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98 > LES GL'ÈPES.
était brave, iiitelliiïent, laborieux et instruit, et, neill-il pas été prince, un des jeunes hommes les plus remarquables de ce temps-ci ; — et on le regrette encore beaucoup, tandis que M. le duc de Nemours se l';iit laborieusemeni une popularité.
.^ry; Les litres et les dignités ne sont plus un but aujourd'hui : ils ne sont qu'un moyen. — On n'est plus député pour défendre les intérêts de son pays. — On n'est plus pair de France pour apporter aux lois le fruit de longues études et d'une utile expérience. — On n'est plus général pour mener les armées à la victoire. Ces litres enviés ne servent plus qu à servir d'amorce aux nombreux hameçons que tend chaque jour la crédulité publique. — On vend ou au moins on loue son nom et son titre aux entrepreneurs de n'importe quoi par actions, et on reçoit pour prix d'iceux un certain nombre d'actions au pair, c'est-àdire un certain nombre de lois dix ou quinze francs, selon (|ue les actions auront monté.
4^^ J'ai dit, je crois, — la crédulité publique, — hélas! c'est tout au plus si l'on peut croire à l'innocence même des dupes. Les afîaires, par actions, — pour la plupart, — participent d'un jeu appelé Pelil bonhomme vit encore, — jeu dans lequel on se passe de main en main une allumette enilammée, et où celui-là perd entre les mains duquel s'éteint rallumclte. Chacun de ceux qui arhélent espère revendre : tant pis pour ceux qui gardent les actions et participent réellement à la chose qui a servi de prétexte aux actions.
Et aussi de vol à l'américaine, — dans lequel le volé n'est que le plus maladroit des deux voleurs.
éffl^ Dans ce qui se passe en ce moment, il n'est rien qui doive me faire changer d'avis sur les chemins de fer. L'Ktal ne devait pas aliéner les voies de communication.
-^^kjç Certains coups heureux, certaines fortunes brutalement acquises, en achetant au pair et en revendaut à prinn'S des actions de chemins île 1er, ont entraîné dc> inconvénients duua
certaine graTité. Beaucoup de gens, pour en avoir xa d'autres s'enrichir en quelques jours dans de pareils trafics, ont de la peine à continuer à se résigner à un lucre péniblement et lentement acquis par un travail opiniâtre.
^^ Lorsque M. Ancelot était encore directeur du Vaudeville, un jeune homme, qui avait obtenu une lecture pour une pièce de sa façon, — afin de bien disposer son juge peut-être, demanda à lire quelques vers qu'il avait adressés à l'académicien. — Quand on arrive à ce vers :
Rival heureux de notre grand Molière,
M. Ancelot se récrie .. sa modestie ne peut supporter un pareil éloge ; il demande, il exige qu'on substitue émule à rival. Le jeune homme continue la lecture; — le poëme terminé, il s'attendait à quelques compliments; mais depuis le vers : Emule heureux... M. Ancelot n'avait plus rien écouté et était resté plongé dans une profonde méditation ; enfin, il parle, et c'est pour dire : « Décidément, émule heureux n'est pas euphonique, rétablissez rival. »
^^ A ceux qui voudraient faire passer pour une grande preuve de prospérité l'empressement avec lequel les capitaux se jettent sur les entreprises des chemins de fer, — on peut répondre que ceci n'est que l'appût du jeu, — que demander beaucoup au hasard est au contraire une preuve qu'on n'espère guère arriver par les voies régulières du travail. Examinez, par comparaison, comment on obtiendrai de l'argent pour l'agriculture, — de ce môme argent qui a l'air si pressé et si embarrassé de se placer. Les agiiculteurs, mémo propriétaires, empruntent à dix et quelquefois quinze pour cent, — le plus souvent pour acheter, planter et fumer des terres qui ne leur rapportent ensuite que quatre pour cent
1^^ Il est une époque tous les ans, époque à plusieurs reprises signalée par les Guêpes, — où rien ne se passe plus comme à l'ordinaire ; — cette époque est celle où, la session étant terminée, les journaux doivent remplir à tout prix les deux colonnes qu'ils consacraient pendant la session aux séances des deux Chambres. Chaque village alors, — si l'on en croit les journaux, — renferme un centenaire ; chaque champ recèle une amphore pleine de pièces d'or et de médailles antiques ; — il pleut des crapauds, — les veaux naissent avec deux léles, — on prend des baleines entre les jetées de Cherbourg — et des soles sous le pont Royal. — Si un chasseur tire un coup de l'usil, il abat un aigle ; — cet aigle a un collier sur lequel on lit le nom de Pierre le Grand ou tout au moins de Christine de Suède, etc. — Si vous héritez, plus le testateur était pauvre, plus vous devez sonder les vieux meubles. A cette époque de l'année, il n'est pas d'armoire qui n'ait un tiroir secret contenant de trente i quatrevingt mille francs en billets de banijuc ; — s'il y a un vieux fauteuil sur lequel dormait le défunt, épluchez bien le crin, il est parsemé de pièces d'or. — Profitez du moment, car, la session ouverte, tous ces prodiges disparaissent : — les fauteuils n'ont plus que du crin dans leurs flancs, — il n'y a plus sous le pont Royal que des pécheurs, — il ne pleut que de l'eau ; les chasseurs ne tuent plus que des moineaux ou se tuent eux-mêmes. — Ceci a pour but de prémunir les lecteurs des Guêpes contre les miracles dont sont remplies pour le moment les feuilles quotidiennes et les divers carrés de papier se disant journaux sérieux ou organes de l'opinion publique.
Cependant, pour ne pas me mettre mal avec ces redoutables carrés de papier, je vais ici leur foumir un bon gros vrai miracle, dont ils pourront faire leur profit.
Comme je me trouvais, ces joui's-ci, à Trouville-sur-Mer, — je remarquai plusieurs choses : d'a(|ord, M. Panseron, le musicien, qui, au moyen d'un costume équivoque, se baignait sur la
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partie de la plage résenée au beau sexe : — ensuite, comme je passais dans une rue deTrouville, je cherchai pourquoi la moitié de cette rue était parfaitement piopre et soigneusement balayée jusqu'au ruisseau, tandis que l'autre moitié, jusqu'au même ruisseau, était couverte de trois pouces de fange. Je fus obligé d'aller aux informations. Ce qu'on appelle Trouville se compose en réalité de deux communes : Trouville et Ilemiequeville. La première seule est connue et condamne l'autre ù l'obscurité.
Hennequeville lutte contre la fusion des deux pays : cette rue, placée sur la limite des deux États, appartient par moitié aux deux villages. — Trouville balaye; Hennequeville, pour n'être pas confondue, conserve soigneusement la boue de ses rues.
L'église de Trouville étant devenue trop petite, — le curé a formé le projet d'en construire une nouvelle : — il a acheté une portion de terrain avec l'argent de quelques lidéles, et on a consacré la future église à Notre-Dame-des-Victoires. — Aussitôt la sainte Vierge manifeste par des miracles qu'elle accepte cette dédicace. — Au premier coup de pioche, on découvre une carrière qui produit des moellons de construction, de la pierre de taille, de la pierre à chaux, etc.; — on avait besoin d'eau pour les travaux, c'est l'affaire d'un second coup de pioche, et une source d'eau vive s'échappe des flancs du rocher. Monseigneur l'évéque de Bayeuxa autorisé une souscription pour la construction de la nouvelle éghse. — Peut-être s'est-on trop pressé, et un troisième coup de pioche aurait-il procuré un trésor. — C'est le vr;ii moment, comme nous l'avons expliqué plus haut, de faire celte sorte de découverte.
J'ai lu tout ceci sur un papier signé de M. le curé de Trouville, qui m'a été offert en échange de cinq francs que j'ai donné aussitôt que j'ai eu appris par le même papier : 1" que mon offrande serait agréable à Dieu; 2° que M. le curé dirait tous les mois, pendant vingt-cinq ans, une messe basse pour moi; — que
tous les ans, — quand je ne serai plus, il fera un ser\ire à mon intention, et que, accessoirement, il se fera un jilaisir de tirer du pur^iatoire et même de l'enfer toutes les personnes qu'il me serait désagréable d'y savoir retenues. — Cela f;iit des billet-^ du paradis qui ressemblent à ceux des bastringues de Paris. — o Cini| francs pour un cavalier, qui pourra amener une dame. » — 1! aurait réellement fallu ne pas avoir cinq francs dans sa poclie. 0 païens et idolâtres que vous êtes! est-ce là ce que vous avez fait de cette religion si simple et si désintéressée que le Christ a laissée à ses apôtres !
Juin iShO.
La p«?che aux électeurs : les divers modes de cette pèche. — Accident du rbcmin de fer du Nord. — Ln couleur à la mode. — Les bains de mer d'Honfleur. — Le roi règne et ne gouverne pas. — Tcnlalive contre la vie du roi. — Le» avocat» et iNapolcoii. — Les circonstances ntlcnuan. tes. — Les pôclieiirs pcuvcnt-ils s'emparer des objets qu'ils trouvent dsfla la mer ? — Sur les élections.
J^^ JiiN. — V<iici le moment df«; électinu';, — ti>n< W< partis se préparent à pécher «les électeurs ; — chacun prépare m'^ engins et amorce ses lignes. — Cette pèche, assez curieuse quoique toujours exécutée de la même manière, n'est pas suflisamment connue dans ses détails; elle se divise en une foule de p<Vhes variées et de procédés dilTérenfs.
i^^ r y a d'abord les pêches au filel, qui permettent de
prenflre à la fois un certain nombre d'électeurs; — elles, se pratiquent avec des filets ditVérents, selon les localités où l'on pêche et l'espèce de poisson que l'on veut surprendre.
JS^hit PÈr.BE AU TRKMAiL. — Une fois votre filet tendu, — vous allez à une certaine distance battre l'eau et elliaver l'électeur par de grands et gros mots — qui, en général, font d'autant plus de bruit qu'ils sont plus creux. — Les pécheurs de l'opposition Client qu'on vend le payx à l'Angleterre. — Le ministère fait sonner qu'on veut plonger la France dans l'anarchie. — Dans l'un et l'autre cas, quelques poissons timides s'épouvantent et vont donner dans le trémail.
^»^ PÊCHE A LA NASSK ET AU vERviEU. — Le ministère met au fond de la nasse quelque nouveau témoignage de l'entente cordiale entre lu France et l'Angleterre , — ou une fausse nouvelle de la prise d'Abd-el-Kader.
L'opposition met dans sa nasse la diminution ou si on veut l'abolition des impôts, l'avènement des garçons tailleurs, — le règne des perruquiers, — et une loi agraire.
^^ PÈCHE A l'épervier. — Le gouvernement rassemble ses électeurs sur un point donné — autour d'une espérance quelconque — d'un port de mer ou d'un chemin de fer pour telle ou telle ville, — parfois même d'un tableau pour l'église.
Puis, quand les poissons s'agitent autour de l'amorce,— il jette son filet et les englobe.
Celte pêche réussit moins à l'itiiposiiion , qui n'a rien d'assez immédiat à promettre.
Mais ces procédés perdent tous les jours de leur puissance ; l'électeur trop péché — est devenu déliaiTt , — et il voit de loin le filet. — Les gros surtout ne peuvent guère être pris qu'un à un, et il faut donnera chacun l'amorce qui lui convient, — c'est la belle pêche, la pêche digne des amateurs, — c'est la pêche à la ligne.
^^ PÈCHE A l'asticot. — Ou ne prend pas encore comme
cela de bien gros poissons. — les hameçons sont petits et l'appût est mince.
Le ministère met à son hameçon — un bureau de tabac, — une tlcmi-bourse dans un collège, — un bureau de poste, — un petit avancement dans la carrière administrative, — on prend ainsi de l'ablette, du gardon, de la brème et du goujon.
L'opposition amorce — avec un brevet de grand citoyen, d'électeur incorruptible, d'ennemi de la tyrannie: elle ne prend pas grand'chose ; si elle a la maladresse de pécher dans les mêmes eaux que le ministère, le poisson ne mord à son hameçon — que faute d'autre appât.
Quand il s'agit des gros poissons, du barbeau, du brochet, de la carpe, le ministère tire de son panier — des amorces plus sérieuses, — de bonnes grosses places, des décorations, (]c'> préfectures, des concessions, etc., etc.
3 L'opposition ne peut attacher à sa ligne (pic des proniesM-s réalisabb'S si... ou quand... Elle l'ail les promesses plus grosses, il est vrai, parce qu'elle sait bien qu'elle ne pourra les tenir ; — mais tout cela c'est la pèche à la mouche artificielle , et cela iir vaut pas la pèche au vif. C'est le secret des majorités.
Quelques pécheurs rusés cependant — pèchent û crtté des pécheurs du ministère , et prenant clandestinement leurs amorce^ dans le panier de leurs adversaires, — c'est un procédé qui réus sit et s'emploie plus frécpiemment de jour en jour, nuiis cela ac- 4^itimie le poisson à mordre h. tous les bamenins.
Qui oserait nier les progrès de l'esprit humain ? — on a sup primé toiirà tour la théocratie, la monarchie, l'oligarchie, la république; — on s'est lassé du gouvernement de Dieu, à cauc des prêtres; de celui d'un nti, à cause du despotisme; — dr l'oligarchie, h cause d'un despotisme phis grand ; — de la république, à cause des républicains. — Mais enfin , après bien du bniit, bien des misères , bien du sang , — on a découvert cette fois la meilleure forme de gouvernement possible ; — on s'csl
soumis et pour toujours à la puissance des portes et fenêtres. — Les portes et les fenêtres gouvernent la France, — Dieu n'a plus qu'à la protéger. On a pensé que les citoyens qui possèdent le plus de portes et de fenêtres sont naturellement les plus érlairés, — et que le cens — qu'on écrivait autrefois sens — était la seule qualité nécessaire à un gouvernement, — et cette forme de gouvernement a rénni tous les suffrages.
En effet — quand il fallait pour participer aux affaires une haute intelligence, un esprit vaste, des lumières péniblement acquises, — quelques personnes pensaient n'y pouvoir jamais parvenir, — tandis qu'aujourd'hui, en faisant et surtout en vendant du drap, du vin, des lampes, des souliers, etc,, on peut arriver tout doucement à avoir assez de portes et de fenêtres pour être appelé au gouvernement de son pays. — Quand l'âge et la fatigue vous rendent impropre à votre petit commerce, — la carrière n'est plus fermée à personne, — si ce n'est aux songescreux qui consument leur vie dans des études stériles et des méditations sans produits. — On est, grâce à Dieu, débarrassé de ces gens-là, — heureusement pour le pays remplacés par d'honnôtes merciers, ferblantiers, lampistes, etc., qui pendant trop longtemps n'avaient eu aucune part au gouvernement de leur pays.
Je n'ose pas dire combien il me manque de fenêtres pour que j'aie le droit de me mêler de tout cela.
-^tjç M. Frissard, le timide et débonnaire ingénieur — est une sorte de commissaire des morts — que l'on envoie après chaque catastrophe — constater que tout est pour le mieux dans le plus mauvais chemin de fer possible. — Quatorze personnes, selon les uns, — beaucoup plus, selon les autres, ont été étouffées dans un marais sur le chemin de fer du Nord. — M. Frissard dit que ce n'est la faute de personne, — que les travaux étaient bien exécutés, — le matériel en bon état, — le personnel suffisamment soigneux et capable. — Donc, puisqu'il n'y
a aucune cause à ce sinistre accident, on ne peut pas en prévenir aujourd'hui le retour. — Donc cela arrivera de temps fn temps, — donc il n'y a qu'à bàlir une chapelle comme on a l'ail sur la rive gauche de Versailles, — celle-ci est dédiée à ^^olrr- Dame des flammes, — celle du chemin du Nord sera sous l'invocalion de Noire-Dame des boues. — Il faudra inventer une nouvelle patronne pour chacun des supplices qu'auront à subir les voyageurs en chemin de fer. — Ce sera bientôt une mythologie nouvelle qui nécessitera un calendrier spécial.
Je n'ai pas le bonheur d'être de l'avis de M. Frissard; — il me semble que, puisqu'on n'a pas trouvé encore le moyen de rendre le déraillement impossible, — il faudrait prendre des précautions particulières dans les endroits où le déraillement peut avoir d'aussi funestes conséquences . — tous les remblais, tous les ponts, devraient être munis de garde-fous — et de contre-rails capables d'opposer une sérieuse résistance au déraillement.
Mff. Il n'y a guère eu de cerises celte année, — il y a peu d'abricots et de pèches, et point de primes. — Heureusement que le Journal des Débats dinnoncc — que « la politique de IXiT» donne des fruits d'ordre, de paix, de liberté. » Les prunes de reine-Claude sont bien bonnes.
J^ On lit dans les journaux spéciaux que la couleur à la niwle sera cet été la couleur club-stirk, — c'est le nom d'un des r(Trc /lorsc inscrits au stud-hnok, montés par des ffenllemen nf/^rs vainqueurs du turf sur le dnby de Chantilly — (autrement, pour le français, d'un des chevaux qui ont couru sur la pelouse de Chantilly). — Celte couleur, sorte de bai-marron, ressemble un peu A la r^w/cf/r ^.j/cc dont Louis XVI fut le parrain. — Les annales de la mode oni gardé le souvenir de cet événement. Kn 1775, — la reine ayant choisi une robe de taffetas d'uno couleur rembrunie, — le roi dit en riant : « C'est couleur (fe pure. » — A 1 instant, toutes les femmes de la cour voulurent avoir des
taffetas puce ; — la manie en passa aux hommes ; on chercha des nuances nouvelles; il y eut couleur de vieille et de jeune puce; la mode adopta successivement les couleurs : dos de puce, ventre de puce — et tête de puce; — cette mode régna tout l'été, et avec tant de fureur, que tout le monde pensait qu'elle passerait l'hiver. — Mais, à la fin de l'automne, les marchands offrirent à la reine des satins nouveaux, parmi les^piels elle choisit une robe d'un blond cendré. — Monsieur, depuis Louis XVlll, s'écria: « C'est la couleur descheveux de la reine. » A l'instant la couleur puce tomba, — on dépécha des gens de Fontainebleau à Paris pour demander des velours, des soieries, des draps, îles ratines, eic, couleur des cheveux de la reine.
Aujourd'hui que les chevaux donnent les modes, — cette couleur s'appellerait mihelle.
.S^ Les exemples de naïveté sont bons à recueillir. — La naïveté n'est pas le défaut de notre époque. — Les pauvres d'esprit eux-mêmes font tout ce qu'ils peuvent pour se faire escompter ici-bas le royaume des cieux, qui leur a été si solennellement promis.
Honfleur est une jolie ville à l'embouchure de la Seine. Je lui permettrais volontiers une foule de prétentions que j'ai déjà eu occasion de reconnaître en y plaçant la scène de celui de mes romans que j'aime le mieux et qui s'appelle Jf/rfi à quatorze heures. — Honfleur est surmontée d'une belle montagne verte, du sommet de laquelle on a une vue magnifique.
Mais je ne me serais pas avisé de penser qu' Honfleur songerait jamais à avoir des bains de mer.
Voici pourtant que je reçois un prospectus qui en fait preuve. Ce prospectus, écrit avec une bonne foi et une naïveté dignes d'un autre siècle, fait une amère critique de l'établissement qu'il annonce.
En voici quelques passages :
« llonlleur... située sur la rive gauche de la Seine. »
Il n'est pas adroit, — ville d'Honlleur, — d'annoncer qu'on est sur la rive gauche de la Seine, — quand on ollVe aux gens des bains de mer, — quoique cela donne l'air d'être une continuation du faubourg Saint-Germain de Paris. « L' uni forviiié salutaire du climat d'Houjleur « est une vérité incontestable; mais s'il est également vrai que ce port soit c l'abri des ardeurs du soleil, il ne l'est pas du tout qu'il snit aussi bien à l'ahri des vents les plus fruids, et celn, parce que Ilonlleur est au nord.
L'auteur du prospectus fait ensuite une longue énumération des plaisirs (|ut' présente la ville ; le choix n'en est pas heureux :
— presque tous sont ailleurs, — (|uelques-uns des plaisirs qu'offre la ville sont à quatre lieues d'elle ; à quatre lieues également on a les bains de Trouvillc, à trois les bains du Havre. Cela comple-t-il entre les plaisirs qu'on peut trouver aux bains d'Ifonfleur?
Il annonce avec une touchante sollicitude qu'il n'y a rien de si facile (jue de s'en aller d'Honlleur, — à toute heure, par toutes voies : « Il y a, dit-il, quatre départs par jour pour Paiis, par voitures, par bateaux, etc. Et chaque jour, au moyen de deux bateaux à vapeur, dont le trajet est fait avec la plus grande régularité, l'habitant d'Honflcur peut aller passer quelques heures au Havre. — Le trajçl^ fait eo trente minutes. »
Le prospectus n'ajonte pas f^ c'est pour y prendre des bains qu'il conseille aux baigneurs d'IJonlleur d'aller au Havre.
Le conseil ne serait peut-rtre pas mauvais ; — en eiïct, il y a îi HonOeur, comme dit avec raison le prospectus, « des cafés, desh(Mels, desre>taurants coufortabieg, des cabinets de lecture,
— des jardins, — des bancs, des pelouses couvertes d'ombrage, une très-belle vue ; » mais il y manque deux choses très-nécessaires pour prendre les bains de mrr, d'abord une plage, — puis de l'eau de mer. Les côtes d'Honneur sont vaseuses; l'eau, fort mêlée d'eau de Seine, est presque toujours au bord troublée par la vase.
