THÉÂTRE DU VAUDEVILLE
Direction de M. Angelot, membre de V Académie française,
^^ Les lecteurs des Gxtê]pes connaissent déjà un cenam M. Aymés; — nous leur avons parlé de lui en leur disant une fois « de quoi est capable un homme qui a de Thuile à vendre. »
Ce monsieur publie un journal, — un volume chaque mois, où il fait l'éloge de ce qu'il a à vendre. — Comme d'autres journaux et journalistes font l'éloge de ceux qui les achètent;
— nous penserions mal agir envers nos lecteurs si nous négligions de leur donner quelques extraits dudit pamphlet — politique, gastronomique et religieux.
"Ce journal s'appelle la Provence à Paris,
j^ Nous avons entre' nos mains le premier numéro de cH organe.
M. Aymès se recommande à la fois — comme cuisinier distingué et comme catholique fervent ;— comme marchand d'huiles et comnie fils d'un proscrit. — Des malheurs de ses parents, de son nougat, de son huile,* de ses croyances, de ses pruneaux;
— il tient boutiquci — annonce, — vend le tout pôle-môle au choix des personnes. Laissons-le parler lui-même.
Il s'installe dans un modeste logement de la rue du Bac, avec ses denrées, ses croyances religieuses , ses opinions monarchiques.
Vous voyez que je n'invente rien.
^^ A propos de principes, •<— le marchaid de pruneaux légitimistes donne ce conseil :
« Rappelons-nous le proverbe hébreu : Qui festitmt ditari non erit innocens; — celui qui se presse trop d'être riche ne sera pas innocent. »
Il est possible, monsieur, — que ceci soit de Vhébreu pour vous, — mais vous nous permettrez de continuer à regarder cette phrase comme latine.
^)C H. Aymês passe à la description de son établissement;
dit et rétendue de son magasin et la contenance de ses pots. Sur renseigne on lit :
< Établissement modèle — enté sur la vieille loyauté et les croyances religieuses ; — huile d'Aix, — prunes d'Alger. »
c Dans Vintérieur de la galerie est un christ en or moulé — sur une croix de hois en palissandre. — des jarres provençales — pleines d'huiles^ — de véntables saucissons d'Arles^ — des bocaux d*ancJwis, — des boîtes de sardines. »
1^^ « On ne vend pas le dimanche, par respect pour le troisième commandement de Dieu, qui nous dit : Servez -moi d'abord sans réserve, en cherchant avant tout le royaume de Dieu et sa justice. »
Je suppose que Ton sert aussi les pratiques.
^^ La religion n'est pas seule appelée à l*aide de M. Aymès, — de ses huiles, — de ses pruneaux,— -de ses nougats, etc.; — il a pensé que quelques manifestations politiques ne. feraient pas mal à l'achalandage de sa boutique. — Il a cherché quelle était la croyance politique qui serait de la meilleure défaite, — et il s'est arrêté à une opposition mêlée de légitimité et de république ; — il parle pour le peuple — auquel il veut donner de l'huile d'olive — à deux francs la livre; — il parle contre le roi Louis-Philippe, -» qu'il compare à certains biscuits, en donnant' à ces derniers un immense avantage sur le roi des Français. ~- Écoulez :
< Calissons d'Aix. — Ce roi légitime des biscuits — parut pour la première fois au repas de noces de la seconde femme du bon roi René. —Cette princesse, qui ne riait jamais, eut à peine goûté ce précieux biscuit, — que son sourire approbateur signa le passe-port et le titre de noblesse de ce délicieux biscuit : — Famam acquirit eunde. »
^^ M. Aymès négUge cette fois de nous donner la traduction de cette phrase, — probablement hébraïque comme l'autre» Biais voyez un peu quelle différence entre le roi Louis-Phi-
lippe et le biscuit Calisson ; — le biscuit est le roi légitime^ — tandis que Louis-Phiiippe a été mis sur le trône par une révolution : ^ tout Tavantage est pour le biscuit.
Ah ! si le roi Louis-Pbilippe pouvait se vendre à la livre, — ' ou en bouteilles, — ou en caisses, — ou en barils, — ^ ou en . terrines, — ou en boîtes, — ou en jarres, — ou en fûts, — ou en bocaux, — ou en pâtés, -- ou en gelées, — ou en compotes,
— comme M. Aymés — ferait son éloge ! — Mais que faire d*ttn roi qu*on ne peut pas vendre et qui peut-être n*achéte pas grand'chose?
^^ Mais le roi Louis*Philippe n'en est pas quitte à si bon marché. — Le biscuit Calisson, il est vrai, n'est pas destiné à le faire rire, -^ comme la deuxième femme du bon roi René;
— le biscuit Calisson est subversif de Tordre de choses actuel ; ««* le biscuit Calisson ne dissimule pas son intention de ramener en France la branche aînée des Bourbons ; — le biscuit Calisson prépare une nouvelle restauration — pour mériter à M. Aymés, à double titre, le beau nom de restaurateur.
Il y a encore le miel, — le miel dont la feinte douceur cache les projets les plus sinistres, — le miel qui, dit-on, prend les mouches, — mais q^ue les mouches d'une police bien organisée devraient prendre à leur tour — à cause de ses opinions dangereuses.
Xénophon raconte que, dans la retraite des dix mille, — ^beaucoup de soldats furent malades et moururent pour avoir mangé du miel recueilli par des abeilles sur des rhododendrons et des azalées -^ (les azalées qui grimpent et tapissent les maisons dans les romans' de M. de Balzaè).
Hais ce miel était moins dangereux pour les Grecs — que le miel de M. Aymés pour la branche cadette; — écoutez :
^1^ « Ce miel, que les abeilles puisent notamment dans le calice de la royale fleur de lis, — possède un arôme qui le rend supérieur... » etc«
^^ Voilà uû miel, -^ un miel que.peuvent se permettra les plus sévères, les dévouements les plus éprouvés ; — voilà un miel véritablement français ; — voilà un miel qui ne se rallie pas à la cour nouvelle ; — voilà un miel qui refuserait le serment ;
— voilà un miel qui ne ferait pas de concession ; — voilà un mie I qui sait allier la douceur à la fierté — et au respect de ses devoirs ; — voilà un miel qui ne marchande pas avec ses convietions politiques ; — voilà un miel qui ne transigera jamais.
Non, les abeilles qui le font ne puisent pas au hasard dans toutes les fleurs ; — si elles ne s'astreignent pas seulement à la royale fleur de lis, — si elles ne lui demandent leur miel que notamment, — c'est que le lis ne fleurit que pendant peu de temps ; — mais, quand le lis est défleuri, — soyez sûrs qu'elles ne se plongent que dans le calice des fleurs blanches ; — ce ne sont pas elles qui iraient se compromettre dans des impériales
— ou dans des violettes, — fleurs révolutionnaires — justement guillotinées, — justement proscrites par les jardiniers de la Restauration. — Ce ne sont pas elles qui ont figuré sur le manteau impérial. — Non, — non, — ces abeilles-là — ne feraient que du fiel sur de semblables fleurs. — Ce miel légitimiste — d'abeilles fidèles, — pourtant, — « est offert dans de petits barils en poterie de Provence, d*un demi-kilo, à un franc soixante-quinze centimes. »
^fe VIN DE NOÉ. — « Le cep qui le produit remonte, par le canal de la tradition, à celui que planta le père Noé sur le mont Ârarat, en Arménie, lorsqu'il sortit de l'arche.
« La bouteille 3 fr. »
ij^ Prenez garde, — monsieur Aymès, — et vos principes religieux ! Quoi ! vous vendez et vous préconisez un vin qui fi faire des sottises à un patriarche, à un saint, — qui fit faire d'autres sottises à un fils de patriarche et de saint, et que nous fera-t-il faire, à nous, — pécheurs, fils de pécheurs et petitsfils de pécheurs» — et probablement pères de pécheurs 1 Quoi \
monsieur Aymés, -r— vous, homme religieux, —vous, marchand d'huiles et de croyances, — vous vendez ainsi l'intempérance,
— Toubli de la dignité, — le manque de respect filial, — vous vendez tout cela au prix de trois francs la bouteille! Vous osez vous vanter d*en avoir abaissé le prix ; vous tenez tellement à produire, à répandre ce'poison, — vous^ cuisinier catholique, — que vous le vendez môme par demi-bouteille, — que vous le vendez à prix coûtant !
« A peine pourrons-nous rentrer dans nos déboursés. Nous avons cru pouvoir faire ce sacrifice; — Peut-être, plus tard, serons-nous dédommagés de nos pertes. »
Je me trompais quand je disais que vous vendiez ce vin dan* gereux — au prix coûtant et sans faire dessus aucun bénéfice;
— vous êtes, monsieur Aymés, plus coupable encore que je ne pensais, — vous le vendez à perte. — Home à vous, monsieur Aymés, — car, par votre vin de Noé, mis à la portée de toutes les bourses, — les vieillards feront les choses les plus étranges. — Vous ne vendez pas le dimanche pour respecter le troisième commandement Be Dieuf mais vous mettez un tel acharnement à faire manquer ces bra;ves vieillards — à tous les autres commandements, que vous leur donnez le vin de Noé à perte.
Monsieur Aymés, — c'est ,sur votre tête que retomberont les plus vilains péchés des patriarches contemporains, — je vous en avertis.
Je ne parlerai pas de stfpion, ce poisson si exquis, mais si rare,
— qu'on en vend dix fois plus qu'on en pêche; — des andouillettes c composées avec la chair des petits cochons sauvages qui se nourrissent d'aromates sur les coteaux des Alpes. »
Je rendrai compte des numéros suivants du journal de ce pontife de la goinfrerie, — de cette sorte de juKenne, d'olla-podrida, ~T- de macédoine, — de thon mariné et de fidélité à la branche aînée, — d'andouillettes et de croyances religieuses, — - de tartuferie et de charlatanisme.
Septembre 1843.
La reine d'Angleterre en France. — L'air le plus pur selon M. Âncelot. «- La justice. — MM. Michelet et Quinet. — Le chemin de fer de Rouen. — Une arrestation. — Faillites. — Le marquis de la Fuite. — Une amende de soixante centimes. — Deux électeurs. — Circonstances atténuantes. — Discours latin. — Diverses classes de journaux. — Panem et cireenses. — Travailler pour gagner sa vie n'est pas un état. — M. Vivier chez MM. Zimmermann et Adolphe Adam. — Titre métaphysique et dons. — Polémique — Lundi 4 septembre*
ijl^ Les Guêpes ont souvent réclamé le bénéfice de l'égalité pour les rois, les princes, les ministres, etc.
L'aristocratie de la démocratie n*a plus de bornes. — Il faut cependant penser que tout le monde ne peut pas être culotteur de pipes — ou cocher de cabriolet. Il faudrait avoir de l'indulgence, du moins pour les gens qui sont sur le trône par suite de l'hérédité. — Ce n'est pas leur faute, — c'est de naissance.
ij^ Ce sont des hommes comme nous,->il ne faut pas leur faire un crime de ce qu'ils sont nés là plutôt qu'ailleurs.
C'est pourquoi —je prends la liberté d'intercéder auprès des journaux en faveur de la reine d'Angleterre, — qui, en qualité de femme, en qualité d'hôte, — a droit à quelques égards, quoiqu'elle soit reine ; — ces messieurs pourraient-ils lui accorder une politesse égale à celle que sait se faire accorder leur portière, — qu'ils appellent madame Cabassol, — madame *** — n'importe quoi?
^{^ Je sais bien que, — comme reine, la reine d'Angleterre est hors la loi, — hors le droit commun, ^ hors tous les égards ; — mais, comme femme, je ne trouve pas de très-bon goût de l'appeler Victoria^ comme font ces messieurs- des journaux.
44 LES GUÊ^Eâ.
Ne craigiient-ils pas, d'autre part, que ces airs un peu familiers avec les rois.— -ne les compromettent dans leur parti— et ne les fassent. accuser de fréquenter les têtes couronnées, — ce que le vrai républicain ne peut faire qu*à condition que le corps n'en soit pas ?
^^ M. Ancelot — - de l'Académie française, directeur du Vaudeville, a composé, le 24 août, à l'usage de la quatrième page des journaux, un petit morceau bucolique fort agréable. — Ce morceau a pour but de prouver que l'air qu'on respire au Vaudeville est plus parfumé, plus pur, plus bienfaisant mille fois que celui des bois et des champs.
1^^ Un soir du mois de juillet, une pauvre femme se présenta au poste du Palais de Justice et pria le chef du poste de l'arrêter, s'accusantd'un vol de draps au préjudice de sa logeuse.
Cette femme comparaissait, un de ces jours derniers, devant le tribunal de police correctionnelle, présidé par M. Turbat ; elle déclare se nommer veuve Vanelle.
A la demande du président : « Êtes- vous de Paris? » la prévenue répond : « Non, monsieur le président. — Qu'étes-vous venue faire dans la capitale ? — Je venais de Dunkerque, j'ai fait soixante-dix lieues à pied, je suis exténuée de fatigue et sans ressources. — Pourquoi ce voyage? — C'était pour voir mon fils, qui était mourant à l'hôpital de Paris. — Eh bien! l'avezvous vu? — Hélas ! je suis arrivée trop tard... Il était mort la veille... mon pauvre lils! »
La malheureuse mère éclate en sanglots.
« Où étes-vous logée ? — Dans un garni de la rue aux Fèves, ' — Et vous avez volé les draps de votre lit? — Je les ai vendus vingt-cinq centimes pour acheter un morceau de pain. — Vous étiez donc bien malheureuse ? — Oh ! oui, monsieur. — Et c'est vous-niôme qui vous êtes dénoncée? — Oui, pour me faire arrêter, pour avoir un asile ; car je n'osais plus rentrer au garni de la rue aux Fèves. »
La logeuse de ce garni est entendue comme témoin, et dit que la préveuue n*a pas volé de draps chez elle. Il est à présumer que la pauvre femme a été poussée par la faim et par une extrême misère à s'accuser d*un délit imaginaire pour obtenir en prison un abri et du pain.
Le tribunal, jugeant que le vol n*est nullement établi, acquitte la femme Vanelle. — Et... voilà tout.
Mais que veut-on que fasse cette malheureuse femme? Chaque jour les tribunaux prononcent des amendes pour une somme assez forte.
Votre voisin vous donne un soufQet, -— on le condamne à l'amende. Que devient l'amende ? — car il ne faut pas croire que c'est le souffleté ou le volé qui en profite. Non, la justice se l'attribue comme consolation du chagrin qu'elle éprouve de voir de pareils faits. — Vous êtes lésé, mais la justice' est blessée, la compresse lui revient de droit.
