MN
— Votre frère ne danse pas, n'est-ce pas?
— Non, madame.
— J'en étais sûre : les hommes supérieurs n'aiment pas la danse.
La contrariété vous anime, vous êtes plus spirituel que d'ordinaire, vous trouvez des mots heureux, vous les dites sans en trop rire vous-même: vous croyez vous être réhabilité. — La maîtresse de la maison vous dit :
— Ah î monsieur ; monsieur votre frère a bien de l'esprit. Il n'a donc pas pu venir?
— Non, madame.
— Je comprends, — ses moments sont précieux; il n'a pas voulu venir s'ennuyer ici.
— Eh bien ! et moi, — pensez-vous, — et mes moments donc : ils ne sont donc pas précieux? — Ce qui ennuierait mon frère est donc trop bon pour moi?
Vous prenez un fiacre, le cocher vous rançonne.
Vous raisonnez, il vous bat ; vous prenez son numéro, le citez chez un commissaire ;— le commissaire demande le nom du plaignant.
— Tartempiou.
Le commissaire sourit et s'incline.
— Ah ! ah! le grand Tartempiou ! — donnez -vous la p.,.. Il avance un siège.
— Non, monsieur; son frère.
— Ah î très-bien !
Et il retire son siège. Le cocher réclame cinq francs.
— Monsieur, je ne serais pas venu ici pour cinq francs; mais il faut cependant punir ces gens-là ; c'est cinq francs qu'il veut me voler.
— Ah I monsieur, dit le commissaire, pour cinq francs, vous ne voudrez pas compromettre le beau nom que vous portez ; donnez, donnez cinq francs, et n'en parlons plus.
Un matin, votre frère daigne arriver chez vous. ~ Ah ! te voilà I
— Oui, monsieur.
— Oh! monsieur... qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a que vous me déshonorez.
— Moiî
— Oui... vous avez accompagné au théâtre une femme...
— Parbleu, oui ; c'est ma maîtresse.
— On vous a vu.
— Je ne me cachais pas ; elle est charmante.
— On a dit et répété votre nom, mon nom.
— Ah!
— Croyez-vous que cela me soit agréable 1
— Mais, mon frère, cela me Test beaucoup à moi.
— Ne plaisantons pas. Quand on est porteur d'un nom honorable, il faut l'honorer; il ne faut plus qu'on vous voie avec cette femme.
— Tu es fou î c'est ma maîtresse ; elle est jolie ; je l'aime.
— Alors vous m'obligerez de ne plus venir chez moi. Un autre jour, votre frère revient.
— Eh bien ! j'en apprends de belles. Vous allez prendre une boutique ?
— Ma foi, mon frère, c'est ma seule ressource : la famille a tout dépensé pour toi, personne ne m'a aidé, je veux essayer de l'industrie.
— Fiî
— Fi plutôt de la misère et de la faim ! Si tu veux me donner de l'argent, je ne me ferai pas boutiquier.
— Je n'en ai pas.
— Alors laisse-moi en gagner, — ou plutôt aide-moi ; — si tu veux, en me recommandant à M. ..., tu peux faire presque ma fortune.
— Du tout, je n'avouerai pas que j'ai un frère qui porte mon nom, un frère boutiquier, fi !
Ce nom, ce terrible nom, — illustré quelquefois par un faquin adroit et intrigant, — c'est pour vous la robe de Nessus ; — ou plutôt c'est comme un habit qu'un ami vous aurait prêté ; — l'ami est derrière vous qui vous dit à chaque instant :
« Prends garde, tu vas verser du punch iur ton halni.
« Ne lève donc pas les bras comme cela, — tu vas faire craquer les entournures de Yhabit.
« Je t'avais dit de ne pas le boutonner, — tu \as déformer mon habit.
a Ne mets donc pas la main dedans pour te poser à la Chateaubriand, — tu vas m'arracher un bouton.
c N'oublie pas de prendre une voiture, — il pleut, tu gâterais mon habit. »
Vous finissez par dire à Tami : a Eh bien ! reprends ton habit. »
De même, un matin, vous dites à votre illustre frère : — « mon illustre frère ! tu m'ennuies considérablement avec ton nom de Tartempiou; tu seras désormais le seul Tartempiou, tu porteras uniquement ce nom devenu trop grand et trop lourd pour moi : je ne m'appelle plus Tartempiou, je puis faire ce que je veux. — Je m'appelle Tartempioux ; Yx me rend la liberté et mon bonheur, et de nous sortiront deux races distinctes : les Tartempiou dont tu seras l'origine, et les Tartempioux dont je serai la souche ; et si, dans cinq mille ans d'ici, ces deux races, devenues ennemies, s'entre-déchirent ; si nos neveux, oubliant qu'ils sont cousins, s'avisent de se manger à des sauces variées, sur toi seul en retombera le crime. Vade retrOy Tartempiou ! Tartempioux n'a plus rien de commun avec toi.
JHfC Un égoïste de nos amis, — qui se croit à la fois le centre, le but et la cause de tout ce qui est et de tout ce qui arrive, disait avant-hier :
— Il n'y a qu'à moi qu'il arrive de ces choses-là !
— Qu'avez-vous donc?
— Vous voyez bien, il pleut.
4Mbc Dernièrement le danseur Barré a été mandé au couvent des Augustins, où il a été introduit chez la supérieure^ où il a appris pourquoi on le faisait venir.
On venait de renvover le maître de danse de la maison, — parce qu'il n'avait pas su montrer aux jeunes élèves, — demoiselles comme il faut, — la danse à la mode aujourd'hui
parmi les femmes élégantes, — le cancan; — et on priait Barré de vouloir bien le remplacer.
Il faut avouer qu'aujourd'hui TéducMion des femmes est étrangement perfectionnée, et que les femmes savantes de Molière auraient beaucoup à apprendre auprès des petites pensionnaires d'aujourd'hui.
JH^. Depuis que le roi Louis-Philippe a obtenu ses fortifications tant désirées, — il ne prend plus aucune part aux affaires et ne s'occupe de rien : il est comme un académicien qui a enfin attrapé son fauteuil et qui s'y repose.
Jl^ Aux fêtes de Chantilly, les légitimistes ont pris parti avec fureur contre les chevaux du duc d'Orléans engagés sous le nom de M. de Cambis ; — ils applaudissaient avec frénésie quand le prix était gagné par un cheval de 4ord Seymour — ou de tout autre, — et restaient tristement silencieux quand le vainqueur appartenait au prince royal.
JJ^. La lutte établie contre les fêtes de Chantilly par le parti légitimiste n'a pas été heureuse. — Le soin de paraître s'amuser plus que les invités du château a beaucoup nui au plaisir qu'on a éprouvé réellement.
Jj^ On a répandu le bruit que les fêtes de M. Thorn sont ie résultat d'une souscription mystérieuse du faubourg Saint- Germain, qui se cotise pour avoir une sorte de club dansant. — • C'est fort bête, mais cela fâche beaucoup M. Thorn.
3(f^ On rencontre souvent par les rues — un dragon ou un cuirassier au grand trot. — Les fers de son cheval font jaillir du pavé des milliers d'étincelles. — Son sabre résonne dans le fourreau . — On se range en toute hâte sur son passage. — Les mères se serrent contre les murailles avec leurs enfants.
Où vas-tu, guerrier? — Où s'arrêtera ton coursier écumant? Vas-tu sur un champ de bataille, rejoindre ton drapeau, — "ionner ou recevoir la mort?
Ou, simple messager, apportes-tu la nouvelle d'une victoire ou d'une défaite? — Demain les cloches des églises appelleront-elles les hommes pieux et les hommes curieux à un De profundis ou à un Te Deum ?
Quelque malheur public va-t-il réjouir les employés, les ouvriers et les lycéens, en fermant les bureaux, les ateliers et les classes pour vingt-quatre heures? — En te voyant passer si rapidement on s'interroge, et plus d'une portière songe à retirer son argent de la caisse d'épargne.
Où vas-tu, guerrier, et d'où viens-tu?
Es-tu un messager de crainte ou d'espérance, de joie ou de deuil ?
Non, le guerrier est une estafette envoyée du ministère des finances à la rue de la Tour-d'Auvergne, par mon ami ***, employé audit établissement, pour me demander s'il n'aurait pas par hasard laissé chez moi un parapluie vert.
j^ Darmès, — qui a tiré sur le roi, vient d'être, par la cour des pairs, condamné à la peine des parricides, — c'est-àdire à être conduit sur le lieu du supplice et à avoir le poing coupé, puis la tête tranchée.
MM. les pairs ont, en cette circonstance, un peu agi comme les architectes qui, sachant qu'on leur diminuera un quart ou un cinquième en réglant leur mémoire, mettent sur ledit mémoire un cinquième ou un quart de plus qu'ils ne veulent avoir.
Darmès a été exécuté deux jours après son jugement.
Le roi a, dit-on, fait grâce des accessoires, c'est-à-dire de la chemise blanche et du poing.
J^ UN voisiM DE CAMPAGNE. — Lc roi Louis*Philippe avait près de Neuilly un voisin fort incommode. C'était un citoyen ennemi des rois en général, et du roi de Juillet en particulier, — qui offrait à la patrie toutes les tribulations qu'il trouvait moyen de faire subir au malheureux monarque.
Sa propriété, contiguë à celle du roi, consistait en uti petit terrain, sur lequel il se plaisait à rassembler tous les chiens morts repêchés dans la rivière, et en général tout ce qui pouvait offenser l'odorat. — Le roi s'en plaignit à M. de Montalivet, qui prit sur lui de délivrer le parc de Neuilly de cet inconvénient ; — il alla trouver le voisin, et lui demanda s'il voudrait vendre son petit terrain.
— Non, répondit le voisin.
-=- Parce que?
136 LË8 GUEPES.
— Parce que j'aime mieux le garder.
— Hais si on vous en offrait un bon prix?
— Je ne le donnerais pas.
— Le double, le triple de sa valeur?
— Nullement.
Vt. de Montalivet revint tristement rendre compte au roi du mauvais succès de sa démarche. — Le roi n'osait employer contre son voisin les moyens judiciaires qui eussent servi au dernier de ses sujets. — Il fit venir M. Legrand, directeur des ponts et chaussées, et lui fit part de son embarras. — M. Legrand y rêva un peu et trouva le projet d'une route royale que Ton fit passer au beau milieu du carré de terre du voisin, que Ton expropria pour cause d'utilité publique, — ce qui força le roi d'abandonner, de son côté, à la route, un petit coin de son parc.
