SONNET
(aux. CUAiirS-ÉLYSÉES.)
Laisse ta lOlo, amio, un mes mains retenue ; Laisse ton front pressé; nul œil ne p(3ut nous voir. Par ce beau lïoid d'hiver, une lieure avant le soir, Si. la foule élégante émailic l'aveuue,
Ne baisse aucun rideau, do peur d'ôtre connue; Car en ce pîto errant, pn entrant nous asseoir, Vois, notre humide haleine, ainsi qu'eu un miroir. Sur la vitre levée a suspendu sa nue.
Chaque soupir nous cache, cl nous passons voilés. Tel au sommet des monts sacrés et recelés, A la voix du désir le Dieu fais&it descendre
Quelque nuage d'or fluideiucnt épars,
Ln voile de vapeur impénétrable et tendre;
L'Olympe et le soleil y pcrdaitul Iculs regards.
Ceci ne fait que raconter d'une manière laidement erotique une promenade en ûacre avec une femme; — mais, trois pages avant, cette femaie est clairement désignée ; — trois pages après elle est nommée. On trouve dans ce recueil — et les jours de rendez-vous — et la maison où on se réunissait, avec le quartier et la rue, on peut y aller tout droit; — rien ne manque au dossier.
— J'espère deux choses : — d'abord que cette révélation empêchera l'auteur de donner suite à sa vilaine action. J'espère plus encore que ces vers sont un rêve ou un mensonge ; car, s'il avait éprouvé l'amour dont il parle, s il l'avait inspiré surtout, — son ànie se serait assez épurée à ce feu sacré pour lui rendre impossible une pareille action, — plus odieuse encore que je ne veux le dire dans la crainte de l'éclairer pour d'autres que pour lui.
^tj; On me racontait dernièrement qu'un très-grand seigneur, assistant à des expériences du plus haut intérêt faites par M. Gay-Lussac, — ne fut sensible qu'aux changements de couleurs opérés dans certains liquides par certains réactifs, qu'il prit le tout pour un escamotage et ne cessa de s'écrier avec admiralion à chaque expérience : « Ah ! très-adroit ! »
C'est ce qui m'est souvent arrivé lorsque j'ai demandé quelque réforme au nom du bon sens, de la dignité ou de l'humanité.
— Les gens ont fait semblant de prendre la chose pour un jeu d'esprit, et se sont contentés de dire : « Ah ! très -drôle ! ah ! très-spirituel ! » [Sinrilacl, en ce cas, veut dire absurde et inapplicable.)
^^ Voilà bien longtemps que je fais, avec une certaine véhémence et une certaine amertume, un reproche à l'autorité à propos des chemins de fer. Coiinnent ! les entrepreneurs de ces chemins — pendant le rude hiver qui vient de se passer
— n'ont cessé de transporler dans des voitures découvertes les voyageurs qui ne peuvent ou ne veulent payer que le plus bas prix du tarif; — plusieurs maladies et un cas de mort ont été constatés. L'autorité ne s'est pas émue. Cependant la vivacité de
l'air est extrême à cause de la vitesse , et ceux des voyageurs qu'on y expose, souvent après une marche rapide pour ne pas manquer le départ, sont les plus mal velus.
Autrefois les pauvres avaient du nmins un avantaiïe, — ils pouvaient voyager tramiuilles et insoucieux sur les loulos, les voleurs ne s'attaquaient pas à eux et n'iiilerrompaicnt pas les chansons qu'ils chantaient en marchant. Aujourd'hui — ^ràce an progrès — les pauvres gens sont volés comme les autres, et on les condamne à toutes sortes de petits supplices ingénieux pour leur l'aire donner leui"pcu d'argent.
