‹ Les guêpes (volume 4)Chapitre 7 sur 12 · TI · texte numérisé non relu

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62 LES Gl'ÊPES.

^S^ M. Dumon a dit à la Chambre : « Le boulevard de l'Hôpital est un quartier presque inhabité, et qui ne peut pas l'être. » — (Habité... sans doute.)

Cette phrase doit se mettre à côté de celles-ci : « Viens de bonne heure... le mien est de te voir. »

<i 11 n'a pas do filles... tant mieux pour elles. »

« Il me demande di* l'ai'i^ent, je la lui donne tout entière. » (Quoi? — ma bourse?) et quelques autres faites par d'illustres contemporains.

^^^ Ces jours derniei-s — le roi a voyagé pour la première fois en chemin de fer. — Jik^qu'ici les divers ministères s'y étaient opposa. — On a cédé, assure t-on, anx exij^enres de certains di'putés gros actionnaires dans les \oies feiTées, (|iii ont protendu (|ue cet éloignement (|ue le roi semblait avoir pour ce moyen de transport jetait de la défaveur sur les compagnies.

é^^ « Je ne demande pas souvent de grandes réformes sociales, — me disait <|uol(|u'un, — parce (pio je ne crois pas à leur réalisation : les plus complètes en apparence, les plus ratlicales, celles qui ont coûté le plus de sang et de pleurs, — n'ont eu piiur résultat que de faire voir les mêmes comédies jouées par les mômes comédiens, avec cette difloreuco seulement ipic les rôles étaient intenertis ; — que le rôle de tyran était joué par lo niais, et le rôle de niais par le tyran ; — mais il y avait toujiiui"s un oppn'sseur et un (tjiprimé, un tyran et un niais. — N'importe ! m'écriai-je, que d'abus (mt dispani de la surface de la terre, que de tyrannies ont été dôlruil«^s, que de jougs ont été briés! — Je suis plus vieux que vous, me dit-il, et je n'ai pas vu toutes ces belles choses. — (Si moi non plus ; mais je les ai entendu raconter; j'ai lu l'histoire, et j'y ai mi triomphants des tyrans qui ont ôlé renversés... — Je le crois bien ; mais vous parliez de tyrannies... — ¥Ài bien !... — Mais c'est autre chose : — les abus, les jougs, les tyrannies, mit été attaqués ; mais ceux qui les alt<tquaieut ne voulaient pas les dôtniire, ils vuu~

laicnf s'en emparer, et c'est ce qu'ils ont fait. — On les attaquait comme on attaque les villes à la guerre : on ne détruit les murailles que jusqu'au point d'y faire une brèche qui permette d'entrer; mais, une fois la ville prise, on répare la brrrlie, et l'on met un peu plus d'artillerie dans la place. — Vous exagérez, mon ami. Où sont, dites-moi, ces châteaux des temps féodaux, — véritables nids de vautours, — dont les seigneurs opprimaient leurs malheureux vassaux, et exerçaient sur eux de prétendus droits si odieux?— Je vais vous les montrer, — seulement ne vous attendez pas à les voir flan(piés de tourelles, — hérisses de fauconneaux, perchés sur des rocs, chargés de soldats, — fermés p.ar des ponts-levis et de lourdes herses. Pas plus que vous ne verrez une femme de ce temps-ci — habillée comme les châtelaines d'alors, — quoique certaines modes cependant rappellent aujourd'hui ces vieux costumes. »

^^ Le château d'aujourd'hui, — le château où le tjTan repose... Cherchons autour de nous, — je voudrais vous en montrer un d'ici... Il y en a de plusieurs formes, — il y en a à Paris... rue LafTitte... Mais tenez, voyez là-bas, — derrière ces vieux arbres! — Quoi! cette haute cheminée en briques? c'est une usine. — Précisément... cette forteresse, je vous l'ai dit, n'a ni herse ni pont-levis , elle est fermée par une grille de bois peinte en vert. — Si vous voulez entrer ou sortir, — vous n'avez qu'à dire : « Cordon, s'il vous plaît! » et la porte s'ouvrira à vos ordres. — Le châtelain n'est pas couvert d'une cotte de mailles ni coiffé d'un casque ; — il a un gilet jaune, un hahit bleu et un chapeau gris ; — il n'a pour arme qu'une canne en bois des îles, à pomme d'or, — qui se casserait s'il la laissait tomber. Certes il ne ressemble pas plus aux anciens barons que sa cheminée ne ressemble à leur donjon ; — mais il a hérité de leurs droits, et il exerce la même tyrannie. — Tous les hommes qui l'entourent sont ses serfs

11 n'use plus de la force des armes pour contenir ses vassaux

dans le <^levoir : — los ouvriers qu'il emploie attendent de sa volonté le pain de chaque jour ; — il les dompte par la liunine comme on fait pour les bétes féroces ; — il ne lève pas la dîme sur leur travail, — il la leiu- donne, au contraire, mais il gardo les neuf autres dixièmes.

Il n'ose pas faire pendre, écarteler ou manger par ses chiens ceux qui chassent sur ses terres, — mais il les fait mettre en prison, et, pendant ce temps, leurs femmes et leurs enfants meurent de faim. — C'est plus adroit, — et cela n'a pas l'air si méchant.

Le droit de jambage a pris une nouvelle extension, — au milieu de filles et de femmes auxquelles leur travail ne peut fournir les plus rigoureuses nécessités de la vie, — et qui, i plus forte raison, n'ont jamais honnêtement ni parures ni plaisirs.

ij^jtj; M.Gisquet, dans se?- Mémoires, se vante d'iHre l'inventeur de la mesure qui fait fermer de bonne heure les théâtres et les établissements publics. — Je pense que M. Gisquet s'est singulièrement trompé, et que sa mesure n'obtient qu'un résultat contraire à celui (ju'il a cru atteindre.

Si à onze heures, — heure prescrite par M. Gisquet, et maintenue par ses successeurs, — on faisait sonner on baltr»^ le convre-fcu, si tout le monde était à cette heure rentré chez soi, — cela pourrait être ennuyeux ; mais cela ne serait pas dangereux, et les habitants de Paris ne seraient plus exposés aux attaques nocturnes dans les rues.

Mais, si les cabarets, les cafés, les restaurants et les théâtres fennent de onze heures à minuit, — on (|uitte les salons et certaines affaires à toutes les heures de la nuit ; les gens qui vont dans le monde — ou qui travaillent dans une imprimerie, par exemple, — n'ont pas d'heure fixe pnur rentrer.

Ce n'est certes pas au moment où deux mille personnes sortent d'un théâtre que les voleurs vont faire leurs alta(|ucs à main armée ; — ce n'est pas non plus une rue où un café

est ouvert qu'ils choisiront pour le théâtre de leurs opérations.

<^^ Un étahlissenient public ouvert peut servir de refuge à un homme attaqué ou lui porter secours, — ou, ce qui est plus probable, empêcher les mallaiteurs de faire leurs coups.

Loin de là, les mesures prescrites par la police — assurent aux voleurs toutes bonnes chances contre les retardataires ; — on ne peut plus être dérangé par des gens qui reviendraient du spectacle, on ne peut être empêché par des boutiquiers, qui, eussent-ils leurs boutiques ouvertes, ne voudraient pas s'exposer à l'amende. — La ville est à messieurs les voleurs.

En bonne logique, on devrait encourager les étabhssements publics à rester ouverts le plus tard possible. — Il nous serait agréable qu'on nous donnât de bonnes raisons pour faire le contraire ainsi qu'on le fait. — Ceci s'adresse à M. Delessert.

J^^ Voici une bonne histoire que l'on raconte sur un des pairs dernièrement promus :

Je vous ai dit, je crois, un moyeu ingénieux de se faire rendre un service par un ami • il s'agit de l'aller trouver avec l'air préoccupé, et, par des demi-conûdences, des allusions détournées, de lui laisser croire pendant un quart d'heure que vous voulez lui emprunter de l'argent. — Quand il est au plus haut point de la terreur, exposez la corvée que vous avez besoin qu'il fasse pour vous, et il est si heureux d'éviter le danger qu'il a redouté, que tout autre lui paraît une bagatelle et qu'il met le plus grand empressement à faire votre commission, quelque mauvaise qu'elle soit.

Le député en question, car il était député avant d'être pair, a employé un moyen analogue pour obtenir un bureau de tabac.

Il y a quelque temps, il dit à un de ses amis : « Je fais deux demandes au gouvernement; séparément, on ne m'accorderait aucune des deux ; — mais il y en a une qu'on refusera d'accueillir si certainement, que, pour adoucir le refus, on m'accordera l'autre. — Et que demandez- vous? — La pairie et un bureau de tabac. — Laquelle des deux, monsieur, voulez-vous

avoir? — Le bureau de tabac ; je le mettrai sous le nom de ma servante, pour laquelle je le demande, et en mourant je le lui laisserai. »

Quelque temps après, il rencontra son ami. « Eh bien? — Eli bien ! j'ai réussi. — On vous a refusé la pairie? — Pas encore : ce n'est pas ainsi qu'on procède ; — on m'a accordé le bureau de tabac, — on relu-era la paiiie plus tard; — on ne peut pas tout faire à la fois. Si on m'avait donné la pairie, je ne compterais pas sur le bureau de tabac. »

L'honorable s'était trompé dans ses calculs, — il vient d'tHre nommé pair de France. — Je sais bien sou nom, — mais je ne vois aucune raison de le dire.