« Il y a, dit encore le prospectus, du linge et des costumes complètement neufs et confectionnés avec le plus grjnd soin. 1! y a un maître baigneur connu sur toute la côte. » Tout cela est vrai. C'est bien dommage que cela ne puisse suppléer — quand il s'agit des bains de mer — à une plage et à de l'eau salée.
*^tjç II afrive en ce moment une chose assez consolante : — les députés et les journaux n'ont plus de nouvelles... bizarreries il débiter. — Le tour est fini, les voilà revenus aux anciennes. — La phi-ase : Le roi règne et ne gouverne pas, sert de prétexte à autant de discours, à autant de colonnes qu'il y a sept ans. — Les Guêpes ont dit leur avis sur ce sujet la première fois qu'elles ont pris leur volée.
En face du reproche fait à un roi constitutionnel de trop gouverner, il est curieux de placer le reproche conti'aire adressé à Louis XIV, à la fin de sa vie, dans une satire du temps :
a Louis XIV eut toujours la pr:Hention de gouverner par luimême : il crut y être parvenu, et presque tout le royaume le crut aussi; ce qui produisit de salutaires effets à beaucoup dégards. Mais est-ce réellement gouverner par soi-même que de n'écouter que ses ministres, de ne voir que par leurs yeux, et de s'interdire ainsi tout autre moyen de connaître la vérité, quand ils ont intérêt de la cacher? C'est ce que fit ce prinre pendant cinquante-cinq ans. »
On voulait alors que le roi n'eût pas de ministres.
— Certains ministres aujourd'hui voudraient-ils ne pas avoir (!.' roi?
*^^ Le lâche assassinat tenté sur la personne du roi — a été funeste à bien des gens, en ce qu'il a fait dire énormément de sottise;. — Certains journaux ont cru être Irès-agréablcs à M. Pasquier en parlant de l'estime qu'il avait inspirée à Lecomle. — D'autres ont réclamé pour M. Decazes, et ont affirmé que Lecomte n'estimait pas moins le grand référendaire que le président «le la Chambre haute.... — Les uns ont donné, jour par jour.
des nouvelles de l'assassin, ont dil comment il avilit passi'- la nuit et ce qu'il avait mangé à son «lîner. — Ils lui l'Ut procuré, en agissant ainsi , le bonheur qui enivrait Fieschi en se voyant l'objet (le l'attention publique.
Le Journal des Débats a soulevé d'unanimes réprobations eu s'efTorçant de donner à ce crime une couleur pobtique. — M. Bertin ne sait peut-être pas que l'action de « calomnier la nation en faisant suspecter au roi la fidélité de son peuple » a toujours été considérée comme crime, — et, en celte (|ualité, plus d'une fois punie de mort. — Dans un livre de jurisprudence très-connu, intitulé ; Des injures dans l'ordre judiciaire, \i\ih\\é en 1783, par M*' Dareau, avocat au parlement et au présidial de la Marche, à Guérel, il est rapporté deux exemples de semblables punitions prononcées par les trii)unaux. — L'un de ces faits a eu lieu eu ICi'SU, à propos du roi Louis Xlll ; l'autre, (|ui lui ressemble beaucoup, se passa en 1 702. Un sieur de Lachaux, gentilhomme et garde du roi, joua une sorte de comédie pour faire croire à une prétendue conspiration contre la vie du roi, — pour se donner l'honneur de l'aviùr découverte.
Une sentence du Chàtelet, — considérant que ledit Lachaux s'était rendu coupable d'inqiostures capables d'alarmer le roi sur les sentiments d'amour et de lidélité de ses sujets, lesquelles impostures ont causé une grande rumeur et troublé la tranquillité de plusieurs citoyens, qui ont été arr<*lés et inipiiétés à ce sujet, condanma ledit de Lachaux à faire amende honorable — devant le palais des Tuileries, où il fut mené par le bourreau, ayant la corde au cou. Après (pioi, il eut <• les bras, jambes, cuisses et reins rompus par l'exécuteur de la haute justice; — puis son corps fut rais sur une roue, la face tournée vers le ciel, pour y demeurer tant et si longtemps qu'il pliH à Dieu de lui conserver la vie. » — On l'avait préalablenu-nt api)li(|ué à la question ordinaire et extraordinaire.
Je prie de croire que je ne demande pas qu'on traite ainsi
M. Berlin; — mais on aurait pu lui faire dire de haut lien, comme disent les journaux, — ce que dit au ni<}me endroit le même jurisconsulte, — à savoir « qu'un zèle excessif pour le prince peut être aussi dangereux qu'une grande indifférence. »
,^^ xM. Bresson et M. Créraieux plaidaient — contre et pour la Gazette de France, — l'un comme avocat général, l'autre comme défenseur.
Napoléon, qui n'était pour rien dans l'affaire, qui n'était ni accusé, ni témoin, — a été, je ne sais pourquoi, fort maltraité par ces deux messieurs.
M. Bresson a dit : « iSe savez-vous pas pourquoi l'empereur est tombé ? parce qu'il aimait la guerre, parce qu'il l'àimail à l'excès. »
M. Crcmieux a prêté à l'empereur ces paroles : « Ne faudrait-il pas que je mette dessus ce que j'ai mis dessous, et dossous ce que j'ai mis dessus? — Une phrase médiocre et une faute de français !
MM. les avocats gardent rancune à Napoléon de l'éloigneraent qu'il a de tout temps témoigné pour eux.
^>jç Tout le monde se sert d'Ibrabira-Pacha, et lui prête des mots pour ou contre ses amis et ses ennemis. — Les Turrs, qui acbélent les femmes, — contrairement aux Européens, qui se font acheter par elles, — ce qu'on appelle dot, — cxprinicnt assez volontiers le degré de beauté d'une femme par la valeur de l'argent.
Certains journaux légitimistes donnent un tarif peu révérencieux de certaines beautés de la nouvelle cour.
D'autre part, on assure qu'Ibrahim, interrogé sur la valeur approximative de madame Liadières, a répondu : « Elle vaut deux diamants de la grandeur de ses yeux. »
Dites à une femme que le pacha, à une question pareille a son sujet, a répondu qu'il ne h prendrait qu'autant qu'elle lui donnerait un certain nombre de billets de mille francs, elle sera
fort en colère. C'est cependant ainsi qn'ello s'est mariée probablement, et elle n'a pas pensé à s'en offenser.
i^tj; Je fais depuis Ionu;tcmps le devoir d'un bon citoyon, — en expliquant certains verdicts du jury dont la sin-idaritc pourrait scandaliser le vulgaire et diminuer le respect dil à cette institution. Je dois avouer, cependant, que quelques-unes de ics décisions m'embarrassent quelipjc peu. De jour en jour, l'admission des circonstances allcnuanles prend des formes moins intelligibles, et m'oblige à de grands efforts pour combattre victorieusement les adversaires du jury.
La femme Salomé épouse un homme veuf, père d'une petite nile ; elle se fait faire un enfant par un ami de son mari ; — elle songe, alors, que l'enfant du premier lit spoliera le sien et partagera avec lui la succession de Glmcklcr. — Elle jette par la fenêtre la petite Sophie, ûgée de six ans ; — puis elle empoisonne son mari, — lui ouvre le ventre, — le vide et va jeter les intestins, son cn^ur, son foie, etc., dans les latrines. La justice intervient; — les preuves les plus convaincantes sont réunies contre l'accusée. — MM. les jurés décident, en conséquence, que l'accusée est coupable, — mais admettent en sa faveur des circonstances attcnnantcs.
Aussitôt des personnes qui saisissent chaque prétexte pour déprécier les institutions de leur pays — demandent quelles sont les circonstances atténuantes. « Kst-cc que son mari était un méchant homme, qui avait exaspéré sa femme par sa mauvaise conduite et par des traitements durs? — Nullement, 'était un homme doux et indulgent. — Que fallait-il donc, demandent ces mêmes personnes, pour que la femme Salomé ne mérit;H pas l'indulgence du jury? est-il donc un crime plus horrible ((u'elle eût pu commettre pour ne pas concerner les circonstances atténuantes? »
Je n'en finirais pas si je rapportais tous les mauvais propos qu'inspire celle affaire à ces gens.
Je suis heureux de pouvoir encore une fois ôclaircir l'opinion des jurés du Bas-Rhin, et justifier ces magistrats de rencontn.' des inculpations que l'on fait peser sur eux. — Oui, la fcmmo Salomé a empoisonné son mari; — oui, elle l'a vidéi — oui, elle a jeté son cœur et son foie dans les latrines; — et tout cela, il faut l'avouer, n'est conforme ni aux devoirs de l'épouse, ni à la morale de tous les pays, — iMais, cependant, elle n'a pas poussé la férocité jusqu'à manger le malheureux Glœckler; — il lui faut savoir gré d'avoir su s'arrêter sur la pente si glissante du crime.
il faut encore rechercher les causes de ce forfait. — Eh bien ! les causes viennent du plus beau et du pli'.s noble sentiment qui puisse animer le cœur d'une femme : de l'amour maternel. La femme Salomé, s'étant fait faire un enfant par un ami de son mari, — ne peut s'accoutumer à l'idée que l'enfant de son mari partagera avec le sien; — et, pour assurer le sort de cet enfant, elle n'hésite pas d'abord à jeter par la fenêtre la petite Sophie, puis à empoisonner son mari, qui, heureux jusque-là dans ses spéculations, pourrait compromettre par d'autres opérations — la fortune qu'il a acquise.
11 faut de plus considérer, comme l'a dit l'avocat de la femme Salomé, qu'elle était grosse, et que les femmes, dans cette situation, sont parfois exposées à des envies étranges, à des appétits extraordinaires. Elle a eu envie de tuer et de vider son mari. — Eh bien, qui sait, si elle n'avait pas satisfait cette envie, si l'enfant qu'elle porte n'aurait pas eu une fraise ou une tache de café sur le nez?
Certes, ces considérations diverses ont dû nécessairement exercer une grande influence sur le jury; mais je crois savoir qu'il a été déterminé par une considération d'un autre ordre.
Du jour où l'on confia la justice criminelle aux jurés, dont les deux tiers sont marchands, — la hiérarchie des crimes fut un peu bouleversée. — L'assassinat, qui avait été si longtemps le crime
114 LES guP:pes.
le plus r(^prouv(5 et le plus puni, — perdit de son iinporlanco, et céda le pas au vol. — L'assassin ne menace que la vie, le voleur menace l'argent. — Après le vol, vient nécessairement le crime de ne pas payer ses dettes, — puis le crime de marchander et de rabattre les factures. — L'assassinat n'est plus qu'en cinquième ou sixième ligne. — Quelquefois, il est vrai, il semble reprendre son rang, mais c'est parce qu'il accompagne un vol, et que le jury n'ose pas encore le considérer comme atténuant. — Quelquefois aussi l'assassin est convaincu d'avoir eu des billets protestés, et alors toute indulgence disparaît.
Ce n'est pas ici le cas de la femme Salomé.— Certes, MM. les jurés ne prétendent pas l'excuser d'avoir empoisonné et vidé son mari; mais ils n'ont pu rester insensibles à un incident révélé aux débats, et qui honore le caractère de la coupable.
L'honnête droguiste qui lui a vendu l'arsenic offrait tle lui faire crédit, et de ne réclamer l'argent de cette fourniture qu'à la fin de l'année. — Eh bien! la femme Salomé a insisté pour payer le poison comptant: —et non-seulement elle a ainsi fait bénéficier le marchand de l'intérêt de l'argent, mais encore elle ne l'a pas exposé à la perte de sa créance, qui aurait pu avoir lieu -r dans le cas où, — ce qui est arrivé, — la femme de Glœcklcr serait condamnée ; — ce qui prouve que celle fenmie avait enr(U"e du bon.
^f^ Les pécheurs de nos côtes acceptent sans se |)laindrc toutes les rigueurs de la mer, — ils se soumettent à ses colères, qui déchirent leurs fileL« et brisent leurs ban|ues, — ils savent qu'il n'est guère de famille à laquelle elle n'ait pris quelqu'im, — et j'ai entendu dire, en chaire, à un jeune prêtre, fils de pécheur, après plusieurs tempêtes successives : • Il semble que la mer est devenue le cimetière de la paroisse. »
Mais aussi, on échange, on aura toujours bien du mal à faire croire aux pêcheurs que tout ce qui sort de la mer, ce ch.imp qu'ils sillonnent sans cesse, n'est pas à eux. — Aussi ont-ils avec
l'administration des discussions Iréquontes relativement au sauvetage des objets qu'ils rencontrent à la mer, tels que des pièces de bois, tonneaux et barriques pleines ou vides, etc. Ces mêmes hommes, qui pour rien au monde ne couperaient une branche de suieau dans la haie du voisin, — qui, s'ils trouvent un morceau de bois à terre, — demanderont à qui il appartient, ne se font aucun scrupule d'emporter chez eux une barrique d'eau-de-vie ou de tafia, — ou les débris d'un navire qu'ils auront rencontrés à la mer.
La loi a fait ce qu'elle a pu pour obvier à cet inconvénient ; tout en punissant comme voleur celui qui ne dépose pas en mains sûres tout olget trouvé à la mer, elle a donné le tiers de la valeur de l'objet trouvé à celui qui le trouve, — en réservant à celui qui l'a perdu le second tiers ; — le troisième tiers appartient, je crois, à l'État.
Mais, grâce à certains abus de l'administration, ce troisième tiers est souvent l'huître et les deux autres ne sont que les coquilles. — Voici comment •
D'abord, si l'objet trouvé est une barrique de vin et que cet objet ne soit pas réclamé, — l'objet est resté quelquefois longtemps en sauvetage a j bord de la mer, — il est déprécié ; on le vend à la criée, on le vend mal, puis l'octroi vient prélever ses droits. — Le tiers devient bien peu de chose. — Ensuite, et quelle que soit la nature de la chose trouvée, — voici ce qui arrive : — le pécheur qui la trouve renonce à sa pèche pour ce jour-là et amène sa trouvaille à terre, ensuite il va dans les bureaux, à la ville, réclamer sa part, — Là, on le reçoit le plus souvent fort mal : la chose n'est pas encore vendue, ou ces messieurs n'ont pas eu le temps ; — il vient quelquefois de quatre ou cinq lieues ; — n'importe, il reviendra ; — peut-être bien pour être encore renvoyé à un autre jour.
Voici ce qui est arrivé à trois pécheurs que je connais :
Us avaient trouvé la nuit à la mer une barrique de vin, — ils
l'amenèrent à terre avec beaucoup de peine , — puis ils la veillèrent tout le reste de la nuit, qu'ils passèrent sans dormir dans leurs vêtements mouillés. — Dès le jour, ils firent leur décla-atlon, — le vin fut vendu, l'octroi préleva ses droits; — les pécheurs, qui avaient perdu une pèche, perdirent trois ou quali r autres marées à la ville, dans les bureaux, — enfin, il leur revint à chacun neuf sous.
Ainsi, voici ce qu'il arrive le plus souvent des objets trouvé.^ à la mer; ceux qui les trouvent les volent, — ou ne se ilèrangenl pas pour les amener à terre — et les laissent perdre tout à fait.
.^jj; Pendant que M. Guizot se baignait à Trouville, — M. Thiers était venu avec sa famille aux bains du Havre. — Les fonctions qu'on avait bien voulu me confier — m'ont procuré l'honneur de le promener dans la rade sur un tout petit et tout charmant bateau à vapeur, que MM. (îardot et Mazcline avaient eu l'obligeance de mettre à la disposition de la Société de.s régates.
^Ij; M. Delespaul, — député de Lillo, — je crois, — a reru une éducation extrêmement catholique; — il était enfant lorsque son père, lui donnant quelque instruction, dit : •- Et le fds de
Dieu, assis à la droite de son père — Quoi, papa, s'érriu
l'enfant, — il est toujours à la droite de .^on père ? — Jusqu'à la consommation des siècles, répondit le père. — Eh bien ! répliqua l'enfant, il doit joliment s'ennuyer. »
^^! L'amadou et la pierre à fusil ont été remplacés par le> briquets pho.sphoriques, les allumettes pyrogènes, chimiques, etc. — Deux perfectionnements se disputent aujourd'hui la faveur du public : — l'un con.siste en allumettes dont roxtrémilé est enduite de rouge, — elles partent au frottement, — comme un pistolet, — brûlent les habits, les mains et le visage.
L'autre consiste en allumettes 'dont le bout est bleu, elles ne font pas d'explosion ; — mais elles ne s'allument pas plus qu'un cure-dents. — Le prix de ces allumettes est considérablement ré-
iLi> 1846. M7
duit, on en donne plein une boîte pour un sou , mais il en faut quelquefois deux boites pour parvenir à allumer un cigare.
Un industriel, dont les allumettes appartiennent à la première catégorie (celles qui allument les habits et crèvent les yeux), met sur les boîtes une étiquette ainsi conçue :
5. À. R. Monseigneur le duc d^ Orléans, par ordonnance royale regretté de ceux qui l'ont connu. Allumettes chitniques inaltérables.
Lithographie de...
Un autre industriel, oculiste nomade, — se fait annoncer dans les journaux de province comme opticien de Sa Majesté la reine des Français.
Jusqu'ici, il n'y a pas grand mal à ce qu'on suppose que Sa Majesté la reine a la vue basse et fatiguée. — Mais si on s'en rapporte, pour de semblables annonces, au bon goût de messieurs les industriels, — il est à craindre que, pour débiter leurs drogues et se donner des titres ronflants, ils n'en viennent bientôt à prêter aux divers membres de la famille royale d'horribles infirmités ou des maladies ridicules, — dont ils se diront les guérisseurs habituels.
J^tjtt Enfin ! — les gens qui payent deux cents francs d'impositions ont choisi leurs représentants parmi les gens qui payent cinq cents francs. — Ces derniers ont fait des dieux à leur image.
Mais les simples hommes comme vous et moi, — ceux qui ont beaucoup moins ou un peu moins de fenêtres qu'il ne faut pour être réputés citoyens, ceux-là n'ont pris aucune part au vote, et cependant ils sont censés représentés à la Chambre ; il devrait y avoir au moins un député pour ces pauvres diables, qui, après tout, forment la grande majorité numérique du pays. — Mais on a vu, il y a quelques années , comment fut honni, conspué, expulsé, un certain M. Lepellctier Dulas, qui payait trente-quatre sous de moins qu'il ne faut pour être législateur, — un présom-
H8 LES GDÊPES.
tueux qui voulait frayer avec les honorables quand il lui manquait trente-quatre sous pour cela. On se rappelle comment il fut renvoyé avec ses pareils.
Grâce au système représentatif, on ne vaut bien, plus, on n'existe que par l'argent. — On n'est pas capable ou incapable,
— savant ou ignare, — honnête ou voleur, — spirituel ou crétin,
— on paye ou on ne paye pas cinq cents francs, — on paye ou on ne paye pas deux c»^nts francs d'impositions.
Et encore, parmi les gens à deux cents francs, — tout le monde n'est pas représenté. — Par exemple, un collège compte quatre cent un votants. Un des candidats obtient deux cent un suffrages,
— il est l'élu, le député, le législateur de ces deux cent un ; — mais il est l'ennemi, le tyran des deux cents autres
Le Grec Lucien avait prévu le gouvernement représentatif, et il s'en explique dans son dialogue de Jiipihv tragique avec une liberté que je me garderais bien d'imiter. — Je vais seulement le citer, en avertis.sanl cependant mes lecteurs qo'il n'a pas osé deviner que le talent, le génie, ne seraient comptés pour rien, il leur assigne le premier rang après l'or et l'argent ; ce n'est pas constitutionnel ; mais Lucien vivait avant la Charte, — et il y a de ces choses qu'on n'invente pas.
Jupiter convoque les Chambres ; — il fait inviter tous les dieux à s'assembler pour délibérer sur un sujet important. — Les dieux se rendent aux ordres du maître du tonnerre , — Jupiter dit à Mercure : « Placez-les selon le mérite de la matière dont ils sont formés : — d'abord les dieux d'or, ensuite ceux d'argent, ceux d'ivoire, ceux d'airain, puis ceux de bois. — Parmi ceux qui sont de la même matière, vous donnerez les premières places à ceux qui sont les mieux sculptés.
MEBCiRF. Vos ordres seront exécutés. Il y a cependant un embarras : dois-je placer un dieu dor, grossièrement travaillé, avant des dieux d'airain faits par Myson et avant ceux de pierre, qui soDt l'ouvrage de Phidias et d'Alraméne? — Ne devrions-
nous pas plutôt donner la préférence à l'excellence du travail ?
JUPITER. Cela serait mieux en effe* ; — cependant , tout bien considéré, placez toujours les dieux d'or les premiers.
MERCURE. J'entends; vous voulez que, dans la distribution des places, on préfère les richesses au mérite. Allons, messieurs les dieux d'or, placez- vous.
Oh ! oh ! Jupiter, remarquez-vous que les premiers sièges vont être remplis par les dieux barbares ! vous voyez que ceux des Grecs sont beaux et bien faits, mais presque tous de pierre ou de cuivre, — ou tout au plus d'ivoire, — beaucoup même sont de bois. — Cet Apis, au contraire, cet Anubis, ce Mithras, sont de bel et bon or, bien lourds et bien massifs.
