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empêcher le duel Le duel est nécessaire dans la civilisation. Il est des sentiments respectables que la loi est impuissante à protéger, et qui ne peuvent cependant rester sans protection. On a dt-l'cndu le duel absolument, et il en est airivé seulement (jue cela n'a prottgé que l'insolence des lùches. La prohibition rigoureuse du duel n'a empêché de se battre que les gens qui ne se seraient pas battus sans cette prohibition. Loin de poursuivre aveuglément les témoins, il fallait l';dre peser sur eux une plus grande responsabilité en acceptant hautement et même en exigeant leur intervention. 11 fallait in^lituer des tribunaux et des juges d'honneur. 11 fallait permettre et entourer de sérieuses gai'anties les duels nécessaires. Alors seulement on aurait pu poursuivre rigoureusement les duels île fantai.sic elles duels pour la galerie, qui n'au- 1 aient pu se confondre, dans l'opinion publique, avec les premiers. Aloj"s seulement l'homme d'jjonneur eût pu et dû refuser les seconds, paice qu'il aurait pu accepter les premiers. Tandis (jue les rigueurs, absolument essayées p;u' le parquet contre les témoijis, n'amèneront que des duels sans témoins et des assa-ssiuats, que des provocations sans répression et sans limites.
11 fallait surtout surveiller et atteindre l'insulle, qui rend le duel nécessa'ue aux yeux de la société. 11 ne falhiit pas, comme cela arrive tous les jours, «ju'un tribunal condamnât à vingt-cinq francs d'amende celui qui donne un souAIct, ou ne condamn;Upns celui qui se le faitdouiier à force d'impertinence et de provocation. Il fallait faiie du duel ce qu'il est : une chose sérieuse et une triste néceshilé. Il ne fallait jias, par une |)rohibilion absolue, pennettre aux tlucls ridicules par leur motif et féroces par^lcur issue, de se mettre à l'abri de la protection que l'opinion des hommes de cœur accorde aux duels iiécc&saiies et aux diuN sérieux.
Avant d'en venir aux duels sans témoins, dont nous parlions tout à riifin r, et ùux assassinats qui >.n(int la conséquence forcée de la pénalité que l'un veut introduire, nous pas» crons gruduidle-
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ment par un antre malheur : les témoins poursuivis indistinctement, suit qu'ils aient assisté en spectateurs, en curieux, en amateurs ou en parasites à certains duels sans motifs réels, soit qu'ils aient accompli un devoir triste et rigoureux en maintenant un combat inévitable dans des conditions de loyauté et d'égalité, les témoins manqueront aux affaires de ce genre, ou plutôt on ne trouvera plus que ceux de la première espèce, c'est-à-dire des hommes sans consistance, sans position, sans moralité, sans expérience ; parce que les hommes sérieux, les hommes engagés dans des intérêts, les hommes qui présentent une responsabilité seront obligés de s'abstenir. Et l'on a dit'avec raison : « Les témoins ont tué plus de monde que les armes. »
Puisque nous en sommes sur ce sujet, disons quelques mots du duel au pistolet, importation anglaise si féconde en affreux malheurs parmi nous. Le duel au pistolet a été imaginé par et pour les gens cpii n'étaient pas sûrs de tenir l'épée d'une main assez ferme ; le duel au pistolet n'est pas un combat dans les deux acceptions grammaticale et logique du mot. Pourvu que l'on ne prenne pas la faite, on s'est convenablement conduit. On arrive à une presque certitude au pistolet. Au pistolet un homme peut être sur d'en tuer un autre, s'il tire le premier et s'il voit seulement son œil. Jamais il n'existe cette horrible inégalité entre deux hommes dans le combat à l'épée : le courage, la certitude du droit, le ressentiment légitime d'une offense, peuvent, en i>ien des cas, suppléer l'habileté, qui presque jamais ne supplée le cœur. Le combat à l'épée a gardé quelque chose du jugement de Dieu, le combat au pistolet est beaucoup plus le jugement du hasard .
Je sais bien ce qui séduit quelques combattants et beaucoup de témoins, et leur fait choisir le pistolet dans cette malheureuse nécessité qui met en présence deux hommes pour que l'un (nie la vie à l'autre. A l'épée, il n'y a (pie deux chances, l'un des deux succombera. 11 y a dans le duel au pistolet une troisième
chance, c'est celle qui écarte les deux balles du but et renvoie les deux adversaires sains et saufs. Chacun des coudialtants à l'épée a une chance favorable et une chance contraire. Chacun des combattants au pistolet n'a qu'une chance contre lui et en a deux pour lui. A l'épée, il y aura une victime, lui ou moi. Au pistolet, ce sera peut-être lui, ce sera peut-être moi, ce ne sera peut-être personne. C'est cette troisième chance qui cni^age à jouer cet horrible jeu, et quelquefois à le jouer et à le laisser jouer légèrement. Mais il est deux autres chances terribles et auxquelles on ne songe pas. Si le duel a des motifs graves et impérieux, et que personne ne soit blessé, on s'en retourne ridicules. Si le duel a des motifs futiles, l'un des deux s'en retourne homicide sans excuse. L'épée est une arme française, le pistolet est une malheureuse inqiorlation.
Je le répète, il n'est i|u'une chose possible contre le duel, ce n'est pas de faire des jeux de mots à la loi, et d'accuser de meurtre celui (|ui lue en duel son adversaire, parce qu'il pourra se défendre en faisant faire à la loi un autre jeu de mots • il prouvera qu'il ne l'a tué qu'à son corps délcndanl^. Il ne faut pas effrayer les témoins ; il faut exiger leur interventioïKct leur laisser la responsabilité de l'affaire, c'est-à-dire des causes ^t de la nécessité du duel, nécessité admise au point de vue des mœurs el du point d'honneur. Il faut qu'ils puissent au besoin demandci des lumières à un liibunal spécial ; alors un duel ipu' des témoins honorables et ce tribunal auront déclaré ne pas devoir avoir lieu, et auquel ils refuseront leur concours, n'aura pas lieu sans que riKmneur et l'orgueil des adversaires aient à souffrir; mais pour cela il est indispensable (|u'il soit bien établi que si l'Iionneur l'avait exigé, ce duel aurait eu lieu avec toutes les garanties de loyauté et d'é^'alilé.