J^if^ 11 a été loit question par ces derniers temps d'un duel,

— puis de l'expulsion du royaume de mademoiselle E. G., artiste dramatique.

Ces deux événements sont la conséquence l'un de l'autre.

Mademoiselle E. G. avait un amant. — Cet amant s'aperçut des assiduités de M. de*", l'alla trouver et lui demanda quelles étaient ses intentions.

tt Mais elles sont fort simples, répondit M. di'"', pmbablemcnt celles que vous aviez quand vous ave/, fait la cour A E...

— C'est embarrassant. — Pas le moins du monde, mettons mademoiselle E. r.. en demeure d'opter entre nous, et soumettonsnous à son jugement. — Très-bien! »

C'était, au contraire, très-mal pour l'ancien amant, car mademoiselle G... se décida pour le nouviMu.

L'ancien se fàcba et n'accepta pas le ju^'ement. Il aima mieux s'en rapporter au jugement de Dieu. Dieu jugea très-bien : il fut d avisf|u'ils avaient tort tous les deux, et ils reçurent chacun un coup d'épée.

L'ancien amant ne s'est pas tenu pour content, — il a porté contie madeindisellc E. G. une plainte en abus de confiance et en détournement d'elTels.

M. de"* se trouvait chez elle au moment où la police fit clans son appartement' une visite en conséquence de la plainte de M."*, il l'accompagna à la Préfecture et se fit montrer la plainte. — L'abus de confiance consistait en ceci : qu'elle avait de son ancien amant des lettres qu'elle" ne lui avait pas rendues. — Le détournement d'effets était plus grotesque : les objets détournés étaient une demi-douzaine de faux-cols, deux cravates, — un buvard, etc.

A la place de mademoiselle E., j'aurais été touchée de cette preuve d'amour. — M. '"s'était battu pour elle, mais les deux rivaux étaient dans le même cas, tous deux même avaient été blessés. — Mais M."*, par amour pour elle, s'exposait au danger du ridicule ; — ceci laisse loin en arrière le dévouement de Léandre pour Héro.

Mais, entre deux amants, il n'y a qu'une certaine somme d'amour à dépenser; — ce que l'un a de plus, l'autre l'a de moins. — M. *" aimait trop poiu* être aimé. — Mademoiselle E. G. ne fut touchée que du mauvais procédé. — 11 n'y eut pas moyen de donner suite à cette plainte, — qui ne prouvait que l'amour et le dépit.

Mais M. le préfet de police s'est ému, — et comme mademoiselle E. G. n'est pas française, on a emballé elle et sa mère dans une voiture, en société de deux agents de police, et on est allé les déposer toutes deux de l'autre côté de la frontière.

Vis-à-vis d'une étrangère, le pouvoir du préfet est à peu prè.s sans limite. — Aussi l'expulsion de mademoiselle E. G. n'a-telle été motivée que « comme pouvant porter le trouble dans les familles. »

r^jç C'est un peu rigoureux, — car il suffit de deux beaux yeux, d'un joli pied ou de n'importe quoi, — pour mettre le trouble dans les cceurs et par contre-coup dans les familles. — Que deviendrait Paris si M. Delessert s'avisait d'en chasser toute femme capable de porter le trouble dans les familles? — Ce qu'il

y a de plus triste pour cette pauvre fille, c'est qu elle devait, quelcjucs jours apri^s, débuter à l'Opéra.

^}^ C'oït une singulière situation que celle de la jeune reine d'Espagne. — La cour d'Autriche et celle de Rome veulent qu'elle épouse le fds de don Carlos, (jui vient d'abdiquer en faveur de ce fils. — Les rois donnent facilement à leurs fils les royaumes qu'ils n'ont plus. — Le ministère français préfère un mariage avec le comte de Trapani. — Il n'y a pas un journal (jui n'impose un mari de son choix à la malheureuse Isabelle. — Tout le monde, à ce sujet, donne son avis. — Il n'y a que celui de la petite reine dont personne ne s'avise de s'enquérir.

^Sjfejç Je suis filché que mon ami M. Eugène Sue se laisse emporter si loin par son amour du peuple. — Les nouveaux convertis se font toujours iomaii|ner par les excèi de leur zèle. — i\I. Eugène Sue traite l'orgue de grande seriiielle, — et veut (ju'on donne aux pauvres l'argent destiné ii rétablir celui de Saiut-Eustache. Les ouvriers qui fout les orgues font partie du peuple et ont droit de travailler comme les autres. — Les gens autrement doués que M. Sue éprouvent à entendre l'orgue un noble plaisir, ipi'ils ont le droit de satisfaire. — Pounpioi M. Sue ne proposct-il pas de louer l'église de Saint-Eustarhe pour faire un magasin ù fourrages, et de donner aux pauvres le prix de la location? — C'est une manière étroite et fausse d'envisager les choses. — Pourquoi alors ne pas abattre les tilleuls et les marronniers 'des Tuilerie,»; pour y planter des pommes de terre? — Ce serait un beau champ de betteraves, ainsi que les Champs-Elysées. — M. Sue a prêté celte intention à monseignetir Denis, archevêque lie Paris, (jui ne l'a jamais eue. — M. Sue a de tout temps abusé de l'archevêque. — Les Guêpes ont déjà raconté que M. Sue s'était, tout cet hiver, amusé spirituellement 5 mettre les plus bizarres par.nluxcs et b'v npinion-» If^ plus li.is.inléi's sur Ir d<ts de ce prélat.

1^^ On sait l'eflet que produit sur la pensée 1 encens qu'on

brûlo dans les églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix puissantes. 11 est quelque chosede plus religieux, de plus puissant, de plus solennel, que les voix harmonieuses de l'orgue : c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui de l'encens : c'est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps et moins vite que l'oubli dans le cœur des vivants.

Quand le soir, au coucher du soleil, seul dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas ; quand on respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, la pervenche bleue, la violette des morts, et le chèvrefeuille ; il semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.

La vie est bien changée du jour où on a déposé dans la terre le corps d'une personne aimée ; c'est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout à coup, au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d'une fête, qui arrt'te et lue un sourire qui allait tleurir sur les lévTes. Il ne faut, pour l'évoquer et la faire apparaître, qu'un mot qui ét;ut familier au mort, ([u'un son, qu'une voix, qu'un air (pie l'on chante au loin, et dont le vent vous apporte une bouffée ; il ne faut que l'aspect et l'odeur d'une fleur pour qu'on i-evoie à l'instant celte triste et chère image, et qu'on ressente au cœur, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éternelle séparation. De ce jour on a une partie de soimôme dans la tombe, de ce jour on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au risque d'être à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière. En effet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu'on aimait avec eux ; et les fleurs cultivées ensemble, et les airs chantés ensemble, et les chagrins subis ensemble, et les joies savourées ensemble.

i^ï^ Un (les (lorniors dimanches, au moment où la nuisi(|ne mililairejouait sur la terrasse diuliiUeau des Tuilories, un homme véiu en ouvrier entra dans le jardin pour entendre le concert ; mais un jrardien le fit sortir aussitôt en lui disant que son costume ne lui permettait pas l'entrée de ce lieu piiviléj^ié. L'ouvrier, dont la mise était pauvre, mais décente, s'éloigna sans rien dire, la rout^eur sur le front.

Ceci a le délaut d'être btHe. Je suis convaincu que le roi désapprouverait le zèle de ce gardien. — L'entrée des ouvriers aux Tuileries a donné une couronne au roi Louis-Philippe : — ils peuvent bien se promener un peu dans le jardin. — Ce sont précisément les gens qui n'ont pas de jardin à eux (jui ont besoin des jardins publics. Ces insultes à la |)auvreté n'ont pas d'excuse,

J^ On assure que le maréchal Bugeaud renonce à la candidature d'Excideuil, les exigences toujours croissantes de ses commettants et les prix exorbitants qu'ils mettent à leurs voix l'ont, — dit-on, — tout à fait découragé. — D'autres détails analogues, qui me viennent de vingt ciMis, nie t'ont désirer le moment où on en arrivera, comme en Angleterre, A vendre franchement et publiquement les voix ; de cette façon ceux qui m ont à vendre sont obligés de se soumettre au cours, et ne peuvent donner à leurs suffrages une valeur exagérée.

.«Hj; M. le préfet de police vient de faire allicher l'ordonnance annuelle contre les chiens errants. — 11 n'y a de nouveau que l'ordonnance spéciale contre les bouledogues, qui date de deux ans. — Le moyeu employé pour leur destruction est tou jours de jeter des boulettes empoisonnées. — Nous répéterons i\ ce sujet qu'un des symptômes de la rage étant l'horreur de toute nourriture, ce moyen de détruire les chiens enragés ne détruit que ceux qui ne le sont pas.

Il me semble qu'il ne serait pas bien difficile à M. le préfet de police de faire tuer en vingt-quatre heures tous les chiens

sans maîtres. — Je ne redirai pas ici tout ce que j'ai dit les années précédentes à ce sujet.