^1^ Les Guêpes ont déjà traité cette question — il y a trois cil quatre ans. •— Les accusés se divisent en deux classes : la première se compose de ceux qui sont déclarés coupables, et, à ce titre, condamnés à l'amende ; •— la seconde, de cpux qui sont acquittés, — mais que la justice a néanmoins enlevés à leurs affaires, — à leurs occupations, — qu'elle a tenus en prison.
^^ Pourquoi ne leur donnerait-on pas l'amende que payent les autres? c'est-à-dire, pourquoi ne pas faire des amendes un fonds destiné à indemniser ceux qui, accusés par erreur, n'ont, après leur acquittement, de différence avec ceux que la justice a frappés — que celle-ci : — qu'ils ont perdu leur travail — et qu'ils n'ont plus ni à manger ni où dormir?
^fep MM. Michelet et Quinet ont bien voulu m'envoyerle livre remarquable qu'ils viennent de publier sur les Jésuites,
. MM. Michelet et Quinet — ont, comme moi, été injuriés grossièrement—- dans un journal soi-disant religieux, rédigé par
des bedeaux frénêtiqaes ; — comme moi ils ont eu la faiblesse de donner les étriviéres auxdits bedeaux.
Je regrettais d'avoir répondu à ces gens autrement que par un uste et profond mépris ; — il fallait, pour me consoler un peu, voir tomber dans le même entraînement — deux hommes d'un beau talent et d'un beau caractère.
^1^ Les Gîiêpes se sont élevées les premières contre — rinsolence avec laquelle l'administration du chemin de fer de Rouen traite la classe la nioins aisée de ses voyageurs, — c'est en générai un rôle que lui laissent à remplir beaucoup de jour^ naux se disant amis du peuple.
^ê^ On lit dans les journaux judiciaires : « faillites. Le sieur BrodesoUe, — fabricant de rouge végétal. »
Ce qui prouve qu'en France — les femmes ont renoncé à tous les mensonges de la beauté, — qu'elles n'ont pas besoin de fard et que la nature seule fait les frais de leur teint. — Heureux pays !
Je voudrais voir maintenant la faillite d'un fabricant de crinoline.
éj^ J'ai entendu beaucojup de personnes et beaucoup de journaux s'élever contre le bon accueil fait en Angleterre à Texduc de la Victoire, — aujourd'hui marquis de la Fuite. — Que veulent ces personnes et ces journaux ? — Qu'on enferme Espar • teroidans l'île Sainte-Hélène?
Non. — Les Anglais n'ont pas pris au sérieux ce Napoléon qu'ils ont inventé, — et dont le refuge en Angleterre était encore une contrefaçon qui doit être la dernière.
Ij^ On m'écrit que j'ai attribué à Denis, tyran de Syracuse, un fait qui se rapporte à Polycrate, tyran de Samos. — J'aime mieux avoir commis cette erreur, — si erreur il y a, — que de ressentir, comme l'auteur de la lettre qui m'est adressée, — tant d*indignatiou pour si peu de chose.
Fasse le ciel que mon critique me juge assez puni par l'amende de douze sons à laquelle me condamne le port de sa lettre!
^i^ Un électeur, surpris de ne pas recevoir sa carte au moment des élections, — s'empresse de l'envoyer réclamer. « Je viens, dit le messager, pour la carte de M.***, électeur.
— Il n'y en a pas. — Comment ! et pourquoi? — Parce qu'il est décédé. »
L'envdyé revient et dit : < Monsieur, on n'a pas voulu me remettre votre carte. — Pourquoi? — Le monsieur qui est au bureau dit comme ça que vous êtes décédé. »
L'électeur est contraint d'aller lui-môme exiger sa carte. Il avait été condamné à mort pour avoir, aux élections précédentes, voté pour le candidat de l'opposition.
^^ Voici ce qui arrive à un autre électeur, qui, n'appartenant à aucun parti, vote d'ordinaire sur la figure des candidats et sslon que leur air lui revient plus ou moins.
Tous les ans il reçoit une lettre qui l'avertit qu'attendu qu'il ne paye plus le cens il est rayé des listes électorales. — Comme il paye toujours le même cens, chaque année, au reçu de cette lettre, il prend un cabriolet de régie, — toujours le môme, — qui est remisé sous une porte voisine, — - et il va à l'Hôtel de ville faire sa réclamation, qui est toujours admise, et on le rétablit sur la liste.
L*année d'après on lui écrit encore qu'il ne paye pli^ le cens;
— il prend le môme cabriolet, va au môme Hôtel de ville, fait la même réclamation, qui est admise avec le môme empressement, etc.
C'est en vain qu'il cherche des causes à cette mesure annuelle convertie en rente pour le cocher du cabriolet remisé en face de sa maison.
Jusqu'à nouvel ordre — - les seuls prétextes qu'il ait pu ti'ouver — sont les cinquante centimes perçus par le gouvernement que h\ coûte sa réinstallation &ur la liste électorale, — et la sollicitude de M. le préfet de la Seine pour les cochers de cabriolet.
^^ omcoNSTANCEs ATTÉNUANTES. — 1» Une Servante de fernie se rend coupable de plusieurs larcins ; — sa maîtresse se contente de lui donner congé, — sans vouloir la livrer à la justice. — La servante empoisonne ses maîtres, — "le jury la déclare coupable avec circonstances atténuantes.
En effet, tout porte à croire que cette intéressante jeune personne o*a empoisonné ses maîtres que parce qu'ils Tavaienl renvoyée ; donc ils sont la cause de ce qui leur est arrivé.
2° Jean-Ântoine-Marius Blanc, — veuf, père de quatre enfants, — logeait dans la même maison que sa belle-sœur, fille sage et vertueuse, qui, en souvenir de sa sœur, prenait les plus grands soins des enfants qu'elle avait laissa et dont un couchait habituellement dans sa chambre.
Marins Blanc s'introduit la nuit dans la chambre de sa belle* sœur; irrité de la résistance qu'elle lui oppose, il l'étrangle, et le lendemain va^ue à ses affaires avec le plus incroyable sangfroid.
Le jury, devant lequel il est amené, prenant en considération — que Blanc n'a étranglé Agnès que parce qu elle lui résistait; que c'est pour ainsi dire elle-même qui s'est tuée, puisqu'il dépendait d'elle de ne pas être tuée, le jury reconnaît en iaveur de l'infortuné Blanc— des circonstances atténuantes.
Si je mets une pareille persistance à expliquer certains verdicts du jury qui, au premier abord, pourraient paraître singu^ liers aux esprits superficiels, c'est que je crains de voir s'amoindrir en France le respect que l'on doit à cette institution.
Je prendrai cependant la liberté de prier humblement ladite
institution de ne pas rendre trop difficile la tâche utile que je
' me suis imposée, — quelques personnes trouvant déjà un peu
laborieuses les raisons que j'ai données de quelques jugements.
1^^ Le ridicule thème que l'on fait faire chaque année à la distribution des prix du concours général par un professeur de rUniversité a été commis, cette année, par F. Caboche, iito/y^iw
Càboehus, Ces lambeaux de phrases pillées à droite et à gauche,
— aux poètes et aux prosateurs anciens, cousus et reliés par des barbarismes, et un odieux patois^ qui n*est ni du français ni du latin, — ont été débités sérieusement, — en présence de deux mille personnes, — dont mille femmes qui ne savent ni le latin -* ni cette langue cousue, et mille hommes qui font semblant de les savoir.
Cabochus eruditissimus habuit grandes applaudissementos. •*- Illi prœcipuè qui non comprenuerunt unum motum eo vehementius trepignaverunt, «^ ut, iilâ justâ appreciatione, vide* reutur docti et doctorés.
Cabochus prsestantissimus fuit invitatus ad dinandum apud ministrum instructionis public», ubi lauté epulatum est, — et cœna mixta fuit sermonum interessantium — quibus melavit doctissimus Cabochus thesauros doctrinal suae.
Diversi toasti fuerunt portati, — quorum unus ad sanitatem illustrissimi Caboohi» — qui pateram spumantem hausit, nuUâ aquà mixtâ nisi fletibus attendrissements
^^ Sérieusement, — entre les coutumes les plus sauvages, je nie qu'on en puisse trouver une aussi grotesque, aussi absurde, que celle de consacrer toute la jeunesse d'un pays à r^tude d'une langue morte, d'une langue qui iie se parle plus nulle part.
Amenez-moi un sauvage tatoué — avec des anneaux .au nez
— et des plumes sur la tête, — et osez lui dire que de l'âge de huit ans jusqu'à celui de dix-huit — on enferme, on entasse les jeunes gens dans des chambres -— où ils ne sont occupés que de l'étude d'une seule langue, — et cela de telle façon que six sur soixante la savent au bout de ces dix anhées,^et la savent comme la savent leurs professeurs, c'est-à-dire très-imparfaitement.
Le sauvage vous demandera d'abord si cette langue est une langue d'enchantement qui vous faut trouver des trésors, qui
âO LES GUÊPES.
VOUS fait triompher de vos ennemis, — et vous lui répondrez que non; — il vous demandera alors si c'est une langue universelle, — vous serez obligé de lui dire que, loin de là, c'est entre toutes les langues celle qui jouit du privilège unique de n'être parlée nulle part et par personne; — il vous demandera — si on comble d'honneurs et de récompenses ceux d« ces jeunes gens qui réussissent à apprendre cette iangue — et si cela assure leur existence. — Non, faudra-t-il encore répondre, — non, cela les conduit à être républicains et poètes, — c'est-à-dire à la prison et à l'hôpital ; mais cela ne leur donne ni état ni moyens d'existence ; — cela les amène à comprendre à peu prés une vingtaine de volumes dont on les a tellement ennuyés, qu'ils ont soin de ne les jamais relire de leur vie.
Je vous jure que le sauvage tatoué sera pris d'un rire inextinguible, et, si vous le menez à la Sorbonne où un H. Caboche quelconque débitera son thème , il vous demandera : f Gela intéresse-t-il' les auditeurs, tous ces hommes et toutes ces femmes qui remplissent les tribunes? — Non, ils n'en comprennent pas un mot. »
Ne seriez-vous pas un peu embarrassé?
^i$e Nous avons eu occasion de remarquer qu'il y a plusieurs classes de journaux : D'abord les deux grandes divisions, — ceux qui sont pour le pouvoir, quel qu'il soit, — quoi qu'il fa^se et quoi qu'il dise; — ceux qui sont contre le pouvoir, quoi qu'il dise, quoi qu'il fasse et quel qu'il soit.
Pour ceux-là, — pour les amis du pouvoir, -r on peut changer de ministres, — cela leur est égal, — on n'a jamais que de grands ministres ; pour les autres, de même, — on n'en a jamais que de mauvais; — mais il en est de flottants, — le Canstitutionnel, par exemple, — pour lequel tout va bien quand M. Thiers est ministre, tout va mal quand il ne Test pas.
Entre autres signes extérieurs de ces changements de position, il en est un remarquable, — c'est la suppression — des
deux initiales S. M. précédant le nom du roi, -^ qu'on appelle simplement le roi quand M. Thiers est rendu aux douceurs de la vie privée.
Que M. Thiers rentre aux affaires, et dés le lendemain les deux initiales sont rendues en forme de satisfecit au roi, quijest appelé alors S. M. Louis-Philippe.
^^ Voici une nouvelle application de ce procédé que je remarque dans le National.
O'Connel, le grand agitateur d'Irlande, — a été longtemps pour le National une sorte de fétiche révéré, — et M. Ledru- Rollin lui a écrit une lettre pour offrir le secours de son bras à la future révolution irlandaise. — O'Connell a refusé les propositions de Tavocat. — Depuis ce temps O'Connell, dans les colonnes du National, s'appelle M. O'Connell.
i^e^ Â propos d'avocats, tout ce grand coassement que nous entendons en France n'est produit que par six mille six cent soixante-dix-neuf avocats. — Il faudrait dix fois autant d'autres hommes pour faire autant de bruit.
^^ Voici encore une toute petite rouerie des journaux, — et du pouvoir et de l'opposition : — ils veulent présenter le comte de Paris, les premiers comme le moins loin possible, les seconds comme le plus loin possible de sa majorité; — ainsi les journaux du pouvoir disent : < Le comte de Paris entre dans sa sixième maée, » — Et le journal de l'opposition : c Le comte de Paris — vient d'accomplir sa cinquième année. »
j^ Panem et drcenses, — du pain et des spectacles ; -^ le pouvoir actuel ne trouve pas trop usée cette vieille maxime de gouvernement. Le ciel s'est chargé de nous donner du pain encore pour cette année, — la moisson est magnifique, — malgré les spéculateurs qui avaient déjà augmenté le prix du pain, — ce qui, même en cas d'une mauvaise récolte, aurait été le plus sot des prétextes, s'il n'en était le plus infâme.
Il s'agit donc des spectacles : — le rival de M. Guizot ava*
donné le spectacle — du retour des cendres de Napoléon; M. Guizot offre au public celui d'une visite de la reine d'Angleterre.
^^ Â une des dernières séances de la septième chambre (police correctionnelle), le président interroge une malheureuse femme : « Quel est votre état? — J'écosse des pois. — Ce n*est pas là un état. »
• Nous prendrons la permission de défendre d'office cette pauvre femme : « Qu'appelez-vous un état, monsieur le président? — Tout le monde ne peut pas être président de la septième chambre. — Écosser des pois, — travailler seize heures par jour pour un mince salaire, — gagner péniblement le pain de chaque jour, — ce n'est pas un état?
C'est un état que d'être avocat, que d'écosser des mots, — que de défendre toutes les causes, — contre sa raison, contre sa conscience ; — car il y a une chose honteuse pour les avocats, — jamais il ne se trouve une cause si inlâme, qu'il ne serencontre un avocat pour la défendre, — et pour attaquer la cause contraire, — c'est-à-dire la cause du juste, la cause de l'opprimé; car, ainsi que nous l'avons dit — M. de Kératry et moi, Vun après Vautre : « Les avocats s'intitulent fastueusement défenseurs de la veuve et de l'orphelin ; — mais il n'y aurait pas besoin d'avocats pour les défendre, s'il n'y avait pas d'abord d'autres avocats pour les attaquer. »
^^ Nous avons au moins assez de musiciens prodigieux; — un musicien prodigieux qui se produirait: aujourd'hui n'aurait pas le moindre succès. — On ne se dérange plus pour de simples prodiges, — si ce n'est pour ne pas marcher dessus, ce qui encore n'est pas facile dans une ville qui en est pavée.
Mais voici un homme qui a compris son époque, — il ne se présente pas pour faire des choses étonnantes : — M. Vivier est un homme de bon sens, il serait resté chez lui s'il n'avait eu i nous faire entendre que des choses étonnantes ou même prodi-
gieuses. — S'il vient à Paris, c'est parce qu'il a à faire ouïr des choses impossibles, et qu'il est impossible lui-même.