H^ On lisait, ces jours derniers, dans le National, dans le Journal du Peuple^ etc., etc., un article ainsi conçu :
(( Avant nous, M. Alphonse Karr, ami du château, qui fait appeler par le roi des choses assez singulières les choses contenues dans les lettres de 1808 et 1809, avait inséré dans ses Guêpes que a si le roi avait écrit les lettres qu'on lui impute, a il n'aurait plus qu'à s'en aller, »
Il a paru à quelques personnes assez bizarre que ces estimables carrés de papier prissent précisément, pour m'intituler ami du château, le moment où, selon eux, — je les ai prévenus, eux, qui sont les ennemis du château, dans leur appréciation des lettres attribuées au roi.
Cela me rappelle une mésaventure arrivée, en une autre circonstance, à un autre carré de papier appelé le Pihtc du Calvados; — ledit carré de papier s'était donné plusieurs fois la distraction innocente de me dénoncer comme vendu mi pouvoir, — ce qui avait fait rire assez fort les gens qui avaient Textrême bonté de nous lire tous les deux.
Un jour, je ne sais comment il se fit que le carré de papier en question imagina de transcrire dans ses colonnes un article que j'avais fait pour blâmer avec quelque sévérité une mesure du gouvernement. Mon carré de papier du Calvados
est saisi à la requête du procureur du roi du département, — moins indulgent que celui du parquet de Paris, — et on lui fait tranquillement un bon petit procès par suite duquel il est condamné à une bonne petite amende et à trois bons petits mois de prison.
La probité, Timpartialité et Tindépendance sont donc des choses bien étranges en ce temps-ci, qu'on n*y croie pas, même en les voyant, — et que leur apparition soit passée à Tétat de miracles contestés par les esprits forts!
Faut-il donc que je fasse remarquer aujourd'hui à mes lecteurs, après bientôt deux ans que je cause avec eux, que je dis à chacun son fait dans Toccasion, — que je n'appartiens à aucun parti ni à aucune coterie, — que je ne suis ami que du juste, du vrai, de l'honnête et du grand, — que je ne suis Tennemi que de l'injustice, de Thypocrisie, de l'absurdité, de la sottise et des platitudes.
Je n'ai gagné guère à cela que d'être fort mal vu de tous les partis et de toutes les coteries, — de n'avoir l'appui de personne et de combattre seul dans la mêlée.
Je suis bien heureux, vraiment, de mon indifférence pour les clapotements que font dans les coins obscurs quelques langues contre quelques palais. — Voici, maintenant, qu'on dit et qu'on imprime que j'ai amassé des sommes énormes, que j'ai acheté un château, et que je cesse de publier les Guêpes.
D'ordinaire, je demeure assez sur les chemins, n'ayant pas grand'chose à faire à Paris, que je n'aime guère. — Avant cette invention, chaque fois que je quittais Paris, on racontait que j'étais en prison pour dettes. — En vain, quelque ami
disait : — « Mais il est à Étretat, je l'ai mis en voiture.
Bah ! répondait-on, vous ne nous en ferez pas accroire, on sait où il est.
— Mais voilà une lettre que je reçois de lui avec le timbre de Hcntivilliers, qui est le bureau de poste d'Ëtretat.
— Allons donc, on connaît ces ruses- là.
— Mais il revient demain.
— Tarare! »
Celte fois, tout cela est changé. — Quand je m'absente, c'est pour aller acheter un château ou une terre. — Je joue le rôle du marquis de Garabas, — et j'éblouis les gens par une fortune scandaleuse.
Tout ceci n'empêchera pas les Guêpes de continuer à prendre leur vol chaque mois, qu'elles sortent des roses de mon jardin de la rue de la Tour-d'Auvergne, ou des joncs qui couvrent d'un tapis d'or les côtes d'Étretat et de Sainte- Adresse.
Juillet 1841.
A Victor Hago. — Le rossignol et les oies. — 1. —40. — 450. — 55,000,000. — M. Ck)nte. — Les lettres et la poste. -^ Les harpies. — H. Martin (du Nord). — Nouvelles de la prétendue gaieté française. — La qneue dé la poêle. — Un trait d'esprit du préfet de police. — Les chiens enragés. — Les journaux. — Renseignement utile aux gens d'Avignon. — OU est le tableau de M. Gudin. — M. Qneuson dénoncé. -* A monseigneur Tarchevéquo de Paris. — Mois nouveaux. — Victoria k Rachel. — Les esclaves et les domestiques. — L'Opéra. — Le Cirque- Olympique. ^ Le duc d'Orléans. — Le maréchal Soult. — Nouvelles ft-ontières de la France. — Les vivants et les morts. — M. de Lamartine. -^ La postérité. — M. Hello accusé de meurtre. — La Fête-Dieu. — Giselle. — M. Ancelut. — M. de Pongerville. — Les vautours.,— M. Villemaln. — Une voix. — M. Garnier-Pagès. — Un oncle. — Le charbon de terre et les propriétaires de forêts.
Sainte-Adresse.
!j^: JUILLET. — A Victor Hugo. — Il faisait hier une belle
oirée, mon cher Hugo ; j'étais allé voir au bord de la mer le
soleil se coucher dans une pourpre plus splendide que ne Ta
jamais été celle des rois — quand il y avait de la pourpre —
et quand il y avait des rois.
On voyait passer à l'horizon — des silhouettes de navires noirs sur un fond d'or rouge, et je cherchais à reconnaître un bateau d'Étretat qui doit m'emmener dans quelques heures, — non à ses voiles brunes et tannées qu'on n'aurait pu distinguer à cette heure, où les couleurs s'effacent, — mais à la forme particulière de son beaupré incliné vers la mei;.
Après les couleurs, les formes commencèrent à disparaître.
— Je vis s'allumer les lumières rouges des phares sur les jetées du Havre, — les lumières bleuâtres des étoiles au ciel
— et les lumières presque vertes des lucioles dans l'herbe. — J'entendais le bruit de la mer qui montait, et je reconnaissais
à 8on parfum une petite fleur jaune qui pousse à foison sur cette côte et qui embaume Tair.
Et je pensai à un de vos anciens ouvrages, à un beau livre, — au Dernier jour d'un Condamné, — dans lequel le malheureux qu'on juge, •» en proie à une bizarre hallucination, —ne peut détourner ses regards et sa pensée d'une petite fleur jaune qui se balance sur une fenêtre où elle a été semée par le vent ou par quelque oiseau.
Et je pensai à ces longues promenades que j'ai faites quelquefois avec vous sur les boulevards de Paris, — à Theure où Paris dormait, — à ces promenades où nous parlions des magnificences de la nature, que vous aimiez comme moi, — et dont vous parliez si bien.
Et je songeai que ce jour-là vous étiez reçu membre de TAcadémie française. — Vous voyez que je vous aime, Victor, puisque sous de beaux arbres, à travers lesquels je voyais les étoiles comme des fruits de feu, — ayant à mes pieds la mer qui rejetait les varechs et les algues de ses prairies profondes où paissent les phoques, — assis sur une côte revêtue du beau manteau dont la terre se couvre Tété, •» au milieu de tant de feuilles et d'herbes, — au milieu de tant de belles choses vertes, — j'ai pu penser aux deux pauvres petites palmes dont vous avez le droit maintenant d'enrichir le collet de votre habit.
Vous voilà donc enfin à l'Académie ! — Vous y êtes entré comme le fils de Philippe de Macédoine entra à Babylone. Mais ne vous semblerait-il pas singulier de lire dans son historien, Quinte-Curce, qu'Alexandre ne demanda, pour prix de ses victoires, que d'être nommé citoyen de la ville de Darius?
Ne vous êtes-vous pas un peu laissé faire — ce que le père Loriquet, e socieiate Jesu, voulait faire de Napoléon, que, dans son Hutoire de France, il appelait le marquis de Buonaparte, général en chef des armées de Louis XVIU?
Je lisais dernièrement un des romans de Walter Scott» intitulé le Pirate : c'est l'histoire de Clément Vaughan, qui, après avoir été pendant plusieurs années le chef d'une troupe déterminée — et le maître d'une frépjate au redoutable pavillon
noir, — s'amende à la fin et devient officier sur un vaisseau de Sa Majesté, où ses supérieurs sont fort contents de lui.
Je regardais Tautre jour sur une feuille d'un rosier planté au bord d'un ruisseau — une goutte de pluie plus brillante qu'une opale; — tout à coup elle roula tout le long de la feuille, et tomba dans Teau du ruisseau, où elle se perdit.
C'est par Tindividualité que charme un poëte; vous étiez un tout, — pourquoi devenir une partie?
Il y a un grand nombre de pierres à la base d'une pyramide; il n'y en a qu'une au sommet.
Le rossignol chante seul dans les buissons en fleurs ; — les oies volent en troupes.
Vous êtes entré à l'Académie en en enfonçant les portes; — en vain vous avez caché votre triomphe, — en vain vous avez pris une allure modeste et hypocrite : — vos confrères malgré eux — ont fait comme les vieilles femmes d'une ville prise d'assaut : — elles jettent du haut des fenêtres, sur la tête de Tennemi, tous leurs ustensiles de ménage.
Ce n'était vraiment pas la peine de se faire Victor Hugo — pour devenir l'un des quarante.
Mon pauvre Victor, — vous voici donc enfin l'égal de M. Flourens! — tout le monde dit maintenant que vous voulez devenir député, c'est-à-dire un des quatre cent cinquante.
De succès en succès, — si on vous laisse faire, vous arriverez à être l'un des trente-trois millions qui composent la nation française.
jffift De mieux en mieux. — Le parquet, conformément à une instruction du ministre de la justice, — a fait ouvrir, dans les bureaux de poste, des lettres adressées à des particuliers ; — lettres qui n'ont été remises à leur destination qu'après avoir été ouvertes.
Je suis fort indulgent pour les attaques à certaines libertés inutiles, embarrassantes et assujettissantes que réclament sans cesse certains partis ; — mais, quand il s'agit de véritables libertés, c'est une autre affaire.
Quoi! vous avez le monopole d'une exploitation qui rapporte des bénéfices énormes, et vous en usez pour de honteuses et
criminelles investigations ! — Quoi I it ne reste aucun moyen de mettre sa vie, ses affections, ses pensées, en dehors des ignobles débats que se livrent et les gens du pouvoir et ceux qui y prétendent sous divers noms et sous divers prétextes?
Quoi! ces mots que je crois écrire à un ami, — ces paroles que j'adresse à une femme, — toutes ces choses qui sortent d'un cœur pour retomber dans un autre, — c'est M. Martin (du Nord) ou l'un de ses acolytes qui les lira !
Messieurs, partagez-vous, arrachez- vous , disputez-vous les places, l'argent, les honneurs, — les rubans, — je ne m'en mets pas en peine; — je n'y prétends pas plus, après que vous les avez tiraillés, qu'à un reste de festin de harpies.