N'allez pas répondre que rien n'est changé en cela, qu'on a toujours le diuit d'aller à pied. Non pas vraiment, vous dirai-j(% — dans le mouvement que vont causer les chemins de fei\ il faudra ((ue les ouvriers voyagent; toutes les conditions de tous les états vont se liduver changées. — Avant les ciu'iuins de IW, l'ouvrier, ijui prenait la place la moins chère dans une diligence, n'était pas pour cela exposé à plus de souffrances ni à plus de dangers que les autres voyageurs. — Il suffisait bien de la vanité poiu' faiie prendre les places les plus chères à ceux ijui pouvaient les prendre. La pauvreté n'a jamais été traitée si sévèrement qu'aujourd'hui. — «Ce n'était (|u'un vice, c'e4 un crime. — Dans la même semaine où un ouviier est mort en deux jours d'ime pleurésie pour avoir voyagé en wagon découvert, — un pan iciile traduit aux assises a vu admettre en sa faveur des circ^tnstances alténuanles, et en a été quille pour les travaux forcés, — tandis que l'autre scélérat, celui ({ui n'avait pas pu donner cent sous de plus aux entrepreneurs des chemins de kr, a expié >on crime par la mort.
4^^ En outre, on ne saurait trop le répéter non plus, le jnix du transport est beaucoup trop cher. Le plus souvent on est ^éparé de Rouen par quinze francs plulùl ipie jiar trente lieues. — Voici, je crois, (piatre ans — que je traite ce sujft au moins deux fois par an, je n'ai pu olilcuir encoie satisfaction,— je serais réel-
AVRIL 1 84o. 2o
Icmentbien embarrassé s'il me fallait trouver une excuse à l'autorité. J'aime mieux m'en chercher une à moi-même — pour éviter qu'on me prenne pour un rêveur — qui demande des choses impossibles — et qui chicane les gens sur des vétilles et par fantaisie : — ce que je demande qu'on fasse en France — se fait de la manière la plus complète sur les chemins de fer de Naples à Nocera. — Je copie le tarif imprimé qui m'est envoyé.
TAïuF. — « Pour faciliter à la classe ouvrière un moyen assuré de transport, l'administration du chemin de fer s'engagea avoir pour chaque convoi journalier ordinaire la moitié du nombre des wagons pour les places de truisième classe, et Vautre moitié pour les places de première et de deuxième classe; elle se réserve toutefois le dmit d'ajouter un wagon de plus à l'une des trois classes quand elle le jugera nécessaire.
a Tout voyageur est reçu indistinctement dans les wagons de troisième classe; mais l'administration, pour venir en aide à la classe pauvre, qui prend des places de troisième, accorde un rabais aux hommes en veste et en bonnet, aux femmes sans chapeau, aux domeslupLcs en livrée, aux soldats et aux sous-o/pciers de l'armée royale. Le prix de la troisième classe, pour les personnes susdésignées , se trouve dans la colonne placée dans le tarif après les prix de première, deuxième et ti'oisième. »
Non-seulement les places les moins chères sont mises à la disposition des voyageurs pour la moitié du convoi, — non-seulement les voitures sont couvertes comme les plus chères, — mais le rabais (|ue l'on fait sur ces places les moins chèies aux ouvriers et aux gens peu aisés est très-important. Je ne sais pas à laquelle de nos monnaies répond celle que le tarif appelle grana, — mais il ne s'agit que d'une dilTércnre entre le prix des places.
Extrait du tarif : « De Naples — à Tone del G; eio : — première classe, :20 grana ; — deuxième classe, 15; — troisième classe, 10; — troisième classe en veste, — 6 grana seulement.
» De Naplesà Castellamare : — première classe, 50 grana;
— troisième, 25; — tioiàiéiiie réduite pour les ouvriers, 15. ))De Naples ù Torre Annuuciata : — première classe, 30;
troisième, |.'>; — Iroibièiue réduite pour les ouvriers, 8 seulement. »
Je comprends que, en bas d'un tarif honnête et humain comme celui-ci, — on se soit l'ait un plaisir de mellre sa si>,'nalure — ainsi qu'il a été fait : « Le présent tarif a été approuvé par Son Excellence le ministre secrétaire d'État des alVaires intérieures.
— L'intendant ùc la province de N'aples. — Snjnc Sancio. » j\Iaib il doit ètie beaucoup moins agréable d'approuver le tarif
de nos chemins de fer — pour Son Excellence le ministre secrétaire d'Etat des alTidres intérieures en France, attendu que ce tarif, liiis^iUit trop haut le pi ix uu transport, s'oppose bêtement au but cherché pai" la création des chemins de fer ,— attendu qu'il est inhimiain jusqu'à la biu'barie et jusqu'au crime. — Le présent volume scia mib sous les yeux de Son Excellence le ministre secrétaire d'État des alTaires intérieures.