NEPTUNE. En vérité, Mercure, est-il juste de placer avant moi cet Anubis, cet Egyptien à tête de chien ?
MERCURE. Sans doute, Neptune. Lysippe ne vous a ûiit que de cuivre, ce chien est du plus précieux des métaux ; il faut, s'il vous plaît, que ce museau d'or prenne place avant vous.
VÉNUS. Mercure, je dois même à ce titre avoir une des premières places : d'abord je suis belle, — ensuite Homère m'appelle souvent Dorée.
MERCLRE. C'est unc flatterie de poëte, — vous êtes tout simplement de marbre de Paros, — et accessoirement le chef-d'œuvre de Praxitèle ; — contentez-vous de la place qui vous est assignée. — Tenez, voici aussi Apollon qui réclame. — Eh bien ! il n'en sera pas moins assis au dernier rang ; — il avait une couronne d'or, il est vrai, et des cordes d'or ù sa lyre ; mais les voleurs les lui ont enlevées. — Mais, Jupiter, je ne puis plus suffire à apaiser ce tumulte ; entendez-vous le bruit qu'ils font, et comme ils demandent leur portion de nectar et d'ambroisie, etc., etc.
^^ Avant les élections, chaque parti s'annonçait à lui-même une victoire certaine. — Chaque parti a ensuite glorifié ou insulté telle ou telle ville, — tel ou tel département, selon que son député y a réussi ou échoué
<20 LES GUÈPtS.
Ainsi, le hiiiticme arrondissement, qui a élu M. Beudin et repoussé M. Bethmont, — est, pnur les conservateurs, devenu le premier arrondissement : cest le plus intelligent, le plus vertueux, le plus habile des nrrondissenionts ; — chacun de ceux qui le composent est un lionime infiniment Cclairé, infiniment spirituel, extraordinairement patriote. — Heureux les enfants qui naissent dans le huitième arrondissement : — l'air y est saluhre — et toutes les vertus s'y sont réfugiées, — les ruisseaux y sont du café au lait; — mais, pour l'opposition, le huitième arrondissement est déshonoré, un honnête homme ne peut plus habiter le huitième arrondissement; c'est la Béotie des Grecs, c'est le Canongate des Anglais ; — les voitures de déménagement ne sufTiscnt pas pour le nombre de gens qui le quittent ;
— les femmes y sont laides, les hommes y sont bossus, — les chiens y sont enragés; — on n'oserait pas avouer qu'on connaît quelqu'un dans cet arrondissement ; — on y a ressenti quelques secousses de tremblement de l'-rre, on y assassine à huit heures du soir; — les maisons menacent de tomber sur leurs locataires;
— le thermomètre s'y élève à (|uaraule-six degrés l'été, et s'y abaisse à trente Ihiver; — ce n'est plus bon qu'à faire un lieu d'exportation comme Botany-Bay.
Heureusement que ihaque ville, rpie chaque arrondissement, honni par un journal et par un parti, est porté aux nuc^ par le parti et par le journal c(uUraire, de sorte que villes et arrondissements ne peuvent ni trop s'enorgueillir, ni se désespérer tout à fait.
J^^ Les dieux d'argent (citovens de deux cents francs), ras- MMublés pour l'élection des dieux d'or (hommes de cinq cents francs) ont abusé de la quantité des portes et fenêtres qu'il pos- Nt-dent pour .--e livrer, dans cei tains arroudissenu'nts, à d'étrange^ \ararmes; — quehpics-uns de ces législateurs se sont un peu aveuglés, — d'autres ont échangé d'abord des injures, ensuite des coups rie poing: — plusieurs ont usé du droit »pie leur (en^
JiiN 1846. \2\
leur donne de prendre la parole dans les assemblées, pour imiter le cri de divers animaux; — on a reconnu le petit chien auquel on marche sur le patte, — le perroquet qui se demande à luimême s'il a déjeuné, — et la mouche ((ui voltige sur les vitres.
.^jç Plusieurs rébus ont été proposés aux candidats. — On leur a demandé comment ils auraient voté dans telle ou telle circonstance depuis longtemps passée. — Quelle aurait été votre opinion dans telle séance de l'Assemblée constituante ou des Etats généraux? — Pour quelle sauce vous seriez-vous prononcé dans le Sénat romain lorsque cette illustre assemblée fut convoquée pour savoir comment on accommoderait un poisson destiné à la bouche de l'empereur? — Qu'auriez-vous dit si you> aviez été appelé lorsque Caligula fit proclamer son cheval consul? etc., etc. — Ces exercices et beaucoup d'autres ont été successivement exécutés par les candidats avec plus ou moins de bonheur et de dextérité. — Les avanies ont été en général subies par lesdits candidats avec une humilité dont les députés se vengeront sur les électeurs.
Les élections faites, — tel député s'est trouvé à la fois compté dans les rangs de deux ou de trois partis différents; — tel homme, dont on disait pis que pendre quand il était candidat du parti opposé, était accepté, usurpé même quand il a été élu.
Candidat des adversaires, c'était un niais, un traître; — élu, on le comptait volontiers parmi ses amis.
-^jC La moitié moins un des gens qui, en France, ont acquis le mérite de payer deux cents francs d'impositions — a envoyé à la Chambre quatre cent cinquante citoyens qui ont acquis le mérite plus grand de payer cinq cents francs. — La Chambre se compose de gens tellement capables, tellement vertueux, tellement indépendants, — qu'elle paye plus de deux cent vinglcinq mille francs de contributions directes ; — une Chambre qui paye deux cent vingt-cinq mille francs de contributions directes est bien certes en état de faire des lois, — et puis ce n'est pas
bien difficile. — Vos électeurs vous envoient à ç;auclie ou à droite, ou au centre, ou à l'extrême gauche. — Vous avez votre chef de file ; — s'il se lève, vous vous levez ; s'il met dans l'urne une boule blanche, vous mettez une boule blanche; s'il met une boule noire, vous mettez une boule noire.
Cela n'a pas l'air difficile, comme je vous le disais tout à l'heure. — Eh bien ! il paraît qu'il faut absolument avoir pour cela un certain nombre de fenêtres à sa maison ; — avec une fenêtre de moins, on en est tout à fait incapable. — M. Lepelletier-Dulas, faute de trente-quatre sous, — le prix d'un seul carreau, — n'a jamais pu y parvenir.
1^^ Ne croyez pas, par ce que je vous dis ici, que je sois partisan de la réforme électorale dans le but de l'abaissement du cens, — ce serait encore pis ; ce que ma raison et mon cœur repoussent avec indignation, c'est de voir l'argent pris pour mesure de tout, — c'est d'entendre la loi et les mœurs demander à un homme, non pas : « Qui es-tu? » mais : a Qu'as-tu ? » C'est de voir que, fatalement, — l'argent étant tout et le reste rien, — on en vient à donner tout le reste pour de l'argent; — il n'y a pas une vertu qu'on consente à acheter, il n'y en a pas une qu'on ne consente à vendre.
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Juillet 1846.
Un pensionnat de jeunes filles. — Le représentant des têtes fêlées. — Derniers vers. — L'épreuve du dévouement. — Le serrurier Fichet. — Révélations sur le sort du serrurier Huret. — La canonisation des bourgeois, — M. Aymès et le jeune colon.
^^ JUILLET. — Si l'éducation des hommes consiste encore dans l'apprentissage des deux seules langues qui ne se parlent pas : si elle a pour résultat de les jeter au milieu de la vie complètement désarmés, — il faut, pour être juste, dire que celle des femmes a fait et f:iit tous les jours les progrés les plus incroyables ; certes, bien au contraire des jeunes garçons, les jeunes filles peuvent entrer dans la vie au moins prêtes à tout, et n'ignorent absolument rien.
J'ai vu, il y a quelque temps, dans un journal, que, dans une pension de Paris, on faisait suivre aux jeunes personnes un petit cours de droit, afin qu'elles pussent, plus tard, défendre leurs intérêts contre leur mari présumé, dicter elles-mêmes les clauses de leur contrat et en surveiller l'exécution, préserver leur dot de toute atteinte, faire respecter leur douaire, — connaître les sévices qui peuvent entraîner la séparation, — savoir dans quel cas la loi punit l'adultère du mari ou celui de la femme, dans quelles circonstances elle excuse la vengeance du mari, ce que c'est que le flagrant délit et comment il se prouve, etc., etc.
-^kj? J'ai été l'autre jour témoin d'un autre progrès — que je veux livrer à l'admiration publique, mon admiration particulière ne me paraissant pas à la hauteur de la circonstance.
J'étais allé déjeuner au Havre, à l'hôtel des bains, — et j'allais faire signe de me venir prendre à mon canot, qui m'atten
dait sur la rade, lorsque je fus frappé d'un mouvement extraordinaire qui avait lieu dans le nouveau salon de Frascati. — On rangeait des bancs et des chaises, ■— et on élevait un théâtre. Je savais qu'Alcide Tousez était au Havre, et je pensai qu'on avait obtenu de lui une représentation à Frascati, — et je m'élonnai qu'on dressât le théâtre si matin. — On me répondit qu'au contraire on avait commencé trop tard, car la représentation était indiquée pour midi, et il était onze heures. « Eh quoi ! en plein jour? — En plein jour. — Eh bien! je suis sûr que cela embarrassera et intimidera les acteurs. — Oh! il n'y a pas de danger. ••
Je restai convaincu qu'il y avait un danger réel. — J'ai entendu dire à divers artistes, et de ceux qui ont en scène le plus d'assurance et d'aplomb, — qu'il suffisait de la moindre circonstance inusitée, d'une coulisse placée à droite au lieu de l'être à gauche, — d'une salle plus éclairée ou moins éclairée que de coutume, — de personnes étrangères introduites dans les coulisses, — pour leur ôlcr toute aisance et toute présence d'esprit; j'allumai un cigare et je me promenai dans le jardin en attendant la représentation — et en recueillant des renseignements. « Où prend-on les billets! — On n'en prend pas, l'entrée est libre. — Il y aura alors beaucoup de monde. — C'est ce qu'on veut; c'est pour cela qu'on a loué le salon de l'hôtel, où il y a déjà une nombreuse compagnie. — Mais quel sera le bénéfice'.' — Aucun, s'il s'agit dargcnt; ccsl la directrice dune pensioir de demoiselles — et de yitng ladics, qni fait jouer un vaudeville à SCS élèves. — C'est une singulière iJéc. — Est-ce qu'on ne jouait pas Esthcr et Athalic à Saint-Cyr ? — Ce n'est peut-être pas ce qu'on y faisait de mieux, mais encore était-ce dans la maison — et devant peu d'étrangers scrupuleusement choisis. — Tenez, voici qu'on va lever la Iode. « J'entrai dans le salon, et la pièce ne tarda pas à commencer. — C'étaient, en elTcl, des jeunes filles de douze à quinze ans qui jouaient les divers rôles;
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— presque toutes déployèrent un remarquable talent de comédiennes. Une jeune fille, habile à lever au ciel de grands yeux noirs, m'a rappelé madame Volnys; une autre, la malice pétulante de mademoiselle Déjazet, peut-être même la surpas:.et-elle un peu dans la façon leste de jeter un mot grivois; — une troisième, enfin, d'une douzaine d'années, passionnée, ardente, emportée, a beaucoup du talent de madame Dorval, mais avec moins de retenue, peut-être, et de réserve, — mais avec plus d'aplomb et d'habitude de la scène. Je regrette bien de ne pas savoir le nom d'une petite blonde, paraissant âgée de treize ans, qui a des regards si tendres, une voix si pleine de larmes,
— et dont toute la personne exprime si bien les poignantes douleurs d'une passion concentrée. Je ne doute pas que la directrice de l'établissement ne s'empresse de m'envoyer les noms des jeunes actrices, pour me mettre à même de compléter la publicité à laquelle elle livre ses élèves avec tant d'intelligence et d'amour du progrès.
Les heureux parents pleuraient d'attendrissement et de joie en voyant ces jeunes filles montrer d'aussi heureuses dispositions, et en tiraient les augures les plus favorables pour leur avenir et leur bonheur. Et, en effet, à moins d'être un de ces critiques envieux et jaloux, qui, « ne reconnaissent le soleil que quand il est couché, » à moins de ne croire du talent qu'à ceux qui ont un nom, — je dois convenir que ces jeunes filles, avec encore un peu de travail, — et en perdant un peu d'aplomb, — pourront lutter sans désavantage avec les actrices les plus aimées du public.
J^i^ Nous devons aussi féliciter les parents qui voient leur sollicitude et leurs sacrifices aussi bien récompen.'^és ; et nous espérons que l'institutrice qui a eu cette heureuse idée voudra bien, en nous envoyant le nom de ses jeunes actrices, nous adresser en même temps son nom à elle, et l'adresse exacte de l'institution où on /lonne et on reçoit de pareilles leçons.
et où on en profite d'une manière si remarquable, pour que nous soyons en mesure de répondre aux demandes qui ne peuvent manquer de nous être laites par les mères do famille éclairées.
^j^ On demandait à M. L*** — qui, aux élections de Voumers, a fendu la tête d'un de ses électeurs d'un coup de bouteille, comment il s'était laissé aller à un pareil emportement : « Oue voulez- vous, répondit ce candidat malheureux, j'onten<lais dire que je ne pouvais représenter que des têtes fêlées, j'ai voulu me faire un électeur et une voix de plus. »
if^ Il y a quelques jours, un jeune homme de vingt-quatre ans, qui était venu passer les vacances avec sa raôre, veuve, et sa sœur, et qui allait tous les jours prendre des bains de mor avec celle-ci, — s'est noyé sur la plage de Sanvic, ayant à peine de l'eau à l'estomac, — surpris, comme cela lui était déjà arrivé, par une faiblesse subite. Faute d'une surveillance sulfisante que l'autorilé ne prend pas soin d'exij^er, ce n'est qu'après un assez long temps qu'on l'a cherché et un bien plus long temps qu'on l'a retrouvé. — Les soins les plus empressés et les plus opiniâtres n'ont pu le rendre à la vie.
On a trouvé sur sa table des vers (|u'il avait faits le jour môme de sa mort, — et qui sembleraient renfermer un jiresscntiment du sort funeste qui lui était réservé :
Au grain qu'il sème et qu'il cntcrro, L'homme dit : « Ouc dcvicndras-tu ?
— Que devient ton corps dans la terre ? » Répond le grain ix rtiommc...
Le grain dit : « Je germe dans l'ombre, El je suis (leur quand vient l'été. »
L'hommo dit : ■ Dans le tombeau sombre, Je germe pour l'éternité. »
Sainte-Adrossc.
Qu'il rat triste de voir la maison de son p^re, Le toit de ses aicut.
S'en aller de vieillesse et tomber do misère Comme un chêne trop vieux.
J'aime ce beau jardin, Édcn de mon enfance,
Où je jouais sous les pommiers ; Chaque année, au printemps, rùve, joie, espérance, Y semblent refleurir avec les amandiers. J'aime la vieille cour avec la maison grise... J'aime au fond du vallon la vieille et pauvre église Avec son coq doré sur le haut du clocher, Et les saules pleureurs, et l'humble cimetière Où dorment pour jamais mon aïeul et mon père...
Ces vers ne sont pas terminés ; il les quitta au moment où sa sœur l'appela pour lui dire qu'elle était prête ; il jeta sa plume et sortit avec elle de la maison dans laquelle il ne devait plus rentrer. — Une demi-heure après, il était mort. — Un jour après, il dormait dans le cimetière, à côlé de son père et de son aïeul.
11 faut bien se résigner aux malheurs fatalement inévitables. — Un homme se noie dans un naufrage, — avec un navire qui sombre au milieu d'une tempête, — à cent lieues de la terre. — Aucune puissance humaine ne le pourrait sauver. — Mais quand un homme périt à quelques pas du rivage, dans une position où un enfant, en lui tendant la main, aurait suffi pour lui conserver la vie, il se mêle à la douleur de l'amertume et de l'indignation contre l'indifierence de ceux qui ne se chargent de l'autorité qu'au bénéfice de leur vanité ou de leur avarice, se contentant de professer à haute voix un grand amour de l'humanité, — amour iiien platonique, hélas! — et qui ne se manifeste jamais que pai* des discours.
.^kjç II est des précautions qu'on doit exiger de tout industriel qui fonde un établissement de bains : 1" des baigneurs, nageurs et plongeurs éprouvés; 2° une barque toujours à leau;
3° tous les appareils et tous les médicaments reconnus utilepour secourir les noyés — en parfait état.
Combien y a-t-il d'établissements de bains où une seule df ces précautions soit exigée et prise?
Voici, pour ma part, quinze ansque j'appelle inutilement l'atlenlion de l'autorité sur la nécessité de mesures sévères. — L;i fréquence des accidents qui ont attristé cette saison lui ouvrirat-elle les yeux ?
f^jrj II Y a dans la rade du Ilàvre, comme dans celle de tous les ports, un certain nombre de tonnes ou bouées llottantcs qui servent à indiquer le passage aux navires. Ces bouées sont eu fer creux et présentent une surface unie : un malheureux naufragé essayerait en vain d'y trouver un appui, il y déchirerait ses ongles et se noierait à côté. Pourquoi ne pas adapter à ces bouées des poignées qui permettraient à un homme en danger de s'y cramponner et d'y attendre dos secours?
Mais qui s'occupe de pareils détails?
^^tjç. M... parlait sans cesse de son influence, de son pouvoir, sur l'esprit de M. Tliiers, qui était alors ministre. Dans sa conversation, il ne laissait pas échapper une occasion de parler de son illustre ami. Si on lui donnait-rendez-vous : « Impossible... j'en ai un à la même heure avec .M. Tliiers. » Quand on le rencontrait, il allait chez .M. Thiers, ou il revenait de «hez M. Thiers, selon le point sur lequel il avait le cap au moment de la rencontre.
Avait-il du monde à dîner : « Mangez de ce macaroni? disaitil; — .M. Tliiers ne l'aime qu'ici. »
Racontait-il une histoire , elle avait fait poiilVer de rire .M. Thiers, si elle avait la prétention d'être comique; si, au i"on- Iraire, elle était tragique, madame Dosne en avait été fort touchée. Ses paroles étaient à chaque instant émaillées du nom de M. Thiers: c'était toujours : n Comme me le disait M. Thiers; » ou • « Comme je lai dit avec franchise à M. Thiers. •
M. lie L... s'avisa un jour de dire à l'ami du ministre: « Parbleu! mon cher, tu te crois donc au mieux avec M. Tliiers? — J'ai quelques raisons pour cela. — Je sais bien que tu lui as rendu de grands services, mais cela n'est pas une raison; en politique, l'ingratitude est une vertu. — Allons donc! il me parle tous les jours de son amitié. — Tâche, en attendant, de ne pas avoir besoin de lui. — Hier encore, il me reprochait d'une manière charmante de ne lui rien demander. — Paroles en l'air.
— Du tout, il a beaucoup insisté sur ce point, et je suis convaincu qu'en cas de besoin je pourrais recourir à lui en toute sécurité. — Laisse-moi donc tranquille. — C'est ma conviction.
— Toi ! tu n'oserais rien demander. — Parce que je n'ai besoin de rien. — Je te laisse tes illusions. — Je ne crois pas en avoir.
— Crois-moi, ne le mets pas à l'éprouve : — tu prends pour une affection particulière ce qui n'est qu'une coquetterie banale d'un homme politique qui a besoin de partisans ; et puis tu as peut-être dit, en parlant de tes relations avec lui, un peu plus qu'il n'en est. — En tous cas, il est dangereux d'éprouver les amis ; — c'est jouer leur amitié contre le service qu'on attend d'eux. — Crois-moi, garde ta confiance, — et ne cherche pas.
— Mais je le répète que chaque jour il me parle de sa reconnaissance, de son amilié, et je pourrais, j'en suis sûr, obtenir de cette amilié les preuves les plus éclatantes. — Toi... eh bien ! écoule — après tout, je souffre de te voir dupe, — tu pourrais, dis-tu, obtenir de M. Thiers les choses les plus importantes? — Eh bien ! essaye de lui demander...- quelque chose de facile. Voyons... une épreuve bénigne... liens, j'ai la croi.x de chevalier depuis cinq ans, demande-lui pour moi la croix d'ofiicier, — je parie dix louis que tu ne l'obtiens pas. — Je parie que si. — C'est bien. » Trois jours après. M... apportait triomphalement à M. de L... sa nomination comme oflicier delà Légion d'honneur.
«^tj: MM. Ilurel et Fichet, — deux serruriers de même force, ont longtemps couvert les murs de Paris de leurs discus-
sions affichées. — M. lluret ouvrait, en les louchant du bout du doiiît, toutes les serrures de M. Fichet. — M. Fichet ouvrait les serrures de M. Iluret en souillant dessus. — Chacun des deux soutenait que ses serrures étaient les seules bonnes serrures. Le charlatanisme de ces deux messieurs, qui fut alors remarqué, non-seulement ne ferait plus aujourd'hui aucun scandale, mais ne serait pas aperçu. — Tous les marchands sont aujourd'hui de leur force, — ils n'avaient fait que devancer leur siècle de six mois.