At sabitse horrifico lapsu de montibus adsunt
Harpyœ ....
Diripiuntque dapes, contactuque oronia fcedant
Immundo
Semesam prœdain, et vestigia fœda relinquunt.
(Enéide, liv. III.)
Hais je ne permets ni à M. Martin (du Nord) d'ouvrir mes lettres, ni à M. Conte, directeur des postes, de livrer lâchement les lettres que je lui confie. — Il est des choses qu'il faut respecter, messieurs, — sous peine de ne voir plus en France qu'un seul parti, le parti des gens qui ont du cœur et de l'honnêteté, et de le voir contre vous.
Pour moi, — si une semblable chose m'arrivait, — je poursuivrais par tous les moyens et M. Martin (du Nord) et H. Conte, — quand il me faudrait vendre, pour pafveuir à en avoir raison, — jusqu'à mon dernier habit, — jusqu'à la montre que m'a donnée Méry.
Vous n'aurez pas besoin, messieurs, d'ouvrir frauduleusement une lettre pour savoir ce que je pense; —je le dis hautement et je l'imprime, — et je charge M. Conte de le faire porter dans toute la France et dans toute l'Europe;— c'est une trahison et une infamie, et je suis à la fois de tous les partis où l'on blâme et où Ton flétrit de semblables actes.
Le prétexte que l'on a pris est que les lettres ouvertes paraissaient contenir des bilkts de loteries étrangères. n. 12.
Et comment le savez -vous, — et de quel droit regardez-vous ce que les lettres paraissent contenir? — Vous n'avez qu'un droit : c'est de recevoir le prix des lettres qu'on vous confie; qu^un devoir : cVst de les remettre fidèlement à leur destination.
NOUVELLES DE LÀ PHéTEMDUE GAIETÉ FRANÇAISE.
Le Français, né malin, créa la guillotine.
JH^ Beaucoup de gens ont déjà remarqué qu'on ne s'amusait plus en France. — Cette question, beaucoup plas grave qu'on ne semble le croire, a dû occuper quelques-unes de mes méditations. — Voici les causes que j'en ai trouvées : à cette époque où le gouvernement de la France était une monarchie absolue tempérée par des chansons, — il n'y avait dans les affaires qu'un très-petit nombre de rôles à jouer, — et ces rôles, réservés à certaines castes, une fois remplis, ie reste de la nation était réduit naturellement à Tétat de spectateurs. Les spectateurs d'une pièce quelconque sont décidés à s'amuser ; — s'ils n'en trouvent pas dans la pièce qu'on joue devant eux un prétexte suffisant, ils s'amuseront à se moquer de la pièce, de Fauteur et des acteurs,— ou à les siffler, ou à leur jeter des pommes.
Mais, aujourd'hui, on a fort agrandi le théâtre, et on a supprimé les banquettes et les loges; — il n'y a plus de spectateurs, et tout le monde est acteur, — même ceux qu'on en soupçonne le moins.
Prenez, au hasard(^ le premier homme que vous rencontrez dans la rue : — il n'est peut-être ni ministre, — ni sous-secrétaire d'État, — ni pair, — ni député; — mais il est peutêtre électeur, — car, en moyenne, — chacun des quatre cent cinquante députés a été envoyé à la Chambre par quatre cent cinquante électeurs. — S'il n'est pas électeur, il est membre du conseil d'arrondissement, — ou du conseil municipal, — ou du conseil communal, — ou du conseil de salubrité, — ou de la commission de, — ou de, — ou de, — ou officier supérieur ou inférieur de la garde uatiotialé, — ou sergent, ou caporal, — ou membre dti eonseil de discipliné, •— inehilb^è Aê la LëgtoA
d*honneur ou aspirant à l'être, — de la Société des naufrages ou de celle d'agriculture, — et si, par hasard, il a trouvé moyen d'échapper à quelqu'un de ces rôles si nombreux, — grâce aux journaux, il est de tel ou tel club, — de telle ou telle société;
— ou bien il est, comme bureaucrate, — toujours, grâce aux journaux, fonctionnaire indépendant, — ou, comme soldat, baïonnette intelligente. — Si, par hasard, cependant, — après avoir épuisé toutes les questions, vous arrivez à découvrir que rhomme que vous avez arrêté n'est revêtu d'aucun de ces rôles, ne jouit d'aucune de ces parcelles du pouvoir, débris de la puissance royale brisée; s'il n'est rien de rien. — je vous le dis, en vérité, ne cherchez pas plus longtemps, cet homme est le roi Louis-Philippe, cet homme est votre roi.
jff^ A moins cependant que ce ne soit votre obéissant serviteur Alphonse Karr.
^j^ C'est ce qui a fait le succès de cette énorme chose appelée gouvernement représentatif ; — certes, on siffle de temps en temps certains acteurs, mais on ne siffle pas leurs rôles,
— parce qu'on ne siffle les acteurs que pour les remplacer,
— et surtout on ne siffle pas la pièce parce qu'on y joue un rôle et parce qu'on aspire à en jouer successivement plusieurs autres.
En un mot, le gouvernement représentatif n'a eu qu'une adresse et un esprit, c'est de faire de lui-même une poêle dont la queue est assez longue pour que chacun la tienne un peu.
}^ UN TRAIT d'esprit DU PRÉFET DE POLICE. — Jc UO SUis
pas fort craintif, mais il y a une terreur dont je n'ai jamais pu triompher : c'est celle que m'inspire la pensée d'être mordu par un chien enragé. — Certes, j'ai eu un chien appelé Freyscbutz, que j'aimais beaucoup, quoiqu'il ne m'aimât guère que comme on aime le bifteck, ainsi qu'il l'a prouvé en me dévorant deux fois ; — ce qui fait que l'auteur des Guêpes n'est que le restant de deux soupers de cette énorme bête féroce.
— Eh bien ! mes amis ont pu m' entendre dire souvent quei malgré les craintes que je ressentais pour la conservation de Freysehiîtz, qui ne souffrait pas qu'on le muselâtî^— je n'i^lé-
iU LES GUÊPES.
verais pas la moindre plainte s'il était quelque jour victime de quelque mesure de police contre les chiens.
Pendant bien des années on s'est contenté de jeter dans les tas d'ordures des boulettes de viande empoisonnée.
Ce système était insufflsant pour deux, raisons :
Première raison. — Des tombereaux parcouraient la ville dès Taube du jour, et enlevaient les boulettes avec les ordures.
Deuxième raison, — Un des caractères de la rage est que le chien hydrophobe ne mange pas, de sorte que les chiens enragés se trouvaient précisément les seuls qui fussent à l'abri.
Il y a quelques années, un préfet de police, — je crois que c'est M. Debelleyme, — avisa cette insuffisance et fit faire de grands massacres de chiens. On jeta les hauts cris; — parce que, dans ce bienheureux pays de France, on est décidé d'avance à se prononcer contre l'autorité, quelle qu'elle soit et quoi qu'elle fasse, et principalement contre la polii^e.
D'où il arrive ce qui suit : — que l'horreur générale contre la police éloigne de ses fonctions tous les gens un peu honnêtes et pouvant faire autre chose, — et qu'elles ne sont exercées que par des gens qui ne valent guère mieux que ceux contre lesquels on les emploie, — ce qui justifie en partie la haine d'abord injuste qu'elle inspire.
Une partie des journaux, — les hauts politiques d'estaminet — et la moitié du public, prirent alors le parti des chiens en* rages contre le préfet de police.
M. Gabriel Delessert, averti par cet exemple, a pris un parti plus adroit, — invention pour laquelle je lui pardonne presque son grotesque numérotage des voitures.
Il a donné à deux ou trois journaux une anecdote épouvantable, et de son invention, d'un- chien enragé qui avait mordu huit ou dix personnes dans les Champs-Elysées et plusieurs chevaux sur la place de la Concorde, où il avait été tué d'un coup de couteau par un brave citoyen. — L'histoire était parfaitement contée. On n'avait oublié aucune des circonstances qui pouvaient la rendre vraisemblable, y compris l'oubli dans lequel on laissait le dévouement admirable de l'homme qui.
avec une arme* aussi courte qu'un couteau, s'était exposé à d'horribles blessures et surtout à de si horribles suites. — En effet, disaient les plus incrédules, si l'histoire était apocry^phe, l'inventeur eût ajouté que l'auteur de cette belle action avait eu la croix d'honneur.
Hais une telle ingratitude ne s'invente pas, il faut qu'elle soit vraie.
Il y a un genre d'amorces auquel les journaux mordent toujours : — c'est l'anecdote. — Chaque journal s'empare du petit nombre de celles que trouvent ses confrères avec une avidité qu'on ne saurait comparer qu'à celle du requin qui avale un matelot avec son chapeau, ses bottes, son couteau et son portefeuille. —Ils coupent le fait avec des ciseaux, sans même en changer la date, — de telle sorte que le journal qui tient l'anecdote de cinquième main la commence par ces mois : « Il est arrivé hier, etc. »
L'anecdote du chien, prise par tous les journaux, frappa beaucoup les esprits, et, quelques jours après, M. G. Delessert fit afficher contre les chiens d'horribles menaces, — qu'il aura, je pense, mises à exécution avec l'approbation générale.
J'avais de bonnes raisons de croire l'anecdote controuvée, attendu qu'un de mes amis croisait, pour des raisons particulières, — sur le théâtre qu'on lui prête, au jour et à l'heure indiqués, — et qu'il y attendit pendant quatre heures une personne qui l'attendait ailleurs; — mais je n'ai pas voulu, le mois dernier, atténuer l'effet de l'invention louable de H. le préfet de police; — pie nunclax.
JHIyc Puisque je parle de la police, — je dois dire combien j'approuve l'uniforme donné aux officiers de paix, — ainsi que celui que portent depuis longtemps les sergents de ville; — les fonctions de police deviendraient honorables et honorées — si cette mesure était universelle, — et si la police cessait d'agir par guet-apens.