Dernièrement quelqu'un en parlait à Gatayes et lui narrait ce que fait M. Vivier. — Gatayes, comme vous ne l'ignorez pas, sait un peu ce qui se fait en musique — et comment cela se fait. — Eh bien! Gatayes trouva la chose si absurde, — qu'il ne daigna pas hausser les épaules, qu'il ralluma sa pipe et considéra ce qu'on lui disait comme un bruit insignifiant.
A quelque temps de là, cependant, Adolphe Adam lui dit de M. Vivier absolument la même chose. — Par considération pour Adolphe Adam, — Gatayes descendit quelques échelons du dédain que lui inspirait cette fable — et dit : « Allons donc ! tii te moques de moi. »
Adolphe Adam alors Temmena chez M. Zimraermann, — où Gatayes entendit et vit M. Vivier. — Puis Adolphe Adam donna une soirée où il le lui fit entendre de nouveau.
Voici ce qu'il entendit : — M. Vivier prend un cor, -— le premier cor venu, — et sur ce cor il joue en même temps -trois parties distinctes. — Je puis apprécier cela, — moi qui, lorsque je sonnais de la trompe de chasse pour étourdir les pianos de mes voisines, — avais tant de peine à faire entendre une seule partie un peu juste.
Il y avait, pour entendre M. Vivier, Spontini, Auber et plusieurs célèbres instrumentistes. — Spontini, pendant que M. Vivier jouait, lui tenait la gorge pour tâcher de découvrir ce qui se passait dans ce gosier fabuleux.
Je ne conseille pas à M. Vivier de laisser faire cette expérience par un corniste; — ce pourrait n'être qu'un prétexte que prendrait le corniste pour l'étrangler, — et le jury ne pourrait s'empêcher de voir des circonstances atténuantes dans le fait d'un homme condamné, pour ne pas quitter le cuivre, à se faire étameur de casseroles, tant que vivra M. Vivier. — Gatayes, converti, prétend que M. Vivier a une qualité de son ad-
mirable, — que ses sons bouchés ont une puissance e^s^raordinaire et qu^il fait dans les sons graves des notes qu'on assure ne pas exister dans le cor, — de sorte qu'il étend les ressources de rinstrument, si j'ose m'exprimer ainsi, en long et en large.
- Il a de plus les mêmes bizarreries dans la voix ; — dans Tintimité, il chante, en s*accompagnant sur le violon, des choses originales de sa composition — et qui ne sont écrites pour aucune voix.
Voici ce que prétend Gatayes. — En attendant que j'aie entendu M. Vivier, — je dirai, comme disait Gatayes avant de l'avoir entendu : « Ça n'est pas vrai. » — Gatayes^ qui soutient que c'est vrai, est forcé de convenir néanmoins que c'est impossible.
il^ J'ai eu occasion de comparer les anciens titres, — y compris ceux que donnait Napoléon à ses maréchaux, — à quelques inventions des princes modernes. Ces titres, autrefois, étaient le nom de quelque chose qu'on vous donnait en même temps. — L'ex-reine d'Espagne, S. M. Christine, gênée dans ses afiaires, a imagitié le titre métaphysique, c'est elle qui a donné le titre de duc de la Victoire à Espartero... qui depuis... mais alors il était vertueux.
L'empereur Nicolas, — qui est cependant fort riche, — vient d'aller plus loin dans ce genre de magnificence ; — il vient, par ur, ukase, — de domaer généreusement à quelqu'un le droit de s'appeler Nicolas.
Je soumets cette idée au gouvernement actuel, — qui est quelquefois embarrassé pour les honneurs â donner à ceux qui Fentourent en récompense du zèle avec lequel ils les solUcitent,
— d'autant que, — uiie fois que ces gaillards ont la croix d'honneur, on ne sait plus quoi trouver de joli et de pas cher pour désintéresser leur désintéressement. — Ne serait-il pas â la fois dans les conditions ci-dessus mentionnées de donner, — par exemple, à M. Dupin, — le droit de s'appeler Grégoire ^ —
OU à M. Martin (du Nord) la permission de se faire appeK à • Tavenir Cloud?
Lundi h sep^TŒ^^ï^»
^f* A Villequier, à quatorze ou quinze lieues du Havre, — au pied d'une montagne chargée d'arbres, est une maison en . briques couverte de pampres verts. — Devant est un jardin qui descend à la rivière par un escalier de pierre couvert ^'e mousse. Cette maison, pleine de bonheur il y a quelquf^ jours, vient d'être le théâtre du plus horrible malheur ; elle appartient à madame Vaquerie, mère de M. Charles Vaquerie, qui a épousé, il y a sept mois, mademoiselle Léopoldi/ie Hugo, — fille de M. Victor Hugo.
Lundi matin, — vers dix heures,'— M. Charles Vaquerie, — en compagnie de son oncle, M. Vaquerie, ancien marin, et d'un enfant de ce dernier, âgé de dix à onzç ans, — prit, pour aller à Caudebec, — à une demi-lieue de Villequier, où il avait affaire, — un canot que son oncle venait de faire construire.
Au moment de partir, il demande â sa jeune femme si elle voulait les accompagner, elle refuse à cause qu'elle n'est pas habillée ; —'les trois voyageurs se mettent en route après a^oir promis d'être de retour pour le déjeuner.
Quelques instants se sont à peine écoulés, que M- Charles Vaquerie — croit voir que le canot n'a pas assez d^ lest, — il revient au bas de la maison prendre ,deux lourAîs pierres qu'il met dans le bateau pour lui donner plus de s^ldité. — La jeune femme alors s'écrie : a Puisque vous voiii revenus, je vais aller avec vous; — attendez-moi cinq minutes. » — On l'attend, elle monte dans le canot. — Madame Vaquerie la mère recommande de venir pour le déjeuner. — On part.
Madame Vaquerie regarde le canot s'en aller, et n'a qu'une seule idée : « Il fait trop calme, ils ne pourront pas aller à la voile, nous déjeunerons trop tard. •
Eh^ffet — la voile du canot retombait languissamment sur le mât. -rPas une feuille ne tremblait aux arbres; — il n'y avait * pas lieu dt prévoir un danger, — même pour une mère, — môme pour i^e mère éprouvée coup sur coup par tant de pertes successives.
Cependant — un léger souffle vient de temps en temps gonfler Îî^ voile. — On marche lentement, mais on marche, — • on arrive à ^laudebec — on va voir le notaire auquel M. Ch. Vaquerie allait ^^arlér pour des affaires relatives à la succession de son père, mon dernièrement. -— Le notaire veut leur persuader de ne pas s*eh retourner par la rivière — non qu'il prévoie ni redoute le moindre danger, — mais, au contraire, parce qu'il né fait pas de vent, parce qu'ils feront la route trop Ipnteraent. — Il leur offre sa voiture pour les reconduire à Villequier. — Les voyageurs refusent, — il n'est pas tard, — ils arriveront à temps, — et puis c*est si amusant de voyager sur l'eâu, — la rive est si belle!
On se met en route pour le retour, — l'oncle Vaqiierie tient la barre du gouvernail, — l'enfant regarde couler l'eau, — les dftux époux se tiennent par la main et respirent l'atmosphère de bonheur qui les entoure.
En èÇet, — Léopoldine Hugo est toujours cette gracieuse jeune fiUe^ue nous avons vue croître au sein de cette famille si unie, — tout% la vie lui sourit : — elle a dix-huit ans, — elle vient d'épouser \in homme qu'elle aime et dont elle est adorée. — Elle est venue rasaener la joie dans une famille décimée — qui porte aujourd'hui sept deuils à la fois.
Ch. Vaquerie n'a pas vingt-sept ans- — Depuis trois ans il a donné sa vie entière à l'espoir de ce bonheur dont il jouit maintenant. — Ses amis l'ont vu pendant trois ans — rassembler des meubles curieux, de précieuses bagatelles — « pour elle, quand elle sera ma femme. »
Tout le monde les aime — iout le monde applaudit i leur
SEPTEMBRE 4813. âl
félieité, — ils pensent à tout cela, — ils ne désirent rien, — d ce n'est un peu de vent — parce que le canot ne marche pas.
Ah! vous êtes heureux! — ah! vous êtes jeunes! — ah! vous êtes beaux! ^— ah! vous êtes riches! — ah! vous êtes heureux !
Malheureux!
« Lé malheur est un créancier auquel l'homme doit h dîme de sa vie, ce qu'il ne paye pas porte un intérêt usuraire et s'asiasse. ».
Ah ! vous êtes' arrivés au comble de vos vœux, — vous avez atteint le but de toutes vos pensées ; — eh bien ! c'est derrière ce but, c'est derrière ce bonheur que la mort est embusquée.
— Tous les pas que vous avez faits vers votre bonheur, — vous les faisiez vers elle qui vous attendait là.
Tout à coup — entre deux collines s'élève un tourbillon de vent — qui, sans que rien ait pu le faire pressentir, s'abat sur la voile, et fait brusquement chavirer le canot.
Des paysans, sur la rive opposée, — ont vu Charles Vaquerie
— reparaître sur l'eau — et crier, puis plonger et disparaître,
— puis monter et crier encore, — et replonger et disparaître... — ' Six fois !... — Us ont cru qu'il %(mxm%%\
Il plongeait et tâchait d'arracher sa femme qui, sous l'eau, se tenait au canot renversé, mais qui se tenait comme se tiennent les noyés; — ses pauvres petites mains étaient plus fortes que des crampons de fer. — Les efforts de Charles, — ses efforts désespérés, — ont été sans succès. — Alors il a plongé une dernière fois, et il est resté avec elle.
Charles Vaquerie était bon nageur, — personne n'eût été étonné qu'il eût parié de traverser vingt fois, trente fois, l'espace qui le séparait de la terre : — il n'a pas voulu être sauvé.
Je veux que ce pauvre père, -^ qui ne sait rien encore au moment où j'écris ces lignes, — qui croit sa fille vivante et heureuse, — je veux que Hugo sache que l'homme auquel il
i8 LEfi GUÊPES.
avait donné sa fille a voulu mourir pour ne pas revenir sans elle ; — je veux qu'il sache qu*il doit les confondre tous deux dans son amour et dans ses regrets.. — Charles Vaquerie a fait tout ce qu'un homme brave, dévoué, amoureux, pouvait faire pour sauver sa femme, — puis, quand il a vu qu'il ne la ramènerait pas avec lui dans la vie, il est resté avec elle dans la mort.
Pendant ce temps-là, que faisait la pauvre mère? — elle attendait dans le jardin — en pensant : « Pas de vent! — Cependant elle prit une longue-vue et regarda dans la direction de Caudebec ; — ses yeux se troublèrent, elle appela un pilote et lui dit : c Regardez vite, — je ne vois plus clair, — il semble que le bateau est de côté. »
Le pilote regarda et dit : < Non, madame, — - ce n'est pas leur bateau. » Puis, comme il avait bien vu, lui, — le canot chaviré, — il courut en toute hâte avec ses camarades, '— mais il était trop tard, •-« et on apporta quatre cadavres à madame Vaquerie, — sur ce même escalier d'où étaient partis, trois heures auparavant, son fils, sa belle-fille, son frère et son neveu, — heureux et riants...
Qui pourra dire où cette pauvre femme, seule dans sa maison, a pris la force et le courage de ne pas mourir aussi ? -^ elle ne voulait pas les croire morts; — tous les soins furent inutiles.
On envoya un exprès au Havre, — à un ami de la famille Vaquerie, en lui donnant la triste commission d'annoncer cette épouvantable catastrophe à madame Victor Hugo, qui était â Graville.
Il était onze heures du soir, — tout le monde était couché. — M. *** alla d'abord prévenir madame Lefebvre, sœur de Charles Vaquerie.
Madame Lefebvre est une jeune femme qui, il y a moins de deux ans, — avait un mari, — trois enfants, — un père, une grand'mére, — deux frères, — toute une bonne et honorable
famille, aimée et considérée : -« en moins de deux ans, la mort lui avait déjà pris son père, sa grand'mère, son mari et deax enfants. — II fallait lui apprendre, qu'elle venait encore de lui prendre un frèrp. et une sœur qu'elle aimait à la fois comme une sœur et comme un enfant, — et deux autres parents.
Elle trouva la force d'aller dire leur commun malheur à madame Hugo. — Madame Hugo était au milieu de ses autres enfants. — Un ami profita de son désespoir, voisin de l'égarementi — pour la faire monter en voiture et l'entraîner à Paris avec les enfanls qui lui restaient.
Le lendemain, tout le monde était consterné dans le Havre. — La fatale nouvelle circulait de bouche en bouche ; il y avait quelque chose de funèbre sur tous les visages qui eût fait dire à un étranger : — « Qu'est-il donc arrivé au Havre? »
Je songeai alors à Hugo, qui est en voyage — et qui va, «chose terrible ! — apprendre la mort de sa fille chérie par hasard, parcourant négligemment un journal — après (finer — dans quelque auberge.
Tout le monde a lu les beaux vers que lui ont tant de fois inspirés ses enfants; — mais moi, j'ai vu souvent tous ses charmants enfants autour de lui, — et je sais toute la place qu'ils occupent dans son cœur.
On lui a écrit, — mais où? — en Espagne, où il est allé; — en France, où il revient peut-être, — presque au hasard, sur la route qu'il doit parcourir.
C'est épouvantable!
Il y a à peine un mois, — comme il venait voir le bonheur de sa fille, — il eut la bonne pensée de me prendre dans ma retraite, — et pendant quelques heures, par une belle nuit d'été, — sur la mer étincelante de phosphore, — je me retrouvai encore une fois au milieu de toute cette heureuse famille, augmentée de Charles Vaquerie, qui les adorait tous, — et plus heureuse que je ne l'avais jamais vue; — puis le
30 LES GUÊPBS.
lendemain, il %e mit en route le cœur heureux et tranquille,
— et je me rappelai qu'il y a quelques mois à peine -^ il était venu avec moi conduire moi^père à sa dernière démesure.
Où est-il? qui les répétera les belles et touchantes choses qu'il me disait ce jour-là?
Je partis en toute hâte pour aller le remplacer auprès du cercueil de sa fille, — pour aller recueillir pour lui dans mon cœur 7- toutes les tristes circonstances, •— tous les poignants détails que veulent savoir cens qui perdent les objets de leur tendresse.
Il y avait à Villequier — quatre morts dans Téglise ; — mais une tendresse ingénieuse avait réuni les deux jeunes époiix dans un môme cercueil.