J^}^ Les hommes dits à imagination, et comme tels tenus en suspicion, les poètes, — si soigneusement écartés le plus souvent des affaires sérieuses, sont des hommes qui ne s'occupent que de choses graves et vraies, — qui passent leur vie dans la contemplation de la nature et de ses grandeurs, — dans l'élude de l'homme et de ses petitesses; — qui se t'ont des bonheurs et des richesses avec les murmures de l'eau, l'odeur des chèvrefeuilles, le soleil et l'ombre.

Les hommes positifs, au contraire, sont des gens qui sacrifient tout pour des titres, pour des places, pour des avantages de convention ; — qui courent mille dangers ou font mille bassesses pour obtenir qu'on leur permette de mettre devant leur nom ces deux lettres : de;

Ou de nouer en rosette le ruban rouge qu'ils ont déjà obtenu d'attacher d'un nœud à leur boutonnière ;

Ou pour arriver à une de ces domesticités d'un genre particulier qu'on appelle places;

Ou pour marier leur fille avec quelque monsieur laid, difforme, vieux, qu'elle n'aime pas, — avec lequel elle aura tous les malheurs, y compris celui de man(|uer à ses devoirs.

Tandis que les hommes d'imagination, — ceux qu'ils croient fous, — veulent, dans le mariage, un peu d'amour et de beauté.

LES GLEPES.

Juillet 1815.

La douane et les courlis. — Le livret du Musée. — L'Epoque et le Soleil. — M. Sue et M. Dumas. — A propos des ouvriers ot des pau\Tcs. — Un abus. — Le banc des pauvres. — L'église Notre-Dame. — Une vente il l'encan dans une éylise. — L'Hippodrome.

^^^ Un habitant du Havre avait à se plaindre dos limaçons.

— 11 fit venir de Hollande nne douzaine de conrlis par le bateau à vapeur. — -On sait que ces oiseaux recherchent avec soin et détruisent toutes sortes de limaçons, «lont ils sont tri^s-friands. Eux seuls pouvaient sauver les pauvres fleurs de la voracité de leurs hideux ennemis. Les courlis sont arrivés, il envoie son commis les réclamer. — Le commis cherche le panier qui contient les oiseaux, le découvre et veut l'emporter. Mais un douanier l'arri^ti

— On appelle main-forte et on conduit les douze courlis sou» bonne escorte à l'hAtel de l'adminislralion. — Là, «»n tient con- .seil, on cherche dans un dictionnaire d'histoire naturelle et on trouve courlis, oiseauj de passarje. — La loi fait une exeeptinn non pas en faveur des oiseaux de passajje, mais en faveur de ceii qui les tuent ou les prennent. On souleva bien un peu la questifii de savoir — si les oiseaux «le passade ont le droit de passer en cette saison, et si leur passaf;e ne doit pas être volontaire. — Cependant on rendit les oiseaux. — Ileiireusemenl que la loi sur la rliasse ne protéj^e pas les limaçons !

J^if^ Le> cabinets île lecture qui louent, moyennant quatre sous, — deux volumes qu'il faudrait acheter dix francs, — font un ilouble tort à la librairie, et par contre-coup aux jîcns de lettres. On n'achète pa:* de livres et les libraires ne vendent des

meilleiii's ouvrages que le nombre nécessaire pour approvisionner les cabinets de lecture. — Ensuite, comme les établissements ont besoin de fournir une grande variété à leurs abonnés, ils achètent n'importe quoi. On ne saurait croire combien peu on vend d'exemplaires d'un bon livre de plus que d'un mauvais.

Le puissant écrivain et le redoutable libraire qui écrivent et vendent le livret de l'exposition de peinture — ont chassé de la place du Louvre, cette année, les gens qui louaient des livrets. — Aussi en a-t-on vendu cent trenle-ijuatre mille, — au lieu ipie l'année précédente on n'en avait vendu que quatre-vingt-cinq mille. — Il y a là-dessus au moins la moitié de bénéfice. — Ce bénéfice revient, dit-on, à la liste civile.

^Jjf^ A Yesoul — Haute-Saône, — un notaire appelé Fabvre, convaincu d'avoir ftiit souscrire à un monsieur un billet de quatorze cents francs pour une somme de sept cents, et, en outre, d'avoir exigé les intérêts sur le pied de quatorze cents francs ; — convaincu d'avoir pris vingt-trois francs d'honoraires qui ne lui étaient pas dus — et d'avoir gardé six cent trente francs qu'on lui avait confiés pour en faire le versement, n'a pu échapper à la vigilance de la justice ; — elle vient, par l'organe du tribunal de Vesoul, présidé par M. Facliard, — de le condamner a trois MOIS DE suspension! — Le pauvre homme! il sera trois mois sans pouvoir continuer les exercices susmentionnés, — (|u'il ne pourra reprendre qu'à l'expiration de sa peine. — A la même audience, un scélérat qui, pressé par la faim, avait Vdlé des légumes dans les champs, a été condamné à ([uatre mois de prison.

^/t^ Comme tous les jouinaux agrandissaient leur format à l'envi, — on a créé YEpoqne, qui, du premier coup, a pris un format ddubh; des plus grands des autres journaux, — dans le but avoué d'avoir plus de place à consacrer aux annonces ; car aujourd'hui on avoue hautement ce qui était vrai depuis longtemps, — c'est que la polilique, la littérature, c'est-à-dir(^ les grandes phrases d'en haut du jouinal et les mauvaises phi'ases d'en bas VI. 3

^l LKS GUÊPES.

ne sont que la bagatelle de la porte, — les la/zi de paillassf pour altirei" la foule; — après quoi on commence à proposer sa Traie mardiandise : — la poudre pour les dents, etc., etc. Combien la vends-tu? — Je ne la vends pas, je la donne. — Quand le journal a réuni un ceitaLn nombre d';dtonnés, — c'est pour icvendre aux faiseurs d';uinonces. — Quand la foule est juiiassé. autour du tréteau, on appelle les compères, (pii sej;lissent danles ran^;s serrés des bailauds et explorent allentivement leurpofhes. — Ce genre d'industrie n'est pas aujourd'hui autre chose.

On a créé V Epoque ; on va voir, un de ces jours, paraître le Soleil, — même dimension, même lait, — mais seulement s'adressant à d'autres iiadauds. — L'Epoque est un journal conservateur, — le Soleil sera un journal d'opposition, — non pa> que les fondateurs ou actionnaires y tienin^nt beaucoup, — mais on ne peut laisser une classe de badauds inexploitée. — Ot'elque.swns sont attirés par les sauts de carpe et les cabrioles ; — les autres s'arrêteront plus volontiers devant les avaleurs de sabres et les mani,'eurs de lilasse entlammée. Avalons donc des sabres et de l'étonpe. — IMusieurs des propriétaires d'une des feuilles le swt également de l'antre.

Et alors on commence les annonces : vous y verrez — la Temme sauvage qui ne se nourrit que de cailloux et de viande cnie; — non. je vetix dire .M. Sue, qui niange des jésuites ; — — ne l'approche/, pas, il n'a pa< encore déjeuné. — Vous y verre/ M. Dumas courant la grande poMe royale ^ur six i lievaux à la fois, — sans selle et sans l-ride, — etc., etc.

Puis, la foule amassée, — alors l'on vend — qui des bonbons obscènes, qui des meubles indécents; on livre Ie« abonnés aux nijirchands de n'importe qnoi, qui vous les débarrassent le plus lestement du monde de b-nr argent, — rien ne manque à la similitude. — I.es journaux vendus au-dessous du prix qu'ils -mutent — ne rappellent-ils pas la fameuse poudre donnée pour

JUILLET 18lo. 75

rien à tous cenx qui payent le morceau de bois contre la coqueluche.

Seulement les journaux ont fait un perfectionnement : — qunml les joueurs «le gobelet ont amassé la foule pour la livrer à leurs confrères les tireurs, ils partagent la recette après ; — les journaux la partagent d'avance avec leurs compères les marchands — en se faisant payer les annonces. Je sais un garçon d'esprit qui vit avec ces gens-là pour avoir plus d'occasion de se moquer d'eux. — En échange des monstruosités qu'ils lui laissent voir, il leur rend toutes sortes de petits services : — il leur écrit leurs prospectus, etc. Depuis qu'il est '(jue.slion du Soleil, il est toujours à la première phrase d'un certain prospectus-spécimen qui doit être imprimé sur calicot et répandu à un grand nombre d'exemplaires. — Ce qui fait qu'il recommence la première phrase, — c'est que, selon les circonstances, selon les bailleurs de fonds et les actionnaires qui se présentent, le journal change ses principes politiques. Le Sofeil devait dans l'origine être conservateur.

Le prospectus alors commençait ainsi. « Lasse d'une agitation inféconde, la France veut un organe, etc. » — MmV Epoque parut, — et comme elle avait assemblé autour de son cercle les hadauds qui aiment les tours de gobelets, — on pensa à s'adresser à ceux qui préfèrent les avaleurs de sabre, — et le Soleil commença h crier :

« Lasse enfin des humiliations que lui fait subir un gouvernement, etc., la France attendait un organe, etc., etc. »>

*&'^ A PROPOS nES orvRiEns et pes r.vrvRES. Outre le plaisir que beaucoup de personnes trouvent naturellement à parler, le droit de parler étant aujourd'hui le signe de la puis sance et de la fortune, tout le monde veut parler. Ceux qui n'ont pas assez de portes et fenêtres pour parler à la Chambre des députés en ont assez quelquefois pour parler aux élections, ou dans les conseils généraux, on dans les conseils municipaux.