Je ne veux jjas dire plus clairement ici à quel triste accident récent ces réffexions sont une assez visible allusion ; je les crois bonnes et utiles, et voilà pourquoi je les rends publiques. Voilà
pourquoi aussi j'y ajoute relies qui suivent : — Un luxe fort à la mode aujourd'hui parmi la jeunesse de ce temps, à laquelle je ne veux reprocher qu'un tort, c'est de ne pas être jeune ; un luxe fort manifeste, c'est l'exhibition de ridicules amours pour d'indignes objets. Ne croyez pas voir poindre ici un rigorisme grotesque ni une de ces moralités que bien des gens mettent si haut pour être parfaitement sûrs de ne pouvoir y atteindre. Je me suis laissé attendrir, comme tant d'autres, par le chevalier Desgrieux, et je ne suis pas sans avoir, en quelqu'un des romans que j'ai moimême pubHés, cherché et quelquefois réussi à toucher les lecteurs par un amour pur et élevé, éprouvé pour un objet peu digne de l'inspirer, et placé un peu comme une perle dans une huître. Je ne blâme jamais l'amour qu'on a ; je ne me permets d'observations que sur l'amour que l'on montre, et ma première raison est que ce n'est pas de l'amour.
« Les sentiments vrais sont si pudiques et si frileux, qu'ils meurent de honteiet de froid, si au sortir d'un cœur ils ne trouvent pas tout ouvert et prêt à se refermer sur eux un cœur pour s'y réchauffer et s'y cacher. »
On marchande ouvertement certaines filles en vue, comme on marchanderait une voiture ou un cheval, et on se pare extérieurement d'un amour (ju'on a acheté. Ces amours, faits presque entièrement de vanité, n'étant pas garantis par le silence et le mystère, ni par un sentiment mutuel, sont exposés à de cruels froissements. Je ne comprends pas que des jeunes gens beaux et spirituels fassent vanité de payer l'amour autrement que par l'amour, et prennent au sérieux des femmes qui n'exceptent que l'amour de ce qu'elles exigent pour prix de leur possession. Aussi, le prix de ces demoiselles est fort en hausse. Une fdle, médiocre ment jolie, aussitôt qu'elle est au théâtre, veut une voiture et une maison montée, et ce luxe, fourni autrefois à des filles qui étaient au moins belles par de grands seigneurs qui ne faisaient tout au plus que se ruiner pour elles, leur est offert maintenant par des
jeunes gens sans fortune assiuée, aver toutes les ronséquonces de celte position.
Mai 18/i5.
los sous fatignés. — Lo ridicule d'être vicomte. — A propos dos cmpoisonnemcnU. — Le scrutin secret. — Quiproquo do M. le duc Dccazes. — M. Tliiers. — M. Panseron. —M. Kastncr. — M. Mérimée. — Les fortiflrations et les jésuites. — Les chemins de fer et la Chambre des députés.
JHf MAI. — 0"'T"l f" 'T rnoiitiv au rointf île Paris le petit nain Sirattnn, il prenait eela pour nu jouet, refusait positivement (le le rendre et prétendait l'emporter dans son appartement et l'accroeher — avec ses trompettes, ses tambours et ses soldats de bois.
Mai>, qiiand on lui a eu expliqui^ que eVHait un homme, il a dit : « Quel malheur d'(Hre .linsi fait ! il sera toujours tout seul. »
JJ^p On connaît M. Alphonse Pénis, député, qui courbe en joue depuis longtemps la direction des beaux-arts. — On connaît égah'ment le beau tableau des Noces de Cana, de Paul Véronésc.
M. A. Deni.s a, dit on, écrit au ministre de l'inli-rieur une lettre qui aurait beaucoup ceum à la Chambre. — Il priait .M. I)uchâtcl dencourajrer les pravure,s du tableau des noces de Cainache, — du célèbre Paul Véronésc.
JULf I.^s journaux voleurs ont fait qnehpie bndt de l'ordonnance que j'ai rendue rdiiirc eux le mois dcmier. — Vn d'eux
a prétendu que j'avais touché le prix (ies reproductions faites de mes ouvrai^es. — Je reçois ce prix en ce moment, ô journni voleur et naïf! par cette occasion que vous donnez à ma mojestie de dire toutes sortes de choses cà ma louanere en ayant l'air d'y être forcé.
Il m'a été deux fois otîert de l'argent pour les reproductions qu'on voulait bien faire de quelques pages de moi : — la première fois, un certain M. Gilles, à Trappes, canton de Versailles, — a eu l'obligeance de m'écrire, au moment le plus rude de l'hiver, pour me demander l'autorisation de mettre dans quehiue chose qu'il voulait publier un morceau des présentes Guépea. — Il finissait sa lettre par ces mois : « Ce sera un véritable sen'ice que vous me rendrez ; je suis tout disposé à le reconnaître, au moyen d'une prime dont vous pourrez fixer vous-même le montant. — Je m'en rapporte eniièrement à vous à cet égard, etc. »
J'ai répondu à M. Gilles : « Pren'^z, monsieur, dans b^ Gw^pes ce que vous voudrez, et faites-en ce que bon vous semblera. J'accepte le prix que vous m'offrez : — l'hiver est rude, donnez de ma part et de la vôtre, au premier pau\Te que vous rencontrerez, un fagot et un pain de douze livres, — et nous serons quittes, etc. »
La seconde fois, — M. Pommier, agent central de la Société des gens de lettres, — prenant mon approbation des statuts de la Société pour une affiliation, avait touché effectivement quelques petites sommes pour la reproduction de je ne sais quelles lignes de moi. — Les Guêpes ont raconté ces choses en leur temps. — J'ai communiqué à M. Pommier le reproche que m'adresse le journal voleur qui donne si bien la réplique à ma vanité, — et M. Pommier a eu l'obligeance de me répondre, — le?! avril 1815 :
« Monsieur, c'est bien à tort qu'on vous accuse d'avoir tiré un lucre quelconque de la reproduction de vos œuvres. Vous avez, au contraire, refusé de recevoir une somme de rlcux cent vingt et un francs seize centimes, qui a été tout entière versée dans la
caisse de secours de la Société. — Vos confrères nialiieureux en ont seuls profité. »
Quel malheur que le journal voleur ne m'ait pas attaqué un peu plus fort à ce sujet ! je ne me croirais pas obligé de supprimer, dans la lettre de M. Pommier, toutes sortes de choses Irés-aima- Mes et très-llalteuses pour moi.