L'église était pleine de gens qui pleuraient et qui priaient avec ferveur } — ce n'est que plus tard que je sus que l'éioignement n'avait permis de convoquer que quelques parents de la famille Vaquerie, -^ et que presque tous ces gens qui pléu^ raient et qui priaient étaient des gens du pays — et n'étaient qu' une famille d'affection .
Lorsque je rentrai dans la maison, soutenant le frère de Charles Vaquerie, suffoqué par les sanglots, — je n'essayerai pas de peindre — de quel sentiment de respect et de Vénération je fu^ saisi à l'aspect de ces deux femmes si écrasées, à la vue de leur douleur si profonde et si modeste.
Je ne sais rien de si grand, de si majestueux, de si imposant qu une douleur pareille.
Où Ta dit à propos des voyages et des séparations : — c'e^ celui qui reste qui est le plus à plaindre ; — on peut le dire surtout à propos de cette triste séparation qu'on appelle la mort.
Léopoldine Hugo et Charles Vaquerie sont morts enseinble,
— au milieu de leur beau rêve, — si heureux l'un et l'autre, qu'ils ne pouvaient plus que Tétre moins»
Sur la tombe où ils dorment réunis, -^e'estpour ceux qu'ils laissent que j*ai fait des priôres*
Octobre IBkZ,
Les fortifications. — Hommage que les Guêpes se rendent à elles-mêmes. — Tu i'as voulu, George Dandin. — Révolution parlementaire dans le conseil municipal de Lille. — Une galerie de tableaux. — Le comité viticole. — M. de Lamartine. — La gélatine. — La douane. — Compte rendo.
^Jfcj* POLITIQUE RÉTROSPECTIVE. — Dopuis quinzB jours les journaux ne parlent plus que des fortifications de Paris. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que, entre ceux qui s'élèvent avec plus de véhémence contre les fortifications de Paris, on remarque précisément ceux qui en étaient, en 1841 , les partisans les plus fanatiques. Afin que ces paroles des Guêpes s'accomplissent (février 1841) : « En vérité, je vous le dis, il viendra un jour où personne ne voudra avoir été partisan des fortifications, — un jour où la Chambre qui les a votées en tirera quelque sobriquet fâcheux. »
^^ Dieu sait ce que les Guêpes se sont attiré alors d'invectives et de menaces! Mais elles ne s'en émurent pas, et Grimalkin s'écria — (févr. 1841) : « Parisiens, vous introduisez dans votre ville le cheval de bois {machina fœta amiis). Et moi, semblable â Laocoon, je lance ma javeline contre l'horrible machine, et je m'écrie :
■ •••.• O miser! 1 qu» taotainsania cives Y»
» Mais, plus encore que Laocoon, — * je suis la Casiandrede Troie, — et je parle à trop de Gassandres :
« Âut hoc inclusî ligno occultantur Àchivi,
» Âut haec in nostros fabricata est machina muros,
» Âut aliquis latet error. »
Et Grimalkin consacra un numéro tout entier et la moitié d'un autre à attaquer les fortifications et par le sarcasme, — et par la colère, — et par les menaces, — le National lui-môme traita les Guêpes A'amies du châteaUf et Ton sait ce que cela veut dire; — c'est quelque chose comme mouchard.
^^ Les fortifications ont été votées par suite de la coalition des Tuileries et de l'opposition.
1^^ Aujourd'hui l'opposition dresse des listes et invite les citoyens à venir signer une protestation contre lestiites fortifia cations. — . Les uns veulent qu'on s'arrête où on en est.
« ..... Pendent opéra interrupta, minœque Murorum ingénies. »
Les autres veulent qu'on les démolisse et qu'on replante les arbres et les maisons dont elles occupent la place.
Un citoyen, — qui demeurait, — en 1841, rue Coquenard, — a écrit à cette époque aux journaux pour demander à aller travailler de sa personne aux fortifications. — J'attends de jour en jour dans les mêmes journaux une lettre du même citoyen ; c'est à lui qu'est réservé ce corollaire à la destruction des bastilles, — à savoir : de demander qu'on sème du sel à la place qu'occupent aujourd'hui les fortifications.
^^ Il semblerait, à voir ce revirement des journaux, — que l'opposition systématique se donne bien garde de demander quelque chose qu'elle pourrait obtenir, — car alors il lui faudrait être contente ; — et être contente, pour l'opposition, ce n'est pas être.
<J^ Mais, dans la circonstance actuelle , elle n'est pas exposée à ce danger ; — elle a attendu trois ans,<^elle a attendu que les travaux fussent presque finis pour demander qu'on ne les exécute pas ; — elle est parfaitement tranquille ; les économes de la Chambre des députés sont comme ces gens qui, dînant chez le restaurateur, n*ont plus faim, mais mangent le plat quon leur apporte, parce qu*il faudrait le payer la môme chose. — Les députés, — même ceux qui ne sont pas partisans des fortifications, — ne voudront pas perdre tant de millions, et les conserveront, parce qu'il faudrait les payer la même chose,
<J^ Le roi Louis-Philippe ne s*est pas privé de quelques plaisanteries sur ropposition^.qui, après lui avoirrefusé si bruyamment les forts détachés^ les lui a donnés si bénévolement quand il a eu ridée de les demander avec accompagnement d'enceinte continue.
« Il ne fallait que des synonymes, «— a dit Sa Majesté. — Si celui-là n'avait pas réussi, j*en avais encore cinq ou six en ré- ,serve. »
<^^ Les Parisiens seront et resteront fortifiés et embastillés, afin encore que s'accomplissent ces paroles des Guêpes (mars 1841) : a Tu l'as voulu, George Dandin. »
j^ On parle avec éloge d'une nouvelle statistique que vient de faire M. Parchappe sur les causes de la folie.
L'ordre dans lequel se présentent ces causes— n'est pas tout à fait honorable pour l'homme. — Les excès de boissons sont la première et la plus commune de ces causes. — Les chances de la fortune arrivent ensuite. — La peur est la troisième. — L'amour — n'arrive qu'en cinquième lieu, — ce qui ferait croire qu'on attribue à Tamour bien des folies qui ne lui appartiennent pas. — Ainsi, on nTanque d'épouser une amante très-riche, — on devient fou d'amour, — mais aussi de la perte de la fortune. —D'autres fous d'amour— ont essayé de s'étourdir par le punch» — et succombent à la première et à la plus fréquente cause de
31^ LBS guêpes:
la folie. — De toutes ies choses qui dérangent le cerveau, — la dernière est Tamour du pays et Texaltation des sentiments patriotiques.
Sur 1,000 fous, — 284 — le sont devenus pour avoir trop bu i *- 141 pour avoir eu des revers de fortune ; — - 64 par Tamour d'une femme ; — 6 par Tamour du pays.
1^^ Il y a quelque part un Ë. Boulaud qui sgoute à sa signature les lettres D. M. P.
Ce M. Boulaud, qui a la manie, de m*éerire, m'appelle « am cher KarVy » et âne dit, entre aulres choses, que je suis un igno^ rarU et un savetier ; — il ajoute que je ferais mieux de raccommodermes fillets^qm de parler de YhouUle. — ^Voici, du reste, le commencement de la lettre : ^
c Où diable, mm chermonsieur Kctrr, allez^vous faire intervenir un sauvage dans la question de l'inutilité des études scoks^ tiques ? »
1^^ Généralement, la fiwnliarité s'engendre par les habitudes que Ton a avec les gens. — * M. Boulaud n*est point ainsi fsût. -^ Il ne m'a jamais vu, -^ et je suis sûr d'avance que si iaibais nous nous^ rencontrons, c'est-à-dire s'il arrive à me con* naître un peu davantage, il ne me parlera pas comme il m'écrit.
Ûù diable, en effet, ai-jô été faire intervenir un sauvage pour démontrer le peu de résultats des études seolastiques, — quand j*avais sous la main M. Boulaud, D. M, P., c'est-à-dire médeeiû de la Faculté de Paris, qui me fait l'honneur de m'appeler ign&rant en compagnie de MM. de Balzac et Janin, et qui, armé sans doute d'un diplôme qui constate sa capacité, — ne réussit dans ses lettres, mêlées de latin et de français, qu'à prouver une chose, — à savoir : — qu'il ne sait ni le français ni le latin. '
^jff^ J'ai donné, dans les citations que j'ai faites de sa dernière épttre, quelques échantillons de sa manière particulière d'écrire le français. — Donnons un exemple pour le latin.
« Vous ferez mieux, me dit-il, de raccommoder vois fUkts que
de parier de YlmAlle, à quoi vous n*entendez lien. «*- Ife iutof ultra crepïTam. »
M. Boulaud me permettra-t-il de lui dire que les Latins disaient et écrivaient crepidam^ — de même que les Français disent et écrivent filets ?
Mais ce qu'il y a de plus probable dans tout ceci, c'est que je suis tombé dans un panneau, — et que M. Boulaud est auteur de quelque pommade inédite pour faire pousser les cheveux, — et que sa correspondance n'avait qu'un seul but, qui est aujourd'hui atteint : — de se faire nommer dans les Guêpes — pour se donner un commencement de notoriété ; — ce que je ne m'étonnerais ï)as de voir suivi très-prochainement — d'une annonce dans les journaux — de la pommade, ou de Yeau, ou de Yhuile merveilleuse du célèbre docteur Boulaud^ — D. M, P.
Ce sera ma dernière réponse à M. Boulaud. — Dieu veuille que ce soit sa dernière lettre !
^^ La tabatière enrichie de diamants, — manifestation ancienne, et tombée en désuétude en France, de la munificence royale, a reparu au château d'Eu pendant le court séjour qu'y a fait la reine d'Angleterre. — C'est la reine d'Angleterre qui en a donné; — S. M. Louis-Philippe a donné quelques croix d'honneur, — les unes à de braves soldats blessés, — les aur très a des gens qui étaient venus â Eu.
A propos de ce voyage, — les journaux ministériels ont fait une grosse sottise. — A les entendre, cette visite était d'u»e importance extrême ; ils ont, à ce sujet, entonné la trompette pendant huit jours.
A peine avaient-ils fini leurs chants de triomphe, que la reine d'Angleterre est allée en Belgique, et a fait au roi des Belges une visite beaucoup plus longue et surtout beaucoup plus ofiidelle.
Jjffi^ M. Gery Heddebalt avait proposé au conseil municipal de Lille — de substituer à cette indication vague, < un m,em^
tre » , dont on se servait dans les procès-verbaux des séances,
— le nom des orateurs qui prendraient la parole. .
M. Oourlin a fait un rapport sur cette proposition, qui a été admise par le conseil.
A rinstant même MM. Bourlin et Gery Heddebalt ont eu les fomeurs de la chose; — on a envoyé à tous les journaux le résultat de cette délibération, — avec les deux noms Gery Heddebalt et Dourlin en toutes lettres, — tandis qu*autrefois on se fût contenté de mettre : un membre a proposé, — un autre tnem&re a fait un rapport, etc., de sorte que la France incertairve,,ne sachant à qui elle devait cet immense service, eût été obligée d*éparpiller et d'émietter sa reconnaissance sur tous les membres du conseil municipal de Lille.
1^^ Je dirai plus : avant cette importante révolution — personne n*eût songé i communiquer aux journaux les procésverbaux des séances du conseil municipal ; — les conseillers municipaux n'ayant Tespoir d'aucune publicité, pour eux et leurs discours, — en prononçaient peu ou point ; ~ on faisait à peu près les affaires de îa ville, — mais on n*avait pas de véritables séances parlementaires.
^^ Nous ne manquerons pas cette fois plus que de coutume de constater le barbarisme qu'a dû créer toute question à l'ordre du jour. — Les propriétaires de vignes se sont réunis
— et ont pris une délibération dont nous allons parler tout à rheure, — Leur réunion s'est intitulée • Comité viticole » . Le barbarisme — (j'appelle barbarisme tout mot inutilement forgé ou pris en dehors de la langue, et c'est ainsi que l'entendaient les Athéniens,' qui s'y connaissaient), ce barbarisme, qui veut dire : Comité des cultivateurs de la vigne ou des vignei^onSy et qui est formé de propriétaires des vignes, — ce qui n'est pas la même chose ; ' — ce barbarisme a paru insuffisant pour la question, et du comité viticoîe on a fait un comité vintcolej — c'est-à-dire cultivateur du vin. — On ne cultive pas plus le
vin qu'on ne cultfve Teau-de-vie et le rhum — ou les pan-I toufles : on cultive la vigne ; — cela rappelle le mot prononcé par un avocat et consigné dans les Guêpes : « Le poignard est Farme de la lâcheté, — ce n*est pas en France qu'on, le cultive. »
^!^ Voici quelques-uns des récents verdicts du jury qui ont besoin de l'explication des Guêpes, pour que le vulgaire ne se laisse pas entraîner à juger défavorablement l'institution du jury tout entière.
Joseph Bouissonavolé ^ivec efradion; — Teffraction est qualifiée circonstance aggravante; le jury du Lot a déclaré qu'il y avait dans son afiaire des circonstances atténuantes. — De sorte que cela se peut raconter ainsi : Joseph Bouisson a volé avec circonstances aggravantes et atténuantes.
Mais il faut penser d'abord que Ton ne brise une porte que parce qu'elle n'est pas suffisamment solide. —En second lieu,
— si on n'avait pas fermé la porte, Bouisson ne l'aurait pas brisée ; — la faute de l'effraction doit donc être imputée au plaignant.
<^^ Charles Samier Pamelard a été déclaré, par le jury du Pas-de-Calais, coupable de banqueroute frauduleuse, — avec drconstances atténuantes. Les ennemis de l'institution du jury prétendent — qu'une banqueroute frauduleuse, avec circonstances atténuantes, — n'est plus uhe banqueroute frauduleuse.
Nous acceptons cette argumentation et nous la suivons. ^- Nous disons, pour la défense de MM. les jurés : c Pamelard a fait une banqueroute frauduleuse avec circonstances atténuantes,
— c'est-à-dire qu'il n'a pas fait de banqueroute frauduleuse, — II serait donc injuste de le condamner pour banqueroute frau-* duleuse si l'on admettait en sa faveur des circonstances atté-suantes. »
i^^ Jean-Marie Janod, Chrysostome Janod, Ferdinand Ja« nod, ont porté des coups et fait des blessures, avec préméditation, à uo garde forestier. •— Le jury du Jura a admis en leur
faveur des circonstances atténuantes. — Eh effet', se réunissant trois pour frapper un seul homme, il faut qu'ils ne soient pas bien méchants et qu'ils n'aient pas frappé bien fort pour n'avoir fait que le blesser.
i^kj* Jean-Marie Delestang a violé sa fille; — le jury de Lot-et-Garonne Ta déclaré coupable» — mais avec des circonstances atténuantes, — Pour cette fois — je ne puis les trouver^ — Je prie quelqu'un de MM. les jurés de cette session de suppléer à mon défaut de perspicacité» je m'empresserai de publier l'explication qui me sera donnée.