1^^ MUSÉE uu Louvui-. — Lc jury a cu, comme les années précédentes, pour un grand nombre de rapins et de peintres d'enseigne, — rcxtrèine délicatesse de refuser, en même temps que les leurs, — plu^ieurs tableaux de peintres assez célèbres pour qu'ils n'aient pliïs à relever que du public. — Grâce à ces bizarreries du jury, il n'est p;is un b.irbouilleur sans talent, quelque justement ijuil ait été refusé, (|ui ne puisse se plidiidre de la partialité du jury et attribuer sou exclusion a ({uelque hahic piirliculiére. '
•«y^j; Je n'ennuierai ni vous ni moi à faire une revue complète de l'exposition de cette année, — je vous pai'lcrai seulement des table'aux que vous avez sausdouli; iemar<jués comme moi, si vous avez été au Salon. Il y a immensément de ces choses (|ui ne sont ni bien ni mal. — En pointure aumnc en poésie, on a tellement répandu le- procédés de fabri(ali(m, que tout le mondtî à peu prés ai'rivc au uicdiocrc. — Le uiédiocre est toujours esthué et adoré
du \iilgaire ; — il n'est rien, il est même moins que rien, — mais il sert à diminuer à l'œil la hauteur du t<ilent et du génie, — comme les collines qui entourent une montagne diminuent sa hauteur, sans être elles-mêmes quelque chose de remarquable ni de beau.
^(^ Je commencerai, comme de coutume, par dire que je ne suis pas peintre et que je ne veux pas faire semblant de l'être ; que, conséquemment, beaucoup de beautés et de défauts peuvent m'échapper, qui peuvent enchanter ou blesser des gens plus habiles. Je ne puis juger un tablf^au qu'à deux points de vue, la pensée et l'imitation de la nature. — Commençons donc notre promenade au hasard et sans ordre.
i^ij; Les Oies du père Philippe, de M. Baron, rappellent assez heureusement la manière de Camille Roqueplan, — si c'est peindre heureusement que de peindre dans la manière de quelqu'un. Donnons à ce sujet une bonne nouvelle : Roqueplan, ce frais et gracieux talent qui était parti si malade pour le Midi, va fort bien aujourd'hui, et recommence à travailler. ^
^^ Voici un paysage de M. Calame. Un vent d'orage rase la terre et fait ployer les arbres et l'herbe ; — la nature est muette et effrayée. — Les peintres font bien quelques chicanes à ce tableau; —ils disent que les premiers plana manquent de solidité; c'est peut-être vrai, mais il n'en est pas moins ATai que c'est un beau tableau.
i^^jç M. Chevandier est, dit-on, parent d'un député. — C'est à ce hasard de la naissance qui a remplacé la noblesse d'autrefois et ses privilèges, qu'on n'a tant attaqués que pour les conquérir, qu'il doit sa belle part de lumière ; son paysage est tout simplement ridicule.
.^jÇ Ce que je dis de l'influenrp des députés sur la peinture n'est pa.s une déclamation de journal,— ce que je dis est la vérité. — J'ai eu hier dans les mains une lettre ainsi conçue : « AM. le directeur des Beaux- Arts. — Commandrrun tableau à M. ***, recommandé par M, *'*, député. — Signé Duc. » — On ne prend
pas la peine de dire si le monsieur en question est un peintre de talent, ou même s'il est un peintre : — son protecteur est di'^puté, — voilà tmit ; — le reste est peu important.
^Ij^ M. Durand- Biager a exposé un bombardement de Mogador — qui ne peut que diminuer l'admiration que nous avions conçue en laveur de oe fait d'armes ; — ce tableau sert encore à faire voir un des fléaux que la i;uerre entraîne à sa suite, — à savoir de servir de prétexte à de pareilles images.
^^ Les Guêpca ont donné, — il y a (|iiatre ans — l'iiistoire des comédies de M. Empis et des tableaux île madame Empis. — Celui-ci représente une forêt faite de balais — et meublée de cerfs de bois, — copiés sur des joujoux de Nureiuberg.