Journal voleur, je vous remercie. — Une seule chose m'inquiète, c'est que vous avez l'air d'un corapére.
^^ J'ai rencontré de temps en temps cet hiver, dans le inonde, madame la princesse de Canino, veuve de Lucien Bonaparte. — J'ai eu l'honneur de causer quelquefois avec elle, et elle m'a invité à entendre chez elle la lecture d'un ouvrage de Lucien, invilation dont j'ai en le regret de ne pouvoir pas profiter.
C'est avec un profond sentiment de respect que j'ai vu sa noble indignation contre certaines parties du dernier ouvrage de M. Tliiers, où son mari est traité plus que légèrement.
J'ai lu avec un vif intérêt la brochure qu'elle a publiée en réfutation, — et où j'ai retrouvé des paroles que je lui avais entendu dire de ce beau et noble visage qu'elle a conservé.
« Qui sni.s-je, moi? — une vieille femme, une veuve aflligée,
— une inéie de nombreux enfants bannis avec moi du sol français avant et depuis leur naissance. — Mais l'honneur et la religion de mon veuvage m'ont imposé des devoirs que je saurai remplir. — Je ne laisserai rien dire d'olVensant pour la mémoire de celui dont je fus quarante ans la compagne. »
Avant d'avoir lu l'ouvrage de .M. Thiers, — je puis dire déjà qn'il a agi dans cette circonstance avec sa légèreté ordinaire ; il savait parfaitement que madame Lucien Bonaparte avait entre les mains toutes sortes de documents de la plus haute impr)rlance,
— et il n'a fait aucune déinarclie pour en obtenir la communiration.
Je ne sais poui(|uoi madame la princesse de Canino délcnd son maii des paroles ipic luipicle M. Thiers, cl qui seraient encore
si bien de circonstance aujouid'hui : « Lucien disait hautement que le pays était HUigué des bavards. »
1^5^ Les cours d'assises ont, depuis quelque temps, eu à juger beaucoup de femmes qui avaient empoisonné leurs maris; les maris prennent leur revanche et tuent leurs femmes à coups de marteau et de couteau, — quelques-uns préfèrent les pincettes. — Les législateurs devTaient examiner si le divorce ne serait pas, sous quelque rapport, préférable à ce .mode de séparation qui dégénère tout à fait en usage.
En attendant, il paraît constaté qu'on s'entre-tue volontairement, au moins suffisamment, et qu'il sériait bon de prévenir les meurtres par accidents, maladresse ou quiproquo. — Ce mois-ci deux personnes qui n'avaient aucune raison de se défaire de malades qu'elles soignaient et n'étaient ni leurs femmes, ni leurs parents, — ont, par mégarde, empoisonné lesdits malades en leur faisant avaler, l'une, une tasse d'opium, — dont quelques gouttes seulement étaient prescrites ; l'autre, un médicament destiné à un usage externe.
Il ne suffit pas, comme on le recommande, d'écrire sur les fioles et les boîtes qu'elles contiennent des substances dangereuses : beaucoup de personnes ne savent pas lire; d'autres sont exposées à des distractions dont celte étiquette ne suffit pas pour les tirer.
Ne pourrait-on enjoindre aux pharmaciens , aux droguistes et autres marchands de poisons de ne livrer ces produits que dans des flacons d'une certaine couleur, en verre bleu ou rouge , par exemple? — Cela suffirait pour donner une défiance convenable de ce qui serait contenu dans ces fioles. — Rien n'empêcherait accessoirement de mettre le mot poison incrusté dans le corps même du verre.
^)t^ La nomination de M. Victor Hugo à la pairie a été partout très-bien accueiUie. —Cependant un journal, en lisant l'ordonnance, a découvert que M. Hugo est vicomte. — Le journal
s'est indipi^ et s'ost ômô : « Vicomte ! il ne manquait plus à M. Hiiiio (|iio ce ridicule ! »
Je voudrais savoir combien des amis dudit journal, — s'ils avaient eu le malheur de naître vicomtes, — auraient laisse^ à un hasard le soin de l'apprendre au public, après vingt-cinq ans de célébrité.
On est convenu depuis longtemps qu'un chiffonnier est l'égal d'un duc, mais il faut pour cela qu'un ducsoit l'égal d'un chiffonnier. On ne choisit pas son père , on n'est pas responsable de sa naissance.
Ce n'est pas la naissance, C'est la seule vertu qui fait la différence.
Pourquoi cette aristocratie si exclusive? Tout le monde ne peut pas être né serrurier comme les héros de madame Sand. — Pourquoi un vicomte, s'il est un linmiéte homme, s'il a du talent, senut-il si fort au-dessous d'un menuisier? Ne peut-on racheter cette infériorité originelle par une bonne conduite et par son travail ?
Des exemples do tolérance ont été donnés de nos jours, cependant, par l'aristocratie de l'épicerie et de la rouenneric. On cite t(d ferblantier qui a bravé le préjugé au point de donner sa fille à un marquis. — Un marchand de chandelles fort connu n'a p;is hésité à laisser épouser à son fds une fdie de duc ; — mais, dans ce dernier cas, il faut dire que la femme, prenant le nom du mari, la famille du marcli.uid de chaudelles ne s'est pas trouvée eunoblaillée.
Voltaire et bien d'autres :ivanl et après lui ont plaidé pooc l'égalité des conditions.
Voltaire dit dans Nnvine des choses qui se peuvent dire aux jrens qui ne pardonnent pas à M. Victor Hugo d'être vicomte.
Mais son état... il est trop au-dessus.
Fùl-il plus bas (c'esl-à-dire fùt-il comte , marquis ou duc) , je l'en aimerais plu <
Et puis, disons tout, — M. Hugo est vicomte, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute, son père a été un brave général, — qu'on a fait comte après je ne sais quelle campagne où il s'était bien battu. — M. Hugo n'était peut-être pas né alors, il n'y est pour rien : on a bien assez à répondre de ses actes sans avoir à répondre de ceux de ses pères.