Cependant je puis dire qu'il faut que MM. les jurés aient été; dans leur âme et conscience, bien convaincus qu'il y avait dans le crime de Delestang des circonstances atténuantes» — peur qu'ils aient consenti à en proclamer, ce qui doit paraître une monstruosité.
^^ Le 14 octobre 1831» — l'usage de la gjélatine a été interdit à THôtel-Dieu par le conseil des hôpitaux, — attendu qu« la gélatine Q.'e&t pas une nourriture, et» ne se contentant pa& encore de s& nullité, est nuisible à la santé dans certains cask
Mais Tusage en a été maintenu à l'hôpital Saint-Louis, — c'esi-à-dire que depuis douze ans — le conseil des hôpitaux^ de son propre aveu, nourrit les 'malades qui se sont succédé à l'hôpital Sainl^Louis avee une substance qui ne nourrit pas, mm qui 06 peut exercer qu'une influence fâcheuse sur la santé; c'e^à-(fire que depuis douze ans, — toujours de l'aveu du coa* seil des hôpitaux,, — oa a, pour les malheureux malades qui arrivent à rhôpital^Saitt^Louis, résolu k problème é^ange— de ksr Boarrijruapeu moins que si on ne leur donnait pas à manger.
Le conseil des hôpitaux se trompe à Saint-Louis ou à l'Hôtel- Dîeu; — s'il se trompe i Saint-Louis, comme il semble ressortir d'autres expériences faites ailleuf s, — il laisse mourir les malades de faim, — en les «npoisonnait m peu, «^ pour abréger les lenteurs de cette mort horrible.
S*il se trompe à THôtel-Dieu, — c'est-à-dire — si , malgré son propre sentiment et contre le sentiment d'une foule de médecins et de chimistes distingués, — la gélatine est un aliment sain, — il laisse croire aux malheureux qui, après avoir été traités à THôtel-Dieu, — le sont ensuite à Saint-Louis, — qu'ils sont condamnés, — par une férocité ingénieuse, <— à mourir à la fois par le poison et par la faim.
Si la gélatine n'a pas les propriétés délétères qu'on lui attribue sur le corps, — cette croyance ne peut avoir qu'une influence bien pernicieuse sur l'esprit et sur la santé des malades.
Ce serait bien long de mettre douze ans à décider une pareille question; — mais qu'est-ce que mettre douze ans à ne la pas décider? — Et pourquoi ne pas s'abstenir jusqu'à ee qu'on ait me solution?
Voici quatre ans que les Guêpes plaident cette cause; — il me semble que ee serait pour tous les journaux une affaire qui vaudrait la peine qu'on en parlât hautement, — et qu'on en pariât jusqu'à une décision formelle, — - que l'on devrait réclamer , pour le peuple, — avant de réclamer en phrases si boursouflées sa prééminence en Europe — et sa dignité extérieure.
j^ Voici ce qui est arrivé relativement au comité viticole, ou vinicole, ou vignieole, — car les journaux ont admis ces trois mots.
Un certain nombre d'électeurs ont fini par se demander pourquoi ils envoyaient des députés à la chambre -^ et quel bien il en était jusqu'ici résulté pour eux. — Pour la seconde question, elle était facile à résoudre, — il n'en était résulté aucun tien. — Pour la première, on hésita plus longtemps, puis enfin on conclut que les députés qu'on envoyait ne s'occupaient, comme tous les autres, que d'une chose, c'est-à-dire prendre partie pour ou contre le ministère, c'est«à-dire, entre les douze mesâeurs qui sont tour à tour ministres, de choisir quelques-uûs avec lesqjuels on arrive aux affaires» et avec lesquels on combat
40 LÇ:S GUÊPES
quand ce sont d'autres qui sont ministres; — c'est ce qui s'appelle faire de la politique.
Les cultivateurs et les propriétaires de vignes se plaignaient d'être, écrasés, on leur répondait par des fi donc /Comment peuton ainsi s'occuper du bien-être matériel I quel égoïsme ! quelle petitesse! — Ce qu'il faut faire'à la Chambre, c'est de la politique l
. On sait en effet quel superbe dédain une partie de la Chambre et presque toute la presse professent pour les appétits grossiers des gens qui réclament du bien-être, — qui parlent pour des intérêts locaux, — pour des intérêts matériels.
Il est bien plus beau de faire de la politique et de mettre tous ses désirs, toute son ambition dans des choses immatérielles, dans 'des intérêts psychologiques :
Tels que le bien généraly — Vintérêt public^ — Vhonneur du pays.
Us ont cru voir que c'est en effet une chose honteuse, et qui ne mérite pas qu'on s'en occupe, — que le bien-être matériel... des autres, et qu'on ne leur disait tant de mal tie leur égoïsme — que parce qu'il gênait d'autres égoïsmes!
C'est pourquoi ils se sont rassemblés et ont décidé qu'ils ne confieraient plus le mandat législatif qu'à des hommes qui au- . raient les mêmes intérêts qu'eux, et qui défendraient ces intérêts à la Chambre.
La presse tout entière s'est élevée contre cette résolution et cette pféférence donnée à dlgnobks intérêts matériels. C'est qu'en effet cet exemple, qui ne tardera pas à être imité, rendra impossibles les partis et les coteries jpolitiques ; chaque député arrivera avec son mandat qui ne sera phis de soutenir tel ou tel ministre, les électeurs commençant à s'apercevoir que cela leur est parfaitement égal, mais d'obtenir tel ou tel avantage.
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la presse, qui sait I bien que les candidats à la députation promettent bien autre
OCTOBRE 1843. il
chose que cela en fait d'intérêts matériels, non pas aux départements, non pas aux villes, mais aux individus, et n*a aucun blâme pour ces engagements, n'a pas de paroles assez amères pour les électeurs qui ont fait une condition pour le candidat à la députatiojfi d'un dévouement entier à leurs intérêts que leur ont tous promis jusqu'ici les candidats qui se sont présentés à leurs suffrages ; le grand mal est donc de tenir sa promesse et surtout d'être forcé de la tenir.
G*est ainsi que tout doucement le système constitutionnel s'enhardira, jouera cartes sur tables •— et montrera au grand jour les éléments qui le composent.
e|^ M. de Lamartine n'est pas plus modeste que les Guê^ pe«, — il n'est pas fâché « de ravoir bien dit. •
Il a écrit ces jours-ci dans un journal :
< Nous sommes de ceux qui ont jugé cette mesure du premier coup d'œil, et qui ont combattu les fortifications dés la première pierre, etc. >
Les lecteurs des Guêpes savent que je n'élève guère la voix pour demander de ces libertés métaphoriques qu'on appelle libertés politiques, et qui ne sont que des esclavages et des ennuis, — ou le droit de faire et surtout de dire certaines sottises.
Je n'ai jamais demandé pour le peuple le droit d'aller voter dans les collèges électoraux, c'est-à-dire d'aller perdre son temps, qui est le capital du pauvre, à s'aller faire prendre à toutes sortes d'hameçons, ni là liberté de casser les réverbères, me défiant singulièrement d'une liberté qui a pour invariable résultat de conduire les gens en prison ; mais j'ai demandé que le pain de quatre livres pesât quatre livres ; j'ai demandé que les entr(^preneurs des chemins de fer ne fussent pas autorisés à traiter le peuple comme des bestiaux ; j'ai demandé que les impôts pesassent sur le luxe et non sur les besoins ; — j'ai demandé que la justice fût gratuite pour les pauvres, de façoi^ que tout le monde eût le moyen de ne pas aller aux galères, — et que le
it LES GUÊPES.
plus grand crime ^^ le plas sévèrement puni par les lois ImuMul-* nés, ne fût plus le crime de n'avoir pas d'argent.
Je n'ai pas exigé des fonctionnnaires du gouvernement qu'ils fussent indépendants f -^ ç'est-à-rdire perfides et voleurs; -^ ni des soldats qu'ils eussent des baïonnettes intelligentes , c'estr^dire — qu'ils fussent indisciplinés et traîtres.
Cent fois, sur la plage que j'habite, j'ai ramené mes compagnons les pécheurs à des idées pacifiques à l'endroit des préposés de la 4ouane, — leur expliquant, de moo mieux, le côté utile de la chose; ^ pour les engager à se soumettre de bmm grâce à certains ennuis, — qu'il n'est d'ailleurs pas juste de fiûra retomber sur des sortes de soldats qui n'agissent qu'en vertu d'une consigne.
Eh bieni — il y a quelques jours, je me suis surpris à ne pas suivre les avis si sages que je donne si libéralement aux autres, et voici comment : je revenais de me promener en mer, — j'amenai la voile de mon canot, et j'échouai sur la plage de Sainte- Adresse. Un douanier s'avança vers moi et me dit : i N'allez pas si vite, «»- attendez que je vous fouille. »
Je fus un peu surpris de cette proposition^ ^^ je voulus demander l'explication, — il me fut répondu par le douanier qu'il n avait pas de compte à me rendre, — Je le répète, je ne suis pas partisan des ha:ionnettes intelligentes, mais je trouvais que celle-ci l'était par trop peu.
Je voulus passer outre, — il m'annonça qu'il alladt m^appréhender au corps. Je lui répondis — que s'il faisait le moindre geste qui me fit soupçonner l'intention de mettre la main sur moi, j'aurais immédiatement le regret de le jeter du haut erf bas de la falaise ; mais j'offris d'aller avec lui au poste où devait être son brigadier.
Nous arrivons au poste, — il n'y avait pas de brigadier, -* mais seulement un douanier malade, — auquel, par hasard, la veille, j'avais envoyé quelques grappes de raisin que je savais lui
avoir été ordonné par le médecin. — Il me remercie, '*- et avertit son camarade qu'il me connaît, — que d'ailleurs jamais depuis trois ans on n'a fouillé personne à Sainte-Adresse, etc.
En l'absence du brigadier, je demande à être conduit chez le maire de la commune. Le douanier refuse de me conduire chez le maire, — m'annonce que je suis son prisonnier — et que je ne sortirai du poste qu'après avoir été fouillé.
11 est bon de dire que j'étais vêtu d'un pantalon et d'une chemise de toile, — rien autre chose, — ce qui ne devait pas me donner l'air de cacher beaucoup de choses sous mes vêtements.
On envoie â la recherche du brigadier ; — j'avertis mon ennemi qu'à six heures je m'en irai : — nouvelle menace de sa part de m'appréhender au corps, — nouvelle offre de la mienne de le jeter en bas de la falaise.
A six heures moins un quart, — le brigadier arrive. —Je veux qu'il constate par un procês-verbal — ce qui s'est passé, et notamment le refus de me conduire chez le maire. Le briga* dier refuse de dresser un procès-^verbal. < Alors, dis-je, menezmoi chez le maire. — Non. — Alors c'est moi qui vais vous y conduire. »
Et, en effet, je le conduis chez le maire, où je fais faire mon procès-verbal, — que j'envoie par la poste à M. Gréterin, directeur des douanes, — qui m'a répondu qu'on allait prendre des informations sur cette affaire et qu'elle ne serait pas perdue de vue.
Certes, je ne demande pas que l'on punisse ce pauvre diable de préposé , mais je voudrais savoir s'il n'y aurait pas moyen d'obvier aux inconvénients qui résultent d'un droit que s'arroge la douane et qu'elle transmet à ses plus infimes subordonnés ;*— certes, si l'on fouillait toute personne qui arrive de la mer, ce serait une vexation ; mais on trouve moyen de faire pis que cela. — On est trois ans sans fouiller personne, — ce jour-là trente personnes partent et arrivent sans être soumises à aucune ins-
pection ; — j'arrive à mon tour, ma figure déplaît à un douanier, — il a le droit de me fouiller — sans avoir à donner aucune raison de cette préférence; — c'est-à-dire que, si cela lui convient, il peut ne jamais fouiller personne, excepté moi, — et moi me fouiller tous les jours, et même plusieurs fois par jour.
Ces mesures blessantes, si elles ne peuvent être évitées tout à fait^ ne peuvent-elles être réservées à des cas particuliers ou à des suspicions un peu fondées?
Et est-il vrai que la douane prétende avoir le droit, — même en l'absence d'un supérieur, — de refuser de conduire devant le mSiire de la commune sur laquelle on se trouve — le citoyen qui le demande?
^fef* Voici fini le dernier numéro — de la quatrième année des Guêpes, — Pendant Tannée qui vient de s'écouler, — j'ai dit à tous et sur tout ce que j'ai cru être la vérité. J'ai signé tout ce que j'ai écrit, — j'ai écrit tout ce que j'ai signé. — Pour la quatrième fois je répète avec confiance, à la fin du dernier volume de l'année, ce que j'ai dit en commençant la publication de mes petits livres. C'est-à-dire que je rappelle moi-môme mes promesses pour qu'on voie si je les ai tenues ;
« Ces petits livres contiendront l'expression franche et inexorable de ma pensée, sur les hommes et sur les choses, en dehors de toute idée d'ambition, de toute influence de parti.
» Je n'appartiens à aucun parti : je juge les choses à mesure qu'elles arrivent, les hommes à mesure qu'ils se manifestent; je prends peu de choses au sérieux, parce que, n'ayant besoin de personne que de mes amis, et ne leur demandant que leur amitié, je sens, je vois et je juge avec le sang- froid et la gaieté tranquille du spectateur paisiblement assis.
Mais je dois ajouter — que, malgré mes efforts, malgré mes conseils, malgré mes attaques, — les choses humaines sont restées ce qu'elles étaient auparavant. — Les abus auxquels j'ai fait la guerre continuent à se porter parfaitement bien. C'est pour-
qnoi — le 10 novembre, — paraîtra le premier volume de la cinquième année.
Novembre 1843.
Une tempôte dans un verre d'eau. — La nouvelle montagne en travail. — Abus de ïa prérogative loyale. — Toasts et discours.— Plus rien. — Quelques annonces, dont l'une tout à fait immodeste. — Un plaidoyer. — Gomme quoi la contrefaçon sera à l'avenir prohibée dans les endroits où on ne la fait pas. — Les artisans poètes, r- M. Paquet. — Une lettre de Belgique. — Observations. — Un préfet marchand de paniers. — Réponse à une léponse de M. Gréterin, directeur des douanes.
ij^ HORRIBLE TEMPÊTE DANS UN TERRE D*EiU. — La France
et l'Europe ne me paraissent pas s*ôtre occupées suffisamment de ce qui s*est passé depuis quelques mois dans la commune de Montmartre.