J^ Néanmoins, la lutte de ces deux serruriers inquiéta un moment l'autorité ; — la propriété était menacée. — Tous deux à la tête de la serrurerie faisaient les meilleures serrures possibles ; — mais chacun des deux ouvrait les serrures de l'autre. — Cependant M. Huret disparut des murailles, je ne sais pour ma part ce qu'il est devenu. — On m'a dit qu'il ne fait plus de serrures, et qu'il se contente d'ouvrir les serrures Fichet. — Ceci est un propos auquel je n'ajoute aucune foi, et je vous conseille de faire comme moi. — Cependant, si M. Iluret n'est pas mort, — ou si ^I. Fichet n'a pas réussi à l'enfermer dans quelque cachot avec une serrure Fiihct que .M. Iluret ne peut cette fois ouvrir, nous allons sans aucun doute le voir reparaître ; — car M. Fichet élève de nouveau la voix, et répand des affiches et des prospectus dont je ne puis me refuser le plaisir de vous citer quelques passages. — Il commence ainsi :
« De tout temps, la profession de serrurier a été de première nécessité, puisqu'elle a pour but de mettre en sûreté ce (|uc possède la clause Iwnnêie. •
<3^V: « Qu'est-ce (juc la classe honnête? » demanderait .'\I. iluiet, s'il ne gémissait pas dans le cachot où le tient M. Fnhet.
• (l'eut la vinsse fini possède. * (On voit que M. Fichet comprend à merveille le gouvernQment représentatif )
c^^ Quand la société, dans son enfance, n'avait pour ha-
bitafions que des cabanes sans fermeture, il existait, comme aujourdhui, deux classes bien distinctes : l'une qui a, l'autre qui n'a pas. — Cette dernière pénétra dans les cabanes ; l'autre se fit des maisons, y ajouta des portes et des fenêtres, et pria M. Fichet de lui faire des serrures.
« Que demande-t-on aux serruriers? dit M. Fichet. — Que la supériorité d'intelUgence leur soit acquise d'une manière in- * contestable; — qu'ils construisent des serrures complètement à l'épreuve des malfaiteurs. Signalons donc les vices des fermetures, — en ouvrant les serrures de nos confrères, et assuronsnous un triomphe constant par la supériorité de nos ouvrages. »
^^ Quel malheur que M. Iluret ne réussisse pas à trouver la combinaison de la serrure qui le tient captif dans la cave de M. Fichet depuis sept ans! Quel beau prospectus il lancerait contre celui de son rival ! Jusqu'ici il est évident que tout le monde doit se munir des serrures Fichet, puisque ce serrurier annonce qu'il ouvrira toutes celles de ses confrères, et qu"alors ceux qui n'auraient pas pris les siennes seraient complètement à la merci des voleurs. — L'autorité certes pourrait dèfenr.re à M. Fichet d'ouvrir ainsi les portes ; mais quel moyen de répression a-t-elle contre lui? La prison. — Et avec quoi fermera-t-on cette prison?
Résignons-nous donc aux serrures Fichet, jusqu'au moment où Huret, trouvant enfin la combinaison de celle qui l'enferme, sortira triomphant de la cave de son adversaire, — et viendra à son tour ouvrir toutes les serrures que celui-ci aura faites pendant son absence.
^jr 0 bourgeois ! — successeur des rois, — roi toi-même aujourd'hui, — que ta destinée est grande et que ton pouvoir est immense ! — Tu as attaqué tous les abus et tu as eu soin de ne pas trop les détériorer ; — tu ne voulais pas les détruire, tu voulais t'en emparer ; tu les possèdes, et, grâce à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter l'envie
132 LESGLÈPES.
(l'une aiilre classe qui a, pour le moment, ramassé ton ancienne indignation contre ces m<^me al)us, en attendant qu'elle puisse, à son tour, les conquérir.
0 bourgeois ! — tu os roi, — tu es législateur, tu es mili- Liire, tu es tout ce que lu as daigné être, — et cela sans études accablantes, sans soucis rongeurs ; cela à mesure que tu te fatigues d'être forlilantier, ou que tu t'ennuies d'être droguiste, ou que tes facultés un peu éteintes ne suffisent plus à ton commerce de bonneterie.
J^-: Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes ; — bourgeois, lu a> escompté le royaume du ciel qui l'élait promis contre le royaume de la terre; — bourgeois, tu es grand, tu es fort, tu es nombreux surtout; — bourgeois, je m'incline devant ta toutepuissance, — et je te prie de me preiulie en miséricorde, — car je veuxélre le cbantre de tes gloires. — Je n'en veux laisser ignorer aucune à tes envieux abattus, — et j'en ai ces jours-ci (léconvrrt uuc — (pie j'ai résolu de metlre en lumière.
lô^ Comme, l'autre jour, je passais par la ville de Rouen, il me prit ouvie d'aller voir l'église de Bon-Secours, récemment construite sur le sommet de la C(ite de ce nom. L'église est gardée par de bideux mendiants, — coassant des phrases notées — comme une chanson.
J'avoue que ces gims-là m'inspirent moins de pitié que de dégoût ; la mendicité est pour eux une profession qu'ils n'échangeraient pas pour une autre, une profession qu'on apprend comme tout autre état. La façon dont ces gens demandent, l'expression de leur voix n'est pas celle de la souffrance, c'est une mélopée convenue, — certaines paroles sur certain air : — il y a l'air des boiteux, — et l'air des manchots qui n'est pas le même. Cette église, qui, par sa situation, a dû couler des sommes énormes, a été construite du produit de la charité des habitants de Rouen. — Certes, je n'ai rien contre les églises cl contre les beaux monuments ; mais une ville comme Rouen, qui a déjà
tant de si magnifiques églises, aurait au moins aussi bien honoré Dieu en ouvrant un asile à ceux de ces mendiants qui sont invalides, et leur donnant du pain et des soins; l'autorité se serait chargée de loger les autres.
Dans un pays riche et cinlisé, il ne peut y avoir que deux sortes de mendiants : 1" ceux qui, vieux, malades, infirmes, ne peuvent pas travailler : — à ceux-là la société doit un asile et du pain ; 2" ceux qui ne veulent pas travailler : — à ceux-là
— on doit offrir de l'ouvrage ou la prison, à leur choix.
.^sjC J'entrai dans le temple, — il n'est pas encore terminé ;
— l'architecte s'est beaucoup inspiré dos anciennes églises que possède Rouen. — Mes regards ne tardèrent pas à être attirés par de riches vitraux — d'une couleur générale harmonieuse. — D'abord, je me laissai aller à la rêverie qu'inspire le jour religieux que le soleil tamise à travers les vitraux peints.
— Mais tout à coup mon esprit se réveilla en sursaut, — il me sembla que je venais d'être le jouet d'un rêve, d'une hallucination ; — je pensai que les couleurs étincelantes des vitraux m'avaient ébloui, — et que les tons papillotant m'avaient fait voir des formes étranges. — Je me frottai les yeux, — et je regardai plus attentivement. — Je ne m'étais pas trompé : — ni le jour, ni le soleil ne se jouaient de moi. — Je fis quelques questions, et j'appris que le curé, pour stimuler le zèle et la charité des fidèles, avait fait placer dans les vitraux de l'église le portrait en pied de chacun des bienfaiteurs de l'église, — avec leurs habits de ville. — Quand les aumônes étaient plus fortes, on pouvait faire ajouter sa femme et ses enfants. ^^-
J 'avais trouvé un cicérone complaisant qui me désigmr=^M. le jirél'ct, — ab Jove principium , — avec son habit bleu>ét argent ;
— M. le procureur du roi, — avec sa robe et sa toque.
-^if! Jamais l'imagination n'aurait osé imaginer des vitraux ainsi composés : — cela ressemble beaucoup moins ^ des vitraux qu'à des verres de lanterne magique. — Je vis — ' M... , mar-
134 LES GL'ÈPES.
chand de rouenneries, en pantalon vert-pomme et en habit marron, assis devant un comptoir d'acajou.
^t^ Madame X..., en robe rouge, — avec un chapeau à pkimes, — accompagnée de ses deux garçons, l'un avec l'uniforme de la Flèche, — l'autre avec celui du collège de Rouen. — Le chapeau de madame X... était de cette forme dite painéla, — «jui n'est déjà plus à la mode.— On assure (lu'elle a offert une somme importante pour faire changer le chapeau.
^^ M..., liîs d'un riche courtier. — Il tient un cigare qu'il vient d'éteindre par respect pour le lieu saint : — il a un de ces habits- vestes (jui ont été à la mode tout l'été, et un chapeau â petits bords.
^^^ Madame..., vêtue d'une robe orange, corsage à basques,
— elle brode au métier.
^1^ Madame..., avec un bonnet à la vieille , une on)brclle maniuise, une mantille à la paysanne.
i^ej: Mademoiselle..., tenant son cheval par la bride : — elle a une ravissante amazone , un chapeau d'honnne , un voile vert,
— des gants de castor, — des bottines ù talon.
ij^ M..., ferblantier retiré : — il arrose ses tulipes.
i^^ M... et M..., — deux amis intimes , — qui ont voulu avoir leurs portraits réunis , comme ils ont confondu leurs aumônes:—l'un est en redingote à brandebourgs, l'autre en paletot d'été à carreaux ; — tous deux sont assis et jouent aux dominos, etc., etc., etc.
iJ^ 0 l'ingénieux expédient digne d'être trouvé par M. Aymôs ! — 0 le spirituel curé, — plus .spirituel encore que ne le croient les bienfaiteurs ainsi ligures aux vitraux, — avec leurs noms écrits en lettres gothitpies à côté des portraits ! On assure que ces figures ridicules — sont peintes à l'huile , et non pas cuites avec le verre, et i|u'elles disparaîtront naturellement d'iii à quelques années.
Mais je veux , |iour ma part, contribuer par un bon conseil à
rachôvement du monument , — en ouvrant à la perspicacité de M. le curé de Notre-Dame-de-Bon-Secours — une nouvelle source de recettes et d'aumônes.
Que ne fait-il peindre des annonces sur les nouveaux vitraux ! je suis sîir que les industriels les lui payeraient un prix fou, la Moutarde blanche, — Plus de cheveux gris , — la parfumerie hygiénique, — la hoiterie podophile, — les registres à dos élastiques, — M. Foy, négociateur en mariages, etc., etc., ne refuseraient pas de contribuer pour leur part, — et je suis sûr qu'un peintre habile tirerait des annonces illustrées un aussi bon parti que des figures qui ornent déjà si agréablement le chœur de l'église.
Ne pourrait-on pas aussi, — à l'exemple des journaux de modes, — mettre au bas des portraits — une courte note, qui serait sans aucun doute très-bien payée ? — par exemple :
M... , chapeau de mademoiselle Crysanska, — robe de Madame... , — parfums de Guerlain ; — mouchoirs de... ; — cheveux teints par madame Ma; — M..., habit de... ; — gants de... ; — bottes de Muller ; — cheveux coupés par Delignou (graisse d'ours à un franc le pot) ; — cannes de Verdier.
^^ Sérieusement , — ne vaudrait-il pas mieux prier Dieu sous la voûte étoilée du ciel — que de lui bâtir un temple ainsi fait de sotte vanité ?
^is^ Le marchand de comestibles du boulevard de la Madeleine,— qui mêle d'une façon si ridicule et si odieuse la religion avec ses denrées, — et qui fait faire au bon Dieu la parade devant son échoppe pour attirer les passants , M. Aymés , puisqu'il faut l'appeler par son nom , — a imaginé dernièrement la façon que voici de vendre des confitures de goyave ; il a fait afficher sur sa boutique : « Un colon jeune et inexpérimenté, — cédant à l'entraînement du jour, a voulu jouer sur les chemins de fer, — il est ruiné, et dans une situation digne de pitié ; il a été obligé de se défaire d'une forte partie de confitures de goyave, qui est sa der-
niére ressource ; il en a confiô la vente au Razar provençal , où on les trouve au prix 'le... »
Un de ces jours derniers, un jeune homme bien mis et d'excellentes façons entra dans la boutique et demanda — M. Aymès.
— Le garçon répond qu'il est à table... mais que si c'est (jue!que chose dont monsieur a besoin, — il le servira avec la môiuc conscience. « Non, il faut que je parle à M. Aymés lui-môme. — Monsieur, il n'aime pas qu'on le dérange ([uand il dîne. — Peu importe ; allez lui dire (|ue c'est une alTaire pressée, il dînera un peu plus tard, un homme aussi pieux ne regardera pas à une au.ssi petite mortillcalion. » Le garçon obéit. M. Aymés ne tarde pas à paraître ; il a la bouche pleine — et a gardé sa serviette pour bien montrer à l'importun visiteur que sa visite doit être courte. « Vous êtes monsieur Aymés? — Oui monsieur. — Asseyons-nous. — Mais, monsieur, c'est que je dînais. — Ça ne fait rien, ne faites pas attention. » L'étranger s'assied, M. Aymés veut rester debout; mais son interlocuteur annonce qu'il ne parlera pas que M. Aymés ne soit assis. — Le pieux épicier cède enfin. « Ah! monsieur Aymés, permettez-moi d'abonl de vous serrer les mains avec elî'usion, avec recomiaissuice. — Vous me confusionnez, monsieur, le saucisson d'Arles que je vous ai vendu était dnnc bien excellent? — Ce n'est pas cela, — monsieur Aymés,
— ce n'est pas cela ; — mais soyez certain que je ne suis pas le seul qui sois touché pour vous de reconnaissance. — Monsieur, je ne mérite pas, — dit tout haut le religieux marchand de vin, et tout bas il se dit : « Je lui ai donc vendu des p^is qui ont bien « voulu cuire ! » — C'est donc vous seul, monsieur, qui avez tendu une main secourable à cet infortuné. — Quoi infortuné?
— Kh quoi ! dans sa détresse, il n'a pas trouvé un ami, pas un compatriote, — et c'est un étranger, un épicier, qui seul est venu à son aide. Ah ! monsieur Aymés, j'ai presque envie de vous .-^errer sur mon cœur. — Mais enfin, mon^ieur, puis-je savoir... — Oui, tu le sauras, homme généreux, homme magnanime et uio-
desle, à la fois ; — tu as déjà oublié tes bienlails, mais ton cœur n'est pas le seul noble et élevé, il est d'autres cœurs qui savent t'apprécier; — en vendez-vous beaucoup? — De quoi, monsieur? — Eh parbleu! de celte confiture de goyave. — Mais oui, monsieur, cela ne va pas mal. — Et... il se porte? — Qui ça? — Eh ! le jeune et infortuné colon que vous avez arraché au désespoir; — je suis colon, monsieur, et j'ai été touché do douleur et de compassion en voyant un compatriote réduit à celte terrible extrémité ; mais ses malheurs sont finis, j'ai le bonheur d'être riche, j'ai des amis qui le sont — et qui s'empresseront, comme moi, de venir à son secours. Conduisez-moi auprès de lui, respectable monsieur Aymès. — Monsieur, je ne le puis... en ce moment., je dînais quand vous m'avez fait demander... et... — Ah ! monsieur Aymés, quel frivole prétexte... Mais je ne l'accepte pas, je veux que vous me conduisiez i l'instant même... je veux qu'il sache que c'est encore à vous qu'il est redevable des bonnes nouvelles que je vais lui donner, je veux être témoin de l'elTusion de sa reconnaissance. Garçon , le chapeau de M. Aymès. — 11 est vrai, monsieur, que le dîner était un prétexte ; je ne suis pas, grâce à Dieu, assez adonné à la gourmandise — gulœ deditits... Mais des affaires de la plus haute importance me retiennent chez moi. — Ah! je le vois, c'est votre modestie... Mais n'importe, {lonnez-moi vite son nom et son adresse, et je cours... — Mais, monsieur... — Il ne faut pas le laisser une minute de plus dans la misère... Il avait, par hasard, quinze cents livres de goyave quand son malheur lui est arrivé ; mais il n'en aura bientôt plus, et il doil être dans l'anxiété... Vite... le nom et l'adresse. — Monsieur, je vous dirai que cet infortuné jeune homme m'a fait promettre de lui garderie secret: son orgueil aurait trop à souffrir.— Je comprends très-bien, respectable monsieur Aymès, que vous ne satisfassiez pas l'indiscrète curiosité du premier venu ; mais moi, son compatriote, moi qui ne le cherche que pour le sauver... vous seriez coupable de ne pas être indiscret, et je dirai
plus... monsieur. . vous seriez peut-être envers lui passible de (lommages-intércHs. — Monsieur, chacun a sa manière de voir... — mais j'ai promis et... — Monsieur Aymés , une plus longue ri^sistance m'est suspecte, je ne vous le cache pas. — Peu m'importe, monsieur... mais je vous demanderai la permission de retourner à mon dîner. — Je vous la refuse formellement, cette permission... — Savez-vous ce que je commence à croire... c'est que vous exploitez ce malheureux colon ; c'est que vous abusez de son infortune pour lui acheter à vil prix ses confitures de goyave ; c'est que... Je crois que vous l'avez peut-être assassiné pour vous emparer de ses confitures... Oui... oui... s'écria le colon en secouant M. Aymès par le collet de son habit... oui, je croirai que tu l'as assassiné et enterré dans ta cave si tu ne me dis pas le nom et l'adresse de mon désolé compatriote. Réponds, scélérat ! »
M. Aymés, secoué vigoureusement, appela au secours. La famille éplorée arriva, la bouche pleine : — l'étranger ne put contenir plus longtemps un violent éclat de rire — et s'en alla.
Août 18^6.
Les petits cadeaux entretiennent l'amiliô. — Pour si peu!... — Los forges de Coly. — Canonisation du bourpienis (suite). — Le fulmi<oton. — Les coilTeurs des princes. — Les cheveux du roi d'Espagne. — Fromage d'Italie perfectionné. — Histoire d'un épicier.
.^^ AnfT. — Les Guêpes ont plusieurs fois parlé de la façon singulière avec laquelle on distribue les croix d'honneur â
l'étranger, — à peu près comme on offrirait une prise de tabac ou des pastilles. — Il semble que la qualité d'étranger soit quelque chose de si élevé, qu'un Français soit obligé de dévouer sa vie entière pour arriver à ce point de mérite, se fasse couper quelque membre à la guerre, ou se dessèche le cerveau dans les arts de la paix. Je ne sais plus quel est celui de nos jeunes princes qui dernièrement a donné ainsi une croix, à la cour d'Espagne, à un grand seigneur du lieu; le journal officiel donnait pour cause à ce don que le seigneur avait assisté à la présentation du prince à la reine d'Espagne.
Le National raconte avec indignation le fait suivant, — qu'il emprunte au Journal des Débats :
« Le prince Frédéric de Bade et le duc de Montpensier ont fait l'échange de leurs décorations, avant de se rendre au bal donné par M. le baron d'André. Au bal, le prince badois portait le grand cordon de la Légion d'honneur, et le prince français le grand cordon de Zœringen. Les officiers français qui accompagnaient le duc de Montpensier ont tous reçu la croix de Zœringen ; les officiers badois qui accompagnaient le prince Frédéric ont tous reçu la croix de la Légion d'honneur.
» Tous ces officiers ont paru au bal avec leurs décorations. »
On se demande — si les officiers étaient en nombre égal des deux parts, sans quoi l'une des deux croix serait humiliée — d'avoir eu à payer l'autre double.
On se demande — si c'est une action si éclatante d'accompagner un prince au bal, — qu'elle soit payée d'une récompense que l'on ne donne pas toujours à un brave soldat qui se fait mutiler pour son pays.
On se demande, — puisqu'on donne la croix d'honneur aux officiers badois qui accompagnent au bal le prince Frédéric, — ce qu'on donnera aux officiers français qui accompagneraient à la guerre le duc de Montpensier et qui se feraient cribler de blessures autour de lui.
Mais j'apprends à l'instant que le Sational a ignoré — que les Débals ont omis une circonstance qui change singulièrement l'appréciation des faits. — Le bal donné par M. le baron d'André était un bal masqué; — l'échange des décorations était un déguisement, — et le lendemain chacun a repris sa croix, — et il n'a plus été question de cette plaisanterie, — qui n'était peutêtre pas d'un excellent goût.
i^tj; Dans un procès récent, le plaignant, marchand de quelque chose, a fait à l'accusé un reproche qui, dans sa naïveté, montre bien le degré d'immorahlé auquel on est parvenu aujourd'hui sur l'argent : « Comment se fait-il, — s'écria en plein tribunal rhonn(He négociant, qu'un homme bien mis, qu'un homme qui a de l'éducation, n'ait pas honte de voler pour si peu! »
^3^^ Je ne sais pas pourquoi je me priverais de donner l'essor à un très-doux mouvement d'orgueil que je ressens, — pourquoi je cacherais que je suis très-fier du succès de mon frère Eugène; — les lecteurs des Guêpes d'ailleurs sont mes amis, — j'ai le droit de leur répéter ce que je lis dans un journal :
« M. Eugène Karr, ingénieur civil, qui a monté les forges de Coly, près Montpont (Dordogne), a été nommé directeur de cette belle usine.
» C'est le 4 août que l'établissement a été béni par MM. les curés du Pizou et de Menesplet, en présence d'une immense population accourue de tous les environs. Ces deux ecclésiastiques, entourés des ouvriers employés dans l'usine, ont adressé au ciel des vœux et des prières en faveur de celle utile fondation, l'une des plus importantes de noire département.