Hlf^ CHAPITRE TROP LONG. — Daus Ic premier numéro des Guêpes, publié, il y a plus d'un an et demi, j'ai expliqué la position que s'est faite le gouvernement actuel vis-à-vis de la presse; — je n'empêche pas de relire ce chapitre les personnes
qui veulent avoir un résumé vrai et impartial de cette position si bêtement et si volontairement choisie. Si j*en parle aujourd'hui, c est que j'ai à traiter cette question sous un autre point de vue. J'ai dit que les entraves mises à la presse faisaient une partie de sa puissance, et je l'ai prouvé, je crois, d'une façon claire et péremptoire. — J'ajoute que la seule ressource aujourd'hui de la royauté de Juillet, — son dernier et unique moyen de lutter contre la presse, qui l'attaque avec plus d'audace et d'acharnement qu'elle ne l'a jamais fait contre Charles X, — serait de changer brusquement son système et de promulguer une loi ainsi conçue :
Art. 1". — La presse est libre fiscalement; — le cautionnement et le timbre sont supprimés ;
Art. 2. ^- La presse est libre moralement : — chacun peut exprimer sa pensée, quelle qu'elle soit ; — aucune action ne sera dirigée contre un journal ;
Art. 5. — Chaque article sera signé du nom réel de son auteur;
Art. 4. — Chaque journal sera tenu d'insérer toute réponse qu'il plaira de lui faire à toute personne nommée dans un de ses articles. — Cette réponse ne devra pas être de plus du double de l'article où la personne aura été nommée.
Jl^ Je vais développer et défendre chacun de ces quatre articles en peu de mots.
Art. 1^'. — La presse est libre fiscalement : — fe cautumnenient et le timbre sont supprimés.,.
J'ai dit la maladresse d'avoir imposé aux journaux des conditions pécuniaires qui les ont mis aux mains des marchands et qui ont réuni plusieurs nuances d'opinions dans une seule couleur, — condition même nécessaire pour l'existence de feuilles qui ne pourraient sans cela réunir un nombre suffisant d'abonnés pour couvrir leurs frais.
Le cautionnement et le timbre abolis, chaque couleur se décomposera en toutes ses nuances. L'écrivain qui, pour exprimer ses idées, était obligé de s'affilier à un journal où on lui donnait asile au prix du sacrifice d'une partie de cesi mêmes idées, — sacrifice auquel il ne se résignait que par
impuissance pécuniaire, — lèvera son propre étendard, — des essaims nombreux partiront des plus grosses ruches.
Les journaux, vingt fois plus nombreux, se partageront et se diviseront le même nombre d'abonnés; — chacun n'aura que les gens qui pensent comme lui — et n'aura plus de ces gens si nombreux qui, plus près de lui que d'une autre couleur, se rapprochent encore de lui, faute de nuances intermédiaires, — et se laissent peu à peu entraîner.
$ifift Art. 2. — La presse est libre moralement : — chacun peut exprimer sa pensée, quelle qu'elle soit; — aucune action ne sera dirigée contre un journal.
Avant de crier à Ténormité, faites-moi le plaisir d'examiner avec moi le résultat des lois répressives accumulées contre la presse.
Il n'y a pas une de ces lois qui ne soit éludée. — Il s'établit entre un journal et ses lecteurs un argot parfaitement clair, formé de réticences et de synonymes — qui permet de tout dire et de tout entendre sans danger. — Il n'y a que les maladroits de pris.
Il est défendu d'attaquer le roi, — mais il n'est pas défendu d'attaquer quelqu'un, — ni une personne influente, — ni le TEÔNE, — ni la COURONNE, — ni le pouvoir, — ni une haute INFLUENCE, — ni Ic CHATEAU, — ui mille autres synonymes — qui obligeraient nos quatre cent cinquante faiseurs de lois à travailler en permanence*
4^' Semblables à ce maire d'une petite ville qui défendit à ses administrés de sortir sans lanterne après neuf heures du soir.
Le lendemain de la promulgation de l'ordonnance, — on amène à M. le maire un individu arrêté par une patrouille*
— Ne connaissez-vous pas l'ordonnance?
— Si, vraiment.
— Eh bien! où est votre lanterne?
— La voilà.
— Mais il n'y a pas de chandelle dedans!
— L'ordonnance n'en parle pas.
— C'est bien. Allez-vous-en.
U8 LES GUEPES.
Le maire se remet à l'ouvrage, — et promulgue un erratum — par lequel est expliqué qu'on doit porter une lanterne avec une chandelle dedans.
Le lendemain, — on amène un récalcitrant.
— Eh ! Dieu me pardonne! c'est encore vous?
— Oui, monsieur le maire.
— Vous saviez pourtant la nouvelle ordonnance?
— Oui, monsieur le maire.
— Eh bienl où est votre lanterne?
— La voici.
— Et la chandelle?
— La voici.
— Hais elle n'est pas allumée !
— L'ordonnance n'en dit pas un mot.
Il fallut encore relâcher le réfractaire — et publier un nouvel erratum, qui annonçait que la chandelle devait être allumée.
Le dernier des synonymes au moyen desquels on traite, comme vous savez, le roi Louis-Philippe, mon illustre ami,
— selon le National ^ le Journal du Peuple y et divers autres carrés de papier, — a été inventé par M* Partarrieu-Lafosse, dans le procès des lettres attribuées au roi. — Cet honorable accusateur public ayant eu, entre autres saugrenuités, le malheur d'établir une niaise et puérile distinction entre Louis-Philippe, duc d'Orléans, et Louis-Pbilippe, roi de France, — la presse s'en est emparée, et, parodiant, d'après le ministère public, le mot d'un autre duc d'Orléans devenu roi de France : — « Qu'il n'appartient pas au roi de France de venger les injures faites au duc d'Orléans, » — elle s'en donne à cœur joie sur ce sujet, — en éludant une loi dont l'extension ne pourrait lui être appliquée sans qu'on commençât par faire le procès à ce malencontreux M*' Partarrieu- Lafosse ^ — et les journaux opposants jouent, à l'abri de la loi, depuis un mois, d'incessantes variations sur ce thème :
— Louis-Philippe, duc d'Orléans, est un ci, — est un là, — ei un pis encore... — le tout soit dit sans attaquer la personne de Louis-Philippe, roi de France.
j^ Ainsi donc les lois coërcitives de la presse no préviennent rien et ne réparent rien ; — elles ne font que donner à l'expression de la pensée des journaux un nouvel attrait de variété, — d'audace et d'adresse, — trois choses qui ont beaucoup de partisans, — qui se laissent facilement accoquiner au parti qui les possède ou qui parait les posséder.
La presse libre n'aurait plus de prétexte pour la guerre de buissons qu'elle fait au pouvoir. — Chaque journal serait obligé de dire tout haut ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas; — on combattrait alors à découvert et en plaine.
H)^' Art. 5. — Chaque article sera signé du nom réel de son auteur.
Ceci est une garantie qu'aucun homme qui prétend à la loyauté n'a le droit de refuser, du moins tout haut; — cela arrache à la presse ce prestige mystérieux si connu des anciennes royautés de l'Orient, — qui a, pour un journaliste, l'avantage de le dérober aux représailles d'agression et de personnalités, — masque dont la suppression forcera l'écrivain de se fixer à l'égard des autres les bornes qu'il désirera pour lui-même, et donnera à chaque article sa valeur réelle, — en laissant voir que tel qui parle si haut de moralité et exerce une inquisition si sévère dans la maison de verre que la presse, retirée prudemment dans ses sombres cavernes, a faite à tous ceux qui ne sont pas avec elle, — a eu bien du mal, après un souper trop prolongé, à retrouver la porte de l'imprimerie où il venait la plume à la main exiger d'autrui toutes les perfections et toutes les vertus dont la liste est d'autant plus longue qu'elle se compose de celles qui lui manquent.
Jjjf^ Art. 4. Chaque journal sera tenu d^insérer, etc. Cet article existe déjà dans la loi, mais d'une manière vague qui permet de l'éluder sans cesse. — Nettement exprimé, il épargnerait au gouvernement le coq-à-râne volontaire, perpétuel et grotesque par lequel il se justifie sans cesse devant des gens qui ne savent rien des choses dont on l'accuse, et n'a aucun moyen de parvenir à ceux qui ont entendu l'accusation.
Hlie' RENSBIGNENEKTS UTILES AU( GENS It'aVIGMON. — DaUS le
t50 LES GUÊPES.
numéro des Guêpes du mois de mai dernier, il est fait mention d'un tableau de M. Gudin qui, donné par le roi à la ville d'Avignon en 1836, n'était pas encore arrivé à sa destination depuis cinq ans qu'il est en route.
Non$ racontions, en outre, qu'on s'occupait activement de rechercher ce tableau égaré, de douze pieds de haut.
Jusqu'ici les recherches de messieurs de la liste civile et de leurs- employés ont été inutiles. — Nous croyons pouvoir leur dire où est le tableau.
Le tableau est tranquillement accroché dans le musée de la ville de Douai.
Astarté, — une de nos Guêpes les plus vagabondes, prétend Pavoir parfaitement reconnu ; — elle assure en outre que ce tableau, envoyé, sans autre avis, aux autorités de la ville de Douai, est resté six mois sans qu'on ouvrit la caisse qui le renfermait; enfin, au bout .de çe.temps, H. Quenson, conseiller à la courfoyàie^'^gcaatd'amateur de peinture et quelque chose àù 1»uéèev^prit sur lui d'ouvrir la caisse et de s'empârôr,.-^ ipour le musée, — du tableau de Gudin, ne laissant aux gens d'Avignon que la reconnaissance pour le présent qu'il n'ont pas reçu*
A HONSEIGNEnR L'àRGHEVÊQUE DE PARIS.
,^^: Noie à l*appni de son discours dans lequel il tâche d*insinuer adjvitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la vénération qui l'entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois qu'il n'est qu'un liomme, — ^Monseigneur, me promenant hier du coté de la barrière de l'Étoile, j'ai vu les douaniers, — dits gabelous, — chargés d'empêcher Tintrodùctioû frauduleuse des objets soumis au droit, visiter les voitures de la maison du roi venant de Neuilly, — les voitures attelées de mules de sa propre maison.
Agréez, monseigneur, etc.
Jf^ Suite des mois nouveaux introduits dans la langue française — par MM. tes membres du CAub-Jockey, — Dead haet, — stags hund, — foal stalkes, —- comfort, — stud book.
Une des bonnes plaisanteries de cette époque est, sans con-
tredit, rinvention de mademoiselle Rachel. — Mademoiselle Rachel est une fille qui récite les vers assez juste, — et qui a réussi par la froideur et la sécheresse—^eomme il y a quelques années d'autres ont réussi par les cris, le désordre et Texagération, et uniquement par la même raison, — » c'est-à-dire parce que c'était autre chose.
11 ne faut croire qu'une petite partie des ridicules extravagances que certains journaux prêtent à nos voisins au sujet de ladite Rachel, — et de ces extravagances, ce qui est vrai a pour cause la' morgue des Anglais, qui, ayant lu dans nos journaux les ridicules déclamations dont elle a été le prétexte, veulent nous surpasser dans l'admiration même de ce qu'ils ne comprennent pas. — Du reste ces récits se font à Paris.
m^ Un journal a dit que la reine avait donné à la comédienne un bracelet avec ces mots : — Victoria a Rachel.