.^V M. Lavocal, (jne Fiesclii appelait sou ami, — a été représenté par un de ses employés, aux Gobelins, en sergent de ville. Nous ne pouvims nous empêcher de blAmer cette plaisanterie du peintre vis-à-vis d'iui lidmme entouré de la vénération de plusieurs de ses concitoyens, — député, commandeur de la Légion «riionneur — et (pielque chose dans la garde nationale.
«âtVî I^'- Marquis, le ((•lébre chocolatier, a peint au chocidat une vision de saint Eranniis d'Assise. Le saint, apercevant dans le soleil quebpic chose de bizarre, que nous n'avons pu comprendre plus que lui, est tellement frappé de ce prodige, qu'il tombe pnurri.
.î^5^; Entre les trois petits tableaux exposés par M. Mejssonnier, celui que j'aime le mieux est le Corps de garde. — Celui (jue j'aime le moins est la Partie de piquet. Tous trois sont d'un Uni précieux.
ij^fef; On se plaint avec raison de la contrainte par corps. — L'emprisonnement pour dettes n'atteint guère (|ue les malheureux. On >iit bien ipiil faut punir le malheur et la pauvreté, du moins cela s'est fait dans tous les temps et dans tous les pays, — mais il faut y mettre un peu de modération. Pour les débiteurs malheureux, c'est trop dur; p«iur les escrocs, c'est trop doux.
Mais ceux-ci trouvent presque toujours moyen de s'y soustraire.
M. Bouet, mon ami, a fait un récit intéressant, et M. Nouveau, un mauvais tableau d'un usage pratiqué sur les côtes occidentales d'Afrique, — et qui est fort utile pour conser^'er aux peuples dits barbares une supériorité de barbarie sur les peuples civilisés qui font de leur mieux pour leur disputer cette supériorité. Voici ce que dit Bouet :
« Lorsqu'un naturel doit une somme qu'il ne peut payer, il est oblii^é de donner à son créancier un esclave comme gage de sa créance jusqu'à parfait payement ; et, dans le cas où cet esclave vient à mourir chez ce dernier avant qu'il soit intégralement payé, il a le droit de le livrer comme pâture aux oiseaux de proie. Cette exposition entraînant le déshonneur du débiteur et de la famille de l'esclave, il en résulte que souvent tous ceux (jui prennent intérêt à sauver l'àme du défunt, se cotisent pour satisfaii'e le débiteur, afin de pouvoir ôter le cadavre du charnier et le faire enterrer suivant la coutume du pays. »
Les créanciers dans ce pays ressemblent à Dieu, — ou plutôt ils ont partagé avec lui un soin touchant et réparé une négligence de l'Être suprême, qui ne donnait, dit le poète, la pâture qu'aux petits des oiseaux. Ces honnêtes créanciers la donnent aux vautours et à d'autres gros oiseaux qui avaient à se plaindre de la partiaHté de Dieu pour les petits.
.^>^ La Sainte Thérèse, par M. de Flavet. — Voici ce que dit elle-même de ses visions, — cette sainte qui laisse douter si elle aime un Dieu fait homme ou un homme fait Dieu :
« 11 a plu quelquefois à Notre-Seigneur que j'en aie vu un à mon côté gauche dans une forme corporelle : il était petit... Cet ange avait en la main un dard (jui était d'or, et qui me paraissait avoir à l'extrémité un peu de feu. Il me sembla qu'il l'enfonça diverses fois dans mon cœur, et que, toutes les fois qu'il l'en retirait, il m'arrachait les entrailles, et me laissait
toute brûlante d'un si grand amour de Dieu, que la violence de ce feu nie faisait jeter des cris, mais des cris mi^l(^s d'une si 'extrême joie, que je ne pouvais désirer d'«Mrc dclivréo d'une douleur si agréable, ni trouver de repos et de contentement (ju'en Dieu seul. Celte douleur dont je parle n'est pas corporelle, mais spirituelle, qunifjue le corps ne laisse pas d'y avoir beaucoup départ. » {Vie de sainte Thérèse, traduite par Arnaud d'Andilly, t. i", p. 170.)