» Les forges de Coly ont commencé dès le lendemain à fabriquer du fer. Les marteaux et laminoirs ont fonctionné avec un grand succès, quoique les eaux fussent Irès-basses par suite de la sécheresse; mais l'immense puissance hydraulique des moteurs a conjuré cet obstacle, et les premiers travaux, entrepris
dans les conditions les moins favorables, ont pleinement répondu aux espérances des propriétaires et aux prévisions de l'ingénieur.
)• Le chef de fabrication, à la tête des ouvriers de la forge, est venu féliciter M. Eugène Karr de son œuvre. Cet habile ingénieur a trouvé là une première et bien douce récompense de ses veilles et de ses travaux. — {Echo de Vésone.) »
Moi, je suis allé l'embrasser.
>^^ M. de B..., député, demanda un jour à M. Ducliàlel un tableau pour une église ; — le tableau fut confié à M. Champ... et, aussitôt terminé, envoyé au desservant de l'église désignée. Grande joie du curé, qui désirait depuis longtemps couvrir d'un tableau l'imitation libre de marbre qui était la seule décoration de son maître-autel ; il fait déballer et dérouler la toile et rétablir le tableau dans son cadre, — puis ne se lasse pas d'examiner et d'admirer ; — mais une idée l'obsédait, sans qu'il lui fîll possible de s'en débarrasser : « C'est singulier, se demandait-il, j'ai vu ce saint-là quelque part. » — Cependant, il fut décidé qu'on accrocherait le tableau dans la nuit du samedi, pour qu'il apparût dans toute sa gloire le dimanche matin aux yeux étonnés de tous les paroissiens rassemblés pour la messe.
De temps en temps, le curé retournait contempler le tableau, — et toujours il se disait : « Je connais ce saint-là, — j'ai vu ce saint-là quelque part, — où diable ai-je vu ce saint-là? »
Tout à coup le nuage qui couvrait sa mémoire se dissipe et il s'écrie : « Je le reconnais, — j'ai joué au piquet avec lui, et il m'a gagné douze francs; — j'ai dîné avec lui, et il a mangé énormément de macaroni; — et la sainte aussi, elle avait une douillette puce; — et le saint Jean aussi, il a tant crié, qu'on l'a couché de très-bonne heure! »
En effet, le curé ne se trompait pas. M. Champ... avait donné aux personnages de son tableau les traits des membres de la famille de B...
Grande anxiété du curé, qui, après de mûres réflexions, renvoya le tableau au ministère de l'intérieur — en disant qu'il ne pouvait offrir M. de B... — et sa famille à l'adoration des fidèles, que ce serait du paganisme et delà B olàlrie.
M. B..., averti, va au ministère et se plaint amèrement do M. Champ... ; mais M. Champ..., invité à s'expliquer, communique des lettres du député, desquelles lettres il ressort que c'est sur ses instances réitérées que lui Champ... a canonisé l'honorable représentant et sa famille.
-^fejç Je l'ai dit déjà; le monde est une charade que Dieu a donnée à deviner ;i lliomme. — Chaque jour les esprits, plus tendus qu'ils ne l'ont été à aucune époque, sont sur le point de deviner le mot ; — le jour où l'homme l'aura prononcé, — jour où la charade sera devinée, — tout sera fini : — le monde aura vécu.
Avant la découverte du coton-poudre, avant que la science n'eût dévoilé la plus inoiïensive, en apparence, des choses connues, — qui aurait pensé que le bonnet de coton, — emblème du sommeil béte, du sommeil sans rêves, — recelait la foudre dans son tissu ridiculisé? — Aujourd'hui que la découverte est faite, tout le monde le savait, — les modestes s'en étaient doutés.
Toutes ces découvertes sont plus embarrassantes qu'elles n'en ont l'air. Que deviendront les lois sur la détention des armes de guerre, — puisque chacun, en quelques secondes, peut métamorphoser en poudre ses bas, sa chemise et son mouchoir?
Le coton jouait déjà un rûle important dans la civilisation; — déjà il avait pour mission de réparer les erreurs ou plutôt les omissions de la nature à l'égard d'un assez grand nombre de femmes. — Le coton, qui ne se permettait d'incendier que les cœurs, est capable aujourd'hui de brûler et de faire sauter les téméraires. — A une femme suspecte de tirer du nouveau monde une partie de ses attraits, il faudra commencer par demander si elle est chargée. Les mères prudentes, les maris soupçonneux,
— ayant des filles et femmes coquettes et maigres, — exigeront qu'elles ne se servent que de fulmi-coton. — Quand on saura bien la chose, on se défiera peut-être plus qu'il ne faut des femmes charnues et des veuves corpulentes. — L'exagération de certains charmes répandra la terreur et équivaudra à l'inscription qup mettent sur leurs murs certains propriétaires jaloux : « Ici il y a des pièges à loups? »
^^ Plusieurs réclamations ont été adressées au ministère français de la part de quelques puissances étrangères envers lesquelles les marchands français manquent quotidiennement de respect. — En effet, à la quatrième page de tous les journaux, et sur tous les murs de Paris, — vous voyez des gens qui s'intitulent— dentistes et fabricants de râteliers de tel ou tel roi, — pédicure et chirurgien-herniaire de tel ou tel prince. — Je suis forcé de remplacer par des etc., etc., une foule d'annonces du même genre que je ne puis répéter ici : il y a jusqu'à des fabricants de corsets pour la déviation de la taille qui se prétendent fournisseurs de reines et de princesses.
Ces annonces tendent évidemment à déconsidérer les rois, princes et princesses — en leur attribuant une foule d'infirmités dont j'aime à les croire exempts.
-^jç Voici comme exemple l'annonce d'un coiiî'eur :
Air : C'est Tamour, l'amour...
C'est rtoupet, l'toupet, l'toupet, Qui s'accommode A la mode ; Pour que l'iiomme soit complet, Il lui faut du toupet.
Qu'un soldat en couvre sa tête, Il sert le pays, les amours; Il l'aide auprès d'une conquête, Du subrc peut sauver ses jours :
lU LES GUÊPES.
Cousin de la vaillance.
Dp plus d'un caporal, Dans notre belle France, 11 fil un général.
« Perruques invisibles, à quinze francs;
» Toupets garantis, à huit francs et au-dessus;
)i Perruques pour dame d'une rare perfection;
» Par Di M.\>, artiste capillaire des princes.
» Coupe de cheveux et frisure, cinquante centime.-^.
t Teinture à la minute, trois francs. »
(j'est à faire supposer que les jeunes princes ont des perru- •jues, et si quelqu'un prétend avoir vu le prince de Joinville ou le duc de Moiilpensicr, hier, et avoir bien vu qu'ils n'ont la tète ornée que de leurs propt^s et privés de chevaur, — on répondra que cela fuit tout simplement l'éloge de leur ai liste capillaire; — que, si on ne voit pas leur perruque, c'est qu'ils ont une perruque invisible, — et que les princes n'ont pas reculé devant une dépense de quinze francs.
11 n'est peut-être pas de très-bon goiit à M. Dumas, qui devrait donner son prénom pour ne pas être confondu avec Alexandre (»u M. Adolphe, d'annoncer en même temps qu'il coupe les cheveux et coiffe au rabais, et qu'il est artiste capillaire des princes. ^S^ Sous Philippe V, roi d'Espagne, on n'osait pas lui donner un coifi'eur français, quoique les Espagnols (issont trèi-niai les perruques, parce que, disent les Mémoires du tenq)s, les Français étant légers, on craignait qu'un coiffeur de celle nation ne mil dans la chevelure artificielle (jui devait orner la ttUe sacrée (le Sa Majesté des cheveux tirés de la tête d'un roturier. Or, nu roi d'Espagne ne devait porter sur son chef que des cheveux de ircnlilhiiinmc.
J^: On a établi une ferme dans laquelle on fait travailler <i. .s u alheurnix devenus fous; — c'est une excellente institution qui
en a rendu plusieurs à la raison, et remplace pour les autres, par un tiavail modéré, toutes sortes de pratiques cruelles que l'on est souvent ailleurs oblige d'appliquer à ces infortunés, — Je regrette de n'avoir pas retenu le nom de celte ferme. Quelle que soit souvent l'amélioration de la position des fous, ils doiveiit être néanmoins les objets d'une grande surveillance, — en voici un exemple :
Dans la ferme dont je parle, — on élève beaucoup de porcs et on fabrique de la charcuterie.
Dernièrement, deux fous, occupés à confectionner du fromage d'Italie, — causaient de leur ouvrage; — l'un dit à l'autre : <i Sais-tu? j'ai une idée qui me tourmente, — j'ai découvert un moyen de faire un fromage d'Italie bien meilleur que tout ce qu'on a mangé jusqu'ici? — Et moi aussi, dit l'autre. — Bah ! C'est comme je te le dis. — Et quel est ton moyen? — Dis plutôt le tien. — Après toi. — Non, avant. — Eli bien, c'est d'y mêler ta cervelle. — Ah! ah!... Eh bien, je crois, moi, que ton foie, haché bien menu, lui donnerait un petit goût de rillette bien agréable. — Ça s'est déjà fait, — tandis que ta cervelle y mettrait un onctueux... »
De paroles en paroles —la discussion s'échauffa, et nos deux hommes finirent par se précipiter l'un sur l'autre, le couteau à la main, — pour prendre, l'un le foie, — l'autre la cervelle de son ;imi, et essayer son nouveau fromage d'Italie. — On les arrêta à temps.
^^ L'autre soir, je rencontre sur le boulevard, au milieu de la chaussée, un homme ivre mort entouré de plusieurs passants, — je m'arrête comme les autres, — j'aide à le placer à l'abri des voilures; puis les assistants s'écoulent, moins un, qui reste avec moi. — 11 fait froid; que va denir ce malheureux? S'il passe là la nuit, il sera mort demain. — A toutes mes questions, il ne répondait qu'une chose : « Respectable fiimille ; — *", épicier, rue de l'E..., ii"... — Èlos-vous blessé? — IV;spcvlable
famille; '**, épicier, rue de l'E... ir.. — Pouvez-vous marcher? Respectable famille; — "*, épicier, rue de l'E..., n°... «
Impossible d'en tirer autre chose. — Comme intelligence, notre homme était descendu au degré d'un caniche qui a sur.son collier le nom et l'adresse de son maître.
Après avoir échoué plusieurs fois, — nous obtenons d'un fiacre qu'il se charge du malheureux, et qu'il le conduise à l'adresse qu'il indique avec tant de constance. — Le cocher nous offre de monter dans sa voiture ; — nous préférons suivre à pied. « Bourgeois, où faut-il porter ça? — Mue de l'E. ., n°..., chez M.*'*, épicier. « — Nous arrivons à l'adresse indiquée. On frappe une demi-heure. Enfin on nnvTe. — Nous disons à l'épilier : « Voici votre fds. — Malheureux! dit le père en chemise-, — dans quel état je te vois! — Respectable famille! répond le fds**", épicier, rue de l'E..., n"... »
L'épicier tàte la poche de son fils — et s'écrie : « 11 a encore son argent ! )>
Puis — un peu après : « Il n'a pas sa montre! -^ Qu'est-ce que sa montre est devenue? »
L'épicier père alors se livre à une douleur si grande, que je pensai que si je lui avais rapporté seulement la montre, il n'aurait peut-être pas réclamé le fils qui devait être après.
L'épicier nous regarde d'un air soupçonneux et ferme la porte.
« Mon cher monsieur, dis-je, — monsieur et moi vous voulons aller nous coucher — et nous vous souhaitons le bonsoir. Vous feriez peut-être bien d'ajourner vos doléances sur la montre et de donner à votre fils des soins dont il a grand besoin. — Pardon, messieurs, vous o(Trirai-je du cassis? — Merci, nous ne prenons rien ; pas plus le cassis que les montres. — Voici nos cartes. »
L'épicier nous laissa partir à regret. — Nous payâmes le liacre — cl ;ious rentrâmes chacun chez nous.
Aucun épicier n'est venu nous remercier — et nous passons
sans doute pour, ayant trouvé un épicier et une montre, n'avoir rendu que l'épicier. — Soyez donc vertueux après minuit!
Octobre 18/iG.
Procès au chemin de fer du Havre. — Les tableaux vivants. — Un fils de hasard. — Saucisses d'homme. — M. Henry Galos.
^^ Cette fois — sur le chemin de fer de Rouen à Paris — je suis venu par les voitures de seconde classe ; — elles ont aussi leur supplice ; le crime de ne payer que douze francs ne pouvait être puni comme celui de n'en donner que neuf, mais il ne pouvait cependant pas demeurer sans répression. — Si les gens qui ne donnent que neuf francs aux banquiers de grande route, auxquels appartiennent les voies ferrées, sont, en réparation de ce crime que nous avons défini crime de non-monnaie, condamnés au froid, à la pluie, aux pleurésies, aux pneumonies, el, le cas échéant, à la mort, — ceux qui ne donnent que douze francs en sont quittes pour le froid aux pieds et les rhumes, et aussi deux ou trois petites gênes innocentes : ils ont les pieds sur la planche même du fond des voitures ; on ne leur met pas de tapis, je le veux bien ; mais on refuse de remplacer le tapis par la paille, etc.
Sur le chemin de fer du Nord, — les voitures de troisième classe sont couvertes et fermées : — les administrateurs ont cru devoir faire cette concession à l'opinion ; mais leur vengeance n'a fait que changer de forme. Ah! vous prétendez que
VOUS avez froid ! ah! vous vous plaignez de ce que les voitures sont découvertes! ah! vous avez trop d'air! — Eh bien! on va vous les couvrir, vos voitures de troisième classe, et vous n'aurez pas trop d'air désormais.
En etïet, — dans ces voilures, il n'existe que de petites ouvertures par lesquelles je ne crois pas que la tête d'un homme puisse passer, — de sorte que des voyageurs entassés dans ces boîtes en plus grand nombre que dans les autres, ceux-là seuU peuvent respirer qui se trouvent auprès de ces sortes d'ouvertures; — en cas d'accidents, on ne pourrait sortir de la voiture. — Mais voici enfin le règlement délinilif publié. Ce règlement, imposé par l'autorité supérieure, renferme plusieurs prescriptions très-bonnes et très-sages : — ainsi, tous les convois doivent avoir des voilures de troisième classe, — et toutes les voitures doivent offrir aux voyageurs sûreté et commodité.
Comme je n'appelle pas sûreté et commodité d'être exposé au froid, à la pluie el à la neige pendant trente lieues, — ni d'être entassés de façon à ne pouvoir pas respirer, — ni d'avoir pendant quatre ou six heures les pieds engourdis par le froid, — je suis convaincu que les tombereaux de Rouen et d'Orléans n'existent plus, — que les voitures de deuxième classe sur lu loute de Rouen ont de la paille — et qu'on a élargi jusqu'à la l)roportion de fenêtres les ouvertures laites aux boites du chemin (lu Nord. — Cependant j'irai y voir.
éf^)^ Je suis allé voir les tablcaH.r vivanls. — M. Relier, (jui exploite cette nouvelle industrie, a pour état de montrer nues au public sa femme, sa sd'ur, cl (luebpics jeunes lilles placées par leur famille ou par elles-mêmes sous la protection de cet liabile professeur (c'est ainsi qu'il s'appelle lui-même).
Ces exhibitions, — au dire des journaux, sont faites au p(»inl de vue de l'art, — au bènélice de l'art, — dans I intérêt (le l'art, etc. Les bourgeois sont allés là uniquement pour voir des femmes nues. — Dans les deux hypothèses, on est complète-
ment trompé. Dans les représentations publiques, l'autorité veut que ces dames soient revêtues de maillots de soie couleur chair,
— de telle sorte qu'elles montrent en réalité moins de leur propre chair que n'en étalent au bal les bourgeoises réservées.
— De plus, le bourcreois a été surpris d'apprendre qu'il n'est aîjréable de voir une femme déshabillée qu'autant qu'on la déshabillerait soi-même — et un peu malgré elle; de sorte qu'il est rentré chez lui très-contrit, très- éteint et dans un élat au moins assez rassurant pour sa chaste épouse, qui craignait qu'il ne s'incendiât l'imagination par un semblable spectacle — et ne devînt exigeant à l'endroit de la pureté des formes à la maison.
Au point de vue de l'art, — outre que ces femmes ne sont pas, pour la plupart, rigoureusement belles, le niaillot déprime et écrase beaucoup de choses.
Deux troupes rivales exploitent divers théâtres. — La troupe qui a passé de la Pnrte-Saint-Martin au Palais-Royal possède des femmes peut-être plus jeunes, — je n'en sais rien, — mais à coup sûr plus maigres que la troupe du professeur Relier. — Peut-être peut-il êire utile à ce professeur que les familles sachent qu'il nourrit mieux ses élèves que son concurrent.
En résumé, — l'art n'a rien à voir dans de pareilles industries
— et les espérances lubriques des bourgeois ont été déçues. Nous demandons si les personnes chez lesquelles le professeur Keller montre nues en réalité — sa femme, sa sœur, etc., ont paru à ce professeur désirer ce perfectionnement au point de vue de l'art plastique et de la statuaire.
i^Jlj? L'autrejour, — un homme bien mis — ou plutôt richement vêtu — cheminait sur le boulevard ; des chaînes et des breloques le recommandaient à l'admiration et à l'envie des passants ; — tout à coup il s'arrête, il chancelle, il tombe, la foule s'amasse, on veut lui donner des secours, mais il est mort. Un jeune homme fend la foule, envisage le cadavre, — jette un cri, se précipite sur le corps, l'embrasse, lui prodigue les noms les
150 LES GlÈPES.
plus tendres : « Mon père! c'est mon père! » s'écrie-t-il ; — il appelle un fiacre, on l'aide à y mettre le défunt, il y monte lui-même en sanglotant et il donne une adresse rue Joquclet. Le fiacre part, — la foule se dissipe, les curieux se dispersent en disant : « Pauvre jeune homme! excellent fils ! »
On allait tourner pour entrer dans la rue Joqueict lorsque le jf'une homme fait arrêter le cocher — et descend : « Je vais avertir mon frère, — allez toujours rue Joquelet, je vous rejoins, j'y serai en même temps que vous. » Le cocher remonte sur son siège et arrive ruo Joquelet, n»... — Il attend quelque temps devant la porte indiquée, — le jeune homme ne revient pas, le cocher descend, entre, questionne, le mort est inconnu et dans cette maison et dans toute la rue, il faut le porter chez le commissaire.
Là seulement on s'aperçoit que l'excellent fils était un audacieux voleur, qui avait pris le temps de débarrasser son prétendu père, qu'il n'avait jamais vu, — de sa montre, de ses breloques, de ses chaînes, de son argent et d'un gros diamant qui attachait sa chemise.
S^ Un aubergiste et sa femme, atteints et convaincus d'avoir assassiné un voyageur qu'ils logeaient, et d'avoir fait de son corps des saucisses qu'ils ont données à manger à d'autres voyageurs, — ont été traduits devant le jury. Le jury a admis en leur faveur des circonstances atténuantes et a écarté la \m'nicdilation, quoiqu'il semble au premier abord dilTicile île melti'c un homme en saucisses sans y penser un peu — et sans le faire exprès.
*>5»*:- Je viens de parcourir le déparlement de la Gironde — et pendant mon voyage — tout ce que j'ai acheté ou fait acheter : — cigams, bougies, couteaux, fromage, allumettes chimiques, etc., — tout, sans exception, était enveloppé dans des professions de foi de M. Henry Gales. — Ces prospectus se terminaient ainsi : • Et vous nommerez hknry caios. •>
JANVIER I 847. loi
Janvier 18ii7.
Les savants de l'avenir, — Le discours du roi et les journaux. — M. de Balzac peint par lui-même. — M. .Tony Johannot et M. Frédéric Bérat.
— Ce qu'un cardinal a laissé aux pauvres dans son testament. — Ce qu'il faut de rentes pour être pauvre à Paris. — Mot d'une femme sur le parti conservateur. — Le roi Louis-Philippe et M. Thiers. — Mot de M. Léon Gozlan sur lui-même. — Un bout-rimé de M. Vi lir Hugo. — Singulière situation du prince d'E... — Pourquoi M. de Iî.i1;mc ne sera pas académicien. — Où il est parlé de M. Dumas, — de M. de Béranger,
— de M. de Musset, — de M. de Lamennais. — Parallèle entre M. Empis et M. Leclerc. — Destinée d'un fort en thème. — Pourquoi M. de Vigny ne donne plus sa voix à M. de Balzac. — M. Pasquier. — M. Flourens. — D'un feuilleton de madame de Girardin. — La haine du Constitutionnel.—M. Granier ^le Cassagnac, M. Adolphe Adam.— Les statuaires iconoclastes. — M. Ponsard, M. Bocage, madame Dorval et Agnès de Méranie. — Opinion de Rossini sur l'opéra de Robert Bruce. — M. Lahlache. — M. Pillet et madame Stolz. — M. Troupenas. — Histoire des diamants de madame Rossini. — Entente cordiale de M. Duchàtol et de la reine d'Angleterre. — M. le ministre de l'agriculture et les pommes de terre. — Le pain et l'hermine. — De M. Leverrier et de sa planète.