Douce et touchante intimité qui dépasse de bien loin celle que Henry Monnier, dans ses rêves démocratiques, voulait voir s'établir entre les fils de pairs de France et les marchands de peau de lapin.
Encore un peu, et les reines de théâtre n'accepteront plus les airs de familiarité que se donnent les rejnes du monde.
Voyez, — monseigneur Affre , — archevêque de Paris, — voici un sujet digne de vos méditations. — Voyez les comédiens, race autrefois proscrite, — voyez-les régner seuls aujourd'hui sur les peuples, qui ont pris au sérieux leur couronne de papier, et recevoir tous les hommages en place des rois véritables, qui ont en échange hérité de leur opprobre. — S'il est des gens, monseigneur, qu'il faut rappeler au souvenir de la condition humaine, — ce sont les comédiennes et les danseuses, — dont les peuples si fiers d'avoir brisé le joug des rois tiennent à honneur de traîner les carrosses, — tandis que maintenant, s'il est un état avili et avilissant, — c'est celui de ces anciens maîtres de la terre.
Slf^ Tel dans sa farouche indépendance et dans son dédain ne rend pas le salut au roi de France, — qui se fait gloire de s'atteler au fiacre d'une danseuse en sueur — et dispute à
15â LES GUEPES.
coups de coudes Thonneur d'être plus près du timon dans cet attelage grotesque.
Encouragez donc encore le peuple à reconquérir, — dans les luttes et le sang, — une liberté dont la dignité rembarrasse si fort, — qu'après avoir arraché violemment aux rois les marques de servilité qu'il leur a rendues si longtemps, — il conserve ces privilèges dans la tradition la plus pure — pour les reporter aux pieds des danseuses, — seules aimées, seules honorées aujourd'hui sans qu'il s'élève personne pour crier du milieu de ces triomphes ridicules — que la plus belle, la plus habile, la plus adorée, la plus fêtée des danseuses — n'est pas digne d'entrer dans la mansarde de la plus humble des femmes d'ouvrier.
Et vous voulez que le peuple se moralise-r-quand vous offrez à ses filles de pareils exemples,— quand vous lui montrez qu'il n'y a d'heureuses, d'aimées, de riches, que celles d'entre elles qui, renonçant à toute la pudeur, à toutes les charges et à tous les devoirs de leur sexe, ont pour état de gambader nues devant un public enthousiaste !
Ij^ Ne faites plus de grandes phrases avec les grands mots de joug brisé, de fers rompus. — Allons donc, — les hommes ne sont pas des esclaves, — ce n'est pas vrai, — ils se flattent, — ce sont des domestiques volontaires — qui aiment à changer de place et de maître.
JH^ Certes, si je m'intéressais autrement à ces choses — je féliciterais les conseils de mademoiselle Rachel du tact et de l'à-propos avec lesquels ils lui ont fait choisir la pièce de Marie Stuart pour sa représentation à bénéfice : — on sait Tadmiration des Anglais pour Elisabeth, qu'ils appellent leur reine vierge; — ils prétendent avec indignation que l'histoire est tronquée dans cette tragédie, qui n'a eu aucun succès.
Un journaliste a dit : (( Pendant toute la soirée les anglais ont eu l'air de comprendre, — l'Hospitalité. »
JJlfifç, A MU. DE LA QUOTIDIENNE. — Hessicurs du joumal la Quotidienne ont eu la bonté de vouloir bien prendre quelques pages dans les Guêpes pour les insérer dans leurs colonnes : — ils ont bien voulu faire précéder ce fragment de quel-
ques mots plus ou moins obligeants, — voici le moins obligeant : — M. Karr assure n'appartenir à aucun parti.
Assure est, messieurs, un mot un peu jésuitique, — surtout au moment où vous donniez vous-mêmes une preuve assez évidente de la vérité de mon assertion.
Une bonne preuve, messieurs, je crois, que je n'appartiens pas aux partis opposés au vôtre, — c'est que vous ne manquez guère de m'emprunter chaque mois des fragments assez longs. Une preuve, non moins bonne, que je n'appartiens pas non plus à votre parti , c est que vous avez soin de tronquer ces fragments et d'en élaguer parfois des phrases qui vous embarrasseraient.
A propos, messieurs, — comment vous qui niez si fort la famille régnante, — et, à votre point de vue, cela se comprend,
— vous qui appelez le prince royal duc de Chartres, pour montrer avec quelle sollicitude vous gardez à son père le titre de duc d'Orléans, voici une phrase qu'on vous fait mettre pour trois francs aux annonces, — phrase qui a pour but incontestable de donner comme attrait à une ville de bains la présence probable d'une princesse de cette maison :
<r On parle du voyage de madame la duchesse de Nemours
— aux eaux minérales de Forges, — où sont allés depuis Louis XIII, en le comptant, la plupart des membres de la famille royale de France. »
Je vous assure, messieurs, que je ne fais pas de ces choses-là.
4N^ A rrété d'une administration philanthropique . — Gon sidérant que l'orphelin N... s'est échappé de chez son maître, pour aller se réfugier chez son père;
Qu'il importe de prendre les mesures nécessaires pour ramener ce jeune homme à de meilleurs sentiments, etc. .. Arrête :
L'enfant N... sera renfermé sixmoiSj à titre de correction paternelle, dans une maison de détention, etc., etc.
Jim^ Un monsieur a trouvé plaisant, — pendant qu'on célébrait la Fête-Dieu à Auteuil, d'allumer son cigare à un cierge.— Je ne pense pas qu'un chétif animal comme l'homme n. 15.
154 LES 6UÉPBS.
ail le pouvoir d'offenser Dieu ; mais ce genre de facétie a pour inconvénient d'offenser tous les gens qui suivent une procession ; — ledit monsieur a pu s'en apercevoir : quatre femmes se sont saisies de lui et l'ont si considérablement houspillé, qu'il est probable qu'il cherchera à l'avenir d'autres distractbns.
jfiffri l'opéra. — On a joué à l'Opéra le Freyschûtz de Weber; — cet ouvrage est massacré par les transpositions du fait des acteurs; il y a un trio qui fait pitié : madame Stoltz en a tant baissé le ton, qu'elle chante dans son buse,— ce qui oblige Boucher à chanter dans sa barbe et Marié à clianter dans ses bottes.
Il y avait un pas contre lequel la pudeur du public s'est révoltée. Ces nouveaux pas excitent l'indignation des dames du faubourg Saint-Germain, qui ne veulent plus mener leurs filles au ballet ;-• mais, en revanche, vont tous les soirs à Franconi, où les dames écuyères trouvent moyen de montrer au moins autant que les danseuses, et de plus près. — Il y a surtout une certaine danse de cerceau, où le cerceau accroche fréquemment les jupes déjà si diaphanes et les maintient en l'air un temps plus que raisonnable.
H^ Irrité du vote courageux du duc d'Orléans, à la Chambre des pairs, contre la loi du recrutement, —• le vieux Soult-Spire — s'est mis à bouder et à offrir sa démission. — Alors grande terreur au château (mon ami, selon \e National, le Journal du Peuple et autres carrés de papier) : on a envoyé demander au président du conseil s'il voulait pardonner à la mauvaise tôte du jeune homme ; — on lui a offert en outre d'envoyer son fils, le marquis de Dalmatie, en ambassade à Rome ou à Vienne. La seconde destination est une excellente bouffonnerie. — On sait assez que jamais à Vienne on n'a voulu reconnaître ni admettre les noms de bataille donnés par Napoléon à ses généraux. — Mais, dans cette occasion, c'est encore mieux, parce que l'empereur d'Autriche, dans ses titres, se nomme duc de Dalmatie.
On a, dit-on, — dépêché à Vienne un envoyé extraordinaire pour savoir si dn ^'arrangerait d'Ud changetneni dA nom --- ce qui serait tout à fait misérable.
Des gens bien en cour — ont eu le malheur de trouver cela tout simpbe et de dire : « Hais, au fait, pourquoi Tappelleraiton autrement que monsieur l'ambassadeur de France ? »
Les villes de province ne savent plus si elles font encore partie de la France, — qui, grâce à M. Thiers, — aux Chambres et à S. H. Louis- Philippe, — est désormais un pays borné,
Au levant par Charenton,
A Touest par le bois de Boulogne,
Au nord par Montmartre,
Au midi par Montrouge.
Aussi, beaucoup d'entre ces villes, n'espérant rien du présent ni de l'avenir, — se mettent en mesure de régler leurs comptes avec l'histoire de France. — On érige des monuments aux grands hommes morts, — à Dnguesclin, -^ à Latour-d'Auvergne, etc., etc. — Quoiqu'ils soient morts depuis assez longtemps, on ne s'en était pas encore avisé jusqu'ici.
— Hais il n y a de grandeur que par la comparaison, — et jamais on n'avait si bien remarqué la grandeur des morts :
— c'est qu'on n'avait jamais vu de si petits vivants.
4M^ M. de Lamartine a publié des vers pleins à la fois de raison et d'un sentiment élevé ; — il a eu l'adresse et l'abnégation de glisser dans son œuvre quelques mauvaises strophes pour engager à en parler même ceux qui sont mal disposés ou pour lui ou pour ses opinions, ^ et à répandre par là des idées bonnes et utiles. — Certes, de cette courageuse tentative contre ces idées rétrécies — qui feraient croire que t homme n*a inventé l'amour de la patrie ^ c^est-à-dire d'une petite partie de lu terre et des hommes, que pour se mettre à son aise dans sa méchanceté et haïr tranquillement tout le reste, — je dirais plus de bien que je n'en dis, si je n'avais, il y a bientôt un an, pris l'initiative, et traité cette question dans les Guêpes (octobre 1840).
Jim^ — J'en appelle à la postérité, disait l'autre jour un poëte tombé, — je récuse un public de tailleurs.
— Hélas! monsieur, — lui répondit quelqu'un en ouvrant la fenêtre, — voyez ces ehfants qui jouent aut billes danâ la
cour : voilà ceux qui seront la postérité. — Les tailleurs d'aujourd'hui» dont vous vous plaignez, sont la postérité tant réclamée par les poètes siffles il y a cinquante ans. — En appeler à la postérité, c'est en appeler des tailleurs d'aujourd'hui aux bottiers de l'avenir.
Ij^ Je n'ai aucune raison de ne pas dire que ce mois-ci je m'amuse énormément à propos des journaux et de la Fête- Dieu. — L'année dernière déjà la môme circonstance m'avait procuré quelque distraction, — comme en peut faire foi le volume des Guêpes de juillet 1840, — où il est question de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de la petite commune de Montreuil.