A propos de croix d'honneur, voici trois petites anecdotes qui ne vont pas mal ici.
^(^ A une époque où M. Mérimée n'était ni académicien, ni membre de la Légion d'honneur, il avait un ami qui avait le plus ardent désir de cette distinction, — et tous deux, quelquefois ensemble, calculaient leurs chances de l'obtenir. — Un jour, M. M(>rimée arrive chez son ami, celui-ci se récrie : « Eh quoi ! le ruban rouge ! — et comment cela t'est-il arrivé? — Bien simplement, répondit M. Mérimée. — Depuis quelque temps je vais tous les jours me promener devant les fenêtres de M. Royer-Collard ; cela a fini par l'impatienter de voir un homme qui n'est pas décoré, et il m'a fait donner la croix. «
4^^ M. Panseron, qui a fait pour le piano des ouvrages classiques justement estimés, désirait la croix depuis longtemps. — Quelques jours avant le l*'"mai, il va voir un de ses amis qui, par sa position, sait tout ce qui se fait de ces choses-là. « Eh bien ? — Eh bien ! vous n'êtes pas nommé, — et la liste est close. — Allons, cela me chagrine , mais j'attendrai. — Cependant il y aurait un moyen... — Lequel? — Vous êtes bien avec M. de P...., faitesvous appuyer par lui auprès du ministre, et ne perdez pas de temps. »
M. Panseron retourne voir son ami la veille de la Saint-Philippe. « Eh bien ? — Eh bien, cette fois, nous la tenons ! — Ah !.. . j'espère bien qu'on ne l'a ôtée à personne pour me la donner? — Non, vraiment. — C'est que., comme vous m'aviez dit que les listes étaient closes. . et cela aurait détruit tout mon plaisir. »
^^^ M. Kastn... est un compositeur distingué et le plus excellent homme du monde. — Une amie de sa femme, dont le mari occupe une position importante, apprend qu'il est compris dans la promotion de membres de la Légion d'honneur — et ell(> >ient l'avertir. — Grande joie dans la maison... M. Kastn... doit venir chercher une femme pour la conduire dîner chez des amis ; — ou lui prépare son habit sur une chaise, — et on attache un ruban rouge à la boutonnière de cet habit. — Comme il va ctre étonné ! comme il va être heureux !
Tout à coup, M. Kastn... arrive agité, essoufllé; — il entre sans parlera personne, — sans voir son habit ni le ruban dont il est décoré, il ne salue même pas l'amie de sa femme, qui était restée et avait voulu assister à sa surprise ; — il court à son secrétaire, — l'ouvre, — et dit à sa femme : « Il n'y a pas assez d'argent, — va viti; dans ta chambre et apporte-moi tout ce (|ue tu as... C'est mon pauvre ami *" dont on va vendre les meubles. »
La femme arrive avec tout son argent, — M. Kastn... l'envoie par un domestique, il ira plus vite que lui; pour lui, il est venu si vite qu'il ne peut plus respirer. Enfin, il se remet et s'excuse auprès de l'étrangère. • Eh bien! monsieur Kastn... ne vous gênez pas, je cause avec votre femme ; — habillez-vous vite, elle vous attend depuis une heure. — C'est vrai, nous diuons tleh(»rs. ■»
11 va sortir. « Mais prenez donc votre habit, — qui est sur la ch;dse. »
M. Kastn... va pour prendre son habit, alors seulement il voit la croix, il p^lit, il chancelle, — il est obligé de s'asseoir; — sa femnu' l'embrasse. — Et moi, si j'avais été là, je les aurais embra.^^és île bon cœur tous les deux. — Des gens bons et heureux, cela raccummode avec tout le monde, — et aussi avec Dieu. — Non pas que j'aie à me plaindre de Dieu celle année, — jamais mon jardin n'a clé .«-i vert et t.i Henri.
tlff^ Un des considérants de la propositinn de loi pour la rifunU dcâ monnaies, c'est que les sous ioni fatigwt. Je le dola
bien ; en tout temps l'argent a fait bien des choses, mais jamais il n'a eu à accomplir de si rudes corvées que dans ce temps-ci. On lui fidt faire aujourd'hui une foule de métiers nouveaux et inconnus. Que de pays, que de poches parcourent ces pauvres sous fatigués ! — Je le crois bien, — ^j'en tire de ma poche une poignée que le facteur vient de me rendre. — Oh ! oui, ils ont l'air bien fatigués. — En voici un, — un gros que l'on a dentelé et scié tout à l'entour pour en f;dre une bonne pièce de bouchon. — Celui-ci, frappé à l'effîgie de Louis XVÏ, rappelle la triste fin de ce prince, par une affreuse bai're marquée avec un couteau. — Dieu sait à quels emplois ils ont servi avant de venir entre mes mains. — Salaire dç l'ouvrier, ils ont payé quelque denrée frelatée, et vendue à faux poids, à l'épicier qui les avait fidt entrer dans le payement de ses impôts. Ces trois sous de moins, — l'épicier n'aurait pas été éligiblc, il aurait été jugé incapable de gouverner son pays. — On se rappelle un certain M. Dulas, dont les Guêpes se sont occupées en son temps, — et qui fut découvert être de quatorze sous en dessous des qualités requisespour la députalion. — Comme on le chassa de la Chambre ! —comme on le renvoya avec ses pareils !
^kj; Mais, avec ces trois sous, l'épicier est juste éligible, il a de prudence, de savoir, de talents , de probité , de courage, de désmtéressement, tout ce qu'il en faut pour gouverner la France. —De toutes ces vertus, on n'en fait sans doute pas beaucoup pour trois sous, mais on en fait, — et on en fait assez. — Et la preuve, c'est que si l'épicier en question avait trois sous de moins, il lui faudrait subir, sans murmurer , les lois qu'il plairait de faire à ceux qui auraient trois sous de plus que lui
Ces pauvres sous! — je crois bien qu'ils sont fatigués!