Jb^ Je croyais l'amour de Dieu plus platonique. L'ange a les formes communes d'un jeune fds de niarciian*] de vins, — il me rappelle \csbeaua; enfants de Normandie. On ne dit jamais pour flatter les parents qu'un enfant est beau, on dit qu'il est lourd. «Comme votre enfant est lourd! — Oli ! il n'est pas si lourd que le vôtre. — Je parierais bien qu'il est plus lourd. — Vous (Hes trop bon. »
Je saLs une femme qui demeure à quelipies lieues de sa fille, qui est mariée et a deux enfants. Elle prend successivement ses petits-fils à l'enj^rais. Elle pèse celui qui arrive; — elle le pèse derccbef quand elle le rend, pour const,'\t<>r qu'il a crû en graisse et de combien de kilogrammes il est plus lourd.
La sainte Tliérése n'est, de son ctMé, ni belle ni bien faite, et l'on comprend que le Seigneur ne l'aime pas lui-même, et se débarrasse de cette corvée sur ses anges.
é^^tf^ Quel joli tableau que h^ Deux rats, de M. Rousseau! comme tous les détails sont finis et bien peints! — Quel malheur qu'on dérange rc« petits rais si luisants, si propres, si heureux! — Heureusement que ce qu'on prend pour nu domesti(pje qui entre est si mal fait, si peu en perspective, — que ce n'est prut- ^'Ire qu'im tableau accroché au mur. — Les rats vont se rassurer et ne se sauveront pas. On dit que M. Rousseau, qui ne fait pas la figure, a fait peindre celle-ci par un de ses amis,
jl^ M. F.ir.'éno Delacroix avait f;iil l^* rbfval deTrajin lio-devin, il a fait celui de Mulej-abd-err-IUiajnan bleu chiné et de
plus empaillé ; j'ai vu des bas de cette couleur, mais c'est pour la première fois que je vois un cheval .
Un bourgeois, rpii avait lu sur son journal que ce tableau est un chef-d'œuvre, disait, après l'avoir examiné longtemps : « Je ne dis pas que ce n'est pas très-beau, je ne dis pas m<?mr que l'histoire n'est pas vraie, — je ne veiL\ pas donner un démenti à M. Delacroix ni à mon journal, — mais ça n'a pas dft se passer si bleu que ça. »
Un journaliste qni a écrit longtemps en faveur de M. Delacroix, et qui lui a sacrifié tous les autres pemtres, disait devant le tableau de la SybUle : t Voilà dix ans que je le défends, mais je ne suis plus assez fort. »
La Madeleine du désert ressemblerait à une femme noyée, sur un des lits de pierre de la Morgue, si on laissait les noyés assez longtemps pour qu'ils arrivent à ce point de décomposition ; — c'est un défi facétieux porté par M. Delacroix à ses sectateurs : il a voulu voir comment ils diraient du bien de cela. — Plusieurs ont atîronté l'épreuve et en sont sortis victorieux. — Quand M. Delacroix fait un tableau dont on ne peut pas dire du bien, on s'en sert comme prétexte pour dire du mal des autres peintres. La religion Delacroix est fort intolérante.
^^. Le tableau defleursdeM. Saint-Jean n'est pas le meilleur qu'il ait exposé ; — mais il n'y a rien de si \Tai et de si cliarmant qu'une certaine branche de framboisier. Les fleurs de M. Saint-Jean ont une liberté particidière, et paraissent plus heureuses que celle? des autres peintres. — Leurs fleurs posent comme d(^ prrsonnes naturdies, et font des mines ou sont guindées; celles de M. Saint-Jean ne savent pas qu'<J0 fait leur portrait.
^fb^ Le Christ descendu de la croix, deW.Vibcrt, est un cadavre dans toute sa laideur. — En général, on a fait le Christ très-laid. —Le roi Lnui-^-Pliilippo a été également fort maltraité.
-^kjC M. Vickeaibe!"g a rcfjùt ses Enfants sur la gUice : — la
glace lui appartient ; — celle des autres se fond à côté de la sienne.
ï^^ Les pastels de I\I. Vidal ont beaucoup de grAce et de fraîcheur. — J'en excepterai un, ([ui est ridicule : — cela s'appelle l'Amour de soi-même — et représente une femme qui, bizarrement contournée et tordue, couvre ses propres épaules de baisers.
