, les pastilles de chocolat vous disent des choses dans le genre de celles-ci :
La beauté, le pouvoir, les honneurs, la richesse. Ne peuvent éviter l'inévitable sort ; La poussière confond le crime et la sagesse, Et le môme sentier nous conduit à la mort.
Berthelemot.
On ne peut éviter son sort :
Chaque année est un coup dont nous frappe la mort.
Le Fidèle Berger.
Les roses de ton front seront bientôt fanées, Belle fille, à mourir en naissant condamnée.
Dupojnt-Journer, rue Saint-Martin.
Le gouvernement ne paraît en aucune manière s'inquiéter de cette marche inquiétante ; — je suppose donc qu'il exerce une censure cachée et scrupuleuse sur les devises de bonbons, et qu'il y a quelque homme de lettres attaché spécialement à la surveillance des écarts politiques que pourraient se permettre Jes diablotins.
Autrement, je ne comprends pas comment ils n'arriveraient pas très-prochainement à traiter les plus graves questions politiques. — Les pralines donneraient dans l'opposition ; — le chocolat abandonnerait ses lugubres méditations et ferait des
théories humanitaires contre la propriété ; — le roi Louis-Philippe, malgré son inviolabilité, serait personnellement attaqué par les pistaches.
^fe Je pense que les poètes qui faisaient autrefois, l'hiver, les devises innocentes des papillotes étaient les mêmes qui, l'été, composaient la poésie qui s'enroule autour des mirlitons ; — je n'ai pas eu occasion de suivre les révolutions de cette dernière poésie — comme j'ai observé les phases de celle des bonbons, — mais tout me porte à croire qu'elles marchent d'un pas égal dans la voie du sérieux et du lamentable !
^^ Je suppose que le gouvernement étend sur les mirlitons sa sollicitude à l'égard des papillottes.
$^g Je suis persuadé qu'une des causes qui ont poussé les confiseurs à faire des bonbons aussi mélancoliques est une honteuse parcimonie, pour éviter de payer les droits d'auteur aux poètes qui jusqu'ici leur avaient prêté leur concours. Que deviendront ces malheureux poètes ?
^^ Monsieur ***, — ex-parvenu assez insolent, — enrichi par des spéculations hasardées, — a fini par se ruiner, — par suite d'un bilan dont le passif a été fidèlement déclaré, mais l'actif scrupuleusement garJé dans sa poche ; il offrira — rien pour cent à ses créanciers ; — il sera un peu inquiété à ce sujet : — obligé de se cacher pendant le jour, — il vivra somptueusement la nuit. — Nous le prévenons que, pendant le mois de janvier, le soleil se couchera légalement à quatre heures trente-trois minutes et se lèvera à sept heures cinquante minutes.
èjfe février. — Vers la moitié de ce mois, S. M. Louis- Philippe— vendra, comme l'année précédente (20 février 1842), — les premiers haricots verts de l'année. — Fureur de M. de Rothschild, qui n'en pourra livrer au commerce que plusieurs jours après le roi des Français. — Carnaval, bals de l'Opéra; attendu que dix théâtres et établissements publics seront pleins
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chaque soir de masques, qui s'y encaqueront par milliers, et que lesdits masques dormiront le jour, les journaux de l'opposition feront remarquer qu'on ne voit pas un seul masque sur les boulevards, signe évident de la misère, des souffrances et de la tristesse du peuple. — On ne rira pas assez des grandes phrases que ces braves journaux feront sur ce thème. — Plusieurs législateurs seront mis au violon pour danses un peu trop risquées. — Quelques femmes libres également cesseront momentanément de l'être pour l'avoir été trop dans leurs attitudes. — Quelques vieilles femmes abuseront du masque pour séduire et mener à mal des jeunes gens sans expérience.
^*£ Plusieurs auront des aventures du genre que voici :
un domino. Je te connais, tu t'appelles Charles.
un autre. Je te reconnais, tu es employé au ministère des finances.
un autre. Je te connais, tu avais avant-hier un pantalon bleu.
Et le jeune homme est le plus heureux des mortels; il se dit : « Comme on m'intrigue donc ! comme je suis donc connu l comme on s'occupe donc de moi! »
-Jfe Un domino lui prend brusquement le bras et marche avec lui sans parler.
— Eh bien! dit le jeune homme s'arrêtant enfin dans un coin, est-ce là tout? n'as-tu rien à me dire?
— Absolument rien, répond le domino.