Et les liards aussi sont fatigués, — si fatigués que, pai' ce temps lie probité, ils se font remplacer par de vieux boutons, — que Ton vous rend volontiers — aux bureaux de péage des ponts et t hez les marchands de tabac.
^fej; A propos de scrutin secret, dont quelques députés vou-
laient la suppression, ce qui aurait été honorable, — il s'est fait à la Chambre de singuliers aveux. — Un membre a osé dire que si l'on avait jugé Louis XVI au scrutin secret il n'aurait pas été condamné à mort, et que ce devrait être une raison pour conseiver cette façon de voter. — C'est-à-dire que ce député pense que la Chambre renferme un certain nombre d'hommes assez lâches, assez vils, — pour prononcer par peur un paroi! jugement, le cas échéant, — pour n'oser voter selon leur opinion et selon leur conscience que dans l'ombre et le secret.
1^^ Et ce membre n'a pas été rappelé à l'ordic avec indignation par tous les députés, et on n'a pas exigé de lui des excuses à l'assemblée qu'il insultait! — Je déclare que, pour ma, part, je ne me trouve nullement représenté dans une enceinte où on dit et où on écoute de pareilles choses.
^6^ L'armement des fortifications est voté. — Il y a dans cette question deux classes de personnes dont la position était slnrple et facile : — celles qui avaient voté pour l'érection des forts et de l'enceinte, et qui, suivant la logique, votaient pour qu'on lesarmfit; puis celles qui, ayant voté, comme nous, contre les forts, ne pouvaient que voter contre leur armement.
Une troisième classe — l^vbride — avait volé les forts — et a voté contre leur armement. — Que veulent donc ces Chambolles?
M. Thiers a compris les dilTicultés de la position ; — il a compris qu'il allait perdre là tout son petit reste de popularité. — II a songf'à s'en faire inie à laquelle il ne tiendrait pas beuicoup,
— comme on fait une bourse de menue monnaie pour les voleurs,
— un fantrtme de popularité de<:tiiié A s'évanouir de lui-môme et qu'il sacrifierait pour sauver ce qui lui en reste.
il a interpellé le ministère sur la façon dont on a exécuté ou plutôt dont on n'exécute pas les lois sur les coi*poralions religieuses.
M. Thiers avait r.iison. — Les lois qui cxi-^tenl doivent être exécutées. Si elles sont mauvaises, abrogez-les, et faites en
d'autres : vous êtes là quatre cent cinquante pour cela. — Mais, si vous ne les abrogez pas, il faut qu'elles soient exécutées. — M. Martin a avoué qu'il avait très-peur des jésuites, — et la Chambre a reconnu qu'il existe des lois contre eux, mais qu'elle s'en rapporte parfaitement pour leur exécution au gouvernement» qui ne les exécute pas.-
Cette imposante manifestation laissait les choses absolument comme devant ; — mais les bonnes gens disaient : — ^Voyez-vous M. Thiers? — le petit gaillard! — en voilà un qui n'a pas peur des jésuites!
^^ Alors on a voté l'armement des forts, — et les mêmes bonnes gens ont retiré à M. Thiers toute l'admiration qu'ils venaient de lui accorder. — De sorte que la partie n'a rien coûté à M. Thiers, — qui venait de gagner au jeu des jésuites juste la somme qu'il savait devoir perdre au jeu des fortifications ; semblable à ces joueurs peu aventureux qui ont soin de parier toujours des deux côtés.
J^ Un pays qui est vraiment né pour le gouvernenaent constitutionnel, c'est l'Angleterre, — parce que là, si on aime à parler, on aime aussi à écouter.
Nous Vallons prouver tout à V heure.
Tandis qu'ici tout le monde veut être orateur et personne auditoire, il viendra un temps où on aura bien du mal à faire une assemblée com]}osée d'une personne, comme dans la comédie des Plaideurs.
Tous les états sont abandonnés pour parler, — ou ne sont qu'un chemin pour arriver à parler légalement. Il n'y a que quatre cent cinquante députés, il n'y a que quarante académiciens ; — mais il y a moyen de parler comme électeur, et puis on parle comme membre d'un conseil général ou municipal, — ou comme membre d'un conseil de discipline, après les positions politiques. — Ceux qui n'ont pu y placer leur mot — se rejettent sur les vertus. — 11 V a des associations de bienfaisance où on parle. —
Après les vertus, arrivent les intérêts : — il y a des associations vinkoles, — agricoles, — horticoles... Il faudrait vingt pages pour énumérer les divers prétextes vertueux inventés pour donner un libre cours à la manie déparier; — ce qui h\l, comme nous l'avons déjà fait observer, que les hommes auraient bien mauvaise grâce à icpcter cette vieille plaisanterie usée sur la lofpiacitédes femmes. Mais en Angleterre — il y a des endroits où on paye un schclling pour entendre pérorer un orateur quelconque sur un objet également quelconque. Dans ces endroits, le maître de céans, dans le cas où il ne se présenterait pas d'orateur, est tenu de pai'- 1er lui-même. — Les gens ont payé pour entendre un discours, il leur fiuit un discmirs.
Le savant Buchon me contait dernièrement ipie le père de miss Edgeworth se vantait de savoir tous les ressorts des succès populaires, et de pouvoir proiluire en parlant l'cITet (|u'il lui plaisait de produire sur la foule. — Il mena Buchon dans un de ces endroits où on parle, et il demanda la parole. — En attendant son tour, il dit à Buchon : o Voici le's elTels les plus faciles à obtenir, la moquerie, l'indignation, l'enthousiasme; — je vais exciter les doux premiers contre moi et le troisième pour moi. » En effet, il commença par bégayer, et la foule rit à en perdre haleine ; — puis il parla de la tolérance pour l'Église catholique et pour les papistes, et la colère de l'assemblée alla si loin, qu'on rinterronq)ait par des invectives. — Quelques instants avant celui où on allait lui jeter les bancs à la tète, il fit l'éloge de la marine anglaise, et dit qu'elle n'avait pas de rivale dans le monde; — on voulut le pitrter en triomphe.