Ceux qui ne peuvent ni parler lé-^alement, ni, leCotle à la main, obliger leurs concitoyens à les écouler, ont trouvé divers moyens ingénieux pour ne pas rester condamnés à un silence humiliant. Sous prétexte de fleurs, de bienfaisance, de tempérance, de vignes, d'amélioration de n'importe (juoi, de répression de ce que vous voudrez, un certam nombre de gens se rassemblent, et chacun consent à faire partie de l'auditoire, à la condition d'être écouté à son tour.

Mais il arrive parfois que les sujets en circulation s'épuisent, et que tel prétexte de discours, encore bien bon pour celui ipii le prononce, ne réussit plus à se faire écouter. Aussi, il fait beau voir quand un sujet nouveau ou sufTisamment oublié pour paraître tel se fait lever par quelqu'un des limiers les plus avancés, il fait beau voir tout le monde s'élancer à sa poursuite.

En ce moment, les pauvres sont fort à la mode, on a commencé par demander pour eux des choses justes et raisonnables que l'on n'a pas obtenues, du moins pour le plus grand nombre. Punrma part, j'ai obtenu qu'on vendit le pain à Ja livre, ce ipii rend beaucoup plus faciles à saisir les fraudes des boulangers ; mais je n'ai pu obtenir que le boulanger qui vole une demi -livre de pain à l'ouvrier fi'it considéré par la justice comme aussi coupable (|ue l'ouvrier (|ui vole un»* dt'mi-livrr de pain au boulanger. Le second, en effet, est appelé voleur, condamné comme tel à une longue prison, et quelipiefois aux galères, s'il a cassé un carreau pour prendre le pain, et si les lanternes étaient allumées ; \c second en est quitte pour une amende, et pour quel<|ues heures de prison en cas de récidive, et son action s'appelle contravention.

Je n'ai pu obtenir (ju'on permit aux pauvres gens qui habitent les rôles de premlre quelques verres d'eau à la mer pour assaisonner leurs légumes.

J'ai un des premiers élevé la voix contre l'abus féroce de faire voyager en wagons découverts, par la pluie, par la neige, par le froid, les pauvres diables qui ne peuvent payer des places plus

chères, et qui naturellement sont moins bien vtMus que les autres voyaijeurs. Nous avons obtenu qu'on mettrait des rideaux à ces wagons ; mais la Chambre des députés n'a pas accordé de voitures fermées.

Mais, comme chacun veut élever la voix, comme chacun veut attirer l'attention sur son discours, chacun veut aller plus loin que l'orateur précédent, et on ne tarde pas à dire des sottises.

Les uns, d'ailleurs, ne sont si ardents en faveur des pauvres que pour se faire, des misères dont ils parlent, une arme contre leurs adversaires. Il y a dans leurs colères moins de charité pour les pauvres que de haine contre leurs propres adversaires. Le jikis grand nombre parlent pour parler; chacun veut lever, chasser, poursuivre et mettre à mort ^on abus ; et quand tous les abus sont pris, on prend autre chose que l'on déclare abus et on lui donne la chasse : à la façon des gamins do Paris qui, lorsqu'au carnaval les masques manquent sur le boulevard, font choix de quelques nez un peu longs ou un peu rouges, déclarent masques ceux qui les portent, et les escortent on leur adressant les cris et les épithètes destinés aux masques véritables.

Par exemple, M. Eugène Sue, nouvellement converti au culte du peuple, voulait dernièrement qu'on donnAt au peuple l'argent destiné à rétablir l'orgue de Saint-Eustacho, et se laissait emporter par son fanatisme jusqu'à traiter l'orgue de grande seririuotto et d'inutile joujou. On pourrait également scier on bûches, pour les distribuer l'hiver prorliaiii, les arbres dos Cliamps-Ely^ sées et des Tuileries, ce qui permettrait d'utiliser ces- deux promenades en y plantant des pommes de terre. M. Sue s'empresserait sans doute d'offrir également les objets d'art qui ornent sou habitation.

ift^ Voici, par exemple, un bon et bol abus :

Les pauvres d'Harflour ont des propriétés : je pense que c'est un legs que j'appellerai un legs pieux préférablemont à tout autre. Ces propriétés consistent en deux pièces de terre attenantes

l'une à l'autre, mais de faron que la plus petite, formant à peu près quarante-six ares, est enrlavée dans une piùce appartenant à M. le m;iire de la ville d'Harfleur. Le chemin de fer de Rouon au Havre, suivant sa iii;nc inflexible, ti'aversc à la fois la propriété de M. le maire et la propriété des pauvres. On a cru d'uboid ipie ce serait une bonne affaire pour les pauvres, le chemin de fer ne prenajit que seize ares qu'il payerait, et auj^racntant de beaucoup la valeur du reste du terrain qii'U coupait. M;ds les choses ne se sont pas passées ;iiiisi, à cause d'une erreur de M. le maire : ce magistral a pensé quelahaussc des terrains bordant les voies ferrées n'était quappajenle, et au nom des pauvres, dont il est le tuteur légal, il a accepté, non-seulement les offres de l'administration des chenims de fer pour les seize ares du clos des pauvres, mais il a, dans sa sollicitude, ùùl en sorte de donner au même prix le reste de la [pièce de terre à l'administration, (jui n'en avait pas besoin.

Les affaires des pauvres termuiées, M. le maiie a dû s'occuper des siennes. Dans l'intervalle , il avait changé d'idée sur les eflets que pruduirait sur les terres le pa>sagc des chemins de fer; il était reveim à l'idée vulgaire que leur valeur ne .saurait que s'en accroître c(m>idt'raldem«'ul, et il s'est fait donner en échange de ce que lui prenait le chemin de fer les trente ares de lenclos des pauvres qu'il avait vendus à l'administralion.

Le résultat de cette opératimi a été, pniu' le maire, d acin-ter à très-bon marché une partie de l'entlits des pauvres, qui le gênait Uml qu'elle n'était pas à lui, de rendre sa pièce de terre carrée et de f;ure une très-bonne affaire ,

INiur le^ pauvres, de vendre leur terre au-dessous de leur valeur, et, an lieu d'avoir des bénélices, de voir noUddement diminuer leur revenu. En effet , il faut faire le remploi du prix de la terre vendue, et, selon toutes le> probabilités, les pauvres ne retireront plus que soixante-deux iran<-s par an d'un cipital qui leur rapportait jusqu ici rcnt trente-iinq hiuii-s, sans tenii < onjpte

JlILLET 1845. 7»

(le rniiQ^mentation (\e la valeur du terrain cédé sur les bords du chemin de fer et proche d'une station.

i^j? Dans presque toutes les églises de campagne et dans beaucoup d'autres, je crois, on appliijue contre une des murailles un banc au-dessus duquel il est écrit en gros caractères : Banf des pauvres. Ceci ressemble un peu aux wagons découverts deschemins de fer ; il faut être ti'ois fois pauvre pour se résign<?r à s'asseoir sous cet écriteau, et bien des gens se privent du nécessaire pour pouvoir payer une chaise ou leur place à un autre banc et éviter cette humiliation. La loi oblige la fabrique de l'église à réserver une place aux pauvres et aux personnes qui ne voudraient pas payer de chaises. Comme on n'a pas la ressource des administrations de chemins de fer de faire tomber la pluie et la neige siu: leur tête, faute de ce bon moyen de forcer les gens à payer, on en a trouvé un meilleur : c'est de les mettre à un poteau qui excite plus le mépris de presque tous les hommes que le carcan auquel on attache les criminels.

Quelqu'un qui penserait que l'Eglise prend au sérieux les préceptes de Jésus-Christ, et qui apprendrait que dans certams temples il y a un banc au-dessus duquel il est écrit : Banc des. pauvres, croirait que ce banc doit être le mieux placé et le plus beau de l'église, que par ce banc on doit entendre les meilleures^ stalles du chœur.

Car Jésus-Christ n'a même pas admis les riches à l'égalité avec les pauvres. 11 est bon d'être catholique, mais il tant encore êtrechrétien.

^}^ Au moment où l'on vient de demander aux Chambres des fonds pour réparer l'église de Notre Dame, il est, jo pense, à propos de signaler une réforme nécessaire.

Une partie de l'église, celle précisément qui contient les tombeaux, est fermée par une grille en fer.

Je me suis longtemps demandé pourquoi cette moitié de l'églis* était fermée : j'ai lini par en découvrir la raison.

Celte grille est fermée pour qu'elle {misse i?tre ouverte par une vieille l'emniequi se fait pour cela donner de l'argent.