— Un mot de M. Ponsard. — A un pape. — La Société des gens de lettres. — M. Dumas tiré à quatre journaux. — Ce qu'il a dit et ce qu'il aurait dû dire. — Sur .Me Chaix-d'Est-Ange. — Me Lacan. — Me Léon Duval. — Les avocats ont trop d'esprit. — I>vst-scriptitm.
^^ JANVIER. — Les savants des siècles futurs auront besoin d'être d'une tout autre espèce que ceux de ces temps -ci. En effet, ceux que nous possédons écrivent dix volumes à propos d'une pièce de cuivre, et tirent les conséquences les plus graves, et quelquefois les plus étranges, d'un c ou d'un o dèchilTré péniblement et non sans contradictions sur une vieille amphore. Mais s'il est des époques dont il est difficile d'écrire l'histoire faute de
Io2 LES GUÊPES.
renseignements, la nôtre sera la plus dilficile de toutes à cause (lu nombre et de la confusion des renseignements que nous laisserons.
Prenons par exemple le récit d'un fait qui s'est passé à Paris, devant six à sept mille spectateurs, au commencement du mois de janvier ; — voyons les renseignements que fourniront les journaux à un historien futur.
Il s'agit de l'ouverture de la session et du discours du roi.
J'ai entendu demander pourquoi la rôunion des deux Chambres a lieu au palais du Corps législatif et non à la Chambre des pairs, puisque les pairs tiennent le premier rang et conservent la droite dans toutes les occasions où les membres des deux Chambres se trouvent n'unis. — La raison en est toute simple : cela vient de l'habitude où l'on est de f;iire entrer une tentative d'assassinat dans le cérémonial de la séance d'ouverture ; l'espace à parcourir est bien plus court d«'sTuileriesaupalaisI?Murb(in (pic des Tuileries au Luxembourg, — et il ne se trouve, dans le premier cas, sur le passage du cortège, aucun endroit où on puisse tendre des embûches.
Voici ce que les différents carrés de papier (|ui i^ntivcrnrnt !<• pays ont dit à propos du discours du roi :
La Quotidienne. — « Ltuiis-Pliilipp»' a pninoncr son discours au milieu de l'indifférence du public. — Nous avons été frappés du changement opéré dans sa démarche et dans son maintien ; la vieillesso courbe le prince; sa voix est moins accentuée (|ue de coutume. •
Journal des Débats. — « La santé du roi parait meilleure que Jamais ; il a prononcé son discours d'une voix ferme et sonore, au milieu d'un religieux silence, sauf les manpies d'assentiment et les acclamations prolongées. »
Le Sat'ional n"a pas trouvé dans la diction du roi cette fermeté à laquelle il était arroulumé. — L'arrueil a été froid.
La Pretse constate des cris longtemps répétés de : Vive le roi !
— Le discours a été prononcé d'une voix ferme, et accueilli par une adhésion vivement prononcée.
Selon le Constitutionnel, — un vent aigre, un temps froid, — avaient rendu les curieux clair-semés.
Selon la Réforme (opposition plus avancée), — un froid glacial, un vent de bise, rendaient livides les visages des soldats.
L'Epoque — affirme que le temps était magnifique.
Selon le Siècle, — la foule n'a montré aucun empressement.
Selon le Journal de Paris, — une grande émotion dominait l'assemblée.
Selon le Moniteur parisien, — les acclamations ont été mille fois répétées.
Il aurait pu tomber de la pluie, du givre et des avocats, il n'en aurait pas fait pour cela moins beau aux yeux de Y Époque. Le soleil aurait frit les poissons dans la rivière desséchée, la Réforme n'en aurait pas moins souffert de la bise, et le Constitutionnel n'en eût pas moins été obligé d'endosser son carrick à triple collet. La vérité est que le roi a soixante-douze ans et se porte bien...
^S^ M. de Balzac racontait l'autre jour que, voyageant en Allemagne, n'ayant qu'un domestiiiue français et un livre de poste allemand, il se trouvait fort embarrassé pour payer les postillons. — Il s'était procuré de la monnaie du pays, et, arrivé au relais, il la mettait pièce à pièce dans la main du postillon, — ne s'arrétant que quand il le voyait sourire, ce qu'il regardait comme un signe incontestable qu'il avait donné une ou deux pièces de trop. — M. de Balzac n'a pas dit par quelle grimace il répondait au sourire du postillon.
.^^ Tony Johannot, qui a failli récemment mourir d'une fluxion de poitrine, et qui est heureusement conservé à ses amis et à la peinture, aime tant une nouvelle chanson de Bérat, — le Berger normand, — qu'il a voulu Yillustrer, — comme on dit aujourd'hui, — d'un dessin de sa main. — Nous avons eu bien peur un moment que ce ne fiH le dernier.
154 LKS GUÊPES.
Je me rappelle un couplet de cette ehansoii si fraîche et si
naïve
« On seul bon déjà dans la plaine ; Deux à deux v'ià qu'on s'y prorat;nc, Les amours ont déjà r'pris ; L' rossignol chant' toutes les nuits ;
Dans les nids
Y a des p'tits. 1)
Quelqu'un exprimait très-bien le charme des mélodies de Bérat, en disant : « Ce sont do petites bératiludcs. »
^^ On lit dans le testament politique du cardinal de Richelieu : « Si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les régies de leur devoir. » On ne peut imaginer une maxime plus iïroce ni phis strictement observée de tout temps.
Ce sont ceux qui ont le moins d'argent qui payent le plus cher les objets nécessaires à la vie. — J'ai réuni les prix comparés de certaines denrées — achetées en gros par le bourgeois aisé, et eu détail par le pauvre ouvrier. — Il ne faut pas oublier qu'il y a encore plus de dilVérence dans la qualité (|ue dans le prix des choses; — c'est le marchand en détail qui mêle de la chicorée au café, et de la terre à la chicorée, — et qui fait ilu vin avec de l'eau et des baies d'hiéble et de sureau.
La voie de bois, que le bourgeois paye de trente-quatre à trcnle-six francs, — revient à l'ouvrier qui achète des cotrets à soixante et un francs soixante centimes.
Le bourgeois qui achète beaucoup de viande paye, en temps ordinaire, toute viande, bœuf, mouton ou veau, au prix de seize sous la livre; — l'ouvrier, qui n'en prend que le dimanche, paye le veau vingt-quatre sous la livre. — La viande de porc, que le bourgeois paye quatre-vingt-dix centimes la livre, coûte h l'on-
vrier, sous les formes de cervelas et autres rogatons, un peu plus de vingt-quatre sous la livre.
Tout bourgeois a chez lui, dans Paris, du vin naturel et trèspotable au prix de dix sous la bouteille.
Le vin bleu fait — d'eau, de baies de sureau et de litharge de plomb; le vin malsain et un peu vénéneux, coûte au pauvre, qui le boit par verre, seize sous le litre.
La chandelle, prise au paquet, coûte trois francs soixante-cinq centimes ; — achetée pièce à pièce, le même paquet coûte trois francs soixante-quinze centimes.
Le café en grain et de bonne qualité coûte au bourgeois deux francs vingt centimes ; le café, mêlé de chicorée, laquelle est mêlée de terre, — revient au pauvre à deux francs quarante centimes.
Le meilleur charbon coûte au bourgeois neuf francs quarante centimes le sac; — l'ouvrier qui en achète pour deux sous à la fois, quand il en a brûlé un sac, l'a payé quatorze francs. '
i^îc Voici une ruse assez habile, et plus productive pour les marchands qu'elle n'en a l'air au premier abord ; — elle s'applique à la vente du bois en falourde .
Voici un morceau de bois — coupez-le en deux — coupez-le en quatre, les morceaux réunis ne formeront qu'une longueur égale au morceau entier :
Mais on le coupe en biseau :
et voici en différence ce que gagne le marchand et ce que perd le consommateur à la falourde :
ftésumé :
Il n'y a pas beaucoup de riches qui auraient le moyen dVtrc pauvres.
^;Jçî J'ai entendu dire par une femme : « Les conservateurs sont des girouettes rouillées. «
J^ift Malgré leurs dissenliments acerbes, le roi Louis-Philippe et M. Thiers sont loin d'iHre antipathiques l'un à l'autre.
— Le roi, du reste, considère M. Thiers comme un homme précieux, et ne se plaint même pas de le voir dans l'opposition avec un peu d'ardeur; c'est en se servant de la popularité acquise par M. Thiers dans l'opposition que le roi a enlevé la question des fortifications, à laquelle il tenait extn^memcnt, et qu'il a triomphé de plusieurs obstacles qui paraissaient invincibles. — Chaque fois que M. Thiers arrive aux affaires, il ne tarde pas à perdre sa popularité; alors le roi le laisse aller, et attend pour le rappeler qu'il en ail acquis une nouvelle en lui faisant la j/uerre pendant deux ou trois ans.
4^^^ M. Léon fiozlan, dont ou connaît l'esprit brillant, — avait deux pièces à l'étude : l'une au Vaudeville, l'autre à la Comédie-Française. — Le lendemain du succès «le la pièce du Vaudevdie, il rencontre un ami qui lui dit : « Cela doit vous encourager pour l'autre. — Au contraire, répondit M. Co/lan, j'ai envie de la retirer; vous ne savez pas la poltronnerie des vainqueurs. •
^^fcj; On proposait des bouls-rimés. Madame "* donna ù M. Victor Hugo ces quatre rimes : — songe, — pie, — plonge,
— estropié. Il les remplit ainsi :
« S! Ptjck, le nain qu'on voit en songo, Oait Jamai.H risquer son pi(} Dans le soiilior où ton piod blanc se plonge. Il en serait estropié. »
JANVIER 1847. lo7
Madame ***, depuis ce temps, est tellement embarrassée de
la curiosité fâcheuse qu'excite son pied, qu'elle a inventé un
parent, dont elle a inventé la mort, alin de se retirer du monde
pendant quelque temps.
^^ On a beaucoup parlé d'un haut fonctionnaire qui, surpris dans une maison suspecte de la rue Mont-Thabor, où la police faisait une perquisition, refusa quelque temps de dire son nom au commissaire. — Puis enfin, voyant qu'on allait le conduiri.' à la Préfecture, il s'y décida ; — mais il en ressentit uw^ si grande émotion, qu'il tomba frappé d'une attaque d'apoplexie.
— Le commissaire, en même temps, fut si effrayé de voir qu'il avait arrtHé ini linmme qui est l'arbitre de sa destinée, que, frappé d'une attaque pareille, il tomba de l'autre côté. — Un les transporta à leur domicile; tous deux sont loin d'être rétablis.
Cotte anecdote a remis en mémoire une autre aventure que l'on prête au même fonctionnaire, qui était alors plus jeune qu'aujourd'hui. Obligé de se sauver la nuit, par la fenêtre, de la maison d'un de ses amis, il lui manquait plusieurs vêtements qu'il n'avait pas eu le temps de réunir; se croyant poursuivi, il se réfugia dans la cave de charbon d'un grand bateau amarré au quai.
— 11 y était caché à peine depuis une demi-heure, — lorsqu'il s'aperçut que le bateau était en marche et descendait le lleuve. — Il hésita longtemps ; mais enfin, se voyant à dix lieues de chez lui
— et sachant que le bateau en avait encore trente à faire, il se drcida à sortir de sa cachette en chemise et à se confier au capitaine, qui lui prêta des habits de matelot et le mit à terre.
•ï^ Un procès récent a dévoilé une situation singulière ; — c'est celle du prince '", pair de France et interdit; c'est-à-dire gouvernant les alTaires du pays, excepté les siennes, que l'on a prudemment confiées à un conseil judiciaire.
J^ iM. de Balzac, M. Dumas, M. de Déranger, M. de Musset, — qui sont des hommes d'un grand talent, à des distances inégales, — et M. de Lamennais, qui a une grande réputation.
<o8 LES GUÊPES.
— n'ont aucune espèce de chances d'être nommés à l'Académie aux prochaines élections.
L'Académie a peur des talents qui ont de la sève et de la vie; il lui faut quelque chose d'un peu empaillé : — son choix hésite entre M. Leclerc, fort en thème, et M. Empis, fort en rien. C'est le défaut des corps qui se recrutent eux-mêmes. MerciiM disait en parlant de la Comédie-Française : « 11 ne Ouil pas admettre d'acteurs de petite taille, parce qu'ils ne s'occuperont plih que de faire entrer de plus petits qu'eux dans la troupe. »
Jean Journet, l'apôlre phalanstérien, proposait dernièrement quelque chose d'assez bizarre et d'assez raisonnable : « Si on chargeait, disait-il, de nommer nos académiciens les Allemands, qui sont beaucoup plus au courant de la littérature française que les Français eux-mêmes, on aurait des choix très-litléraii ■ et presque toujours très-sonsés. »
Si le thème conduit M. Leclerc à l'Académie, — il serait difficile de dire où il mène une foule de victimes de cette ridicule éducation universitaire, qui emploie la jeunesse de tout un pajs à apprenilrc les deux langues seules (jui ne se parlent pas; — après quoi on entre dans le monde, ne les sachant pas, mais ne sachant pas autre chose.
i^kj* J ai entendu M. V. Hugo et M. de Lamartine chercher toutes sortes de ruses pour arriver à réunir quatre voix pour M. de Balzac à la prochaine élection : ils n'étaient pas silrs d'y réussir; — et cependant ils croyaient avoir le droit de compter sur la voix de M. de Vigny.
Priez n'importe qui de vous dire sans hésiter quinze noms d'acailémiciens, — il y renoncera bientôt. Priez la même personne de vous nommer quinze écrivains de talent qui ne soient pas de l'Académie, — sa mémoire les lui fournira à l'instant même. Demandez ensuite qu'on dise au hasard quinze noms d'écrivains célèbres, — vous verrez dans quelle proportion seront les académiciens. Il serait bon que ce corps se demandât à lui-
mi^me ce qu'il serait si on retranchait de l'Acadérale ceux qui y sont entrés malgré elle.
A l'Académie française, les éleclions difficiles, les élections d'hommes de talent, ne se font qu'au premier tour du scrutin ;
— les académiciens qui se sont vus forcés de promettre leur voix ne se croient engagés que pour ce premier tour; si l'on en fait un second, ils se considèrent comme libres de s'abandonner à leurs sympathies pour n'importe quel Leclerc.
Voici comment beaucoup d'académiciens promettent leur voix contre leur irré, et comment on arrive de loin en loin à nommer un homme qui le mérite. Quand un discret amant des Muses, — comme M. Pasquier, quand un homme qui a consacré une partie de sa vie aux canards. — comme M. Flourens, rencontre par hasard quelque obstacle pour être membre de l'Académie française; — quand trois ou quatre voix tiennent l'élection en suspens, en s'obstinant à ne porter d'aucun côté la majorité qui dépend d'elles, on arrive à composition, et ces trois ou quatre voix aident à nommer l'Empis du moment, à condition que les amis donneront un certain nombre de voix à un homme de talent pour le premier fauteuil vacant.
M. de Vigny, qui a dû son élection à une manœuvre semblable, faite par M. V. Hugo, — n'avait pu se dispenser de promettre à M. Hugo sa voix pour M. de Balzac : — M. de Balzac avait donc trois voix; mais les amis de M. Leclerc ont fait offrir à MM. de Lamartine, Hugo et de Vigny, — l'échange des quinze voix qu'ils réunissent contre les trois de ces messieurs, — c'està-dire la promesse de voter tous les quinze pour M. de Balzac à la première vacance, si on leur donnait l'appoint de trois voix qui leur manque pour assurer, celte fois, l'élection de M. Leclerc.
— Cette proposition communiquée à M. de Vigny, on a été trèsétonné d'apprendre qu'il ne votait plus pour M. de Balzac.
Une des raisons qu'il a données, la plus forte, la plus élevée, est que, madame de Girardin ayant, dans un article de la Presse,
— parlé (lo la candiiiatiire de M. Je Balzac, ci ayant «lit i\u'\\ n'avait ponr lui «lue MM. Hugo et de Lamartine, un semblait le. compter pour rien, — etc. \
La nomination de M. de Balzac était donc assurée sans le mauvais vouloir do M. do Vigny, — qui ne voulait donner sa voix à M. de Balzac qu'autant que cela ne lui servirait à rien.
Au commencement des séances d'élection, on fait jurer à toii< les membres qu'ils n'ont pas engagé leur indépendance; hn\> jurent et tous ont promis leur voix.
Jb^ On lit dans le Constitutionnel i\u i février, — deuxième page, — quatrième colonne :
« A Issengeaux, une tentative d'assassinat a eu lieu sur le juge d'instruction de celte ville; la balle ne l'a malheur cmcment pas atteint. »
On se demande ce qu'a pu faire au Constitutionnel le juge d'instruction d'issengcaux; — on prétend, il est vrai, que ce magistrat n'aurait pas renouvelé son abonnement ; mais nous avons peine à croire qnc ce soit la seule cau.se d'une haine au>-i implacable,
J^^ Le ministère pouvait donner le privilège d'un troisième théâtre lyrique. — Ce privilège était demandé par M. Hranier de Cassagnac, journaliste, — et par M. Adolphe Adam, nuisicien : on l'a donné à M. Granier ; — mais il faut ajouter (ju'il l'a ensuite vendu cent mille francs à M. Adam.
-â^ \j Agnes de Méranir de M. I*onsard n'a pas eu, à beaucoup prés, le succès de sa Lucrèce; — cependant les deux pièces se valent. La première a eu plus de succès qu'elle n'en méritait, — la seconde en méritait plus qu'elle n'en a eu. La tragédie a été très-mal jouée par M. Bocage, — et le nMc d'Agnès convenait si peu ;\ madame Dorval, qu'après avoir fait à mademoiselle Araldi un procès pour lui faire céder le rôle, il a été question, un moment, de lui faire un autre procès pour le lui faire reprendre.
L'engouement pour Lucrèce — et la froideur pour Agnès de Mérame s'expliquent facilement, — et les Guêpes avaient, lors de la représentation de la première, prédit à M. Ponsard ce qui devait arriver à celle de la seconde.
Beaucoup de gens ont l'air de faire avec ardeur des statues nouvelles, — qui n'ont d'autre but que de briser des statues déjà faites, sous prétexte de se procurer des matériaux. — Leur amour pour les uns n'est qu'une des formes de leur haine contre les autres. On n'élevait pas M. Ponsard pour lui, — mais contre M. Hugo. — Ain.M, M. Ponsard doit chercher ses assassins dans ses fanatiques, qui ont pris soin de lui faire des ennemis. — Les uns et les autres ne l'empêcheront pas d'être un homme de talent. — La troisième pièce de M. Ponsard lui assignera sa place.
Quelques jeunes amis de M. Hugo, qui avaient eu l'humilité d'accepter M. Ponsard comme rival menaçant de l'auteur de Lucrèce Borgin, — ont ramassé les tessons de la statue Ae M. Ponsard et en ont joué des castagnettes par les rues, comme font les gamins avec des morceaux d'assiette. La gloire de M. Hugo ne consiste pas — il faut le dire à ces jeunes ours — dans les mauvais vers que pourrait faire M. Ponsard, mais dans les beaux vers que fait M. Hugo.
^^ Il y a un vieux proverbe qui dit : Deux moitiés de cheval blanc ne font pas un cheval blanc. — Ce proverbe s'applique à l'opéra de Robert Bruce et explique son insuccès : — on ne peut pas plus faire un opéra avec des morceaux pris çà et là, qu'on ne ferait un livre avec des pages choisies dans plusieurs livres. — D'ailleurs, les airs empruntés aux divers ouvrages de M. Rossini ont tous, je crois, subi des mutilations :, à l'un on a retranché la fin, à l'autre le commencement, quelquefois pour y adapter un autre commencement ou une autre fin; — les morceaux écrits dans un ton ont été chantés dans un autre, etc. — Je regrette autant que qui que ce soit le silence
que garde aujourd'hui ce grand musicien; mais on ne peut donner de nouveaux opL^ras de M. Rossini qu'à la condition qu'il en fera ; — c'est une nécessité à laquelle il n'y a pas moyen d'échapper.
Les auteurs du poème se soucient, je pense, de leur ouvrage, qui du reste en vaut bien un autre, à peu prés comme M. Rossini se soucie de l'opéra. — J'ai entendu M. Lablache raconter que, comme il se trouvait en Italie, chez l'auteur de Guillaume Tell, au moment où on devait jouer Robert Bruce à Paris, — il s'éleva un grand vent. M. Lablache devait le lendemain se mettre en roule pour la France. « Voilà, dit-il, un mauvais temps pour passer les Alpes. — Vous prenez cela pour du vent! dit en souriant M. Ro.<;siiii ; vous vous trompez, c'est le bruit des silllets de Robert Bruce. i>
Je considère M. Pillet comme un homme excellent ; — je fais cas de la voix de madame Stolz, que, malgré ses irrégularités, je trouve très-sympathique; j'aime beaucoup M. A. Roycr et son talent; mais il faut dire la vérité. Disons aussi que M. Tillct ne succomberait pas s'il dirigeait, sans plus de succès, quelque chose dont moins de gens auraient envie ([uc du privilège de l'Opéra.
Voici (lu reste — assurent des amis de M. Rossini — ce qui a décidé l'illustre musicien à prêter les mains à l'olla podrida en question. — M. Rossini venait d'épouser mademoiselle Olympe Pèlissier, il voulait lui donner des diamants ; mais il n'aime pas beaucoup à dépenser son argent, et on a donné comme nouvelle ayant besoin d'être conlirraée qu'il s'était meublé un appartement convenable.