Jb^ A la séance de distribution des prix — de la société d'horticulture de Paris, M. Dccazes s'est embarrassé dans les diverses fidélités qui ont eu tour à tour place dans son cœur, cl, voulant parler de madame la duchesse d'Orléans et du comte de Paris, il se laissa dire : « Monseigneur le duc de Bordeaux et son auguste mère, i
^jS J'ai revu dans l'atelier de M. Ary Scheffer — ses deux poétiques tableaux qui nous montrent — Marguerite ouvrant son âme aux paroles d'amour de Faust, — et ensuite Marguerite coupable, morte damnée.
Puis sainte Monique et saint Augustin.
Puis trois femmes pleurant sur un beau Christ, — trois douleurs si différentes et si touchantes toutes trois ! — Je deviens égoïste comme les riches, qui ne veulent plus partager parce qu'ils n'ont à partager que des joies, — je ne blâme presque plus M. Scheffer de ne pas avoir exposé ces tableaux au Louvre.
Au plaisir devoir une pareille peinture, il se joint bien vite un mauvais sentiment, le plaisir de la voir par exception et à titre d'ami du peintre.
^it^ Chaque ibis que je vais au jardin du Luxembourg, — et j'y suis allé pour vou' l'exposition des fleurs, — je remarque qu'on a ôté une écuelle de fer qui était autrefois enchaînée à une fontaine. C'était peut-être le seul endroit de Paris où l'on pût boire sans payer : — c'était un scandale, à ce qu'il paraît. Cette suppression fait dire de vilaines choses : — on prétend que cette écuelle faisait tort à une laitière établie, dit-on, dans le jardin, — mais que je n'ai pas vue.
^^ GRANDE ORDONNANCE RENDUE PAR LA CHAMBRE DES DÉ- PUTÉS EN FAVEUR DU PEUPLE FRANÇAIS. — Pardonnez-moi, — car je ne savais ce que je disais.
0 peuple français! — j'ai quelquefois plaisanté sur le droit de pétition.
J'ai prétendu que vous aviez le droit d'adresser des pétitions à la Chambre des députés, — mais qu'elle se réservait le droit d'aller se promener pendant qu'on les lisait.
J'ai représenté les députés s'occupant de leurs intérêts particuliers, — ne prenant part qu'aux affaires qui prêtaient aux grands tournois de phrases, — et laissant de côté les affaires réelles et les affaires sérieuses.
Peuple franrai?, j'ai eu tort et je le confesse.
Je me suis plaint amèrement de ce ijue les o^ens qui exploitent les chemins de fer font voyager les pauvres et les ouviiei's en voiture découverte par la pluie, par la neige, par l»'s froiils les plus rit,'Oureux. J'ai prouvé que c'était un supplice imaî^inô pour forcer les gem: à donner cinq francs de plus aux admini^-tratem s ■ des chemins de fer. — J'ai crié à la barbarie. — J'ai cité des ca«^ de mort arrivés «après de pareils vojTiges. — Mais mes cris n'ont pas été entendus; pourquoi? — parce que je ne nu* suis paadressé à la Chambre des députés : — les représentants du pa\> sont là pour veiller à tous nos intér«*ts ; il ne s'ajifit (jue de leur faire voir les abus, pour que les abus soient à l'instant m<*me supprimés.
Je m'étais f)j»iiré que la voix d'un homme qiii ne paye pas le cens d'élipbilité ne serait pas écoutée, et (\\\o W. Cha!!' m'interromprait dés les preniiei-s mots, — en s'écriant : « *. donc! I)
Erreur, — erreur fpie je conteste, et dont je me repens. Figurez-vous que retle bonne Chambre des députés ne saviit paun mot des exactions des gens qtii exploitent les chemins de fer; — elle ignorait C(tmplélement qu'on exerçAt dépareilles cruautésur les pauvres gens. — Oh ! si elle l'avait su ! — elle auniil fajt depuis longtemps déj,^ ce qu'elle fait aujourd'hui, — elle aurait mis bon ordre à île pareilles choses.
Voici ce qui vient (farrivr : — la Chambre a ordonné qu'à l'avenir les voitures de troisième classe seraient fermées avec nss
RIDFACX.
Necrojeï pas que je vous flatte ici dune vaine espérance; — vous pouvez voir ]o Moniteur, et il vous dira la volonté de |;i Chambre. Les voitures de troisième classe seront fermées à l'avenir... mer des rideaux.
Je biftme seult'ment une chr)»«e, — car réollement oi^ n*' tioiivet-(in pas à liI.Miiir (iii.iiiil ni) a l'esprit dilTicib''' — J<' Ir'Mivf fpi'oti
a imprimé cet événement avec trop do simplicité, et comme s'il ne se lût agi que d'un fait ordinaire et tel qu'on en voit tous les jours.
Voici comment la chose aurait dû être rédigée pour paraître dans tout son éclat :
« La Chambre des députés, — considérant ipie s'il est vi*ai que les banquiers qui exploitent les chemins de ter doivent gagner dans celte exploitation le plus d'argent possible, — que s'il est vrai également cpie bien des gens, sous prétexte qu'ils sont pauvres, s'obstinent à prendre les troisièmes places, qui sont les moins cher payées, — ce qui ne peut se tolérer et nuit essentiellement aux intérêts desdits banquiers. — et qu'il est juste qu'ils emploient tous les moyens possibles pour s'opposer aux effets de cette malveillance; — néanmoins, considérant que les moyens employés par les administrateurs des chemins de fer, — moyens qui consistent à faire voyager des gens peu vêtus dans des voitures découvertes, par la neige, par la pluie et par un froid décuplé par la vitesse de la marche ; — considérant que ces moyens ont causé la mort de plusieurs des récalcitrants :
» La Chambre opine que si le crime d'être pauvre et de ne pas avoir cinq francs ne peut demeurer impuni, il est juste cependant que l'on se renferme à cet égard dans les homes de l'wpiité ;
' Qw ce crime, quoique abominable, ne mérite pas la mort, — 1 qu'il est juste d'admettre en faveur de ceux qui le commettent II- circonstances atténuantes que l'on reconnaît tous les ours à I V'Liard des parricides ;
» La Chambre déclare que ce crime, à l'avenir, ne sera plus puni de mort ;
» Que celle peine sera commuée en les peines suivantes : la pleurésie, la phllii-ie pulmonaire, les rhumatismes aigus ou chroniques k temps ou à perpétuité, — et qu'en conséquence les voitures de troisième classe seront à l'avenir fermées... avec des rideaux. •
^^ J'ai rci'u deux volumes do poésie. Ces deux livres ont (Hé laits par îles poètes qui sont morts, — et ce sont les mères des deux poètes ([ui me les envoient.