Et le jeune homme lève les yeux au plafond et se ronge un ongle, ce qui lui donne pour les passants l'air de dire : « Où diable a-t-elle appris tout cela? je suis le plus intrigué des hommes. »
— Je ne te connais pas, ajoute le domino, je ne t'ai jamais vu.
Et le jeune homme frappe du pied avec l'air dépité d'un homme auquel on raconterait ses aventures les plus secrètes ;
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— un de ses amis, voyant ses gestes, dit : « 11 paraît qu'on en dit de dures à Charles. »
— Je t'ai pris le bras, continue le domino, parce que tu passais près de moi, et que c'était le seul moyen de me débarrasser d'un de mes amis qui s'était cramponné à moi et ne voulait pas me quitter, — je te remercie et je te laisse.
Le jeune homme reste seul, garde quelque temps l'air d'un homme très-préoccupé des révélations qu'on vient de lui faire. L'ami qui l'avait observé l'aborde et lui dit :
— Eh bien, tu parais intrigué?
— Ne m'en parle pas ! une femme charmante ! un lutin pour l'esprit et la malice ! — oh ! elle ne m'a pas ménagé ; — elle sait de moi des choses... et je ne puis savoir qui elle est ; — je lui ai fait les questions les plus insidieuses, elle s'en est tirée avec un sang-froid, un tact, une présence d'esprit admirables !
— Oh! je la connaîtrai.
— Heureux coquin ! dit l'ami.
^g mars. — Le 21, commence le printemps des astronomes, des almanachs et des poètes.
Le 21, gelée. — Le 22, gelée. — Le 23, neige. — Le 24, pluie. — Le 25, bise. — Le 26, gelée. — Le 27, pluie. — Le 28, pluie. — Le 29, neige. — Le 30, gelée. — Le 31, froid.
^^ L'homme tourne dans un cercle bizarre de désirs et de crainte ; — le printemps, que nous attendons avec tant d'impatience, nous rapproche de l'hiver prochain, que nous redoutons.
*^$: avril. — Semer les betteraves et les haricots, — et prendre garde aux poissons d'avril.
Un ministre renversé fera à la tribune un grand discours sur la misère du peuple ; s'il veut rentrer aux affaires, s'il veut reprendre le fardeau du pouvoir, c'est uniquement dans l'intérêt du pays, etc.
Il y aura des proclamations, — des professions de foi — et
une foule d'autres choses de circonstance : — les philosophes,
les philanthropes, les savants, — tout le monde se moquera de
vous et cherchera à vous attraper*
£fë mai. — Tout fleurit : — les fraisiers au pied de la
haie d'épines blanches ; — les papillons fleurissent dans l'air,
— et cherchent, fleurs vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu'ils visitent en voltigeant.
Les insectes cherchent, sur cette table opulente et toujours mise que la terre offre à toutes les créatures, chacun la plante qui lui est destinée.
4^£ L'air, — silencieux pendant l'hiver, — se remplit de chants d'oiseaux et de bourdonnements d'abeilles.
Partout— sur l'herbe, dans les arbres, dans l'air, dans l'eau,
— sous la mousse, dans la corolle éclatante des fleurs, — tout est plein de nouvelles amours, — tout aime, — comme tout fleurit.
$fe Mais rien ne bourgeonne, — rien ne fleurit comme le nez de M. d'Haubersaert.
^^ C'est au commencement de ce mois que paraissent les hannetons, — c'est une nouvelle indifférente pour un siècle où il n'y a plus d'enfants ; — on fume aujourd'hui à l'âge où autrefois on chantait la fameuse romance -.
Hanneton, vole, vole, vole, etc.
i«£^£ Vers le 25, floraison des fèves de marais!
C'est un préjugé populaire — que le moment de la floraison des fèves — agit singulièrement sur le cerveau des gens ; — on - dit même souvent d'un homme qui fait quelque grande sottise : « Il a passé un champ de fèves en fleurs. »
Il existe à ce sujet un proverbe latin consigné dans un assez mauvais vers.
Cum faba florescit, stnltoram copia erescit.
La floraison des fèves exercera cette année — une fâcheuse et remarquable influence.
M. Lherbette, député, — montera encore une fois à la tribune pour défendre les femmes de lettres — contre la tyrannie des époux — qui mettent de force dans leur existence la prose des enfants, du pot-au-feu — et de deux ou trois petits devoirs gênants et surannés.
M. Chapuys de Montlaville reprochera amèrement au roi sa mauvaise habitude de mettre des cravates blanches qui coûtent énormément cher de blanchissage, — tandis que Sa Majesté elle-même a breveté, moyennant huit cents francs, les cols en crinoline Oudinot (cinq ans de durée).