Plusieurs de ces bons carrés de papier racontent avec indignation que dans plusieurs villes de province — on a osé faire des processions à l'occasion de la Fête-Dieu, et que les soldats commandés pour l'escorte ont rendu au dais les honneurs ordinaires, (t Nous voilà donc en pleine Restauration! » s'écrient ces organes vénérés de l'opinion publique.
Ij^ J'ai eu longtemps pour domestique un Indien fort noir auquel je m'avisai un jour de demander — de quelle religion il était.
— Je ne sais pas.
— Qu'est-ce que tu adores?
— Ob ! chez nous, nous adorons le soleil.
— Et ici?
— Ici nous n'adorons rien.
Ceci me paraît un catéchisme qui obtiendrait facilement l'approbation de M. Ghambolle — et une religion peu chargée de dogmes, — fort convenable, — selon les carrés de papier précités, — pour devenir la religion de la majorité des Français.
Malheureusement pour ces doctrines, il y a chez l'homme un instinct qui le pousse invinciblement à la vénération, — et il faut qu'il adore quelque chose, quand il devrait, comme certains bonzes, adorer son propre nombril.
Il est à remarquer que les plus grands génies — sont ceux qui acceptent le plus sincèrement le culte de la Divinité, —
par cela qu'un peu plus rapprochés d'elle que le vulgaire, s'ils ne voient pas Dieu — face à face, — ils aperçoivent quelques-uns des rayons de la lumière qui émane de lui.
Les carrés de papier philosophiques — ont une doctrine fixe à l'égard des choses de la religion. — Quand le fils aîné du roi a épousé une princesse protestante, — ils ont parlé de noire sainte religion, — Peu s'en est fallu que M. Jay, du Constitutionnel, ne se mît à prêcher une croisade comme un nouveau Pierre TErmite, et que la rédaction en masse de cette feuille ne prît la croix rouge.
Mais, quand il s'agit de quelque cérémonie catholique — approuvée par P autorité, — ils crient alors au cagotisme et aux jésuites avec une nouvelle fureur, — et maltraitent fort le bon Dieu, parce qu'ils le croient une créature du préfet de police.
Hais, comme je le disais tout à l'heure, il y a dans l'homme un besoin de vénération qui l'entraîne malgré lui, — et, si vous lui ôtez Dieu, qui, après tout, est au moins un prétexte honnête d'exercer ce sentiment, vous pouvez voir avec un peu d'attention qu'il se reportera sur d'autres objets, sur des comédiennes jaunes, sur des danseuses vertes, etc., etc.
Et, quelques torts que puisse avoir l'Être suprême, — comme je le crois volontiers, — envers M. Jay, du Constitutionnel, — M. Ghambolle, du Siècle, — M. Léon Faucher, du Courrier Français, etc., ces messieurs seront forcés d'avouer que, religion pour religion, puisque l'homme est ainsi fait qu'il lui en faille une absolument, il valait autant s'en tenir à l'ancienne, — jusqu'à ce qu'à force de progrès on en vienne à tendre les maisons et à joncher les rues de fleurs à certains jours consacrés aux susdits MH. Jay, Chambolle et Léon Faucher.
Du reste, on peut voir par les clameurs des journaux, — en quoi je leur reprocherai de manquer d'adresse, — ce que ces braves papiers entendent par la liberté. Ils ont commencé par demander qu'on ne fût pas forcé d'aller à la messe, et ils avaient raison ; — maintenant ils ne veulent plus permettre qu'on y aille ; — en quoi j'ai raison , à mon tour, quand je dis que tous ces fervents apôtres de liberté n'attaquent les ty-
rannies et les abus — que comme on attaque certaines villes, non pour les détruire, mais pour s'en emparer et s'y installer à leur tour.
Au commencement de la saison, du reste, •-:- on aurait dit que Dieu allait célébrer sa fête lui-même en se donnant un petit régal de vengeance. Les fleuves sont sortis de leurs lits et ont un moment supprimé des provinces tout entières, — puis, un peu plus tard, avec une ironie plus poignante, il a fait retirer les fleuves et a livré les hommes à des adversaires grotesques : il a paru un instant que les hannetons et les chenilles allaient manger en herbe les fruijts et les moissons ; et je ne sais alors ce qu'eussent fait les hommes — quelque protégés qu'ils eussent été par les carrés de papier auxqueb ils sont abonnés : — ne pctë oublier de renouveler avant le 15 courant,
j^ On a joué avec grand succès, à TOpéra, un très-joli ballet de MM. Th. Gautier et Saint-Georges, — sous le nom de Giselle ou les Willis, — On a applaudi avec raison un clair de lune de M. Cicéri. — Je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas que j'ai publié, il y a sept ou huit ans, — dans un volume appelé Vendredi soir y - un petit roman d'une vingtaine de pages sur cette tradition allemande.
Jl^. On dit que H. Âncelot est fâché d'être de T Académie. — Il ne peut plus se mettre sur les rangs, lui qui en avait une si longue habitude, qu'apprenant la mort de H. de Cessac, il a fait une visite à M. de Pongerville, et que ce n'est qu'après un quart d'heure de conversation qu'il s'est rappelé tout à coup qu'il n'avait plus rien à demander à son mielleux confrère.
J^ Sitôt qu'il y a de l'argent quelque part, il se rue dessus une foule avide et insatiable. — A peine le crédit a-t-il été accordé au ministère pour les dépenses de la cérémonie funèbre de Napoléon, — que les prétentions les plus saugrenues sont arrivées au ministère de l'intérieur.
Tel veut qu'on lui rembourse le bénéfice qu'il a manqué de faire ce jour-là. — Du Havre à Paris, tous les maires font des réclamations pour leur commune et demandent des in*
JUILLET im. 159
demnités. — Ici, une cloche a été fêlée par un sonneur trop enthousiaste : là, le marché a été dépavé par la foule accourue sur le passage du convoi.
1^ On cite un monsieur qui demande une indemnité pour son habit déchiré dans la foule.
L'administration de THôtel des Invalides demande sept à huit mille francs pour restaurer Torgue de son église, — engorgé, — dit-elle, — par la poussière de la cérémonie.
Or, nous savons que cet instrument est depuis dix ans dans un tel état, qu'on n'a pas pu s'en servir une seule fois, — et rinvalide qui remplissait les fonctions d'organiste a été enterré il y a cinq ou six ans sans qu'on ait songé à le remplacer.
mfifit Depuis la mort de H. de Cessac,— les sollicitations aca* démiques ont recommencé.
Un ministre a envoyé une personne de confiance à un des cfuarante — pour le prier de ne pas promettre sa voix.
L^académicien a répondu au messager du ministre : a Vous direz à Son Excellence que j'ai pour elle la plus haute considération, — que je suis son tout dévoué serviteur, que je vo» terai comme elle le voudra, -— qu'il faut qu'elle m'envoie mille francs. »
Jflfift il y a quelques jours, un assassin était sur le banc de la cour d'assises. — Les jurés, après une absence de quelques minutes, viennent dire que Taccusé est coupable, — et cette fois, par hasard, sans circonstances atténuantes. — 11 est condamné à mort. — A,ce moment, un brave homme, dans l'audience, tombe subitement frappé d'apoplexie. — On s'empresse, — on le ramasse, —on Tentoure, il est mort. « Est-ce le père de l'assassin? — Non, il est plus jeune que lui. — Est-ce son fils? — Non, il est presque de même âge. — Est-ce son ami? — Nullement, dit un jeune homme en perçant la foule, il ne le connaissait pas, — c'est un curieux comme vous et moi. »
C'était, en effet, un homme condamné à mort par le sort commun de tous les hommes, qui n'admet pas de circonstances atténuantes.
Justice humaine,— pauvre chose! la plus forte peine qu'elle puisse imposer est une peine que tous subissent fatalement, et
les innocents qu'elle absout aussi bien que les criminels qu'elle condamne.
i^' A propos de circonstances atténuantes, — le jury de la cour d'assises du Cantal vient de les appliquer avec un discernement égal à celui du jury de la Seine.
Un homme de cinquante ans, ayant déjà subi six condamnations, se prend de querelle avec ses deux beaux-frères, et, en plein jour, les tue tous les deux à coups de fusil, — menace les témoins, dont un est son beau-père, de leur faire subir le même sort, puis retourne à son village, raconte, à qui veut l'entendre, le crime qu'il vient de commettre. — Le soir, il force un des habitants de lui donner une lanterne, avec laquelle il va froidement considérer ses victimes pendant plus d'une heure. Le jury du Cantal a vu là des circonstances atténuantes.
Décidément ceci est par trop... — Comment ! l'assassin condamne, de son chef, deux hommes à mort, — et lui en est quitte pour les travaux forcés ! — Toutes ces décisions forment autant d'encouragements dont on n'hésite pas à profiter.
DffffC^ Un condamné politique, M. Charles Lagrange, soumis à la surveillance, — s'est occupé à Mulhouse d'industrie et d'affaires. — Aujourd'hui il arrive à Paris avec un passe-port en règle, voyageant pour faire des observations dont il est chargé par une compagnie sur le chemin de fer de Rouen. — On l'arrête pour rupture de ban et on lui fait un procès. — C'est une sottise: — un homme qui travaille, un homme qui s'occupe activement de gagner sa vie, n'est pas un homme dangereux. —Il vaut bien mieux voir vos ennemis politiques prendre ce sage parti que de lîs tenir en prison. — C'est mille fois plus sûr pour vous. —Mais vous faites de la rigueur excessive, aussi bien que de la faiblesse extrême, toujours à contre-temps.
j^ M. Garnier-Pagès est mort; — c'était un homme d'esprit et de talent, — qui a montré, en outre, de l'énergie, de la bonne foi et de la loyauté, en se séparant des hommes et des journaux de son parti au sujet des fortifications, contre lesquelles il s'est courageusement élevé, au risque de perdre une partie de sa popularité; seule et triste récompense des
luttes qui ont usé le peu d'existence que la nature lui avait donnée. — L'autorité a sagement évité toute manifestation de force militaire au convoi du député du Mans, — où tout s'est passé avec ordre et décence.
j^ Mon ami *** rentrait tard chez lui, — prés de la Madeleine; il voit un enfant qui pleurait près d'un tas noir.
— Qu'as-tu, petit?
—• Monsieur, j'ai peur.
— Qu'est-ce que c'est que ça qui est par terre?
— Monsieur, c'est mon oncle.
— Qu'a-t-il, ton oncle?
— Monsieur, il est un peu bu.
— Est-ce qu'il ne peut pas se relever?