On a connu pendant longtemps la commune*de Montmartre —comme une colline située à peu prés au nord-ouest de Paris ; — son commerce se compose de l'exportation : 1<> du lait combiné avec un léger alliage d'eau ; — 2"* de ses propres entrailles qu'elle vend sous le nom de plâtre, — comme l'Angleterre vend les siennes sous forme de charbon dé terre.
La commune de Montmartre, qui, de temps immémorial, s'était sagement tenue en dehors des( agitations politiques, a failli, par ces derniers temps, rompre l'équilibre européen par de violentes collisions administratives. Un simple employé de l'admi* nistration des postes a osé prétendre au gouvernement de la commune de Montmartre.
La France était destinée à voir deux fois un spectacle étrange dans l'espace d'un demi- siècle, un sous-lieutenant d'artillerie devenir empereur des Français , et un employé des postes se faire maire de la commune de Montmartre.
10 LES 6UËPE9.
J*ai toujours entendu répéter que la fortune fitm<$ les unda*deux, — audaces for tunajuvat, — en sa qualité de femme, — ce que je n'ai jamais pu me persuader assez pour ne pas rester un des hommes les plus timides que je connaisse; — les élections furent animées ; — de la base au sommet il y eut une immense agitation sur la butte couronnée par la maison de santé du docteur Blanche ; — la butte se divisa en deux camps.
La montagne en travail, — mons parturienSf enfanta Télection de M. Biron. M. Biron, non^mé conseiller municipal par la majorité des suffrages des habitants, — a été nommé ensuite maire par or4onnanpè royale.
Le parti vaincu a protesté, — il a prétendu que le roi n'avait pas le droit de nommey M. Biron maire de Montmartre, — que cette nomination était contraire à la Charte, — que Loiiis-Phi-: lippe avait trahises serments. Il paratt que le roi Louis-Philippe tenait furieusement à ce que M. Biron Ait maire de Montmartre, puisqu'il s'est porté à de tels excès pour y parvenir.
Cet abus de ia prérogative royale, cet acte de tyrannie, a été déféré au conseil d'État. L'agitation non pacifique a continué.— - M. Biron sera-t-il maire — ou restera-t-il employé des postes ?
— Être ou n'être pas.
Le conseil d'État a maintenu l'ordonnance royale, — ce qui a fait comparer ledit conseil d'État, •— par les opposants lettrés de la commune, — au sénat romain sous Caligula et Néroo ; la chose ne pouvait pas s'arrêter là.
Oi]i est l'heureux temps signalé par Beaumarchais où tout finissait far des chansons? — Hélas! aujourd'hui tout finit par des discours.
Nous l'avons déjà dit, «^ le but de tout, en France, est de monter sur quelque chose, — table ou tribune, — et de parler ;
— (es auditoires ne se composent pas de gens qui écoutent, mais de gens qui attendent leur tour pour parler.
iffif^ Un recensement confié à cinq employés du ministère de
l'intérieur vient de faire connaître — que Paris renferme cent quarante-neuf sociétés, qui, sous divers prétextes, scientiGques; littéraires, philanthropiques, etc., se réunissent pour parler, -— sans compter le Palais de justice et les Chambres.
^^ Les vainqueurs se rassemblèrent donc à un banquet; -«» les Guêpes ont signalé, il y a cinq ans déjà, et plusieurs fois depuis, cette aUiance singulière de la nourriture et de la politique; «-ee moyen ingénieux de parler de choses sérieuses après boire, et les dénominations qu'elles ont imposées à ces festins -— de gueuletons civiques et de ripailles patriotiques, ont été acceptées par tous les partis, mais seulement, chacun les a appliquées à ses adversaires, réservant à ses propres victuailles les noms de banquets^ de manifestations , etc.
Autrefois on dînait pour dîner, on buvait pour boire,-*^aujourd'hui on dîne pour parler, — on boit pour toaster ^ •— - cela fait de mauvais dîners, je ne sais si cela fait de bien bonne politique.
Mais comme, d'autre part, on ne peut toaster sans boire^ — r il se trouve qu'après un certain nombre de toasts, les tôtes sept un peu échauffées ; c'est alors que Ton commence à traiter des intérêts les plus sérieux du pays, — coiflme si, en divers lieux que je ne veux pas nommer, on ne déraisonnait pas suffisamment sur ces matières, même à jeun.
Un journal qui occupe -*- non sans esprit «^ dans la presse parisienne, la position de Père Duchêneministériel^^k cru devoir ouvrir ses colonnes à un récit du banquet de Montmartre. -*- Ce Journal, qui n'eût pas eu assez de sarcasmes pour un banquet k pareil s'il eût été donné par l'opposition, a pris celui-ci au sérieux. —Nous lui empruntons et le récit de la chose -^ et le discours da nouveau maire.
^^ LE BANQUET DB MONTMÀBt&E, — * i VimmensB tnajorité des habitants de la commune de Montmartre s'était réunie pour fêter Tinstallation de la nouvelle administration.
« n budrait retomber à 1830 et à l'enthousiasme que fit
naître la révolution de Juillet pour trouver le précédent d'une réunion aussi belle et aussi imposante. Les; vastes salons de THerraitage ont été trop petits pour contenir toutes les personnes qui devaient y assister : deux cent vingt convives se sont as&is à ce banquet. »
HUMBLES oBSERVATioîSs. — Pour bieU/Se rendre compte de la joie qu'éprouvait Vimmense majorité des dtoyens âe Montmartre, il faut se rappeler qu'en 1830 le peuple qui sëtait bravement battu — croyait avoir, eq trois jours, secoué le joug d'un despotisme odieux et reconquis la sainte liberté. — Sans examiner ici si cette opinion n'était pas un peu exagérée, il faut dire que c'était là un grand sujet d'enthousiasme et de joie, — et qu'il semble un peu difficile qu'un dîner, môme dans les vastes salons de VHermitage, puisse inspirer autant de joie et un enthousiasme égal. — Le narrateur a donc raison de nous bien préciser ce degré d'allégresse, que nous n'aurions pas deviné, l'inégalité au moins apparente des causes ayant coutume de ne pas faire présumer l'égalité des effets.
Nous comprenons moins comment Vimmense majorité des citoyens de Montmartre s'était réunie à un banquet où assistaient deux cent vingt convives.
Pour que deux cent vingt forment la majorité rigoureuse des habitants, il faut que la commune n'en renferme que quatre cent trente-neuf. — Mais, pour former une immense majorité, c'est-à-dire une majorité si grande qu'on ne peut la mesurer (ce qui est, si je ne me trompe, le sens i'immensé en français), ufte majorité si grande qu'on ne peut la comparer à la minorité absente, il faudrait admettre que la commune de Montmartre ne se compose que de deux cent cinquante à trois cents habitants, — tandis qu'il y a telle rue de Montmartre qui est plus peuplée
qae cela.
11 faut donc ici reconnaître une erreur : ou les convives étaient beaucoup plus de deux cent vingt, ou ïimmense majorité
des habitants n'assistait pas au festin, — ou cette majorité n'était pas immense.
« De nombreux toasts ont été portés, M. J. Dufour a bu à la santé du maire e| de son adjoint. M. Biron s'est levé, et il a prononcé le discours suivant, qui a vivement impressionné l'auditoire. 1
i^^ HUMBLES OBSERVATIONS. — Goustatons les nombreux toasts, c'est-à-dire les nombreux verres de vin absorbés, — et donnons notre part de publicité au courage avec lequel M. Dufour (J.) a bu à la santé du maire et de l'adjoint. — Cependant demandons si ces deux toasts ont été portés simultanément et en un seul verre, — ou séparément et en deux verres de vin , — demandons encore pourquoi on n'a bu qu'à la santé d'un seul adjoint, puisque la commune en possède deux, et ensuite quel est celui à h santé duquel on n'a pas bu.
^^ DISCOURS.— Messieurs et chers condtoyens, cette haute manifestation d'estime, de confiance et d'amitié nous pénétre d'une vive reconnaissance comme administrateurs, et nous anime d'une juste fierté, comme citoyens de la commune de Montmartre. Elle rendra le fardeau des affaires publiques moins pesant, »
HeMBLES OBSERVATIONS, -r- Nous ne chicanerons pas trop M. le maire, en lui faisant observer qu'on n'est citoyen que d'une cité; — nous voudrions savoir s'il ne s'est trouvé personne qui ait eu envie de demander à M. le maire pourquoi il s'était donné tant de peine pour se charger d'un fardeau aussi pesant que celm des affaires publiques de la commune de Montmartre.
Jj^ « Les travaux nous paraîtront moins pénibles, les veilles moins longues, les tribulations attachées à la condition d'homme public moms amères. » ,
HUMBLES OBSERVATIONS. — Et aussi pourquoi il s'est forcé si longtemps pour arriver à ces travaux si pénibles, à ces tributa-
80 LES GUfiPES,
tùm $i amères d*homme pt(6/ic.*--Mais je pense que M. le maire n'eût pas été embarrassé de citer l'exemple de Codrus, qui se fit tuer pour sauver sa patrie. — Pour ce qui est des veilles si longues dont se plaint M. le maire, *- nous lui demanderons nous-méme ^i, de bonne foi, il ne pense pas que les quinze heures de jour suffiraient pour gouverner três-convenablement la commune de Montmartre, — * et nous lui donnerons un trèsbon moyen de rendre ces veilles moins longuei : c'est de se coucher de bonne heure.
^^ « Avec le tribut de vos lumières et de votre patriotisme, votre administration municipale peut donc marcher d'un pas assuré dans ses voies, puisqu'elle vous y rencontre. Ces voies sont celles de l'honneur et du devoir. »
HUMBLES OBSERVATIONS. -^ Ce u'ost pas le maire de Montmartre qu'on accusera jamais, comme on accuse M. Guizot, de faire à l'Europe de honteuses concessions; ce n'est pas M. Biron qu'on appellera jamais le i maire de l'étranger. » *-- Une contenance énergique tiendra sans cesse en respect les ennemis de la commune de Montmartre. -^ Jamais le maire de Montmartre ne se laissera dicter des lois, ni par la perfide AUnoUy ni par le farouche autocrate de toutes les Russies,
t Maudit qui s'attellerait par derrière au char communal. •
HUMBLES OBSEEVATiONs. -^ Nous avlous autfefois le char de la raison.
An char de la raison attelés par derrière.
On en a fait plus tard le t char de l'État, • c'était déjà nne image usée et médiocre ; — mais M. Biron l'a heureusement rajeunie en lui donnant une nouvelle acception.
Le char communal de Montmartre — est tantôt une charrette qui porte du lait à la ville, — tantôt un tombereau dans lequel d'industrieux et bons agriculteurs rapportent les boues de Paris pour engraisser leurs terres, qui sont, en général, cultivées
avecbéatiGoup d'intelligence. — Ceux qui connaissent la position de Montmartre e^^ les routes difficiles et escarpées qui conduisent au somment de la commune, comprendront Tindignation qu'éprouve M. le maire pour tout individu qui s'attellerait par derrière à une de ces charrettes ou à un de ces tombereaux que de vigoureux chevaux ont déjà bien du mal à hisser jusqu au haut de la butte.
^^ « La commune de Montmartre prouve bien ici, messieurs, qu'elle est à la hauteur du gouvernement constitu* tionnel. »
HUMBLES OBSERVATIONS. — M. le maire ajoute sans doute cette phrase pour montrer claireitient combien, à juste titre, devait être maudit celui qui tirerait une charrette ou un tombereau sur le chemin qui conduit à la commune ; — *- en effet , si Ton entend ici, comme tout l'indique, par gouveniement constitutionnel le siège du gouvernement constitutionnel, c'est-à-dire les Tuileries et les Chambres, — non-seulement il est juste de dire que la commune de Montmartre est à la hauteur de ce gouvernement, — mais j'ajouterai qu'elle est au moins à huit cents pieds au-dessus du niveau dudit gouvernement.
^ije « Messieurs, la commune de Montmartre, elle, ne fait pas une dangereuse confusion des droits politiques et des franchises municipales. Puisse, messieurs, cette sage manifestation servir d'exemple pour d'autres communes. »
HUMBLES OBSERVATIONS. — Je suis obligé de dire ici des choses qui vont peut-être étonner beaucoup M. le maire de Montmartre. — La dernière phrase de son discours est une leçon évidemment adressée au conseil municipal d'Angers. — Je dois avertir M. le maire de Montmartre qu'il fait exactement la même chose.
En effet, l'autorité municipale a pour but, pour droit et pour devoir de veiller à certains intérêts de localité, mais nullement de s'ingérer dans le gouvernement du pays et dans la politique
générale. -* Les habitants de toute la France ont une part de droits électoraux, en vertu desquels ils envoient à la Chambre des députés des mandataires qui les représentent dans leur part d'intervention, dans la politique et dans le gouvernement.
L'importance emphatique que s'attribuent et M. le maire de Montmartre et MM. les conseillers municipaux d'Angers est également inopportune — et, quoique en sens inverse, arrive précisément aux mêmes résultats.
De même que les flagorneries de certains administrateurs ont amené la sortie de mauvais ton de H. Trouvé — et sont tout aussi coupables.
M. Biron, qui, dans son discours, veut se faire aussi gros que M. Guizot, — devrait relire une certaine fable de la Fontaine, tout à fait applicable à la circonstance.
ij^ < Après divers autres toasts, plus der'cent électeurs ont reconduit l'honorable maire jusque chez lui. » --
— HUBfBLES OBSERVATIONS. — Remarquons ces divans autres toasts, — qui succèdent à de nombreux toasts que nous avons déjà constatés) et rappelons-nous que toasts, qui, dans le sens politique, veut dire manifestations pour ou contre le gouvernement, dans le sens matériel signifie verres de vin.
De plus, rapprochons cette circonstance, que plus de cent électeurs ont reconduit /'{ionorable maire jusque chez lui — de celle-ci, que les convives étaient au nombre de deux cent vingt,
— et proposons le dilemme suivant au narrateur de cette imposante solennité :
Plus de cent — signifie — quelques-uns de plus que cent;
— supposons cent vingt : — c'est. déjà beaucoup, parce que, généralement, on n'exprime en nombres incertains que les chiffres qui doivent gagner de l'importance à cette obscurité. Cent vingt sur deux cent vingt ont conduit Yhonorahle maire jusque chez lui, — 11 y a donc eu scission entre les convives ? — Pourquoi les cent autres ne se sont-ils pas joints au cortège? Ou ils
ne l'ont pas voulu, — et alors il n'y a pas eu dans cette imposante réunion Tunanimité dont parle Thistorien, — où ils ne Font pas pu, — ce qui, rapproché de toasts nombreux suivis da divers autres toasts, — ôterait un peu de sérieux et de majeslé à rimposante réunion.