L'un était le prince Élim Westcherski ; l'autre, Eugène Orrit, ouvrier imprimeur. Les deux mères, qui ne se connaissent pas et sans doute ne se sont jamais vues, se sont rencontrées dans l'expression de leur douleur; — toutes deux ont publié les œuvres de leurs fils; toutes deux ont demandé à la gloire des fleurs pour leurs tombes bien aimées ; — toutes deux ont eu le même orgueil et la même pitié.
Ces deux volumes, — dont les auteurs sont morts dans la mémo année, en 1844, — ont été imprimés dans la même année 1845 et dans le même mois; tous deux onl une couverture grise.
Madame Orrit, madame la princesse, vous avez nuson toutes deux de pleurer vos fils : — c'étaient des esprits distingués, et vous avez le dniit d'être orgueilleuses de leurs talents. — Celui du prince était plus mûr, plus fin, plus achevé ; celui de l'ouvrier, plusinipiiet, plus ardent, plus hardi.
La mère du prince est plus malheureuse peut-être, parce {\{\c son fils ét;ut riche et aimé, parce qu'il lui semble (|ue Dieu lui avait accordé une part de bonheur dans cette vie, — et (pi'il lui reddit moins dans l'autre ciu'à l'ouvrier, (|ui a eu faim, qui a eu soif, — qui n'a vu les plaisirs et le bonheur (ju'en rêve.
Pauvres mères, (pii restez mères quand vous n'avez jilus de fils, — qui trouvez moyen dans votre tendresse ingénieuse de leur donner encore des Miins quand ils ne sont plus, — accueillez avec bonté ces queli|ues fleurs que je jette sur leur tombe, ces quelques phrases qui ne sont qu'une justice ipic je rends i vos chers morts.
Juin 1845.
Observations à MM. les députés. — L'ai)oIition de l'esclavage. — Une pétition. — Un chagrin de M. Arnal. — Une phrase de M. Dumon. — M. Sue et sa barbarie envers les orgues. — Une ordonnance de M. Gisquet dénoncée à M. Delessert. — La pairie ou un bureau de tabac. - Un duel et une lettre de cachet. — Le mariage de la reine d'Espagne. — Les hommes positifs et les hommes d'imagination.
^^ JUIN. — Messieurs les députés, permettc7.-mni de vous dire respectueusement qu'avec les meilleures intentions du monde, vous vous êtes lourdement trompés dans une de vos récentes décisions.
En ordonnant que dorénavant sur les voies ferrées les voitur»'^ de troisième classe seraient fermées avec des rideaux, ce qui n'expose plus les voyageurs qu'à la pleurésie et à la pneumonie, vous avez cm devoir admettre des circonstances atténuantes en faveur du crime de non-monnaie à propos des chemins de fer.
Vous vous êtes fondés sur ce que l'on a abaissé la pénalité relative au crime de fausse monnaie, qui autrefois entraînait la peine de mort, et aujourd'hui ne mène plus ceux qui le commettent qu'aux travaux forcés.
Cette analdi^ie apparente vous a égares.
Ce crime de fausse monnaie est comme l'hypocrisie — (qui est, dit-on, un hommage que le vice rend à la vertu), — c'est un hommage que la pauvreté rend à l'argent; — comme tel, ce crime devait rencontrer quelque indulgence! — Mais le crime de non-monnaie, messieurs! permettez-moi devons le faire envisager sous son point de vue réel !
Il faut marcher avec son siècle, — messieurs. — Rcgai'dez autour (le vous, et consultez-vous vous-raémes avec bonne foi : il n'est pas un crime (jui inspire une horreur égale à celle qu'inspire le crime de non-monnaie.
Et je n'en veux pour preuve que ceci, dont vous n'aurez pas besoin de chercher longtemps des exemples dans le monde : c'est qu'il n'est pas de moyen honteux qui ne soit honnêtement employé aujourd'hui pour se procurer de l'argent, — parce que, quelque honteux que soit ce moyen, il l'est beaucoup moins encore que de ne pas avou" d'argent.
A quoi servent les gens qui n'ont pas d'ai'gent?
l'our eux-mêmes? — Ils ne peuvent rien être, — ils n'ont plus droit, comme autrefois, à toutes sortes de considérations (jue leur témoignaient même des gens qui n auraient pas touIu être à leur place. — On n'est quel(|iie chose (jucn pi'oporlion de ce (|u'on a de portes et de fenêtres.
Pour autrui? — Connue il est établi aujonnriiui que les autres ne servent qu'à faire gagner de l'argent, que les relations de société se bornent à jcuier au lansquenet ou ù parier pour ou contre des chevaux ;
Comme les gens sans ai*gent ne peuvent |)nndre d'actions dans rien, — qu ils ne mordent à aucun des haaieçons que tendent les honnêtes gens ;
Comme on ne peut i ien Icui" gagner, leur pi emli e ni leur voler.
Ils sont au moins inutiles.
Ce qui est inutile est embarrassant, cl ne peut lanler à être dangereux. Les gens sans argent menacent donc p;u- cela la société; ce que la société fait contre eux n'est qu'une sorte de rcprèsailh's préventives.
On peut se les permettre sans remords, — et, cx)rome d'ail- IcMi-s on n'a plus aujourd'hui île devoirs qu'envers s«)i-m<hne, c'est un devoir rigoureux de leur f;iirc une guerre ai liai née.
Les honnêtes gens, — c'esl-à-dij e les gens .lyant le cens
commun et un nombre suffisant de portes et fenêtres, — doivent donc se prêter nn mutuel appui contre l'ennemi public.
Je le répète, messieurs, vous vous êtes trompés en assimilant le crime de non-monnaie au crime de fausse monnaie ; — et les honnêtes gens espèrent que vous ne laisserez pas passer la session sans revenir sur un vote qui a répandu une juste alarme et ne pourrait manquer d'apporter quelques difficultés à la réélection de ceux qui se sont acquittés de leurs mandats.