— Je ne crois pas, monsieur, — je ne suis pas assez fort pour le ranger sur le côté, et il sera écrasé.
Et l'enfant se remit à pleurer.
*** prend l'oncle pour le traîner auprès du mur; — mais l'oncle se développe et dit :
— Allons chez nous.
— Où demeures-tu, petit?
— Telle rue,— tel numéro.
— Crois-tu que ton oncle puisse marcher?
— Il a essayé plusieurs fois, mais il est toujours tombé; — je ne suis pas assez fort pour le soutenir.
Il n'y avait pas là de voiture, — *** ajoute que c'était h peu près son chemin,-^**'* est de ces gens qui colorent une bonne œuvre de quelque prétexte pour ne pas avoir à en rougir.
11 prit l'oncle sous le bras, — et lui dit:
— Allons, mçn brave, — en route!
L'oncle obéit machinalement, et commença à marcher, moitié dormant, moitié trébuchant. — Cependant le mouvement rendit un peu de lucidité à ses idées, — et il dit à *** :
— "Vous êtes tout de môme un bon enfant, — nous allons prendre quelque chose.
Et il désigna du doigt un marchand de vins dont la boutique
était encore ouverte.
Mais, comme il s*aperçut que *** ne répondait pas à son invitation, il ajouta :
— C'est moi qui paye.
— Non, vous avez au moins assez bu, — marchons.
— Ah! c'est parce que je ne suis qu'un ouvrier que tu ne veux pas boire avec moi? — Tu méprises le peuple; — j'te vas crever la gueule !
— Allons, allons, marchons!
L'oncle retomba dans Tengourdissement pendant quelques minutes et suivit son conducteur; — mais bientôt, oubliant sa colère, il reprit en voyant une autre boutique :
— Vous êtes un bon enfant, -- entrons là, — c'est moi qui paye.
Cette fois *** lui dit :
— Pas là, — j'en connais un qui a du petit blanc à douze.
— Où ça?
— Au bout de la rue.
— Eh ben! allons au petit blanc.
Arrivés au bout de la rue, — il s'arrêta et dit :
— Eh ben î où est-il, votre vin blanc?
— Je ne le retrouve plus.
— Ah ! c'est parce que je suis un ouvrier; — eh ben! j'te vas casser la gueule!
— Toi, me casser la gueule! — Viens-y donc! — viens donc seulement avec moi au bout de la rue!
— Tout de suite — que j*y vas, — j' te vas corriger.
On se remet en marche.— Au bout de la rue, *** lui dit :
— Si tu veux venir encore un peu,— je m'y reconnais à présent; le petit blanc est au bout de la rue.
— Eh ben ! allons.
Au bout de la rue, pas de vin blanc— *** dit :
— C'est que la boutique est fermée.
— Tu me fais aller, — répond l'oncle, — j' te vas crever la gueule !
— Allons, je le veux bien; — viens au bout de la rue. Et, de cette façon, *** ramena l'oncle jusque chez lui.
JUtlC Voici ce qu*on raconte de M. Eugène Delacroix et de Tarchitecte de la Chambre des députés.
H. Delacroix est allé le trouver et lui a dit : « — Je ne peux pas peindre sur votre plafond , il ne tient à rien, cela ne durera pas trois ans.
— Qu'est-ce que cela vous fait, — pourvu qu'on vous paye 1 »
H. Delacroix n'a pas cru devoir adopter ces principes d*art moderne et a fait recrépir le plafond à ses frais.
^If^ POUR LES PAUVRES. — MM. dc Noaillcs, Dupin aine, — marquis d'Osmond, comte Roy, Vassal, — Rousselin, Michault, — viennent de demander, par une pétition, que les droits qui pèsent sur le charbon de terre et la houille soient élevés de trente centimes à quatre-vingts centimes.
C'est toujours le système absurde dont j'ai parlé le mois dernier à propos de la viande.
Jll^ Je demanderai d'abord pourquoi Ton protège et Ton encourage plutôt une industrie qui nous fait payer le chauffage cher qu'une industrie qui nous le donne à bon marché.
JD^' Si les intérêts de MM. les propriétaires de forêts et de HM. les marchands de bois sont lésés, et s'ils ne peuvent cesser de l'être qu'en élevant le prix du chauffage économique, tant pis pour MM. les propriétaires de forêts et pour MM. les marchands de bois.
Ils sont à coup sûr moins nombreux que les pauvres consommateurs, et les intérêts des consommateurs doivent passer avant les leurs.
41^ Que diraient-ils si un monsieur ayant chez lui du bois d'acajou, — désirant le vendre pour le chauffage, voulait qu'on élevât les droits sur le bois ordinaire, jusqu'à ce que ce bois coûtât aussi cher que son bois d'acajou?
Cela leur paraîtrait absurde.
C'est précisément ce qu'ils demandent.
Mais, — au nom du ciel l — cessez donc, — ô philanthropes! défaire tant de phrases sur le peuple, et occupez-vous un peu de lui. — Ne demandez pas tant de droits électoraux, — et
donnez-lui un peu plus de moyens de n'avoir ni faim ni froid.
Vous, messieurs de Noailles, Dupin aîné, — d'Osmond, Roy, Vassal, Rousselin, Michault, — vous, dont les noms sont cités entre ceux des plus riches habitants de la France, vous osez signer une demande qui aurait pour résultat de condamner au froid le plus insupportable des milliers de familles!
Vous n'avez donc jamais vu de pauvres ouvriers avec des femmes et des enfants demi-nus, — dans des chambres sans feu pendant les rigueurs de Thiver, grelottant et pleurant, — pour que vous osiez tenter de leur enlever, — en augmentant le prix d'un combustible heureusement moins cher, — le peu de secours qu'ils peuvent espérer contre les horribles souffrances du froid?
Ce que je demanderais, moi, — ce que j'ai demandé chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion, — ce serait le contraire;
— ce serait de reporter les droits sur le luxe, — ce serait de dégrever tout ce qui est destiné au peuple et aux pauvres.
— Quel bonheur, messieurs, que cela ne puisse rien vous rapporter! — Vous feriez mettre des droits sur le soleil, — sous prétexte que le peuple, l'ayant pour riep, achète moins de bois de vos riches forêts.
Août 1841.
Les anniversaires. — Paris et Toulouse. — Les trois journées de Toulouse. — H. Fioret. - M. Plougoulm. -> M. Mahui. — M. de Saint-Michel. — Ce qu'en pensent Pascal, Rabelais et M. Royer-Collard. — Un quatrain. — Le peuple et Tarmée. — Les Anglais. — Un pensionnat à la mode. — Les maîtres d'agrément. — A monseigneur l'archevêque de Paris. — Un projet de révolution. — Un baptême.
— Une lettre de M. Dugabé. — Le berceau du gouvernement représentatif. — Eu faveur d'un ancien usage, excepté H. Gannal. — Parlons un peu de M. Ingres. — Un chat et quatre cents souris. — Le roi et les archevêques redevenus cousins.
— A M. le vicomte de Ck>rmenin. — M. Thiers en Hollande. ~ Contre l'eau. — MM. Mareschal et Souchon. — Les savants et le temps qu'il fait. — Les citoyens les plus honorables de Lévignac, selon M. Chambolle. — Triste sort d'un prix de vertu. — De l'héroïsme. — La science et la philanthropie. — Les médailles des peintres. — Les ordonnances de M. Hiimann. — De l'homicide légal. — Ah Rad- CHEN sur le bonheur.
!j^ AOUT. — LES ANNIVERSAIRES. — Los Frauçais, selon moi, ne se défient pas assez des anniversaires, qui ont le défaut de les mettre dans de singulières contradictions.
Voici, par exemple, dans le mois de juillet qui vient de finir, — des gens qui pourraient être fort "embarrassés, — je parle du roi Louis-Philippe et du parti dont le journal le National est Torgane.
Le National a proclamé avec le roi et avec M. Thiers la nécessité de construire des forts contre lesquels il s'était élevé pendant plusieurs années; — j'ai dit, — quand il a été question de ces forts, — les raisons secrètes de chacun, — voici qu'aujourd'hui on les bâtit grand train, — que le roi met lui-même la main à la besogne et se fait un véritable plaisir de poser la première pierre de chacun d'eux.
,J|^ Malheureusement, le National est obligé, le 14 juillet, de célébrer l'anniversaire de la prise de la Bastille avec une emphase convenable — au moment même où cette vieille Bastille, où l'on mettait de temps en temps un Parisien ou deux, — est remplacée avantageusement, — du consentement du National, — par un demi-quarteron de forts qui mettent Paris tout entier et à la fois à la Bastille.
Hlfffç, D'autre part, le roi Louis-Philippe, obligé de fêter avec pompe l'anniversaire de l'émeute réussie qui l'a mis sur le trône, — est forcé en même temps et précisément dans le même mois, de réprimer à Toulouse l'insurrection dont il célèbre la fête à Paris.
Jjfll^ C'est une bouffonnerie qui manquait à cette époque, que je crois à présent fort complète.
Jl^ LES TROIS JOURNÉES DE TOULOUSE. — J'ai plusicurs fois parlé de la haute bêtise qui a fait imaginer de ce temps-ci — V indépendance des fonctionnaireê et Vintelligence des baïonnettes, — c'est-à-dire une machine politique dont chaque rouage irait au hasard de sa volonté, — un char de l'État, — pour parler le langage du Constitutionnel, dont chacune des quatre roues — roulerait dans un sens particulier.
M. Floret, — préfet de Toulouse, — n'approuvait pas les mesures fiscales daM. Humann; — il n'avait à prendre que deux partis honnêtes : — obéir, ou donner sa démission ; — il en a pris un troisième qui a eu et qui devait avoir le plus grand succès dans certains journaux et dans certains esprits; ir. 14.
il s'est établi fonctionnaire indépendant, — a gardé sa place et s'est opposé au nouveau recensement.
Le ministère a donné congé à M. Floret et a nommé à sa place M. Mahul. — H. Mahul aurait, je crois, de la peine à s'établir prophète quelque part, — et on l'envoie précisément dans son pays, — c est-à-dirc là où personne ne peut l'être.
Demandez, en effet, à tous les hommes qui se sont élevés par leur talent, si leurs parents et leurs amis n'ont pas attendu pour reconnaître ce talent qu'ils en aient été avertis par les applaudissements du dehors, — et demandez-leur aussi jusqu'à quel point ils l'ont reconnu.
— Un grand poëte, Pierre? disait un camarade d'enfance de Corneille: — ce n'est pas possible, — il allait à l'école avec moi.
— Voilà un fameux préfet — qu'on nous donne là, — disaient les Toulousains, — le petit Mahuly — que j'ai vu pas plus haut que ça.