.^^ M. Brascassat a exposé un Combat de taureaux contre des loups, qui est d'une grande vérité; — le seul reproche qu'on puisse faire à cette belle conipn.Mtion, c'est de n'avoir pas autant d'air qu'en, sait quelquefois mettre M. Bracassat dans ses tableaux. Je me rappelle, entre autres, une Prairie normande, si profonde que je la comparais ù une fenêtre ouverte sur la campagne.
.^^ Il paraît que, selon certains feuilletonistes (jui entraînent une partie du public, — on n'a le droit pour juger un tableau, en certains cas, de se senir ni de ses yeux ni de son jugement. Voici le piège dans lequel on a fait tomber beaucoup de gens cette année, — c'est un piège amorcé de v;mité et qui ne mimque pas souvent son effet. « Ced, s'écrie-t-on, n'est pas de cette jieinture vulgaire qui plaît au commun des hommes. — Les esprits d'élite seuls la comprendront et y puiseront de ravissantes impressions. » Alors arrivent en foule les niais qui veident être des esprits d'élite et qui admirent tout, et (|ui enchérissent sur les louanges les uns des autres, et qui fmissent par s'enthousiasmer à force de parler, — et (jui, au b(»ut de quelques jours, aiment en réalité tendrement une peinture i|ui leur a fourni une si facile occasion de prendre rang parmi les esprits d'élite. Il faut voir aussi, (|uand une fois ils se croient en possession de la place, avec (|uel magniru|ue dédain ils traitent ceux (pii consenent leur bon sens.
1^^ Parmi les neuf ou dix dessins de M. Decamps,— il n'y en a qu'un qui mérite une partie du culte que leur ont voué les
croyants qui allaient en procession les visiter. Je veux parler de celui qui représente Samson tournant la meule. L'esclave qui se repose et regarde l'Hercule juif — est une fig^urebicn pensée et bien faite.
Mais que dire de cette mauvaise charge de Samson emportant les portex de Gaza, — sinon que le marc de café répandu sur une assiette fait de Uu-méme de pareilles images ? Que dire du Combat de Samson avec le lion, sinon que le lion n'est qu'un figurant de théâtre habillé en lion ? Que dire de la figure de Samson dans la plupart des dessins? — qu'elle est commune et médiocrement dessinée.
La scène de Samson renversant le temple est une de celles sur laquelle se récrient le plus les gens. Cependant Samson est placé entre deux colonnes qu'il renverse, de façon à ne les toucher que des bras à demi étendus. Eh bien ! il n'a pas ainsi la vmgtième partie de sa force. — Les adeptes répondent à ce reproche en essayant d'en foire une beauté. « Cela peint à merveille, disentils, la force de Samson, qui n'a besoin que d'en employer une partie pour renverser le temple. » — WS\. les adoptes formulent en ceci une grosse sottise. — Il est dit que Samson attendit ([no ses cheveux fussent repoussés à un certain degré et que la force lui fût revenue pour exécuter son projet. S'il n'avait eu besoin pour cela que d'une partie de sa force, il n'eût pas attendu si longtemps, il se fût contenté d'avoir atteint la force nécessaire.
On a beaucoup loué M. Dccamps d'avoir obtenu de si grands résultats avec l'emplui du crayon noir, du crayon rouge et de quehpies teintes. Pourquoi? Est-ce que M. Decamps était à la Bastille et manquait de couleurs? Parce qu'un peintre a la pensée bizarre de se passer de certaines couleurs, est-ce un mérite? non. — M. Ducornet, qui n'a pas de bras, peint avec les pieds. — C'est très-bien. — Mais s'il prenait fantaisie à M. Dccamps de peindre avec les pieds, lui qui a des mains, faudrait-il lui en savoir gré? — Croyez-vous que l'emploi des couleurs
aurait donné pins de charmes aux dessins de M. Decamps? — Alors il a eu tort de ne pas les employer. — Croyez-vous, au contraire, que, malgré tout son talent, il n'aurait pa<; réussi à rendre ses dessins meilleurs avec sa palette bien prnie ? — Quel est alors le prodige qu'il ne s'en serve pas ? — Pour moi, j'ai vu des tableaux de M. Deramps bien supérieurs à ces fameux dessins.