Il a vendu à M.Troupcnas la partition de Robert Bruce, mais il n'a pas voulu être payé en argent — monnaie vulgaire, ni en or — vil mêlai, comme disent ceux qui en manipient ; — il a voulu être payé en diamants, — et il a donné les diamants à sa femme.
.lANviER 1847. 163
Lors de l'incendie qui a tant fait parler du bal du duc de G*", M. de S*" commença par emmener sa femme et ses enfants, et revint ensuite partager les dangers qu'il aurait pu y avoir. — Une femme dit : — « Quelle fatuité! il veut faire croire qu'il a encore quelqu'un à sauver en dehors de sa famille. »
^^ M. Duchâtel a dit à la Chambre des pairs : — Une proposition de loi a été portée à Vautre Chambre — pour rendre plus facile l'importation des grains.
La reine d'Angleterre — a dit : « Messieurs, ce sera votre devoir — d'obvier par des mesures ultérieures à la disette dont souffre une partie du pays. >■<
Cela rappelle cet avare auquel son fils annonce qu'il n'a plus de chemises, et qui dit : « C'est bien, nous sèmerons du chanvre l'année prochaine. »
Je le dis avec une conviction profonde, il y a eu, de la part du ministère, une imprévoyance criminelle. — Il n'est pas tout à fait sûr pour moi qu'il y ait en réalité disette en France. — Il est parfaitement certain pour tout le monde qu'il n'y a pas disette en Europe. Donc la prévoyance la plus vulgaire eût suffi pour écarter le mal et le danger. Mais il semble que la seule chose qu'aient à faire les ministres soit d'empêcher deux ou trois autres hommes de le devenir.
11 est déplorable qu'un ministre dise : « Nous avons cru, comme tout le monde, que la récolte suffirait. » Prenez un homme intelligent parmi tout le monde — donnez-lui les télégraphes, les préfets, les sous-préfcls, les maires, — donnez-lui l'argent et le pouvoir, — et il ne se contentera pas de savoir ce que savent tous ceux qui ne possèdent aucun de ces moyens d'apprendre.
J^}^ Voici une chose à laquelle les gouvernements constitutionels n'ont pas daigné faire grande attention, — et qui fait cependant qu'aujourd'hui la France est fort embarrassée. —
Et les Irlandais n'ont absolument rien à manger, si ce n'est los Anglais.
Les pommes de terre sont, dit-on, malades, — c'est-à-dire que tout simplement les pommes de terre dégénèrent, parce qu'on a tout fait pour les faire dégénérer. — La preuve de ce (|ue j'avance, c'est, comme l'année dernière on a attribué la maladie des pommes de terre aux pluies de l'été, il faudrait l'atiribuer celte année à la sécheresse. MM les savants, qui ne sont cependant pas timides, ne l'osent pas tout à fait.
Quand on a trouvé que la pomme de terre pouvait se multiplier par des pommes de terre, ou des tronçons de pommes de terre plantés, au lieu de semer de la graine, on a trouvé une bonne chose, parce ([u'elle faisait gagner un an : los pommes de tei-! de semis sont grosses comme des billes avec lesquelles jouent h .^ enfants, et ensuite plantées produisent les pommes de terre que nous mangeons; — cela exige deux ans. — Mais, par ce procédé abréviatif, il n'était pas (hlFu ile de prévoir par analogie (pio l'espèce devait dégénérer dans un temps donué.
Prenons, par exemple, le fraisier des Alpes, — qui se reproduit de deux façons, comme les pommes de terre, — par ses graines et par ses coulants ou rejetons. — Eh bien ! les maraîchers de Paris, qui sont fort intelligents, — le resèmenl plusieurs fois par an ; — sans cela il dégénère.
Qne M. le ministre de l'agriculture me donne du terrainetdi fonds, — et en deux ans j'aurai guéri la maladie des pommes dr terre.
Je ferai ce que les cultivateurs — grAce au morcellement du sol — ne peuvent pas faire, — c'est-;i-dire je permettrai ;m terrain île ne pas rappoiter il'argcnt pendant wn an.
Au bout d'un an — je livrerai aux agriculteurs de pelit^ pommes de terre de semis, — et l'espèce sera régénérée, si on a soin surtout de faire, l'année d'après, saisir sur les marchés les pommes de terre malades.
Pourquoi ne ferait-on pas cela — dans chaque commune, — comme on envoie des étalons pour régénérer et perfectionner l'espèce chevaline ?
<î^^ Une chose bizarre est de voir, dans chaque rue, sur les boutiques des boulangers, l'annonce de l'augmentation du prix du pain, — et sur les magasins de nouveautés l'annonce de l'abaissement du prix de l'hermine et du cachemire ; — est-ce que le pain deviendrait ce qu'était autrefois l'hermine, — le superflu? Mais on abaisse le prix des objets de luxe, non pas assez pour que le pauvre en ait, mais juste assez pour qu'il soit humilié de n'en pas avoir.
<<^tj; Beaucoup de savants sont d'accord sur ceci, que la lumière parcourt soixante-dix-sept mille lieues par seconde. — Or, l'éloignement de certaines planètes est tel, selon d'autres savants, que leur lumière, depuis la création du monde, n'a pas encore eu le temps de parvenir jusqu'à nous, et que, par conséquent, on n'a pu les apercevoir.
Soit que M. Leverrier ait découvert sa planète par les calculs astronomiques, soit qu'il ait par hasard aperçu une planète au moment où elle devenait visible, — toujours est-il que cette découverte a été l'objet d'un de ces engouements exagérés dont les Français seuls sont capables : — le gouvernement a donné à M. Leverrier tout ce qu'il avait à sa disposition de croix, de chaires, de pensions, — je crois, — de places, etc. M. Lacave- Laplagne, qui n'avait pas autre chose, lui a donné un bureau de papier timbré ; quelques citoyens lui ont envoyé des montres, (les parapluies, des épingles, des bottes, du linge; — puis on n'y pense plus.
*^ç^ On avait répandu le bruit et même imprimé dans plusieurs journaux que M. Ponsard avait obtenu ime recctle particulière.— Un de ses amis le félicitant et lui demandant dans quel département était celte recette partit ulière : « C'est, répondit M. Ponsard, dans le pays où M. Y. Hugo est receveur général. »
J^^ On disait de madame '", femme assez afjn^aljle, qui passe pour iHre fidèle à son mari, mais s'en ven£!;e par l'avarice, le despotisme, la mauvaise humeur, etc. : « Cest une vertu composée de tous les vices — moins un : — celui qui ferait plaisir à quelqu'un. »
.^kjç Pour l'oppositiiin, la disette qui n'-gne en ce moment — n'est pas un lléau qui fait soulVrir et inquiiHe le pays, — c'est une maladresse des ministres, qui les découvre, permet de les atta(|iier, et donne l'espoir de les jeter par terre.
^j; Le pape Pie IV avait le j^'oùt des bâtiments à un degré incroyable ; il consacrait à cetle passion de très-{?rosses sommes. — 11 arriva une année qu'une famine désola la ville de Rome — et que le pape mena un religieux, appelé H. Barthélémy, visiter ses bâtiments en construction. — B. Barthélémy ne dit que ces paroles de l'Evangile : « Die ut isii lapides panes fiant, — dites à ces pierres de se changer en pain. »
J^^ La Société dite des gens de lettres — après qnelqur tumulte — s'est un peu reconstituée et continue son même commerce de la même manière; c'est-à-dire qu'elle vend cl revend ses vieux mots cl ses^icilles lignes; — cesl-û-<lire que lo> poêles associés, — au lieu de donner la volée à leurs vers, — comme à de légers et brillants papillons qui s'en iraient à travers les luzernes fleuries, — comme à de joyeux et amoureux oiseaux (|ui laisseraient tomber leurs chansons du haut des aubépines parfumées, — leur attachent un lil à la patte — comme font le enfants aux hannetons.
L'espace me man(|uc aujourd'hui —pour dire comment j'aurai compris une semblable société. — Personne ne perdra rien pou: attendre.
^3^ J'assistai à la plaidoirie de M. Uumas devant la jireraiére chambre. — Provoqué par des attaques sans mesure e; sans convcnanro, il s'est laissé emporter, par un certain amoin du rouge rpii le domine, ù dire lui-même de ces choses qu uk
orgueil plus adroit fait dire par d'autres. Il est cependant juste de constater que le récit de ces débats a été fait: 1° par les journaux de tribunaux, rédigés par les avocats qui plai'Jaicnt contre lui, ou au moins sous leur intluence; 2" par la Presse et le Constitutionnel, — les deux journaux pour lesquels plaidaient contre lui les susdits avocats. — Les autres journaux ont copié ceux-là.
C'est un grand danger pour les journaux que de se copier ainsi les uns les autres. Ainsi, la Gazette de France, journal légitimiste, — à propos du discours du roi aux Chambres réunies, ayant fait l'économie d'empnmter le compte rendu de la séance au Moniteur parisien, — a été fort surprise, en se lisant le lendemain malin, de voir qu'elle avait l'ail, un détail pompeux des agréments physiques de S. M. Louis-Philippe, et qu'elle s'était réjouie de son excellente santé.
Ain^i, le Constitutionnel — ayant ditqueM. Al. Dumas, après l'audience, s'était élancé sur un cheval caparaçonné à l'orientale qui l'attendait à la porte, tenu par un nègre, — ce qui n'était pas exact, en cela que M. Dumas est venu et reparti dans un coupé tramé par un cheval normand et conduit par un cocher auvergnat, — plusieurs journaux ont paru blâmer le cheval arabe. — Un journal illustré a donné le portrait du cheval arabe. Beaucoup de bourgeois blonds et frisés, auteurs de vers inconnus, se sont trouvés heureux d'établir que, s'ils ont moins de talent que M. Dumas, ils ont aussi plus* de modestie, — et se sont écriés dans le monde : « Vraiment' je n'approuve pas le cheval'arabe » Rappelons aux bourgeois blonds, frisés et auteurs de ces vers inconnus, — ce que disait un moraliste : — « Si nous avions moins de vanité, celle des autres ne nous choquerait pas autant. »
Un journal de modes — prétend que le cheval arabe de M Dumas est engagé pour les premières courses de la Croix de Berny, — et il examine sérieusement, dans l'argot convenable et d'après toutes les règles du sport, — si ce cheval, n'étant pas
inscrit au Stud-book des rave horse, — a \v droit de courir sur le turf.
Le fait est que les magistrats ne sont pas trop contents (ju'on leur fasse perdre leur temps à porter, sur un procès aussi vide, un jugement qui ne sera pas exécuté, — attendu que MM. Dumas, Véron et de Girardin, ayant besoin les uns des autres, feront, aussitôt le procès jug«i, un arrangement parfaitement amiable.
M. Dumas, attaqué avec plus de convenance, aurait pu répondre simplement aux juges : « Messieurs, — quand nous faisons des traités, il est tacitement convenu que les délais fixés ne sont pas de rigueur. — Nous ne sommes pas des marc!iands qui promettent de livrer à terme fixe une marchandise qui existe entre les mains dautres manliands qui sont prêts à la leur vendre; nous sommes des ouvriers. — Le contrat (jui lie un ouvrier à un entrepreneur est soumis à tous les délais (ju'entratnerait la maladie de l'ouvrier. — Voici des certificats sérieux ctuislataiil que j'avais une gastrite; — mais, n'aurais-je pas eu de gastrite,
— les fatigues et le vide tlu ceneau sont pour les ouvriers de notre sorte la maladie qui entraîne le plii^ nécessairement l'incapacité de travail. — Le cerveau, conuuo la terre, ne produit pas de lui-même, — il faut qu'il reçoive des semences qui ont besoin d'y germer; — il lui faut ses temps de jachère et ses engrais.
» lise présentait une heureuse occasion d'un repos fécond. — Monseigneur le duc de Montpcnsier me faisait l'hoimeur de m'inviter à snii mariage. — Son Ex''ellencr le ministre de l'instruction puldupie m'engageait à visiter l'Algérie. — Je >ui-> parti je reviens reposé, ayant un peu écrit, beaucoup ■recu''illi — et prêt à remplir mes engagements. — Je demande tel et t4'l tiélai.
— Mes a Iversaires ont tort de me faire perdre m m le iip», qui esl le leur, mon esprit et mon Iravai , qui sont i eux, à lire ibi papier timbré et à y r'p ndrc. »
Eh bien ! c'c^t là le fon l de ce qu'a dit M. Damas; seulement
il y a ajouté peut-ôlre quelques paillettes et quelques oripeaux
— et deux ou trois iudiscrétions ; et les gens qui s'ennuient de l'entendre appeler jH5/e — ont profité de ce qu'il s'appelait ainsi lui-mt^me — pour élever un haro général.
De messieurs les membres du tribunal composant la première chambre, — je n'ai l'honneur de connaître que M. le président,
— c'est assez pour que je sois sûr à l'avance — qu'au moment où ces lignes seront imprimées, peut-être il aura été rendu un jugement parfaitement ju>te et raisonnable.
J^^ Ce jour-là, en attendant M. Dumas, — on a plaidé une autre cause, — c'était pour moi une étude curieuse. Le plaidant était M*^ Chaix d'Est-Ange ; j'étais avide de voir en quoi consiste un talent qui l'a rendu célèbre.
M* Chaix ne remplit pas les conditions imposées à l'orateur; son extérieur manque de noblesse, et même de distinction,— son geste est monotone et vulgaire, — ses inllexions de voix sont fausses, sa verve est factice. J'ai dû cheicher alors si le talent de M* Chaix était plutôt composé des qualités de l'écrivain. — Voici (|uelques phrases que je lui ai entendu prononcer :
« Une mesure nécessaire... mais dont on pouvait se passer. — 11 y avait en lui de la modération dans son esprit. — Notre adversaire perd son procès... nous en appelons. (Ceci doit être un lapsus Hunuœ.) — Un style qui n'est pas exempt de sensibilité.
— Un style puisé dans le cœur. »
Voici deux pensées sur l'ûge qu'il nous paraît diiricile de faire concorder :
« Il avait quatre-vingt-douze ans... 11 y a une lui do nature (pie nous subissons tous (juand nous avons le bonheur d'arriver jiisquc-lj... l'esprit s'atVaiblit... l'intelligence meurt... — il avait (|uatre-vingt-douze ans... il était mûri par l'expérience, et avait la sagesse que donnaient les années. » — Etc.
Il n'y a là ni élévation, ni netteté, rfi linesse dans la pensée, ni élégance, ni correction dans l'expression. Le talent de M. Chaix,
Tl. 10
— il faut bien trouver un talent, puisqu'il y a une réputation, — ne C'jnsiste donc ni dans les conditions demandées à l'orateur, ni dans celles exigées de l'écrivain. 11 faut le chercher dans quelques saillies (pielquefois assez spirituelles, presipie toujours dénuées de distinction, — et surtout dans une certaine habitude d'une cer taine escrime, — qui fait que des hommes de plus de talent, de plus d'esprit que certains avocats, ont cependant contre eux une sorte de désavantage au palais, de niéuie qu'un honiuie très-fort peut être battu dans la rue par un hooinie de vigueur médiocre,
— mais habile dans quelque escrime spéciale, telle que la boxe ou le chausson, — si j'ose ni'exprinier ainsi, — ut ita dicatn, pour parler comme j\h Lacan, — qui parle purement, mais qui récite.
,j^^ Ceci nous amène à parler d'une habitude déplorable que prennent certains membres du barreau. Je veux parler des plaidoiries injurieuses, dont paraissent avoir la spécialité M"' Léon Duval, qui est souvent spirituel, et M"^ Chaix, qui l'est quelquefois.
Une des causes de l'iustilulidu des avocats est la crainte de voir les plaideurs, entraînés par leurs intérêts compromis, par le ressentiment d'une injustice subie, par le ressentiment plus grand quelquefois d'une injustice commise, sortir des bornes de la di.scussion, se disputer au lieu de discuter, et échanger des injures au lieu d'argnmonts.
Aussi , quand un plaideur demande à prendre la parulc dans sa propre cause, le président manque-t-il rarement de l'exhorter à la modération, de h; prévenir que, s'il se laisse emporter A une élocpience trop acrimonieuse, il se verra forcé de lui ùtcr la parole, etc. Si le plaideur peut être excusé en ce cas, — quelle sera l'excuse de l'avocat, autjucl la chose en question est parfaitement iiidilVérente, — et (pii, défenx'ur par hasard de son client d'aujourd'hui, aurait pu par un autre hasard se trouver son adversaire ; qui demain peut-être plaidera pour celui qu'il accuse,
dans une cause analogue, contre celui pour lequel il plaide aujourd'hui, etc.? — C'est avec préméditation que l'avocat est injurieux, c'est une façon de parler qu'il adopte.
J^^ J'ai dit souvent, — je ne sais si je l'ai écrit, - que, sous beaucoup de rapports, le journaliste est un avocat qui écrit.
— Un parallèle entre les deux professions — montrera combien les avocats s'accordent à eux-mêmes de privilèges auxquels les autres n'oseraient penser, — et combien les avocats de plume présentent contre certains abus de garanties que n'otfrent pas leurs confrères.
Si vous êtes attaqué dans un journal d'une façon qui vous paraît dépasser les bornes que vous assignez à l'impertinence d'autrui, — vous avez le droit de mettre dans le même journal une riposte qui peut être le double de l'attaque. — Si le journaliste est allé jusqu'à l'insulte , l'opinion l'oblige à vous en rendre raison par les armes. — S'il vous diffame, vous lui faites un procès; — il a versé d'avance, sous le nom de cautionnement, une somme considérable qui payera les amendes et les dommages-intérêts.
^^ Si un avocat vous insulte violemment à l'audience,— et il n'est pas toujours nécessaire pour cela que vous soyez en cause,
— il est protégé contre votre demande de réparation — par des lois qui empêchent de se battre avec ceux qui n'en ont pas envie,
— et par la jupe qui, destinée à abriter la faiblesse des femmes, protège souvent l'insolence de certains avocats et de certains prêtres.
^^ Un procès en diffamation fait sur une plaidoirie est, je crois, sans exemple au Palais , et n'aurait aucun résultat. Vous pouvez faire répondre par un autre avocat, — car vous, on saurait bien vous retenir dans les bornes de la modération.— L'avocat que vous chargerez de répondre ne rendra pas à son confrère les coups que vous en avez reçus , il les rendra au client de son confrère ; —ils joueront à leur manière et en double la scène de
172 LES GlÈPES.
Géronfe dans le sac, qui, dans la querelle de Scapin avec le matamore, reçoit tous les coups que les deux combattants sont censés échanger.
La chose finie , — les journaux spéciaux de tribunaux vous infligent un supplice que la loi ne vous inflige pas. — Pour un voleur ou un assassin, le tribunal prend la peine de décider si le condamné subira ou non la peine aggravante de l'exposition sur la place du Palais de Justice.
Vous, vous subissez — de par le journaliste avocat— et de «a propre et seule volonté — une exposition en elfigie à quinze mille e.xemplaires répandus dans toute la France et à Tétranger. — Bienheureux si ù la casaque du condamné il ne plaît pas à ces messieurs de joindre quelque chose et vous alîublor de cornes, d'un nez de carton, et d'agréments en papier rouge et jaune, tant ils ont parfois l'esprit Jovial et léger.
-Si^ Cet abus très-grave a amené i]c la part de certains plai'Iours un autre abus qui lest au moins autant, et dont .M« Chaix et M" Duval seront désolés si je réus.^is à appeler dessus leur attention d'hommes honnêtes. — On vient menacer un homme d'un procès; — il répond qu'il ne s'en soucie pas, — que le procès qu'on lui intenterait n'est fontlé sur rien, que sa conscience est tranquille, son droit très-clair , et qu'il ne fera aucune concession. « C'est possible, répond l'adversaire, mais prenez garde... j'aurai Léon Duval ; vous savez comment il est; — il vous échinera à l'audience ; — vous gagnerez peut-être votre procès, mais il en restera toujours quelque chose ; croyezmoi, arrangez-vous. » Et tous les amis de l'homme atlaiiué lui disent : « Arrangez-vous. » — Et il s'arrange, c'est-à-dire, il rède une partie de son droit à une odieuse chicane.
La position prise du reste par ces deux messieurs amène nécessairement cet avantage pour leur bourse : quand un plaideur voit que son adversaire se propose de le faire bâlonner par M» Chaix, — il rhargc M'" Duval de bAlonncr son adversaire; —
tous deux s'en tirent à merveille, et pour résultat inévitable, les (Jeux plai'leurs, celui qui gagne et celui qui perd, celui qui a tort et celui qui a raison, sont oî^alement bafoués, insultés et vilipendés; — la justice a l'air de frapper en aveugle sur tout le monde, comme le diable du théâtre de Polichinelle, qui emporte à la fin de la pièce tous les personnages en disant : « Vainqueurs et vaincus, tout est fricot pour le diable. » — Beaucoup de magistrats et de membres du barreau voient avec peine de pareils excès, — et nous croyons rendre service à ces deux corps en dévoilant cet abus avec une certaine netteté.
i^ç; P. S. — M. Empis a été élu membre de l'Académie française. — M. le marquis de Castellane a parlé à la Chambre des députés de M. le marquis de la Pailleterie, en termes qîii prouvent que si le second est trop marquis, le premier ne l'est pas assez. Nous reparlerons de cet incident au prochain numéro.