— Qui ça? — celui qui demeurait dans ma rue?
— Précisément, porte à porte avec vous.
— C'est là le préfet qu'on nous envoie? — mais j'ai été en classe avec lui, — mais j'ai joué à la balle avec lui, — mais je l'ai vu vingt fois comme je vous vois là, — mais il avait une redingote marron.
— C'est impossible; — ça doit être un mauvais préfet. 1^' H y a dans Pascal un argument terrible contre
M. Mahul : — a Le pouvoir, dit-il, ayant été établi sans raison, il faut le faire regarder comme authentique; étemel, et en cacher le commencement, si on ne veut qu'il prenne bientôt fin. »
Je dénonce ledit Pascal à M* Partarrieu-Lafosse, — à cause qu'il ne serait pas impossible d'appliquer ceci à toute espèce de nouvelle royauté.
Alors on donna deux charivaris — dont l'un, sous les fenêtres de y. Floret, fut intitulé sérénade..
Je me suis souvent inquiété de l'anxiété d'un malheureux députe ou foQQtionQaire qui entend sous ses fenêtres une musique populaire — mêlée de cris. — et je me suis de»
mandé : — « A quoi reconnait-on qu*on reçoit une sérénade ou un charivari? »
Hlffic. Puis la colère du peuple s'exaspérant sans autre cause nouvelle que cette même colère, — on commença à tout briser dans la ville et à assiéger Thôtel de la préfecture et accessoirement la maison de H. Plougoulm.
Alors Tesprit de vertige descendit sur la ville.
Le maire, fonctionnaire indépendant, fit relâcher les prisonniers arrêtés dans les émeutes. — M. de Saint-Michel, baïonnette intelligente commandant la place, refusa le renfort de troupes que requérait M. Hahul pour sa propre sûreté. — Les officiers de la garde nationale, baïonnettes non moins intelligentes, annoncèrent audit M. Hahul qu'ils ne répondaient pas de l'ordre tant qu'il resterait dans la ville, — et M. Mahul se retira.
En quoi personne ne fit son devoir et tout le monde manqua de courage, — le maire, le commandant militaire, les officiers de la garde nationale, — se laissant ainsi entraîner eu insurrection et en émeute. — Pour M. Hahul, — sa situation était dangereuse; — mais, quand on a accepté un poste, on ne le quitte pas parce qu'il devient périlleux.
M. Mahul parti, — le commandant militaire et H. Plougoulm — publièrent un avis ainsi conçu et signé de leurs doux noms :
M, Mahul est parti, toute cause de désordre doit cesser.
On envahit la maison de M. Plougoulm et on jette ses meubles par les fenêtres, — et M. Plougoulm s'enfuit.
Le gouvernement, alors, destitua M. Mahul pour avoir quitté la ville, — Mais faire ainsi cette concession à Témeute, — n'était-ce pas faire précisément ce qu'avait fait M. Hahul, c'est-à-dire lâcher le pied devant elle? — et, si quelqu'un était au gouvernement ce qu'est le gouvernement à M. Mahul, ce quelqu'un ne devrait-il pas destituer le gouvernement?
Certes, — le choix de M. Mahul pouvait être discuté, — mais c'était avant de l'envoyer à Toulouse; — une fois là^ il devait être Mnitenu et installé, — h quelque prix que ce fût, Bt, si on avtfit k le destituer, — (se qui était justice, — ce ne
devait être qu'après avoir imposé silence à Tëmeute, et en destituant en même temps le commandant militaire, le maire, les officiers de la garde nationale et M. Plougoulm, — et en leur faisant leur procès.
Pour celui-là du moins, — le peuple a fait justice de sa lâcheté, — et je n ai pas le courage de blâmer Témeute en ce point. — Ce n'était pas de là que devait venir la punition, — mais toujours est-il qu'elle est arrivée, — et, comme dit Rabelais : « Les cuisiniers du diable rêvent parfois et mettent bouillir ce qu'il destinait pour rôtir, — mais n'importe, pourvu que cela soit cuit à point. » ^
Si quelque poëte candidat à Téglantine veut faire une épopée sur les trois journées de Toulouse, — il trouvera son commencement dans le commencement de YÉnéide de Virgile.
Arma virumque cano Trojse qui primus ab oris...
fato profugus
Je chante les baïonnettes intelligentes (arma) et le fonc* tionnaire (virum) qui le premier (M. Hahul, — le second est H. Plougoulm) s'enfuit de Toulouse.
Gomme on demandait à H. Royer-CoUard ce qu'il pensait de l'affaire de Toulouse : « Je pense, dit-il, que le ministère s'est trompé : il a cru que les oies pourraient encore une fois sauver le Capitole; — mais il y a entre les oies d'aujourd'hui et les oies de ce temps-là la même différence qu'entre le Capitole de Toulouse et le Capitole romain. » — Je trouve le mot un peu cynique.
Jl^ On a affiché sur les murailles à Toulouse — ces quatre vers, dont l'auteur a gardé l'anonyme :
Quand ce pauvre Mahul, en habit de préfet, Aux remparts de Toulouse a manqué son effet, 11 a jasliôé celte belle parole :
La roche tarpéienne est près du Capitole.
Jj^ LE PEUPLE ET l' ARMÉE. — Il cst uuc plaisanterie des journaux dont il est temps de faire justice; — lorsque dans une émeute — la troupe, sur l'ordre de ses chefs, se répand dans une ville pour y rétablir l'ordre, — les malheureux sol-
dats sont traités comme on ne traita pas les Cosaques en 1814.
— Des pierres sont lancées du haut des fenêtres; — des coups de fusil leur sont tirés des angles des rues ou des toits, de derrière les cheminées, — et, lorsque plusieurs ont été atteints, lorsque, exaspérés, — ils finissent par se défendre, — les journaux du lendemain — n'ont aucun blâme pour les habitants de la ville — et traitent les soldats d'assassins.
Certes, je suis moins partisan que personne du despotisme militaire, — qui serait le plus odieux et le plus aveugle de tous sans le despotisme populaire, — et je me félicite de n'avoir pas vécu sous TEmpire; — mais ni les journaux ni le peuple ne doivent oublier que les soldats sont des Français, leurs compatriotes, leurs frères, ■— et que, quand il y a quelqu'un qui assassine dfins une émeute, ce n'est pas celui qui se bat à découvert et après avoir essuyé les insultes et les projectiles de tout genre, mais bien celui qui à l'abri tire à l'improviste des coups de fusil sur des soldats qui passent l'arme au bras. — Qu'on se rappelle seulement combien de vieux soldats, respectés par la mort pendant trente ans sur les champs de bataille, — ont succombé dans les rues de Paris
— sous la balle d'un pistolet tiré dans le dos par un enfant. Les journaux voudraient que nos soldats s'élevassent tous à
la hauteur de ce type grotesque qu'ils ont inventé de la baïonnette intelligente, c'est-à-dire que chaque soldat, selon ses lumières, souvent plus que médiocres, — examinât les ordres qu'on lui donne avant de s'y soumettre, — c'est-à-dire qu'il fût traître à ses serments, — et qu'il se conduisît d'une façon qui le rendrait digne d'être fusillé d'après les codes militaires de tous les pays. Ils ne pensent pas — que le seul moyen qu'on n'ait rien à craindre de l'armée est qu'elle soit retenue dans les règles de la plus stricte discipline.
Nais cela est si bête, que j'aurais honte d'en parler si je ne rencontrais à chaque instant des gens qui récitent les phrases que font les journaux à ce sujet, et s'indignent d'après eux contre les soldats.
JUlyc II est évident qu'une fois l'affaire engagée les soldats ne peuvent manquer de commettre des excès; — mais les
victimes de semblables accidents ne pourraient-elles pas s'en prendre moins aux soldats qu'aux gens qui, dans Tintërêt d'hypocrites ambitions, tiennent depuis dix ans la France en état de guerre civile permanente, — et, par des prédications insensées, des théories captieuses, — mettent à chaque instanl aux Français les armes à la main contre d'autres Français?
Jjffifç, Messieurs, — vous qui vous prétendez mus par Tamour du peuple, — n'avez-vous pas de remords quand vous comptez combien, — par vos conseils et vos préceptes, — vous avez envoyé déjà de pauvres ouvriers au cimetière et en prison?
Jli^ Et vous qui vous dites de si grands politiques, — ne voyez-vous pas, quand vous félicitez le peuple — de ce que force lui est restée, — que vous justifie» d'avance tout mccè& dû à la force, et que vous perdez le droit de blâmer une revanche si le pouvoir s'avisait d'en vouloir prendre une?
H^ LES ANGLAIS. — - Jc uc sais rieu de ridicule comme ces injures de nation à nation, — comme ces épithètes qui s'appliquent à un peuple tout entier, — comme si tous les hommes d'un pays étaient faits exactement sur le même modèle ; t~ comme si les qualités et les vices étaient soumis à la surveillance de la douane et ne dépassaient pas les frontières.
Aussi, en lisant les injures adressées k*écemment par un ministre anglais à la nation française, — n'ai-je recueilli que malgré moi ce mot qui m'a été arraché par l'orgueil de l'insulaire :
« Les Anglais sont jugés par cela seul que, pour avoir six pieds, ils ont imaginé de faire le pied de onze pouces. »
Jjfll^ M. de G... n'a qu'un fils, — je no vous dirai pas toutes ses raisons de ne pas le mettre au collège. Il est allé, il y a quelques jours, visiter avec sa femme un de ces pensionnats renommés aujourd'hui parmi les gens du monde. — Celui qu'on leur avait indiqué n'admet pas plus de quinze élèves, — et leur fait suivre les cours les plus avancés, en harmonie avec les progrès de la société aciuelle,
M. de C..., dans sa sollicitude, prend quelques renseignements sur la nourriture de la maison :
— Ah î — monsieur, pour la nourriture, vous n'aurez pas de reproches à faire, — je donne à mes élèves du vin de Champagne le jeudi et le dimanche, — et du vin de Bordeaux toute la semaine.
— Mais mon fils n'a pas cela chez moi.
Madame de C..., femme spirituelle et pieuse, demande à son tour si Ton suit exactement les devoirs de la religion, — si Ton va à la messe tous les dimanches.
— Oh ! non, — pas tous les dimanches, — quelquefois, — de temps en temps, — par-ci, par-là.
— Mais enfin, monsieur, vous avez sans doute un prêtre attaché à votre maison?
— Ah ! oui, madame, certainement , — certainement , M. votre fils pourra avoir son confesseur, — rien ne Ten empêche; iQais le prospectus vous a prévenue que les maîtres d'agrément se payent à part.