Jj^g Un ministre qui ne le sera plus alors — s'inspirera, pour ressaisir le pouvoir, d'une Égérie — que l'on croit être la même qui autrefois donna de si bons conseils à Numa Pompilius, — l'an 714 avant Jésus-Christ.
^^ La rue Laffitte, parquetée depuis un an, — sera cirée et frottée.
*$$: Les Anglais imagineront de vendre des coups de' bâton. — S'apercevant au bout de quelque temps que cet article d'exportation est en souffrance, ils feront la guerre à une petite puissance du Nord. — L'Europe entière regardera sans rien dire. — La petite puissance, après avoir perdu quelques milliers d'hommes, — viendra à composition et fera un traité par lequel elle s'engagera à acheter tous les ans pour sept ou huit millions de coups de bâton.
$$g M. de Balzac continuera à pousser les fleurs dans la voie de la révolte ouverte contre la nature. — Il naîtra dans un de ses livres — une violette de haute futaie.
Une foule de nouveaux auteurs paraîtront à l'horizon littéraire. Autrefois les gens qui avaient échoué dans leurs projets, — qui pleuraient les objets d'une grande affection, — qui avaient quelque faute à expier, entraient en religion ; — ces gens-là,
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aujourd'hui, entrent en feuilleton. — A cette époque de la floraison des fèves, des beautés fanées, des administrateurs destitués, des femmes du monde qui auront trop voyagé avec des pianistes, encombreront de leur prose et de leurs vers les revues de journaux.
^fe$? Au mois de mai, — on sème des choux de Bruxelles;
— retour des bécasses, floraison du serpolet. — Le petit Martin perd sa faveur, fondée sur ce qu'ira un pouce de moins que M. Thiers, — par l'imprudence qu'il a de regagner ce pouce au moyen de bottes à talons.— Vers le 25, on sème le chanvre; il lève si bien, qu'en songeant aux belles cordes qu'on en fera et en voyant certains actes administratifs, on regrette qu'on ne pende plus. — On met des dahlias en place. Premiers melons.
2$$: juin. — Il faut éclaircir l'oignon et repiquer les poireaux. — Un assassin empoisonne toute une famille ; — mais, comme il est établi aux débats que c'est chez lui une mauvaise habitude, puisqu'il est constant que c'est la troisième fois qu'il se livre à de pareils écarts, — le jury, reconnaissant la force irrésistible des habitudes, — admet des circonstances atténuantes, et l'accusé en est quitte pour quinze jours de prison;
— tous les jurés signent un recours en grâce. — Une révolution avorte et s'appelle émeute criminelle, — attendu que ce sont les vainqueurs qui sont parrains. — On plante des pois qui «doivent produire en septembre ; on repique les ciboules pour l'hiver. — M. Jars, député, adresse à la tribune ses madrigaux û une actrice maigre. — Quelques fonctionnaires indépendants méritent d'être pendus. — Plusieurs villes par lesquelles passent les chemins de fer — voient les voyageurs leur tomber tout rôtis; — - en effet, sur quelques rails on va fort vite, mais on arrive cuit ; — sur d'autres, on arrive en bon état, mais on va un peu moins vite qu'en fiacre à l'heure. — M. Jay fait dans le Constitutionnel un article pour lequel, ainsi qu'il l'a dit dans ce
carré de papier, « il trempe sa plume dans son cœur. » — Arroser abondamment et seulement le soir ; — faucher les gazons et greffer les rosiers; on tond les moutons; on établira sur le lait un impôt dout on parle depuis longtemps.
*J^ M. Lesourd, directeur de l'octroi de Paris, — tombé en disgrâce, — débutera à l'Opéra. — On connaît dans le monde la magnifique voix de cet administrateur.
é%$$z juillet. — On -sème les carottes pour l'hiver.
— Anniversaire de la prise de la Bastille — et consécration des quatorze petites bastilles qui entourent Paris.
— On sème des radis, des oignons blancs et plusieurs espèces de choux.
— Une émeute réussit et s'appelle glorieuse révolution. — Vers le 15, on marcotte les œillets. — On sait que Napoléon avait bravé les œillets rouges, et que la Restauration en a eu fort peur, moins cependant que des violettes.— Une fleur se fera une mauvaise affaire avec la police. — Saison des bains et des eaux -, — plus d'un dandy sans argent ira passer l'été à Saint-Denis pour raconter l'hiver suivant qu'il a perdu un argent fou à Baden-Baden. — Les femmes nagent, les hommes ne nagent plus. — Une des causes de cette bizarrerie est que les filles portent leurs cheveux nattés ou lissés en bandeau, et que les hommes se font friser; — les jeunes garçons fument et lisent les journaux, — tandis que les jeunes filles font de la gymnastique. — Avant trente ans, les hommes seront devenus à leur tour le sexe faible et timide.