.$^ On a beaucoup raconté que sous Louis XIV — l'Académie française, encore toute jeune, mit au concours cette question : « Entre les vertus du roi, quelle est la plus digne d'admiration ? »

M. Ragon, examinateur des jeunes personnes qui se destinent à l'enseignement, leur a, dit-on, proposé cette année ce thème à traiter : — De la sagease et de l'utHitc que présente le rtgne de Louis-PhUippe. — M. Ragon est un homme stable dans ses opinions. — Je l'ai connu professeur au collège Rourbon, — et mon professeur, qui plus est, — professeur d'histoire d'abord, puis ensuite de rhétorique. — Je puis aflirmer (pi'il a toujours eu ce respect et ce dévouement pour le roi. — 11 faut bire seulement que, lorsque j'étais au collège, le roi s'appelait Charles X. — Je me rappelle que c'est ce même M. Ragon qui, étant professeur de rhétorique, accorda à un élève un éloge qui peint bien ce que c'est (jue l'éducation de collège : • C'est très-bien, dit-il, je suis content de ce discours ; je reconnais à chaque phrase des lambeaux ailroitement recousus de Cicéron et de Tite-Live. — Il ne manque que des idées ; — mais, en attendant, c'est un bon discours. »

i^^fjit Malgré la saison horriblement inrlémentc , en commence à arriver aux bains de mer. — Il est un avis que je dois donner au directeur des bains Frascati, auprès du Havre. Il va à certains points de la marée un courant fort rapide qui passe au large des bains et entraînerait invimiblement les nageurs qui se seraient écartés jusque-là. On raconte plusieurs histoires de persoimcs qui se sont noyées dans ce courant. — Si le nageur entraîné se résignait h suivre le courant auquel il ne peut résister, on aurait parfaitement le temps d'aller le chercher avec un canot : ce n'est donc pas un danger réel, — mais néanmoins on se contente d'avoir une chaloupe sur le galet ; — quand la mer est basse, — il faut traîner cette chaloupe pendant deux cents pas pour la mettre à l'eau.

Un établissement aussi important et aussi fréquenté que celui de Frascali ne doit reculer devant aucuns frais ni devant aucun soin qui peuvent contribuer à la sûreté et à la sécurité des baigneurs.

11 est indispensable qu'une chaloupe soit toujours à l'eau, — toute parce et menée par un homme, auquel quelques maîtres baigneurs auraient bientôt fait de se joindre pour porter secours en cas de besoin.

^^ J'ai assisté l'autre jour à une singulière vente à l'encan. — C'était dans l'église de Sainte-Adresse. On venait de dire la messe, — le curé alla dans la sacristie, et revint en soutane. Les fidèles avaient gardé leurs places. — Il s'agissait de louer de nouveau certains bancs dont le bail était expiré. Le curé était assisté du clerc. — On ne les aurait pas reconnus. — Le curé, tout à l'heure, l'air recueilli, les yeux baissés à terre ou levés au ciel, — avait maintenant la gaieté sur le visage ; — il avait déposé la physionomie grave et le recueillement avec les ornemenis, — il avait repris avec sa soutane le rire, la vivacité, et une sorte de jovialité qu'il avait laissés à la sacristie en arrivant.

Il n'avait passé que quelques instants dans la coulisse, — il y était entré prêtre recueilli, il en était sorti commissaire-priseur facétieux. Le clerc ajoutait quelques lazzi, et la gaieté la plus vive régnait dans l'église. « Allons, à vingt-deux francs ce banc-ci. — Voilà un fameux banc, — on voit dans toute l'église sans presque tourner la tète. — A vingt-deux francs cinquante centimes! — Vingt-trois francs! — Vingt-quatre francs! — Vingt-quatre francs cinquante centimes! — M.***, il vous faut ce banc-là, vous êtes très-gros, vous ne dérangerez personne pour passer. — Je mets pour vous à vingt-cinq francs ; — et vous, madame, laisserez-vous aller ce banc? — celui où vous êtes froisse votre chapeau, — il est trop près de la chaire, mettez vingt-six francs; allons, madame *", voilà votre affaire :

— je ne vous verrai pas dormir pendant que je prêche. — Vinglsepl ! — Vingt-sept cinquante ! — Vingt-huit ! »

El, le clerc aidant, le banc alla jusqu'à trente-cinq francs ;

puis les paysans se mirent à échanger dos quolibets, assaisonnés

de leur plus gros rire. — Je m'en allai en me demandant si ces

' choses ne pourraient pas se faire un peu mieux ailleurs ((ue

dans l'église.

J^}^ Comme je me trouvais à Paris, j'ai voulu voir l'Hippodronie afin d'en pouvoir parler à mes lecteurs, dont la plupart ont quitté l*aris et trouveront passé à leur retour ce spectacle qui n a élé institué que pour Télé. — C'est un grand cirque ovale, — si l'on peut s'exprimer ainsi, — autour duquel sont des rangées de gradins recouverts de lentes en toile. — L'enceinte parait pouvoir contenir huit à dix mille personnes. — Tout était plein.

11 m'a semblé voir dans une loge préparée la reine et quelques-unes des princesses, mais la distance était trop grande pour que je pusse les recunnaiire certainement. — L'orchestre a commencé, — et on a vu enU"er dans l'arène — des chevaliers et des dames richement costumés, montés sur des chevaux de sang suflisammeul fringants, — Deniére eux venaient des palcfieniers napohlains tenant des chevaux non montés. — Toute la troupe a ainsi délilé aux sons des instruments.

On a t'u aussi une course de cinq jockeys parfaitemenl soutenue. — Les extrémiW^s du cirque, tournant un peu vite, sont IrésMlaiigereuscs poui' les chevaux ; — un seul cependant est tondié avec le jockey ijui h* moiiUiil, mais i|ui s'est proniptemeul remis en selle et a C4>ntinu6 à courir. — \ la course a surxédé un sieepli'-rluute par des ama/.ones et deux écuyers, qui n'étiuent là que pour doimei' à ces dames l'honneur de les vaincre. — Les pauvres lilles (pii jouent ces rdles ne savent nullement montera cheval ; — mais, si elles sont un peu ciuue> en entianl en scène et quand les chevaux se défendent, une fois lancées — elle» pous-

sent leurs clievaiix à fond de train, ne sont plus accessibles qu'au désir de gagner un énorme bouquet et de le gagner devant tant de monde, — et franchissent les haies sans hésiter.

On m'a montré parmi ces hardies écuyères une assez jolie lilte que l'on m'a dit être — la célèbre Mogador, la rivale de la reine Poniaré dans les bals charaptHies pour la danse demi-prohibée. Personne n'est tombé dans cette course, et on en a été un peu surpris. On avait craint à plusieurs reprises que l'ardeur de ces héroïnes n'amenât quelque accident. Les femmes ont le rare privilège de ne voir qu'une des laces des choses à la fois, — c'est ce qui fidt qu'elles sont bien plus braves que les hommes.

Cinq singes sont venus ensuite, montés sur de petits chevaux assez récalcitrants. — Les singes, vêtus en Kabvles, — avtiienfc parfaitement l'air d'hommes médiocrement laids. — Un accident a attristé cette course. — Un des singes, attachés sur sa selle comme les autres, a tourné et s'est trouvé pendu la tète en bai: sous le ventre du cheval, qui l'a tué à coups de pieds.

Ici l'orchestre a joué des fanfares, et les trompes de chasse ont répondu. — Tout le monde a été surpris de l'immense charivari qui a retenti dans l'arène. — On a accusé les trompes de sonner fau.x, et moi-même j'ai un moment partagé ce jugement rigoureux. — Il faut venger les trompes, et dire la cause de ce tintamarre. Les trompes sont en ré, et ne jouent jamais dans un autre ton. — Les instruments et l'orchestre étaient dans un auti't ton, ou n'étaient pas d'accord avec les trompes.

Pendant la représentation de la chasse, il faudrait ne faire ciïtendrc que les trompes, qui, en outre, ne sont pas assez nombreuses pour remplir l'arène de leurs faiifares.

L'Hippodrome possédait un cerf et un daim, — tous deux utp jour se sont sauvés. — Le cerf est rentré dans un cabaret voisin, où on l'a repris facilement ; le daim estalléau bois de Boulogne, où il a fait élection de domicile, et où on le rencontT'. quelquefois onir d'iiii (oITkm', mais sans pouvoir l'atteindre. —

Le cerf, seul acteur He son espace, restant à l'aduiini^tration, n'est m?me pas complet ; il lui manque un de ses deux bois

Le cerf est parti au petit galop et les chiens l'ont suivi sans le poursuivre. Un beau braque placé parmi les spectateurs s'est indi^nié, a sauté dans l'arène en emportant un foulard avec lequel on l'avait attaché, et, n'entrant pas dans les conventions du cirque, — s'est mis à tourner en sens inverse et s'est jeté à la gorçe du cerf, — qui, effrayé cette fois pour tout de bon, — a voulu sauter par-dessus l'enceinte et s'est pris la corne dans les fdets dont il a fallu le déga'îer; après quoi, il est sorti île l'arèiuv

— On a sonné l'hallali — par terre, et on a donné la curée aux chiens.

Après la chasse est entré dans l'arène le vieux Laurent Franconi, — bel écuyer s'il en fut jamais, — noble et aisé à cheval, ne trahissant jamais un effort ni une difficulté et restant toujours fidèle aux belle> manières et à la dignité de la haute écnle; — il fait faire à .«^on cheval ce qu'on peut faire faire à un cheval et même un peu davantage. Pour ma part, je n'aime pas beaucoup qu'on fasse danser le> chevaux — sous prétexte de haute école, c'est tout simplement une puérilité disgracieuse. — I.^s chevaux n'arrivent jamais à rester en mesure et paraissent fort dislosqm^^

— y\. Laurent Franconi a été très-fort et très-justement ap plaudi, — et sa sortie en arri/^re a été à coup sftr ce qu'il y a eu de plus remarquable. — Après M. Laurent, îles (irecs montés sur des chars ont fait une course mêlée d'un peu trop de /i», de ho et de dia, dont le dernier seul est grec, que je sache.