^^ Un philosophe a donné cette niison de l'usage que l'on a dans presque toutes les villes de construire une grande maison, au-dessus de laquelle on écrit en lettres d'or : « Hospice pour les aliénés. » Cela, dit ce phUosophe, fait croire aux étrangers que les quelques douzaines de pauvres diables qui sont enfermés dans ces maisons sont les seuls aliénés que possède le pays, et que tous ceux qui sont hors de ces maisons sont des gtns pleins de raison et de bon sens.
Certes, l'esclavage, quelle que soit sa forme, est quelque chose d'odieux et d'inhumain ; je n'ai jamais même consenti à discuter le prétendu droit que des hommes s'arrogent sur la liberté d'autres hommes ; mais il me semble que les préoccupations qu'affichent tant de gens pour les esclaves des colonies pourraient bien avoir en réaUté le but que le sage que j'ai cité prête aux hôpitaux de fous. Il semblerait, en effet, en voyant les représentants du pays s'occuper avec tant d'ardeur d'affianchir les nègres, — que tous les blancs sont libres, et que la France ne renferme pas des millions d'esclaves, plus esclaves et sui-tout plus malheureux que les nègres des colonies. — 11 est vrai (lue les nègres que l'on aHranchit sont en général les nègres d'autrui, et que les réformes qu'il faudrait apporter au sort des esclaves blancs pourraient toucher directement aux intéiêts de ceux qui voteraient ces réformes, et qui, en conséquence, piéférent ne pas les voter.
Plus de la moitié des ouvriers, en France, sont plus malheureux que les nègres ; — et, si l'on ne peut pas faire davauge pour
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eux, il fauflrait pormcttrc à rciix qui nit'ritont rinti'rtU pnr leur bonne conduite, leur pauvreté et leur amour du travail, de passer né^es, en forme de récompense et d'encouragement.
C'est sans doute dans cet espoir qu'un ijrand nomliro d'ouvriers français s'embarquent pour les colduies, — ainsi que le lucutionnent les journaux.
^Hfj Entre les pétitions collectives, toujours couvertes de tant de signatures, presque toutes les m<^mes, et dont les sijjnataires ne cèdent qu'au désir de voir leur nom imprimé quelque part, à propos de n'importe quoi, — il est une pétition que j'ai trouvée fort touchante, c'est celle qui, il y a un an, fut si^Miér par neuf mille ouvriers pour demander l'abolition de l'esclavajîc.
En efl'et,je le dis sérieusement, plus delà moitié des ouvriers sont plus malheureux (|ue les néjjres. Le nv\ivc malade est nourri et soi;?né par le maître, le nègre vieux ou infirme reste sur l'habitation et y trouve sa subsistance ; — mais l'ouvrier malade, vieux ou infirme, doit mourir de faim. — J'ai été ému cy voyant ces pauvres gens s'occuper d'autres misi'res que des leurs.
i^^df^ M. Arnal donnait une représentation sur un théâtre de province. — Il entre en scène et n'entend pas une salve d'applaudissements à laquelle il s'attendait ; — il n'est ipi'étonné. — Arrive un de ses mots à effet, — le public reste froid et impassible : M Arnal se trouble et sent que l'assurance va lui manquer. — La pièce continue cependant et va tant bien que mal jusqu'à la fm. M. Arnal se déshabille, assez contrit, et descend au café, où il prend une demi-lasse de café. — Un vieil amateur s'approche de lui et lui dit : • Monsieur Arnal?... — Oui monsieur. — Vous n'avez pas ilù être content ce soir «le notre pu blir, monsieur?— Il parait, monsieur, que c'est lui qui n'a pasél.' content de moi — Peut-être bien. — Je vous avouerai que le public de Paris est moins exigeant et que... — Paris, Pari'i... on peut ne pas être de Paris cl se connaître un peu en théâtre. — Je suis accoutimié, je ne vou« le cacherai pas, à trouver dans
les départements un accueil plus bienveillant... —Écoutez-moi, monsieur Arnal, je vais vous dire la vérité. — Je me crois digne de l'entendre, monsieur. — C'est que nous avons ici un comique qui joue vos rôles,., c'est Perdrigeon... un garçon de beaucoup de talent... je vous assure... Eh bien! vous n'entendez pas le rôle comme lui... — Vous m'en voyez aussi confus que chagrin... — Ne riez pas, monsieur Arnal, ce que je vous dis est la vérité... Vous jouez le rôle avec vos cheveux, et Perdrigeon met une perruque rousse... et puis il met par-dessus un chapeau trop petit, qui est à crever de rire... — Et vous croyez, monsieur, que j'aurais mieux réussi auprès du public si j'avais imité la perruque et le chapeau de M. Perdrigeon? — Incontestablement, et la froideur avec laquelle vous avez été accueilli, et qui a dû vous étonner, n'a pas d'autre cause... Vous rejouez le rôle aprèsdemain... croyez-moi, mettez une perruque rousse et un chapeau, trop petit, et vous m'en direz des nouvelles. » M. Arnal se fâche à moitié, dit qu'il ne vient pas en province pour prendre des leçons, qu'il est désolé de ne pas plaire aux habitants de..., mais qu'il les laissera à l'avenir à leur admiration pour M. Perdrigeon seul. — Cependant, la nuit porte conseil. M. Arnal va trouver M Perdrigeon, — lui emprunte sa perruque et son chapeau, et à la représentation, il a un succès fou : — on lui jette des bouquets, — et on va lui faire de la musique sous ses fenêtres.
Revenons 5 notre sujet : je ne suis pas partisan de l'augmentation du nond)ro des théâtres ; il ne faiulrait pas pcut-rtre me presser beaucoup pour (|ue je soutinsse l'opinion contraire ; — du moins avant les chemins de fer, qui, probablement, augmenteront beaucoup au moins la population flottante de Paris. — Mais, si les provinciaux veulent absolument (pi'on leur joue l'opéra, — si vous ne voulez pas réduire à la misère tous les acteurs, victimes des liiillites des directeurs, il faut rétablir l'ancien opéra-comique, sinon sur un nouveau théâtre, du moins sur celui (|ui porte ce nom.