Ce qui achèvera de me placer dans les C'^prits vulgaires pour les fanatiques admirateurs de MM. Decamps et Delacroix, — c'est que je trouve très-beaux les tableaux île M. Horace Vernet. Son panorama de la Smahia est admirablement peint. Les chevaux sont étudiés et rendus avec exactitude et vérité. — Les groupes sont bien composés et bien vivants. Les femmes sont charmantes pour la plupart. Je n'aime pas beaucoup le nt^re sorcier ou fou sur le devant du tableau. — Les deux gazelles qui s'enfuient ne se détachent pas suflisamment sur la tente, et ont l'air d'être brodées dessus. — Peut-être encore, par ce soleil ardent, l'ouibre sous les tentes devrait-elle être plus dure et plus tranchée. — Mais par combien de beautés du premier ordre ces légères taches sont rachetées ! — comme les chevaux arrivent de front î comme leurs naseaux fumants sortent du cadre î — comme ils galopent ! — comme les coups de sabre sont bien donnés ! — comme tout cela est bien vivant !
Un autre tableau de M. Vernet, — le Portrait du Qéncral des lazaristes, a constamment arrêté la foide. Ce tableau est, en effet, d'une vérité remarquable, — les moindres accessoires [sont fait^' avec un soin extraordinaire et un bonheur peu commun.
^1^ M. Schcffer, que ses amis espéraient avoir décidé à exposer cette année, n'a pas trouvé ses tableaux sulTisamment terminés à l'époque de l'ouverture du Salon. — J'ai vu avec bien du plaisir «l.ins son atelier deux nouvelles pages de Fn\M poétiquement traduites sur la toile. Saint Aurjtistin et sainte Monique sont un magnifique tableau d'une sévérité charmante.
Voilà, sauf quelques oublis, tout ce qui a frappé mes yeux au
Salon dans les quelques promenades que j'y ai faites, — de violentes migraines m'ont obligé de les suspendre; — je répète que beaucoup de choses doivent m'écliappcr, parce que je n'entends rien à la peinture et ne puis juger qu'au point de vue de la vérité, de l'imitation et du sens commun.
^^ C'est singulier le charme qu'ont pour le commun des hommes les femmes qui passent pour avoir eu des aventures. Je crois que cela vient tout simplement d'une justice que ces bonnes gens se rendent sans s'en douter : — ils pensent f(ue les femmes deviennent possibles pour eux — seulement quand elles sont tombées.
^f^ Les moralistes de ce temps-ci ont prétendu supprimer trois dioses : le jeu, la loterie, le duel.
LE JEL . — Les maisons publiques de jeu ont été fermées. C'était tout simplement une sottise. En politique et en morale, d ne faut pas suivre précisément la charte de V heureuse Bétique de l'archevêque de Cambrai. Avant de fermer les égouts, il faut commencer par dessécher les ruisseaux. On n'a pas supprimé le jeu, on a perdu simplement la faculté de surveiller les joueurs. D'abord des maisons clandestines se sont ouvertes de toutes parts où les joueurs n'avaient plus à lutter seulement contre le hasard aveugle ; le hasard, dans ces tripats, y voit au moins d'un uil, et soulève le coin du bandeau. On s'est mis ensuite à jouer dans le monde, dans les clubs de toutes sortes et dans des réunions spéciales. On joue à Paris aujourd'hui beaucoup plus qu'avant la fermeture des maisons de jeu, c'est incontestable. Du temps des maisons de jeu, on tâchait de se glisser dans lea antres consacrés, sans être aperçu ; on n'y entrait qu'avec rinlention formelle de jouer, aucun autre attrait ne s'y rencontrait; on ne jouait pas à moins d'avoir réellement la passion du jeu. Aujourd'hui on joue dans le monde très-gros jeu et l'on joue les jeux de ,hasaid les plus violents. On entre dans un salon pour danser, pour voir des femmes, et on commence à jouer par hasard ; autrefois on se ca-
36 LES GUÈI'ES.
chait pour jouer, aujourd'hui un est presque houleux Je ne pas jouer; tout le nioude joue.