Trois cavaliers debout, chacun sur deux chevaux, ont ensuite exécuté une très-belle course, — suivie de celle des chevaux libres. — Un des chevaux s'est seni de sa liberté pour se jelei deux fois sur le dos. — On l'a emmené à moitié bri>é.

Voilà te que j'ai vu pour vous, tandis que vous êtes sous il. vrais arbres, — moi qui n'ai de consolation qtie de me pronieni i le soir entre les arbres du boulevard, — taudis qu'à travers le;

arbres de là-bas vous voyez, le jour, les ravons du soleil tamisés en poussière d'or; — la nuit, les étoiles semblables à des fleurs de feu, —moi, à travers ceux-ci, — je vois des réverbères, — le soir; — et le jour, — les enseignes des dentistes et des bonnetiers. — Heureusement que je m'en vais demain.

Août 184J.

Les grands hommes contemporains offerts en thème à la jeunesse. — Les paratonnerres de M. Dupuis-Delcourt. — Le roi zélandais Thierry mangé par ses sujets. — M. Colin et M. Félicien David. — Le journal l'Époque et M. Griollet. — M. le préfet de police et son cheval. — Chute d'iceux.

<^tf* Les lecteurs des Guêpes savent ce que nous pensons de l'éducation universitaire; — nous pouvons renvoyer d'ailleurs ceux qui ont eu la bonté de conserver nos petits volumes — aux mois d'août, de septembre 1840, et à tous les mois de septembre suivants.

Nous serons aujourd'hui simple historien. — M. Durant a prononcé le discours suivant :

« Omnium facile savantorum conscnsu, illud unicc utile est assequi hominibus ut, omnis juvcntutis ardore et assiduo labore, illas tantummodo linguas parlent quœ nusquam parlanlur et nullius usagi possunt fieri, — id est magnam linguam latinam et majorem linguara jji'ai'cam enuliantur. Ea cnim esset educatio pra'sertim nieprisabilis, quœ arma ad vita' pni-lium posset suppeditare idonea, — nam ca instructio viderelur ad lucrum compo-

sita, iliiiii illa quani ilamiis juventiili ad iiihil servire potest, quare est omnino generosa et admirabilis.

» Siint quidam nebulones et nieclianles qui preteiidiiiU liane inslrucliiiiieni esse omnino iiiutileni et crcilsam ; — liis nehulonibus et mecUantis, inter qiios numerandus est quidam Alplionsus Karrus, respondere victoriose liaY oratio liabel pro buto.

» Ita est inutilis, — ita est creusa, fatemiir ; et (piia creusa et inutilis, ideo admirabilem et conlinuandam censemus et prouvare speramus.

» Commence :

» Inventus est aliquis iter periculosius quod pmHerire , — arbor robustior quem emundare , sourca generosior et veliementior quam tarire quam citius refert.

»» Iter sonmo pcllenduin, arbor ta'dio calmaudus, sourça chosis inuti ibus quasi epongia absorbanda est; et, non timeo dicere : « Niliil est somnolentius, iiiliil t-mbetantiiis, niliil spon- » giosius et inulilius cpiam educalio quam aima mater Univer- » sitas prodigat alunuiis. »

« Ensuite hi susdicli nebuloncs et meclianti reclamant sine morà egalitalem ; — banc damus cgalilatcm, — nam onmis regionis jeuncgrnti ad annum vigesimimi piyveniant niliil scicnlcs omnino quam lias duas superhas lingiias, superbas dixi liiiguas, et non salis dixi : — lingiia eniin quam omnes parlant et comprenant exponil oratorem lœdissimis cxprobraliimibiis; — quivis auditor non hésitât signalare solecisroos et barbarismos et sotlisas qui in oralione ciijiislibet pnssnnt micjrc ; — sed omnes admirantur linguam quam non intcllignnt. « Nullus e4, inquit » sapiens, héros pro suo valet de chambrA ; — nidliis est pro- » plieUi in suA palriii, » — et ego adjiciam : • Nihil est doc- » Ins (jueni lurba inlelligit. »

* hi bac. ivgionc qna; ingeniosior semper habita est, qujp, espiild conliniui laboravil quasi moibo — t;i-dio att^imen tt-mpla sunt erecla et religio format;!, — ^pciinde ac pe>li, Icbri et

fiiriis apud Gnecos et Romanos. Nos horiim templorum hujus religionis sumus sacerdotes.

» Tliema est espriti liumani finis ; pauperibus spiritu regnum cœli, fortibus in themà regnum terrae — tribuitur.

» Fateor equidem, nam grandior modestia est superbia procacior, mea oratio plena est excellentibus cbosis, et elegantiis delicatissimis , sed non attanien eadein admiratio vos caperet, et praecipue vestros parentes, si gallicé loquerer quam si latinà sermone uterer.

» Et inter avantagios latinie et graicae educationis illum enumerare decet :— vos omnes honesti restauratores, honorati soupaî marcliandi — quos institntores vocamus — num hanc soiipam tristem et iiquidam, nuni vinum, nynipiiainm donum, adeo vendere facile esset, sine latinà, sine grœcà oratione? — Latina etenim oratio butyram oflle, gneca vinum cyathis addit.

» Adluic restât argumentatum ejus nepotis Alplionsi Rarri in poussicrani reducendum.

» Piapportavit ille nebulo regem nostruin Ludovicuin Pliilippum dixissc olim quibusdam adolescentibus : — « Vestri magistri » vos occupant niniium granci et latini. »

B Respondebo primùni : « Si rex Ludovicus Pbilippus lias pa- » rolas pronunciavisset latinà sermone , — hae parolye dillicilius » intellectu, et simul minus dangerosu; fuissent. »

■» Secundo dicam quod dixit quidam sacerdos, (;ui, post sermonera contra dansam et noças, objectum fuerat Salvatorem noçarum Canaî fuisse convivara : « Non est quod raeliùs fccit. »

Ce discours, qui a été constamment écoulé aveu le plus vif intérêt, a été couronné d'unanimes applaudissements.

^}^ L'homme n'a pas dit son dernier mot à la foudi'c ; celle-ci l'ayant fort bravé cet été, je me fais un plaisir de lui liùre savoir qu'il va, un de ces jours, lui arriver quelque chose de fâcheux. M. Dupuis-Delcourt, célèbre aéronaute, ne veut plus qu'elle se livre aux facéties dangereuses qu'elle a encore exécutées ces

jours-ci ; elle fera bien de jouir de son reste, son heure est venue. Nous avons vu depuis que/que temps sur les murailles de Paris une formule d'annonce assez inquiéfante, en cela qu'elle semblait nous annoncer le néant pour une époque assez rapprochée de nous. On lisait sur tous les murs : « Plus de frottage ; plus de punaises; plus d'enfants... oisifs; plus de chapeaux de soie; plus d'oignon brûlé ; plus de terre , plus de rhumes, etc., etc. «> M. Dupuis-Delcourt vient à son tour dire : a Plus de tonnerre. » Franklin a inventé le paratonnerre, et on a dit de lui : « Eripuit civlo fuhnen, » il a arraché la foudre du ciel ; mais ce n'était que le commencement ; le paratonnerre a jusqu'ici vieilli dans une longue enfance. Franklin s'est empare de la foudre, mais il ne l'a pas mise en bouteille, et c'est ce que va faire M. Dupuis Delcourt, pour quoi il a pris un brevet du roi, sans garanlie du gouvernement.

Jusqu'ici, le paratonnerre s'est contenté de monter une longue faction sur le toit d'un palais ou d'un bMiment, et d'attendre l'arme au bras que l'ennemi vint à portée de lui. Le bâtiment seul était préservé, et le tonnerre, le plus souvent , voyant une maison si bieu gardée, tombait traniiiiillcmenl sur une maison voisine. Il ne .s'agit plus de préserver une mai.>ion et d'en laisser brftier une autre, le paratonnerre de M. Delcourt ne se dérange pas pour si peu : un seul paratonnerre garantira tout Paris , il sera élevé jusque dans la région des nuages au moyen d'un aérostat en métal, retenu captif au-dessus de la capitale par des chaînes amarrées, l'ime sur les tours de Notre-Dame, l'autre sur les Invalides, Les frais seront faits par une redevance que payera Paris avec plaisir, pour être à jamais présené de la fomlre.

Ce n'est pas tout. Comme les chimistes prétendent qu'une eau électrisée par le passage de la foudre est le plus puissant engrais possible, M. nupuis-Delcourt ne cnmpte pas perdre celle dans laquelle le tonnerre enchaîné viendra se noyer ; il la mettra en

tonneaux , cnichons et bouteilles , et en vendra aux consommateurs. On n'a pas encore fixé le prix du litre de foudre. On ne sait pas non plus si le tonnnerre gagnera de la qualité et de la valeur en vieillissant , comme le vin , et si on donnera la préfé-: rence à certains orages ; alors on Signalerait la foudre dételle ou telle année ; il y aurait de la foudre cachet vert ou cachet rouge.