Février 18'i7.
Purification de la Chambre des députés. — En fa\eur île quelciucs jambes. — M. Magendie et l'éther. — Un mot de M. Royer-Collard. — Sur les désordres de Buzançais. — Les âmes emprisonnées pour dettes. — La viande timbrée. — Un doigt de la main gauche de M. de B... — Une malice de M. de La Rochef... — Un candidat a l'Académie. —Sur quelques habitants notables. — Du jeu dans le monde.— Que la bonne compagîiie n'est pas toujours meilleure que l'autre. — Lord Normanby et M. Guizot. — Du français des grammairiens. — Un pensum à MM. Noél et Chapsal. — Un bon parrain. — M. Eugène Sue. — De S. M. Louis-Phili[)pe et la musique. — Le roi Louis-Philippe et M. Horace Veriict. — M. Couture. — Les journalistes et les plâtres. — Sur les habitants de Saint-Quentin. — Joubert. — Un avis aux femmes du monde. — De la Société dos gens de lettres.
^^ FÉVKIF.R. — .1 propos des élections de Qmmperlé. — M. Drouillard vient d'être condamné à une grosse amende et à
dix ans d'interdiction des droits civiques, pour avoir acheté des voix et s'être fait élire député au moyen de la corruption. — Cette sévérité montre qu'il n'y a pas à la Chambre un seul député qui ait donné ou promis la moindre chose dans l'intérêt de son élection ; — qu'il n'y a pas en France un seul arrondissement dans lequel il y ait un seul électeur qui se soit laissé influencer dans son vote par argent, promesses, bureaux de timbre et de tabac, — bourses dans les collèges, etc. ; — que toute la corruption de la France résidait dans l'arrondissement dcQuimperlé, — comme toute la corruption de la Chambre dans M. Drouillard ; — que toute la France est vertueuse et incorruptible — moins ces rudes Bretons. — C'est pourquoi le Nai.'ional demande la suppression de l'arrondissement de Quimperlé, — la Gomorrhe de ce temps-ci ; — à la place de Quimperlé, il y aura un poteau avec cette inscription : « ici fit QriMPKru.É. » .Après quoi on décrétera le désintéressement et l'incorruptibilité de tous les Français. Les Français, depuis si longtemps peuple de braves, deviendront peuple vertueux.
Croirait-on que c'est au moment de ce grand exemple qu'un homme, que je ne nommerai pas, — répétait hier ce mol bien connu : « Dans toutes les grandes villes, — sur une maison quelconque, on écrit : IlùpUal des fous. — On y enferme cinq ou six personnes ; — cela sert à faire croire que tous ceux qui sont dehors sont parfaitement raisonnables. » Je n'ai pas daigné répondre à cet homme.
*!^ L'enivrement par l'éther, qui permet dans le phis grand nombre de cas d'exécuter les opérations les plus douloureuses sans que le patient en ait conscience, est incontestablement une grande dérouverte. — En outre, tout porte à croire que les plus graves accidents qui suivent d'ordinaire les opérations pourront être évités dans le plus grand nombre de cas. — Il est fort probable que le mortel tétanos ne paraîtra que par exception. — Mais je crains bien que depuis que!(iuc temps l'envie d'expéri-
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menter par l'éther n'ait fait couper quelques bras et quelques jambes qui pouvaient attendre.
Certes , si M. Magendie s'était contenté de dire: « N'allons pas trop vite, songeons à doser l'éther, observons, y il aurait fait son devoir de praticien habile et consommé ; — mais son parti pris contre l'éther est un triste enfantillage de vieillard, ainsi que les craintes qu'il a manifestées dans un récent discours. « J'ai vu, dit-il, de jeunes vierges, sous l'influence de l'éther, tomber dans de tels excès de passion, que la pudicilé du chirurgien devait s'en alarmer, et que, dans l'opération, le danger était pour l'opérateur. >>
^a^ zs MOT DF. M. ROYER-coLLARD. — Un écrivain de ce temps-ci, qui a fait un ouvrage sur l'empereur Napoléon, — homme d'un esprit vif et plein de charme quand il cause, — est loin de conserver toutes ses qualités quand il écrit ; — son style est plein de négligences, de redondances, etc.
On citait à M. Royer-Collard une phrase où, ayant à parler de la redingote grise de Napoléon, il n'avait pu se décider à faire imprimer le mot redingote, et avait écrit : « Il n'avait pas encore cette enveloppe grise qu'il a depuis rendue si célèbre, etc. — C'est une élégance, dit Royer-Collard; il dit enveloppe, comme un portier dit « Mon épouse. »
-^^ SUR LES DÉSORDRES DE Buz\NÇAis. — A Buzauçais, la cherté du pain a provoqué de déplorables désordres. — A la tête des perturbateurs se sont montrés quelques hommes d'un naturel sauvage et féroce, qui, poussés, non par la misère, mais par l'envie et la haine, se sont livrés aux excès de la plus révoltante barbarie ; — ils ont pillé des maisons et détruit des moulins, puis massacré, avec les circonstances les plus épouvantables, un propriétaire appelé M. Chambert.
Arrouy avoue à l'audience qu'il lui a donné deux coups de fourche, l'un dans le ventre, l'autre au visage, et que, à ce dernier coup, il n'a pu retirer sa fourche qu'en mettant le pied sur
l'estomac de la victime ; — Velluet s'est vanté d'avoir fait avec sa co2;nôe une croix sur la Ii2[iire du malheureux Chambert. — Des femmes se sont ruées sur le cadavre et l'ont frappé à coups de sabot. — Michot s'est écrié qu'il irait le déterrer pour en manger. — Quand on eut porté le corps à l'hospice, Griffon rôdait alentour, il avait promis d'en rapporter un morceau. — Legeron père (lisait : « J'ai beau me laver les mains dans du vin blanc, j'ai toujours de son sang dans les ongles. »
Pendant ce temps, — M. Guesnier, maire de Buzanç^is, — M. Gaulin, juge de paix, — le conseil municipal et les chefs de la garde nationale, se tenaient chez eux, signaient tout ce que voulait l'émeute ; — les plus braves regardaient par les fenêtres, ce qui a permis à l'un de dire : « On frappait sur Chaud)ert comme sur un bœuf. » — A un autre, de rapporter (ju'il pensait que Chambert fuyant s'était couvert la ItHc d'un foulard rouge, tant elle était pleine de sang.
Le lirigailier de gcnilarmcrie, Gandelier, a fait ce que pouvait faire un homme seul contre une multitude en furie; — mais la fille Madeleine Blanchet, — servante de madame Chambert, — (l'a pas examiné ce qu'elle pouvait faire. — Sa maîtresse était renversée dans la cour ; l'émeute, furieuse, proférait contre elle des cris de mort. Madeleine IManchet, seule, s'est précipitée ci)ntre les assaillants; — puis, se jetant sur sa maîtresse, elle l'a couverte de son corps en s'écriant : *< Vous me tuerez avant de la toucher. » Et devant tant de générosité et de courage, les assassins ont eu peur et se sont retirés.
Noble et vertueuse lille, — qui osera maintenant t'avoir pour servante, — loi, qui t'es montrée si grande et si généreuse ! toi, qu'il faut désormais respecter et honorer avec orgueil! La ville de lUizançais s'himorera elle-même en constituant une petite rente à Madeleine Blanchet.
On disait : « Il n'y a qu'un seul homme à Buzançais, c'est Madeleine Blanchet. »
^^ LES VICTIMES DE MONVIF.LE ET LE CLERGÉ. — AprèS le
tlésastre de Monville, des quêtes nombreuses sont venues en aide aux victimes. Monseigneur l'évéque de Rouen a prétendu qu'une somme de dix mille quatre cent soixante-quatre francs, provenant de la charité publique,— devait être employée à fonder des messes pour le repos de l'àme des victimes. Les autorités de la ville s'y sont opposées, — mais M. le ministre des cultes a accordé l'autorisation, sauf certaines modifications dans les détails. — Il semblerait, au premier abord, que quand les laïques donnent leur argent, les prêtres pourraient bien donner leurs prières. — Si on n'avait pas accordé l'argent, on n'aurait donc pas prié pour les morts. Dieu aurait donc été sans pitié peureux si on n'avait pas donné d'argent aux prélres! — Dieu est donc le percepteur des contributions de l'Église, et il est chargé des sommations et des poursuites en cas de non-payement! — Dieu est donc l'huissier et le garde du commerce de l'Eglise. — Il exerce donc la coîitrainte par âmes sur les morts qui n'achètent pas les prières des prêtres, — et il les fait brûler jusqu'à acquittement de la delte en capital, intérêts et frais ! Le crime de non-monnaie est donc poursuivi jusque dans l'nutre monde!
Précédemment j'avais été frappé de voir chaque dimanche faire, dans l'église de la petite commune de Sainte-Adresse, une quête pour les trépassés. Il m'avait semblé qu'un des avantages d'être mort, c'est que l'on n'a plus besoin d'argent. Erreur ; — le curé m'a expliqué que lorsque cette quête a produit une somme qu'il fixe lui-même, il prie pour les âmes des morts. Il faut croire que Dieu fait grâce aux damnés, — après une certaine somme de prières. Le prêtre ne prierait-il donc pas sans argent? Le prêtre n'offre-t-il pas chaque jour le sacrifice de la messe en expiation des fautes des hommes? Les prières ordinaires n'invoquent-elles pas la miséricorde divine en faveur des morts? Oui, mais ce sont des prières de pacotille, — cela est fait comme les capotes des soldats, — on prend mesure sur une
guérite; ces prières-là sont mal cousues et vont mal. Parlezmoi de prières faites exprès, des prières sur mesure ; alors vous êtes proprement sauvé. Il y a donc beaucoup de gens qui n'ont pas le moyen de ne.pas être damnés. Les gens gênés iront peut-être en purgatoire. —Un homme qui aurait passé sa vie à voler serait donc sur de son salut en fondant beaucoup de messes.
0 ennemis de la religion ! jusqu'à quand offenserez-vnus ainsi Dieu et la justice, Ibumanité et le bon sens? Il ne suffit pas d'être catholiques, il faudrait être chrétiens.
Toujours est-il que les habitants de Monvillc ont eu à subir successivement : 1" la trombe; — 2" la philanthropie (voir les procès à la suite de la loterie); — 3° la charité chrétienne. — Trois fléaux.
J^^ iiLL.'VTivrMFNT .\LX BoucuERs DE PARIS. — Lcs marchands bouchers continuent à étaler au dehors de leurs boutiques des cadavres d'animaux, des giranilolcs de boyaux et toutes sortes d'agréments exécutés avec les entrailles des moulons et des veaux. Ce spectacle dégoiltanl est encore orné de peintures au sang exécutées sur le dos dépouillé des catlavres. — C'est en vain que j'ai plusieurs fuis appelé l'attculion de l'aulorilê sur cette hideuse exhibition.
Pendant longtemps on se contentait d'y peindre des amours avec des coeurs percés de flèches, et le plus souvent l'empTrour Na|)oléon, une main derrière le dos, l'autre tenant une lorgnette. Mais, quelques autres figures s'y faisant voir depuis quelques jours, on prétend que la sdllicitiide de la censure a été excitée par res expositions de peinture. — D'ailleurs, la loi imposait un devoir au ministère de l'intérieur : — tout dessin, avant d'être publié, doit être revêlu du visa «les bureaux. Faudra-t-il porter CCS cadavres rue de Grenelle? Kt aussi, rttnime mi des artistes s'était a>''sé l'autre jour de mettre sur un mouton, au-dessous d'un cœur enflammé, ces mots : Vive l'amour ! la susceptibilité du parquet s'est à son tour éveillée. — En eflet, si on écrit une
phrase galante, on peut écrire une phrase littéraire, voire même une phrase politique; cela est publié, cela s'étale tous les jours : cette nouvelle forme de la presse a besoin d'Otre surveillée. Si le mouton d'aujourd'hui est innocent, celui de demain peut être subversif.
Qui empêche un marchand boucher djétaler un bœuf-Pasquin et un veau-Marforio ? Quelles théories soutiendront ces viandes? Ce gigot ne peut-il être républicain? Cette éclanche ne peut-elle lever l'étendard de la légitimité? Le boucher Rolland ne peut-il pas prêcher le communisme sur ses viandes, comui M. Sue au bas du carré de papier de M. Yéron?
La viande prend une attitude inquiétante, — il faut lui appliquer les lois sur la presse : le ministère public n'hésite pas à le penser, mais quelques détails de forme l'embarrassent. — Faudra-t-il déposer un exemplaire du veau suspect, comme on dépose un numéro du journal, au parquet du procureur du roi? En cas de contravention, on saisira la viande incriminée; rien de plus facile.
Une nouvelle ressource peut par cela, du reste, être acquise au gouvernement : si la viande s'imprime et publie ses idées, elle doit déposer un cautionnement, elle doit être assujettie au timbre. L'autorité y a pensé, car, autrement, elle ne permettrait pas ces morgues illustrées, ces peintures de sang sur des cadavres . qui sont un objet parfaitement dégoûtant et qu'il faiidraii, sans cela, reculer des yeux.
i^j; ANECDOTE. — Voici uue histoire que M. de B... l'aconte souvent et qu'il a fini par se faire accroire à lui-même : « Vous vojez ma main gauche? dit-il. — Oui. — Vous vovez mon doigt du miheu? — Oui. — Vous voyez qu'il a été à peu près brisé? — Non. — Eh bien, voici (;onjnienl il a été ;i peu près brisé : une femme que j'aimais partait pour un long voyage ; il serait trop long de vous dire pour quelles raisons cette femme, de la plus haute naissance et d'uiMi fortune immense, partait on
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diligence comme une bourgeoise ; je la conduisis à la voiture, et comme nous nous disions adieu, le postillon fouetta les chevaux, et la voilure partit.
» Par la portière, je tenais sa main dans la mienne, elle ne lâcha pas ma main ; je sautai sur le marchepied en me tenant à la portière par le doigt du milieu de l'aulro main; nos regards se conlondaicnl en échangeant de voluptueuses tristesses, — nous oubliions le monde entier ; — je fis ainsi cent quarante lieues. Voilà comment mon doigt a été à peu près brisé ; — vous en voyez la trace? — Non. »
.^^ On assure que M. de la Uochcf est uii des soutiens de la nouvelle direclloo de l'Odéon. Le duc a une idée fixe, c'est de faire représenter une tragédie qu'il a en portefeuille, sous le nom d'un jeune honmie de province inconnu. — Puis, après le succès, il dirait : « La pièce est de moi. »
Voilà vingt-deux ans qu'il préparc cette piquante malice, mais chaque fois qu'il est au moment de réussir, une indiscrétion vient le trahir; on dit tout bas le véritable nom de l'auteur. Alors il relire sa pièce et attend une meilleure occasion. — Il en est quitte chaque fois pour donner un nouveau titre à une pièce toujours la même, qui s'fs^ appelée tour à tour, Arlciuise, L'yilunie, Vohjxène, etc.
S^, r.N CANUiiiAT A i/acadkmii:. — La nomination récente d'académiciens qui n'ont pas écrit une ligne (^tela s'appelle dans l'endroit cuU'iver discrèlcment les Muscs], — la nomination plu.-^ récente de M. Empis — cncouragonl des e-pérancos qui .«ans cela pourraient élre trouvées saugrenues ; — voici la copie exacte d'un papier «jui a été adressé à tous les membres de l'Académie.
A MhSSlEURS LES MEMUKES DE l' ACADÉMIE IUA>(;USE.
« Messieurs, j'ose venir solliciter vos suffrages pour occuper la place laissée vacante parla mort de 1\L de Jouy. Je me présente devant vous avec deux iorlcs de titres, dos ouvrages lit-
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léraires et des ouvrages scientifiques. Permettez-moi de mettre sous vos yeux rénuméralion rapide des uns et des autres.
» OUVRAGES LITTÉRAIRES. — 1° Poésies diverses, suivies du Paganisme vaincu, poëme épique en douze chants et contenant environ six mille vers. Les trois premiers chants du Paganistnc sont seulement imprimés, et renferment plus de trois mille vers, presque autant que la Henriade. »
(Monsieur, la Pi/ccZ/e de Chapelain avait douze fois douze cents vers, comme on sait. C'est égal, tous les cinq ans quelqu'un fait un poëme — et l'on dit : « La France n'avait pas de poome épique, cette lacune est enfin comblée, etc. , » — un poëme épique est quelque chose dont le pays est fier, mais que ses habitants ne lisent pas. Nous aimons assez cette façon nette d'apprécier les œuvres de l'esprit. — Ainsi on dira : « Cette tragédie a douze vers de plus que Cinna, — ces poésies diverses ont cent cinquante vers de plus que les FeMi//es d'automne, » etc. — Nous sommes attristé d'avoir à faire à un futur académicien, auteur de la Grammaire de Lhomond (voir plus bas) une petite chicane grammaticale. — Pour faire comprendre qu'il n'y a encore que trois chants du Paganisme vaincu qui soient imprimés, il faut dire : « Trois chants seulement sont imprimés; » en disant comme M.Grimaud: « Les trois premiers chants sont seulement imprimés, » cela semble une allusion à des destinées futures réservées à l'ouvrage après l'impression ; cela semble dire : « On n"a pas encore eu le temps de les graver sur l'airain — ou d'en faire des cornets de papier. »)
« Le sujet de ce poëme, qui tend à combler une lacune de la littérature française » — (vous voyez, nous n'avions pas de poëme épique), a est la guerre de Constantin contre Maxence, ou l'établissement du christianisme, sans contredit la plus belle période de l'humanité. Cet ouvrage, qui m'a vahi déjà des encouragements flatteurs de beaucoup d'entre vous, messieurs, est à moitié terminé.
» 2" Alphabet ijhilosophîque, ouvrage dans lequel, par l'analyse et la syiitlièse, on parvient à coiuiaître la vraie composition des mots français et toutes les variélcs d'orthographe, qui s'él("'vent à plus de quatre mille. L'Académie en a t'ait une mention particulière.
B 3" Grammaire laline de LJioinond, mise en ordre, complétée et simplifié; ouvrage adopté par l'Université cl faisant connaître le mécanisme du langage. »
(Pourquoi l'auteur n'ajoule-t-il pas à. celte liste : les Fables de la Fontaine, le Don Quichotte de Cervantes, — les Contes Muraux de Marmontel, — les Tragédies de Racine, — le Diclionnaire philosophique de Voltaire, — les Pensées de la Rochefoucauld — et le Parfait Cuisinier de Carême ?)
p OUVRAGES SCIENTIFIQUES. — 1° Propagateur des Sciences médicales, huit volumes iu-8", conlenanl un grand nombre de mémoires originaux, de criti(iues et de discours.
» 2" Précis d'une nouvelle doctrine médicale fondée sur l'anatomie pathologique-, un volume in-8".
» 3'' Nouveaux causli(pu's qui excluent l'instrument tranchant dans la curation des cancers, squirres, etc.; un volume in-8". »
(Voici la première fois ([u'ou met en avant des cautères et des vèsicatoires comme titres à un fauteuil académique.)
« 4° Grand nombre de Mémoires imprimés dans diiïérents recueils.
« ô" Pathogénie philosophique , (juatrc volumes sous presse. Cet ouvrage fait connaître la relation des causes et des médicaiiinils avec les elVets ou symptômes, ainsi que la génération de nus maladies. — En tout plus de treize volumes imprimés. »
(L'auteur a tort de ne pas y joindre les pensums qu'il a faits au collège ; il y aurait sans doute li encore bien plus de vers (|uc dans la lleuriade.)
« Par cet exposé, messieurs, vous voyez que ma vie a été consacrée jusqu'ici à des études sérieuses, variées, qui peut-être
ne me feraient point paraître déplacé dans votre commission du Dictionnaire, si vous me jugiez digne d'entrer dans votre illustre corps. » {In vestro dodo corpore.)
« Si j'obtenais cet honneur insigne, j'y verrais un encouragement pour terminer promptement une épopée qui m'a coûté tant de veilles et de recherches, et un ouvrage qui manque à la science médicale et qui a exigé vingt ans de travaux. »
(Sinon, l'épopée en restera où elle est, — elle n'aura qu'autant de vers que la Henriade.)
« J'ajouterai, messieurs, que dix médecins ont siégé dans le sein de l'Académie française depuis son origine, et qu'elle semble avoir ainsi consacré le besoin d'en posséder un au milieu d'elle, » (est-elle si malade?) «comme représentant l'union intime des Muses et de la science. »
(Ah ! monsieur Grimaud, je ne vous pardonnerai jamais de n'avoir pas dit ici • « Et Esculape était fils d'Apollon. » A cause de cet oubli, vous ne serez peut-être pas élu.)
« J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» Aimé Grdiaud de Norvaire,
» Arrière-neveu de Grimaud de Montpellier. »
^^ Un académicien a trouvé sa réponse dans le dernier titre de M. Grimaud, et s'est écrié : « Arrière! neveu de Grimaud de Montpellier ! » — M. Grimaud n'est-il pas quoique peu pai'ent du Grimaud des Trois Mousquetaires, de M. Dumas, — et de celui dont parle le satirique :
Et le moindre Grimaud, etc.
-^sjç On parle sans cesse de réforme électorale, et ceux qui en parlent ne songent qu'à abaisser le cens. C'est, dans tous les