4$fâ août. — Récolte des cornichons, — 'troisième labour de la vigne. — Moisson des céréales : quelles que soient la qualité et la quantité des blés cette année, les journaux ministériels diront que jamais on n'a vu une aussi belle récolte, et qu'il en faut rendre grâce au gouvernement paternel sous lequel nous avons le bonheur de vivre; — et les journaux de l'opposition, que les épis sont vides, que la moisson est misérable, et que
c'est la faute du gouvernement tyrannique sous lequel nous avons le malheur de vivre.
— Jours caniculaires. — La police continuera â jeter des boulettes pour les chiens attaqués de la rage, dont le signe caractéristique est que l'animal atteint ne mange pas. — Des citoyens, voyant la patrie en danger, se réuniront chez Véfour et feront un excellent dîner; — les journaux de leur parti célébreront avec enthousiasme le courage et le généreux dévouement dont ils auront fait preuve dans cette occasion. — Ceux du parti opposé traiteront la chose de gueuleton, mais feront à leur tour une ripaille semblable, à propos de laquelle ils feront à leur tour éclater leur courage et leur généreux dévouement.
^^ septembre. — Des phénomènes sans nombre viennent étonner la France : de tous côtés il naît des veaux à deux têtes — et des enfants prodigieux. — Onéreuse les fondations d'une maison et l'on trouve un trésor. — On rencontre une fille sauvage dans la forêt de Montmorency; — d'innombrables centenaires sont cités dans tous les départements. — Il tombe dans plusieurs localités des grêlons gros comme des melons. — Un sansonnet, — commensal d'un savetier des faubourgs, récite aux passants la Charte constitutionnelle. — Plusieurs cochers de place rapportent des bourses oubliées dans leurs voitures. — Si un mendiant meurt, — on trouve chez lui sept cent mille francs en or cachés dans une vieille chaussette. — Un chasseur tue un cygne, — il porte au cou un collier en argent, — sur lequel sont écrites plusieurs choses qui prouvent qu'il a appartenu à Charles XII, roi de Suède. — Si une femme accouche, — «e ne peut être de moins que de douze enfants, — tous bien portants et parfaitement conformés.
En un mot, — de toutes parts, on n'entend parler que de miracles et de prodiges; — tout cela parce que, la session des Chambres étant terminée, — les journaux ne savent comment
remplir les deux colonnes qu'ils avaient l'habitude de consacrer au compte rendu des débats législatifs.
^£ octobre. — Ouverture de la chasse. — Vu le prix des ports d'armes, la division des propriétés et la destruction des forêts, — il sera mangé des mésanges et des pinsons qui reviendront à l'heureux chasseur qui en aura chargé son carnier à trois francs la pièce. — Les feuilles de la vigne deviennent pourpres, — celles des poiriers oranges,, — celles des ormes jaunes. — Les philanthropes inventeront un nouveau pain de sciure de bois. — M. Gannal embaumera plusieurs médecins.
— La récolte de vins de M. Duchâtel sera de médiocre qualité.
— Vers le 15, chute des feuilles; — plusieurs journaux de toutes couleurs seront victimes de cette époque fatale. — Le 28 octobre, — selon un vieux proverbe, — on ne trouve plus une seule mouche vivante :
A la Saint-Simon (28 octobre), Une mouche vaut un mouton.
Nous demandons la permission d'excepter les Guêpes de cette condamnation.
2^g novembre. — Récolte des nèfles et des pommes d'api;
— plantation des arbres fruitiers; — la régie des tabacs imaginera de vendre dix sous (cinquante centimes) de nouveaux cigares en feuilles de betteraves ; — elle sollicitera du gouvernement l'autorisation pour les collégiens de fumer en classe ;
— cette extension augmentera considérablement ses recettes, qui se sont élevées l'année dernière à quatre-vingts millions.
— Gû rira beaucoup d'un mot de M. de Rambuteau; voici ce mot, que le préfet de la Seine prononcera du 17 au 20 novembre : — quelqu'un lui demandera quel est l'inventeur de la régie. « C'est Tabaca, répondra M. de Rambuteau.
— Comment? que voulez-vous dire?
janvier 1843. 213
— Ne voyez-vous pas sur tous les bureaux : Tabaca fut