Je ne sais si cela n'est pas un rêve, mais ce qui est certain, c'est que le brevet est pris. Reste à savoir, au cas où la chose serait possible, si la nature ne sera pas un peu gênée dans son perpétuel enfantement par ce soutiremcnt perpétuel de l'électricité, et si en même temps qu'une plaine sera préservée de la foudre, elle ne sera pas préservée aussi de toute récolte. Il y a en ce moment dans les esprits une inquiétude et un besoin du nouveau qui ne laisse pas de me donner quelque souci. J'ai quelquefois pensé que ce monde n'est qu'un effet magique, un prestige, un fantôme, qui doit cesser de s'évanouir aussitôt que l'homme aura dit certaine parole mystérieuse et trouve le mot de lénigme. L'Édena disparu au moment où le premier homme a eu mangé du fruit de l'arbre de la science. Nous en avons aujourd'hui mangé les fruits et les feuilles. Ce monde-ci ne tardera pas beaucoup à finir : peut-être le dernier mot à trouver est celui de M.Dupuis-Delcourt; aussitôt qu'ill'aura prononcé, l'enchantement disparaîtra, ce monde s'écroulera et il n'en sera plus question.

Aussi bien, il n'y aura peut-être pas grand mal ; il est vieux, il fait comme les vieillards, il érige en vertus ses infirmités, mais il n'est guère plus habitable ; je crois qu'il a fait son temps, et M. Dupuis-Delcourt peut dire le mot de l'énigme.

^g^ On a beaucoup parlé dans le temps d'un nommé Thierry, qui s'était fait roi de la Nouvelle-Zélande. Il y a en ce pays une variété particulière désobéis de la couronne. Son peuple, mécontent de son administration, l'a fait cuire et l'a mangé. Un de ses amis, qui en a envoyé la triste nouvçUe, a glissé, involontaire-

ment, sans floute, dans sa lettre, ces phrases, qui n'ont pas paru sufiisammcnt funèbres, u Le malheureux prince a été mangé ; les ennuis de la royauté l'avaient fort maigri, aussi ne l'a-t-on pas fait rùtir, on l'a mangé bouilli... Néanmoins on l'a trouvé excellent, comme nous le trouvions, hélas ! qu ind il était parmi nous, nous qui le connaissions et avions su l'apprécier ! >

^^ En général, les journaux accablent beaucoup un certain M. Colin, qui a fait les paroles de la fameuse sympiioniedeM. Félicien David. Parce que les paroles ne sont pas un chef-d'œuvre, on trouve mauvais que M. Colin exige la moitié du produit de l'ouvrage. — C'est un usage dont M. Colin n'a aucune rai.'^on de laisser déroger contre lui. Il est fûchenx rpie M. Colin ait besoin d'insister à ce point pour percevoir ses droits, et que cette résistance vienne de M. David En effet, tous deux ont composé cette symphonie lorsque tous deux étaient pauvres et inconnus. Personne alors n'aurait donné des vers à M. David, il a été heureux.de trouver ceux de M. Colin , ils u'avaient à eux deux alors que des illusions, des privations et dos espérances ; le partage s'en faisait sans trouble et sans chicane. X'esir-il pas triste que M. David n'ait pas senti qu'il devait continuer à partager avec M. Colin les chances de cet ouvrage, qu'ils avaient fait ensemble? La part de .M. David est déjà bien assez belle, même après le partage de l'argent, et elle le serait plus encore si les droits de son compagnon avaient été défendus et protégés par lui. Ce serait un plaisir de plus qu il aurait fait à ses admirateurs, de leur donner lieu d'aimer son caractère comme ils aiment son talent.

«^^ Un journal de tribunaux raconte ce qui suit : • Les habitants du passage du Caire, à Pari», ont été ailligés. hier au soir par une scène déplorable. — Une inimitié existait depuis quinze jours entie deux ouvriers des imprimeries lithographiques de MM. Carré et Fritz. L'un de ces ouvriers fil appeler l'autre cl lui donna un soulllel. — Celui-ci, qui avait un poinron à la

main, riposta en frappant son adversaire dans la poitrine. Le coup a fait une blessure dont on redoute les suites. — Injustice s'est emparée du coupable! — Je voudrais savoir Içquel des deux la justice et le journal appellent le coupable?

^)t^ Le succès qu'a obtenu le placement des actions du journal V Epoque, qui sera à lui seul grand comme la Presse et les Débats réunis, a éveillé toutes sortes àe projets analogues ; — mais, jusqu'ici, il manque aux entrepreneurs un élément important, et je dirais presque indispensable, à savoir un Griolet. Tous sont à la recherche d'un Griolet ; — mais les Griolet sont rares, — et sans Griolet il n'y a rien à espérer.

M. Griolet est un négociant fort riche, — ancien maire d'un des arrondissements de Paris. Il y a quelques années, à la suite de je ne sais quelle discussion, M. de Girardin inséra dans le journal la Presse une lettre dudit M. Griolet, qui contenait un lapsus calamL — appelé vulgaire:iient faute d'orthographe. — M. Griolet fut fort ému et garda dans son cœur une blessure secrète, acnlum vulnus sub pectore. — H la nourrit longtemps de son sang, vulnus alit vcnis ; mais il lui a été présenté une précieuse occasion de lui donner quelque chose de plus substantiel à dévorer, — à savoir hi Presse et son fondateur ; — aussi, quand on lui a proposé de prendre des actidus de Y Epoque, il s'est écrié : « J'en prends deux cent cinquante pour V Epoque, — et deux cent cinquante contre M. de Girardin.

Outre que l'apport de M. Griolet faisait une assez belle somme, son exemple, fort influent, en a entraîné beaucoup d'autres, et la boule d'or s'est faite à la manière des boules de neige. De là la recherche et le besoin d'un Griolet.

.^îtje Le 25 juiller dernier, — à trois heures et un quart, j'ai rencontré M. le préfet de police à cheval, — rue de Rivoli. — M. Delessert avait un habit bleu, — le cheval était bai; — je donne ces détails, un peu minutieux, pour que M. le préfet se rappelle qu'il surveillait beaucoup son cheval, — parce que le

pavé sec, plombé, trop smipiilousfiniont netloyé, — exposait à chaque instant le cheval et le cavalier à une chute si>nihlal)le à celle qu'a faite, M. Delessert il v a deux mois et demi — rue di Poitiers.

Il y a longtemps que j'ai averti M. Delessert du danger auquel sont exposés les chevaux — sur les chaussées balayées avec trop d'ardeur, — et qui dcvtennent pour eux roninir imc sdiIc t]o parquet ciré sur lequel ils ne peuvent tenir pied.

Il est urgent également de prendre des mesures nouvelles iclativement à la circulation des voitures dans Paris. — Le nombre des voilures augmente tous les jours. — Les encombrements et les acciilents se multiplient. — Les charrettes pesamment chargées embarrassent la voie publique, et par leur masse et par leur lenteur ; il sera bientAt nécessaire de leur appliquer une heure après laquelle elles ne devront plus traverser Paris. — Les tonneaux des porteurs d'eau sont aussi une c.iuse fré(|uente d'encombrement par leurs longues stations. On pourrait exiger d'eux ■ qu'ils sarrtUassent dans la cour de quelque maison. — Kgalement, les voitures qui attendent quelqu'un devraient entrer dans toutes les cours qui peuvent le permettre. — Il est une foule de petites suneillances qui diminueraieut la géne^et les accidents. — Dix voitures stationnant sur le même cAlé de la rue n'embarrassent pa^ autant, à beaucoup prés, que deux qui s'arnHent en face l'une de l'autre. — Ainsi, le 2:2 juillet, la rue Saint-Martin étiiit obstruée dans la moitié de sa voie par des pavés enlevés et des pavés apportés, — précisément vis-i-vi-^ le n" 10. — Eh bien ! une charrette est restée plusieurs heure» devant Ii* n" 10. — ce qui achevait de barrer la rue, etc., ctt

Comme je revenais h Saiiite-.\dre^>e, j .u trouvé une lettre fort gracieuse de M. de Salvandy,. qui m'annonçait que le mi, sur sa présentation, me nommait membre de la Légion d'honneur. — J'ai pris respectueusement le dernier ruban (ju'a porté mon père, et je l'ai attaché à ma boutonnière.

Septembre 1845.

Un serviec do chemin de fer. — Nouveau mode de décoration. — Les blocs de grès de Meudon de M. Gabriel. — Philippe de Gérard. — Les Irlandais mangeront les Anglais... à défaut de pommes de terre. — Français moderne. — Le merle blanc découvert par la Démocratie pacifique et les chiens à trois pattes de M. Jadin. — Pauvre Marochetti ! — Petit bonhomme vit encore, ou les alTaires par actions. — Ancelot, émule de Molière. — M. le curé de Trouville.

i^fej; SEPTEMBRE. — Voici l'aiinonce quG l'administration du chemin de fer a fait insérer dans les journaux pendant tout l'été. — Celte annonce n'était que la reproduction d'une grande alliclie placardée dans les bureaux et les salles d'attente.