Autrefois on n'avait à faire qu'au hasanl, et on n'était entraîné que par une seule pasbion ; aujourd'juii c'est contre d'autres hommes que l'on combat; autrefois celui qui perdait n'était 4iue malheureux, aujoui'd'hui il est vaincu. On comprend que cela doitanienei' Leaucoup plus d'obstination, beaucoup plus de chaj,^rin dans la perle. Graduellement, on est arrivé à jouer un jeu effréné, et cela devait être. Dans les maisons de jeu, il n'y a\ail pas de spectateurs, c'était un duel sans témoins contrôle sort; on n'avait rion à fau'e croire. Dans le monde, de même qu'on veut être aussi bien habillé (|ue les autres, on veut jouer aussi gros jeu i|u'eux. Apiès de longues luttes, les honnnes sont anivés à l'égalité dans les dépenses, mais pas à l'égaUté dans les recettes. Une seule passion faisait jouer dans les maisons ; deux passions, puisqu'il faut y ajouter la vanité, font jouer dans les salons et font jouer gros jeu
Des hommes sans fortune connue jouent sur un coup de caries des sommes ([ui les ruineront s'ils perdent, des sommes mêmes qu'ils ne pourront pas payer. L'enjeu ne se compose plus seulement d'argent, ils y ajoutent leur honneur cl leur orgueil, (|u'ils jouent en njéme temps. Soyez donc beau jouer ! jouez donc no!)lenient ce jeu-là!
Le hasard, aurpiel on ne pouvait autrefois donner (jue des malédictions en échange de ses coups les plus cruels, s'c^l fait homme aujourd'hui, de dieu invisible i|u'il était ; liommc ennemi, de dieu impassible. On ne le maudit jibis, on l'insulte ; on le traduit en police correctionnelle, s'il vous enlève une somme (jue vous auriez parf;utemenl empochée sans scrupule s'il l'avait perdue. On le provo(|ue cl on le lue .s'il gagne, au ri.sque d'être prn- Yoquéet lue par lui si c'est lui qui pird. De tout jeunes gens, des femmes mêmes Jouent au lansquenet, cl y jouent en une soirée leui's plaisirs et leur bienfaisance de loule une année.
Le j îu n'est plus aux nuiibons de jeu. Non-Seulement il e.>t
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dans le monde, plu? violent, plus effréné que jamais et augmenté de la haine, mais il est dans les affaires ; on joue sous prétexte d'industrie, on joue sous prétexte de politique. On joue sur les chemins de fer aujourd'hui, comme on jouait hier sur les asphaltes ; et là, c'est à qui, sans vergogne, retournera le roi, fera sauter la coupe et emploiera des cartes biseautées. Pour moi, j'avoue que je ne me pardonnerais pas de froncer le sourcil en jouant dans le monde, et comme les vertus invincibles sont celles qu'on expose le moins au danger, je puis dire que rien au monde ne me ferait jouer une somme qu'il ne m'est pas indifférent de perdre.
LA LOTERIE. — Aussi Ics philanthropes, les moralistes, les sages, qui ont supprimé la loterie, n'ont-ils eu en vue réellement que de faire dériver au profit de leurs industries et de leurs spéculations la passion qui faisait mettre à la loterie. — La loterie, c'était le rêve du pauvre. Moyennant un impôt de quelques francs par mois, on rêvait qu'on serait millionnaire la semaine prochaine ; on rêvait qu'on aurait à soi, dans huit jours, les voitures, les chevaux, les femmes que l'on voyait passer dans la rue. Ce rêve ne se réalisait jamais, mais on ne s'en réveillait pas.
La loterie supprimée, on a cherché à se rendormir sur un autre oreiller, pour y retrouver son beau rêve. Les sages ont alors présenté les actions, l'agiotage, ils ont divisé les actions par petites tranches, comme le pêcheur qui veut prendre des ablettes coupe en menus morceaux l'appât trop gros pour la bouche des poissons qu'il compte faire frire. On a supprimé la loterie au profit d'une autre loterie, on a fermé une bouti(iue au profit d'une autre boutique à côté ; et, pour comble d'adresse, on a donné une apparence de légalité et de chose licite à ce qui avait autrefois des bornes très-étroites à cause de la désapprobation que l'on encourait en s'y abandonnant. De plus, on a changé le quine, et il se joue des loteries aujourd'hui où le gagnant peut avoir une couronne.
LE DUEL. — C'est de la même façon que l'on s'y est pris pour