« Un service (par correspondance de voitures spéciales sur le chemin de fer) est établi entre Paris^ Cormeilles, Enghien, Montmorency. »

Voici comment la chose s'exécutait : — Vous vous présentiez au bureau : — *( Avez-vous des places pour Montmorency? — Oui, monsieur. — Donnez-m'en une. — La voici. — Combien? — Tant. »

Vous preniez votre billet, votre bulletin de correspondance, et vous partiez. Arrive à Enghien, on vous mettait à terre. « Vous êtes arrivé, — Mais non, je vais à Montmorency. — Vous en avez le droit; — allcz-y. — Conduisez-moi ! — Non. — Mais comment faire? — C'est bien simple, allez à pied. — Mais j'ai pris et payé un billet pour Montmorency ; il y a Montmorency sur l'affiche. — Ah! oui, on melra, parce que vous pouvez y aller d'Eughien. — Grand merci! alors vous ne vous opposeriez pas à ce que j'allasse jusqu'à Ecouen? — Non, monsieur. —

94 LES GCÊPES

Vous êtes bien bon; et même plus loin? — Si vous voulez. — Je suis vraiment confus, » etc.

f^fej* Certains journaux minisléricls devraient mettre un peu plus de soin dans la façon dont ils parlent des princes. — En voici un qui raconte : « M. le duc dAumale, en échange de la Toison d'or, qu'il venait de recevoir des mains de la reine, a annoncé à plusieurs grands dignitaires que le gouvernement français les avait pronms à divers grades dans l'ordre de la Légion d'bonneur. » Il n'est pas encore décidé qu'on donnera la croix aux douze bonimes qui ont échappé au massacre des quatre cent cinquante héros français en Afri(]ue. — Mais, si on la donne à (luelqu'un d'entre eux, il est assez curieux de voir quels seraient les considérants de ces diverses promotions.

Ainsi, on dirait pour les uns : t Un tel, soldat décoré pour une défense hérdïque de plusieurs jours contre des ennemis cent fois supérieurs en nombre. »

El pour les autres : « Un tel, décoré pour avoir été présent au moment où la reine d'Espagne donnait au duc d'Aumale l'ordre de la Toison d'or. »,

J^^ Me voici un peu compromis en paléontologie. Les journaux font grand bruit de tombeaux celtiques, d'armes et d'ossements trouvés à Meudon. — Je puis dire que je l«'s ai vus le premier on à peu prés. J'allais h Meudon faire une visite û M. Ciabricl, savant et habile jjirdinier. — Je le rencontrai qui venait au-devant de moi, et qui s'était arrêté à regarder des ouvriers qui creusaient le sol pour je ne sais quelle conduite d'oau, etc. * Tenez, me dit-il, voici des os que je viens de trouver sous ces énormes pierres que les ouvriers ont mises A nu. — Je me trompo fort, dis -je, si ce ne sont pas des os humains. » Nous toiirnAmes quelque temps autour d'immenses blocs de grés, et nous partîmes en disant : « Cela a tout l'air de monum«*nts drniiliqucs. » — Pnis. nous n'y pensAm^'s plus. — El M. (iabriel, qui, semblable au berger de Virgile, mavait

SEPTEMBRE 1 8i5. 95

dit avec une modestie hyporrite : « Sitnt mihi poma, castuneœ ci pvessi copia lactis, — je n'ai que des pommes, des châtaignes el du fromage, — » me donna un dîner excellent — avec un dessert royal : — les meilleurs ananas que j'aie jamais mangés, — des fraises d'une grosseur invraisemblable — et toutes sortes de légumes de l'année prochaine, — et, mieux que tout cela, une franche cordialité au sein d'une charmante Camille. — Je me souvenais bien de tout cela, — et aussi de beaux présents que m'a faits M. Gabriel ; — mais j'avais oublié les os des Celtes elles blocs de grés. — J'aurais peut-être quelques droits sur les cent cinquante squelettes qu'on a livrés aux savants; mais je leur en abandonne ma part, et, dans le prochain voyage que je ferai à Meudon, je ne réclamerai que le maijmha tripeiaïa, la reine des prrs rose, les cajinacoiiis et les rhododehdrans à fleurs jwui-prcs que m'a donnés M. Gabriel.

-^j; M. Philippe de Gérard vient de mourir. — Les journaux ont attendu sa mort pour rappeler qu'il a été une des gloires de l'industrie française. Le gouvernement l'a laissé mourir dans l'indigence. Les Guêpes se font honneur de lui avoir rendu justice plus tôt, - et d'avoir parlé de lui comme il le méritait dans le numéro qui rendait compte île la dernière exposition de l'industrie.

J^}^ Le peuple irlandais ne vit que de pommes de terre, — et la récolte des pommes de terre a entièrement péri. On ne voit pas trop ce que mangeront les Irlandais cet hiver..., à moins qu'ils ne mangent les Anglais.

*5^ J'ai parlé plusieurs fois des tarifs dits protecteurs. — Ces tarifs empêchent d'entrer en France les grains et les bestiaux étrangers, qui abaisseraient de plus d'un tiers le prix du pain et le prix de la viande. — M. Bugeaud, — grand éleveur de bestiaux, est un des plus solides partisans de ces tarifs, qui constituent au bénéfice de certains industriels le plus odieux et le plus ridicule privilège.

Je comprends très-bien que, pour favoriser une industrie naissante et lui laisser le temps de se développer, on frappe d'un droit les produits analo|<ues des autres pays, mais pendant un certain nombre d'années, — après lequel, si l'industrie du pays n'a pas réussi à fournir aussi bien sous le double rapport du prix et de la qualité, on doit cesser de la protéger — et rendre l'entrée libre aux produits étrangers. — Je fais grand cas de M. Bugeaud, mais je n'ai jamais pu être d'accord avec lui sur ce point.

^^î$ u.>E PHRASE FR.\.NÇAisE (français moderne). Il y a eu un steeple- chase sur le derby de Chantilly : les gentlemen riders, ■ les membres du Jockey-Club et toute la fash'wn du sport étaient sur le turf, comme en un raout. La plupart étaient vêtus de twines et suivis de leurs grooms, — menant à la main les racehorse; les dandys, \eStud-hook à la main, réglaient leurs paris, tandis que les grooms se préparaient à la course avec (juelqnes verres de grog, de brandy et de bisJwp. Les pujjs des journaux disent (ju'il était venu du monde de fort loin par les rails-ways et par les steamers.

4^ Une chose ra'élonnait : — c'est qu'à celle époque de miracle les journaux n'annonçassent pas un merle blanc. — La découverte de cet oiseau est due à la Démocratie pacifùjue. A propos de ce journal, M. Toussenol — a bien voidu m'envoyer im livre fort remarquable intitulé les Juifs rois de l'époiiue. — Je l'en remercie sincèrement.

.^iJ^j; En même temps qu'un journal annonçait la naissance d'un merlehlanc, un autre racontait tpie deux peintres de talent, MM. Dccamps et Fiers, avaient couru un grand ilanger. — Tous deux, se promenant dans la même voiture, avaient été violemment jetés à terre, etc.

Ceci n'est en vérité qu'un besoin de quinze lignes. — Vous en serez convaincus comme moi, l irsque vous aurez lu celles qui suivent : A l'époque où .M. Jadin lit ce beau tableau de

Moïse où les chiens n'avaient que trois pattes, mais qui cependant ne manquait pas d'un certain mérite, M. Fiers qui peint si bien les masures et les prairies normandes, avait la faiblesse d'adorer les cancans, et d'en faire et d'en répandre à profusion. — De telle sorte que beaucoup de ses amis brouillés avec lui ne disaient plus « l'atelier, » mais « la loge de Fiers. »

M. Fiers répandit le bruit que M. Decamps avait mis la main au tableau de M. Jadin. Tous en furent trés-irrités. a Je fais moi-même mes tableaux, disait M. Jadin, et je te défends de répéter de pareilles sornettes. — Le tableau serait meilleur si j'y avais mis la main, disait M. Decamps, et si tu racontes encore de pareilles choses, tu auras affaire à moi. »

La discussion s'échauffa de telle sorte, que M. Fiers alla demander à son commissaire l'autorisation de porter un poignard pour se défendre contre les agressions de M. Jadin et surtout de M. Decamps.

La vérité est donc que non-seulement M. Decamps est à Fontainebleau, où il caracole sur un fort joli cheval noir, mais encore que, fùt-il à Paris, il ne se promènerait pas en voiture avec M. Fiers.

^•*: On a possédé au Havre pendant quelques jours, sur la place de la Mâture, — la statue du duc d'Orléans. — Il est fâcheux que la faveur ait confié cette statue à M. Marochetli, ce négociant en sculpture qui a reçu des commandes à la fois pour une statue de Napoléon et pour une statue de lord Wellington. La statue est mauvaise : — le cheval paraît un de ces chevaux dressés par U. Baucher et qui dansent la polka : le .prince semble empaillé. — En voyant cette triste production du ciseau de M. Marorhelti, — les gens (|ui savent ce qui se passe dans les coulisses des arts disaient : « Bouchot est mort : pauvre Marochetti !

Tonte mauvaise qu'elle est, la statue du prince mort a été très-bien accueillie. — On n'a pas oublié que le duc d'Orléans

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