Concluons : Tadministration municipale est une excellente chose renfermée dans ses modestes attributions; — c'est une chose ridicule et nuisible quand elle en sort en vue de la publicité, et pour parodier les séances de nos assemblées législatives, qni déjà, elles-mêmes, n'ont pas toujours tout le sérieux désirable.
Ij^ Voici les titres de quelques-unes des affiches qui couvrent les murs et les maisons de Paris.
Plus de fumée, — plus de frottage, — plus de vieux habits, plus d'oignons brûlés, — plus de voleurs, — plus de chapeaux de soie, — plus de mal de mer, — plus de nausées en jyoiture, — plus d'enfants. . . oisifs, — plus de cors aux pieds, — etc. Ce qu'il y a de plus vrai là-dedàns, — c'est qu'en joignant à ces affiches celles qui leur disputent les maisons et les murailles,
affiches que je ne puis transcrire ici, — mais que j'ai plus
d'une fois signalées à la sollicitude, de M. le préfet de police, il n'y a 'plm de mur à Paris sur lequel une femme ne doive craindre de lever les yeux, et que la ville entière est une longue galerie d'images et de descriptions obscènes.
M^ De progrès en progrès, le système des circonstances atténuantes en est arrivé à ce point — qu'un avocat, M« Nogens- Saint-Laurent, a osé plaider en faveur d'un voleur-assassin, et soutenir la thèse que voici (je cite textuellement) : a Les circonstances atténuantes doivent être accordées à l'accusé : le repentir, la jeunesse, tout est pour lui. »
Et la jeunesse de sa victime, — pourquoi n'en parle-t-on pas? Mais comment ose-t-on excuser un crime odieux par la jeunesse du coupable? la jeunesse! — mais c'est l'âge où Ton est bon,
c'est l'âge où Ton est grand et généreux, c'est l'âge où l'on croit au bien et â la vertu, — c'est l'âge de la confiance et du dévouement..
« Ce qu'il faut remarquer chez cet homme, continue l'avocat, c'est sa stupeur, sa frayeur, sa tristesse. — En présence de cet accablement moral, pitié pour cet homme. »
Je voudrais bien qu'on me dît quel est l'assassin qui, découvert, arrêté, mis en jugement, n'a pas un peu de stupeur^ de frayeur^ de tristesse^ ^— et alors pour qui sont réservées les sévérités de la loi? pour les victimes, sans doute, en faveur desquelles les assassins n'admettent guère de circonstances attfr* nuantes.
Me Nogens, en terminant, a affirmé aux jurés qu'ils feraient mieux « d'abandonner son client à ses remords. » Cette proposition n'a pas eu le succès qu'on en pouvait attendre — après un précédent qui a fait quelque bruit.
On se rappelle que, dans l'affaire Marcellange, — Besson, assassin de son maître, fut condamné à mort et exécuté, — ef que le ministère public, après avoir laissé le temps de prendre la fuite aux dames de Chamblas, épouse et belle-mère de la victime et plus que soupçonnées d'être les complices du meurtrier, — s'écria : «Les dames de Cbamblas seront plus cruellement punies que Besson, nous les abandonnons à leurs remords. »
On remarqua cependant que Besson appela du jugement, et que les dames de Chamblas se reconnurent bien jugées et ne firent aucune réclamation.
^t^ Le gouvernement vient de donner â la littérature française et à Tindustrie de la libraire une preuve de sollicitude qu'il est juste de constater.
Le gouvernement a enfin compris que, lorsqu'un ouvrage littéraire, œuvre d'un écrivain français, paraît, — • il s'en vend en Europe douze à. quinze mille exemplaires pour le moins ; — sur ee nombre, i peu près quinze cents sont vendus par Tauteur et
le libraire français, ^ le reste est livré bu commerce par la contrefaçon étrangère ; — le gouvernement, dans un traité qui vient d'être sanctionné, a exigé avec une énergie remarquable que la puissance alliée s* obligeât â ne pas tolérer la contrefaçon des ouvrages français.
Il yiuJii mieux tard que Jamais; on ne pouvait, en effet, s'ex<pliquer comment les écrivains français et le commerce de la librairie (continuaient à être scandaleusement dépouillés par un pays qui a ayec la France une double alliance;— le roi Léopold,..
-*^ Le roi de Sardaigne ne s'appelle pas Léopold.
— Quoi ! n'est-ce donc pas de la Belgique que voas voulez parler ? ♦
— Non, il s*agit de la Sardaigne ; — c'est le roi de Sardaigne qui s*est engagé à ne pas tolérer dans ses Ëtate la contre* façon ^les livres français.
— Est-ce qu'on la faisait en Sardaigne, cette contrefaçon ?
— Nullement que je sache.
— Alors, expliquez-moi...
— Rien de si facile : «— la Belgique s'est --« fait iine industrie importante de l'exploitation de nos dépouilles ;'8i on lui avait demandé à l'amiable de renoncer â la contrefaçon, elle aurait positivement refusé, •— et il paraît qu'on ne peut lui demander ce sacrifice autrement, — tandis que, la Sardaigne ne faisant pas de contrefaçon, n'y ayant aucun intérêt d'aucun genre, on af u lui faire en toute sécurilé une demande qu'elle a accordée avec le plus grand empressement.
ij^ U y a une chose qui m'inquiète assez pour que j^en dise ici quelques mots. — Il n'est guère de semaine où les journaux ne nous apprennent que M. Jasmin, coiffeur, est un poète distingué; — que M.*'*, ferblantier, est auteur de poésies ravissante v qu'une tragédie en cinq actes et en vers a été lue au premier et au deuxième Théâtre-Français par M. Beuzeville, tisserand. •— - Et, le lendemain, un autre journal attaque celui
qai a donné la nouvelle, et lui dit : a Non, M. Benzeville n*est pas tisserand, — il est potier d*étain ; — l'estimable corps des potiers d*étain le réclame, — Tétain n'avait pas encore produit de poëte. »
Moi-même j*ai dans ma solitude reçu là visite dernièrement d'un tailleur qui fait de jolis vers. — Il y a quelque part un boulanger poëte, et iiilleurs un serrurier qui fait des chansons.
Jusque-là il n'y a pas de mal, si ce h'est que je voudrais voir un certain nombre de poètes que je sais prendre la place de ces messieurs qui prennent la leur, — et se faire tailleurs, potiers d'étain, boulangers, perruquiers, serruriers, ferblantiers, tisserands, etc/Sans cela, nous aurons trop de poètes, et pas assez de ferblantiers, de tailleurs, etc.
Les journaux nous disent que M. Beuzeville, le dernier venu des poètes artisans, — n'a reçu aucune espèce d'éducation ; — cela me rappelle ce peintre qui peint sans mains, et se promène à cheval sur son père, — que je lui reprocherai de surmener; et cet homme qui, sur les boulevards, écrit avec le ventre.
^j^ Sérieusement, je ne vois pas trop où cela nous conduit : — un bon ferblantier est plus utile au pays qu'un poëte médiocre. — Ce n'est pas là le résultat avantageux que doivent attendre de la propagation des himières ceux d'entre les bons esprits qui en attendent un résultat avantageux. — A moins d'avoir de grands enseignements ou de grands plaisirs à donner aux gens, un poète n'est pas plus utile qu'un homme qui joue très-bien aux dominos ou au billard.
Tous ces artisans qui quittent leur état pour faire des vers ne me présentent qu'un symptôme alarmant des conséquences qu'on doit espérer de la vulgarisation de l'éducation. Je comprendrais qup^ dans toutes les classes de la société, on demandât à l'éducation des armes plus puissantes, des instrumenta plus énergiques pour toutes tes professions; mais, si les choses continuent comme elles commencent, toute la France fera des
tragédies, et le pays entier parlera en vers hexamètres.
^^ Il est un homme que j'opposerai volontiers à ceux-ci, — c'est un ouvrier qui, à force de persévérance, s'est donné de l'éducation ; — il était jardinier, il n'a pas cessé d'être jardvnier, il n'a pas cru devoir tout quitter pour écrire des lignes â peu prés d'égales longueurs, terminées par des mots de la même consonnance.
Il est resté jardinier, mais il est devenu un jardinier savant^ et habile : — ses études, et l'éducation qu'il a conquise, — il les a fait tourner au profit de son état; — il ne fait pas de tragédies, mais il écrit correctement et avec esprit des ouvrages sur l'horticulture et sur l'agriculture, et les sociétés agricoles les plus savantes l'ont admis et accueilli dans leur sein.
Voilà ce qu'il faut encourager, — voilà un bon et excellent résultat, — et c'est ce qu'on n'encourage pas. — Le roi, qui a donné une montre avec des breloques au perruquier-poëte Jasmin, — ne connaît probablement pas l'existence de Paquet.
^kje Voilà quelle est l'égalité réelle et raisonnable : — un excellent jardinier est l'égal d'un excellent poète; mais un mauvais poète n'est pas l'égal d'un excellent poète, — ni d'un excellent jardinier.
• L'égalité ne consiste pas à être tous la même chose, — mais à être tous au même degré d'excellence dans les diverses cai'rières. Il y a moins de distance entre un chiffonnier et un poète qu'entre un grand poète et un poète médiocre.
^^ C'est un spectacle assez intéressant que de voir les airs que se donne le gouvernement constitutionnel dans l'intervalle des sessions, — lorsque, des trois pouvoirs, deux ont la bouche close.
' La royauté quitte le chapeau rond et le parapluie, et endosse le manteau doublé d'hermine et se couronne de chêne, d'aucuns disent de lauriers. Ce n'est certes pas pendant une session qu'on aurait porté à travers Paris, à la salle des séances du
conseil d'État, — la statue de S. M. Louis*Philippe qu'on y a iustallée ces jours derniers.
, Je lis en ce moment avec beaucoup d'intérêt — l'histoire du palais de Saint-Cloud, — que je remercie sincèrement M. Vatout de m'avoir envoyée. — Je ne puis m'empêcher de citer ici un petit dialogue du général Bonaparte et du général Lefebvre :
« Eii bien! Lefebvre, lui dit Bonaparte, vous, l'un des soutiens de la République, voulez-vous la laisser périr dans lesv mains des avocats? —-Non, non, répondit énergiqtiemmt Lefebvre, jetons tous ces avocats à la rivière. »
e^ c Paris, tu es le chef du royaume, mais un chef capri- . cieux et trop puissant. Tu as besoin d'une saignée, pour te guérir et délivrer l'État de tes frénésies. J'espère que, dans peu de jours, on cherchera dans cette plaine tes murs et tes édifices, et qu'on n'en trouvera que les ruines. » — Henri III,' faisant le siège de Paris, 252 ans avant la loi sur les fortifications. — (Souvenirs historiques des résidences royales de .France, par M. Vatout, premier bibliothécaire du roi.)
^^ On m'adresse fort poliment de Belgique les observa** tiens suivantes : « Vous n'avez pas songé aux vastes bassins si(* lonnés, par étages, d'immenses feuilles de houille que contien-. nent la France, la Belgique et l'Angleterre. Vous ne vous êtes pas figuré la petitesse comparative de l'homme^ creusant péniblement de chétives galeries dans des couches de plusieurs Ueues qui^ probablement, ne sont pas toutes connues, etc. »
Je réponds à ces observations qu'elles ne détruisent en rien mon assertion; quelque grande que soit une quantité donnée, et quelque peu que l'on en retranche à la fois, il viendra néces- 8aireiii«nt un jour où cette quantM sera rédoite à rm : je ne erois pas avoir dit autre chose.
Je répondrai quelque autre fois aux reproches (jv'oii me fait relativement à la poésie des Belges; j cité de mauvais vers^ faits paF un Belge. Si ceux que l'on m'envoie sont bon» (je ne
les ai pas encore lue), je dirai qa'ils sont bons, comme j*ai dit que les premiers étaient mauvais ; ceux-ci n'en seront pas meilleurs, ceux-là n*en seront pas plus mauvais pour cela.
€ D*où peut provenir yotre répulsion pour la nation belge? Est-ce parce que nous contrefaisons les livres français? Mais ii est connu que les auteurs français les plus irrités contre nou» sont ceux que nous ne contrefaisons pas. »
Je n'ai aucune répulsion pour la nation belge, que je n'ai pas rhonneur de connaître. Je me suis plaint de la contrefaçon belge^ sans être dans le cas des écrivains dont les Belges ne contrefont pas les, livres, car, pour ne parler que des Gtiêpes^ il s en publie en Belgique deux éditions, tandis qu'on n'en publie qu'une en France.
« Est-ce parce que nous prenons parfois à l'étranger ce qà nous paraît bon? Mais il me semble que c'est faire preuve de bon sens et de logique ; et , si nous voulions récriminer, nous dirions avec tout autant de raison que la France nous a evor* prunté nos chemins de fer, parce (ja'elle ne les a adoptés qu'après nous. » .
Je crois ici que vous vous trompez, les chemins de fer qu'on a faits en France ne diminuent en rien le produit de ceux que vous ave^ faits en Belgique : pour que vous puissiez vous plaindre avec tout jutant de raisouy il faudrait que les Français eussent pris, pour foire leurs chemins de fer, les rails que vous avie^ placés sur les vôtres» et qu'ils eussent dérobé vos wagons pour transporter Jours voyageurs. — Contentez-vous de faire des livres, û vous voulez, d'après ks livres français, Mtes des Guêpes belges**-^ et ne réimprimez pas les Guêpes françaises,*— faites des Mystères de Bruxelles et ne réimprimez pas les Mys^ tères de Paris ; — alors vous emprunterez aux. Français ; — mais de bonne foi, il n'y a pas moyen d'appeler emprunt ee qu'oft prend sans le consentement des gens, sans la moindre iatenfioa de le leur rendre. Je sais la grande réputation et l'immense
talent de quelques peintres belges. — C'est précisément, monsieur, parce que vous n*ôtes pas pauvres que vous êtes moins excusables — de vouloir vivre des renies d*autrui. — Quoi qu'il en soit, monsieur, rendez-moi la justice de me croire toujours de bonne foi et de n'attribuer qu'à des erreurs involontaires les fausses appréciations que je vous semblerai émettre dans mes écrits. — J'ai l'honneur d'être^ monsieur, avec une parfaite considération, votre serviteur.
éjffi^ Le journal V Impartial de Nancy signale avec une juste indignation le fait suivant : « Un arrêté de M. le préfet autorise la vente de divers objets non retirés et déposés au greffe de la Cour royale, et celle des anciens paniers servant aux exécutiam, »
Ce serait une chose honteuse que d'acheter èes paniers, une chose presque aussi honteuse que de les vendre; — nous voudrions bien savoir à quel usage domestique M. le préfet suppose que les aquéreurs emploieront ces paniers qui ont reçu et renfermé des têtes humaines.
j^ A MONSIEUR GRETERin, DIRECTEUR DES DOUANES.
Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous écrire il y a six semaines pour me plaindre d'un abus d'autorité de la part d'un préposé des douanes et d'un brigadier. — J'ai joint à ma lettre un procés-verbal des faitsqui s'étaient passés, et une attestation de M. le maire de la commune que j'habite, — constatant que ce procès-verbal avait été lu en présence du brigadier de la douane; que ce préposé, interrogé par lui, avait répondu n'avoir rien à y changer, et avait reconnu que les choses s'étaient passées conformément au récit qui en était fait dans ledit procès- verbal.
Le 30 septembre dernier, vous avez eu l'obligeance de me répondre pour m'accuser réception de la lettre et du procèsverbal, et m'annoncer que vous aviez donné des ordres relativement à l'abus dont j'avais porté plainte devant vous.
Par une seconde lettre en date du 21 octobre, — vous me
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rappelez les principales circonstances de ma plainte, — et vous unissez par me dire que vous, ne pensez pas qu*il y doive être donné suite, parce que « il résulte des renseignements qui vous sont transmis que les faits ne se seraient pas passés exactement comme je les rapporte. »
Je vais prendre ici avec vous, monsieur, les précautions que j'avais prises à Tégard du brigadier Féron, précautions que je croyais suffisantes aux yeux de tout le monde pour la constatation d'un fait; — et que je crois encore suffisantes pour les gens de bonne foi et de bon sens. — C'est-à-dire que je vous demande à vous-même si les faits relatifs à notre correspondance sont exactement relatés dans les quelques lignes qui précèdent, — et que je vous prie de me rectifier si je me trompe en quelque chose. — Une fois ceci reconnu par vous, — je puis en tirer les déductions logiques.
Vous avez demandé des renseignements, dites-vous, — à qui? au capitaine et à l'inspecteur principal du Havre ; — très-bien.
— Pour vous donner ces renseignements, il a fallu que ces messieurs les prissent, — du moins j'aime à le croire. Auprès de qui sont-ils allés les chercher ? — auprès du brigadier Féron ! puisqu'il s'agissait des choses qui s'étaient passées entre lui et moi. — Très-bien encore.
Il paraîtrait que le brigadier a présenté les choses d'une manière et moi d'une autre. — On ne peut pas mieux; — donc, entre deux témoignages opposés, la question reste douteuse ; l'un de ces témoignages, il est vrai,^ vient de l'accusé, — mais l'autre vient de l'accusateur. — Le second peut avoir exagéré les faits;
— mais le premier les a très-probablement atténués : — donc, môme ainsi faite, votre enquête serait parfaitement insuffisante;
— mais ce n'est pas tout à fait cela.
Devant le maire de Sainte- Adresse, — le brigadier Féroc, ayant entendu par deux fois la lecture de la plainte, et interrogé à plusieurs reprises, a répondu par deux fois— que les faits s'étaient
62 LES GUÊPEd.
passés ainsi qu*ils y étaient relatés; — M. le maire dé ta commune a constaté légalement cette réponse du brigadier Féron.-^' Donc il y a d'une part le brigadier Féroû ; d'autre part, — le brigadier Féron et moi; le témoigoage du brigadier Féron, quelque valeur que vous lui accordiez d*un côté, doit avoir la même valeur de l'autre côté. Quelque mince que soft la valeur que vous attribuiez à mon témoignage, — il n'en reste pas moins — que si vous avez une aveugle confiance dans le brigadier Féron, — son témoignage joint au mien — atoujoursjplus de valeur que le sien tout seul.
Or, si M. le maire de Sainte-Adresse n'a pas fait nn faux, le brigadier Féron a attesté que les faits se sont passés conformément au procês-verbal que je vous ai envoyé. Si, plus tard, en face d*une enquête qui lui annonçait qu'il courait risque d*une punition, le brigadier Féroii a cru devoir changer un peu lek faits, — son premier témoignage n'en subsiste pasmoins. S'il n'existait dans la cause que nos deux dépositions contradictoires, accorder une confianc&exclusive à Tun des deux serait injuste. Mais, quand il y a en outre, d'une part, ledit Féron — qui nie ; d'autre part, moi qui affirme, et le même Féron qui affirme également,— n'admettre que la négation du brigadier, c'est injuste et absurde. Peut-être jusqu'à un certain point pouvez-voué me forcer de me soumettre aux visites impertinentes de vos préposés,*- mais vous ne m'obligerez pas à trouver juste ce qui ne l'est pas, à trouver raisonnable ce qui est absurde. ^
De plus, monsieur, il y a deu9p6ints de ma lettre et de ma plainte sur lesquels vous ne m'avez pas répondu. Je désire savoir 1® si la douane, même représentée par ses plus infimes employés, ne relève que d'elle-même ; 2** si le brigadier Féron pouvait refuser de dresser un procès-verbal contradictoire et delà déposition de son -subordonné et de ma plainte. Je désire savoir, en outre, si ce subordonné pouvait, en l'absence de tous ses chefs^ refuser de me conduire devant le maire de la commune. Je désire
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savoir encore si, pour les abus dont se rendent coupables vosem* ployés, c'est i eux-mêmes qu'il faut qu'on se plaigne d'euxmêmes et qu'on demande leur propre punition, puisque, sur la plainte que je vous ai a.dressée relativement au brigadier Féron, — • vous référez audit brigadier jFéron — et vous prononcez d'après sa réponse, — même en face d'une réponse contraire déjà faite par lui.
Paip exempte, -^r mçpiejujr, s'il est une chose ignoble, humiliante et vexatoire, — c'est la visite à laquelle- sont soumises les femmes sur les frontières ; vous répondez d'ordinaire que ces visites sont pratiquée^ par des femmes ; — mais, monsieur Gréterin, vous êtes marié, — vous avez une femme distinguée et bien élevée, que J'ai l'honneur de connaître ; — interrogez-la à ce sujet, demandez-lui si les femmes n'ont de pudeur qu'à l'égard des hommes, — et s'il n'est pas blessant et outrageant que même une femme — vienne porter des mains hardies, — non pas sur la robe, — mais sous la robe, — non pas seulement sous la robe, — non pas seulement soiis les jupes, — mais sous le dernier vêtement.
Et, sans avoir cette délicate pudeur des femmes qui les fait femmes et charmantes plus que leur beauté, — un homme luimême peut-il supporter sans iadignation de semblables investigations sur sa personne?
Eh bien ! si quelqu'un de vos subordonnés, — si quelqu'une de ces créatures habillées en femmes que vous employez à ces* perquisitions s'avise d'outrer ces mesures déjà odieuses, — on n'a qu'à s'en plaindre à vous, vous ferez demander à l'employé s'il estcoupable,il répondra que non, — et vous écrirez au plaignant : c Monsieur, il résulte des renseignements qui me sont transmis que les faits ne se sont pas passés exactement comme vous lesTapportez.;*^
Même si un magistrat affirme sur sa responsabilisé el sa signature que l'employé accusé a avoué les faits devant lui.
Mais, monsieur, vous avez raison : — en ce pays-ci,— on crie, — on se bat, — on se fait ruiner et tuer pour de chimériques et métaphysiques libertés politiques, — et on se soumet bêtement à toutes les tyrannies qui pèsent sur la liberté individuelle. — Pourvu que vous laissiez aujourd'hui aux Français — le droit de parler et de voter, — vous pouvez les battre à tous les coins de rue — et les soumettre à des mesures qui indigneraient même des esclaves. -* Recevez, ouwifiUC» Tassurance de ma parfaite considération .
Décembre 1843.
Le livre du marqois de Gustine. — Accord du roi de France, de Fempeceor de Russie , de M. de Gustine et des Gtiépe$. — La Seine mise en bouteilles. — .Une envie de femme grosse. — Girconstances atténuantes. — Le gouvernement représentatif est enfin une vérité. — Hautes destinées d'un serpent. — Gonseils audit serpent. — Justice rendue à M. Guizot. — M. G. de Saint-Gervais. — M. Ancelot. — Madame Doche. — Madame Roland. — La duchesse d'Orléans et les fleurs. — La régie des contributions indirectes et la Gbarte constitutionnelle. — Un duel manqué.
^^ Il vient de paraître un ouvrage nouveau de H. le marquis de Gustine, un voyageur en Russie. Entre autres plaisirs que nous a donnés le livre de M. de Gustine, nous ne pouvons passer sous silence celui que nous avons ressenti de voir que l'auteur, Tempereur de Russie, et un peu aussi le roi de France, partagent sans restriction l'opinion souvent exprimée par les Guêpes sur le gouvernement représentatif.
c Je conçois la République, dit le czarà H. de Gustine : c*est un gouvernement net et sincère, ou qui du moins peut l'être. Je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le chef d'un semblable ordre de choses; mais je ne conçois pas' la monarchie représentative: c'est le gouvernement du mensonge, de la fraude.
de la corruption. J'aimerais mieux reculer jusqu'à la Chine que de l'adopter jamais. — Sire, répondit le voyageur, j'ai toujours regardé le gouvernement représentatif comme une transaction inévitable dans certaipes sociétés, à certaines époques ; mais, ainsi que toutes les transactiotis, elle ne résout aucune question, elle ajourne les difficultés. — C'est une trêve signée entre ia démocratie et la monarchie, sous les auspices de deux tyrans fort bas, la peur et l'intérêt... Enfin, c'est l'aristocratie de la parole sub* stituée à celle de la naissance, car c'est le gouvernement des avocats. — Monsieur, vous parlez avec vérité, dit l'empereur à M. Custine en lui serrant la main.
L'opinion de S. M. Louis-Philippe, moins clairement exprimée peut-être, parce que ce prince est moins indépendant que les trois autres, à savoir, l'empereur de Russie, M. de Custine et moi, s'est cependant manifestée par une approbation dont la forme n'est pas prodiguée. — Le roi a fait prendre le voyage ea Russie de M. de Custine — pour ses bibliothèques particulières.
^1^ Des circonstances imprévues viennent de révéler l'existence d'une société en participation entre le gouvernement et certains négociants; — cette société a pour but une exploitation avantageuse de l'eau de rivière%et deTeau de puits. Tandis que les porteurs d'eau de Paris vendent l'eau au prix de trois liards par seau, le gouvernement, avec l'aide des estimables négociants mentionnés, met la Seine en bouteilles et la débite au prix moyen de dix sous le litre. Voici comment la chose s'exécute :
L'administration des contributions indirectes accepte et reconnaît vin et excellent vin toute chose liquide ou à peu près qui paye les droits imposés au vin. — Ainsi, des agents de l'admis nistration assistent aux mixtions d'eau et de vin que font les marchands. Le partage des bénéfices se fait ainsi : l'administra* tioD perçoit sur l'eau que l'on mêle au vin les mêmes droits que si elle était du vin ; — et le marchand vend , à la connsdssance
66 LES 0iDt:p|Së|.
()e l'autorité, cette eat) au môme prix que le vin auquel elle est m^Ièt. -^ Ces faits ressortant d'une pétition adressée au ministre des finances par soixante entrepositaires de la ville de Ro;>en.
^^ Depuis quelque temps on a pris le sage parti de sur<veiller rirornense approvisionnement de lait de Paris. — L*adî» jQaini$tration fait verser dans les ruisseaux le lait falsifié ; des pirocés-verbaux sont dressés contre les coupables, -^ par suite de quoi ils sont condamnés généralement à une amende de ^inq franc9. Cet exemple commence à être suivi dans les dépar-^ fementj^. Cette mesure était d'autant plus urgente, — que les habitants naïfs des campagnes ne se contentaient pas de doubler ]» produit de leurs vaches par l'adjonction de l'eau de puits ou 4e mare, mais que pour lui rendre la couleur et l'épaisseur, ces bons paysans y mêlaient diverses drogues dont plusieurs ont été l^eoonnues fort malfaisantes. — En cette occasion, comme en pluisîeurs autres, nous demanderons pourquoi ils sont punis comme fakifimteur^ de lait^ •— et non pas comme vokurs ; — pourquoi le vol qu'ils font aux consommateurs d'une partie de lait |dont iii reçoivent le prix intégral n'est pas puni de la même peine fu'eneourrait le consommateur, s'il leur donnait en payement une pièce qui n'eût pas réellement la valeur pour laquelle il la dopne, mi à moins que Tempoisonnement ne soit au vol une cireonstenee atténuante,
^ff$^ A propos de circonstance» atténuantes^ elles viennent d'éprouver un nouveau trïomphe. Une femme, à peine ftgée de dix'huit aas et mariée depuis six mois, Virginie Fremeau, ayant i se plaindre de son mari^ qui lui avait refusé un nouveau bonnet, imagina, pendant le sommeil de celui-ci, de lui couler da plomb fondu dans Toreille. Lefranc, réveillé par d'horribles louffirances, — n*échappa qu'avec peine à la mort, fut longtemps malade, et gardera toute sa vie les traces du crime de sa femme. La justice intervint, et Virginie Fremeau comparut défont la eottr d'assises du département de TÂisne comme accusée
DÉGESfBRE 4S43. 07.
de tentative d'assassinat sur la personne de son mari. L*avocat chargé de la défense de Virginie Fremeau — a plaidé que sa cliente était peut-être grosse, et que son crime ne serait alors qu'une de ces aberrations étranges qui accompagnent parfois F état de grossesse. ■— Le jury a accepté cette excuse, et ne s*est pas contenté cette fois d'admettre en faveur de l'accusée des circonstances atténuantes : iU'a déclarée non coupable. — La cour. a ordonné sa mise en liberté ; — sans doute elle est retournée chez elle, car la loi oblige le mari à la recevoir dans son domicile. Cette jurisprudence, à mon avis, pourrait bien amener quelques variantes dans les relations conjugales. — En effets St'ïl est une foia bien établi qu'une femme en état de grossesse peut impunément égorger son mari, <-* ou lui couler du plomb fondu dans l'oreille, — ou l'empoisonner; — s'il est admis que la justice n'a rien à voir dans ces affaires de ménage, que ce sont Mvies de femmes grosses auxquelles personne n'a le droit de trouver à redire, — ce n'est pas çans une certaine appréhension que certains maris exposeront leurs femmes à tomber dans cette situation exceptionnelle. — Ce verdict du jury aura une influence fâcheuse sur la population; — les femmes tueront un peu plus leurs maris , — et les maris feront beaucoup moins d'enfants à leurs femmes. — De pareilles impunités étant accordées aux femmes grosses, il serait conséquent et logique d'enfermer étroitement une femme, aussitôt qu'on peut la soupçonner en cet état, de lui attacher les pieds et les mains et de la museler.
j^ FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS. — LcS COUrS S'oq-
vrbront le 27 novembre, à la Sorbonne.
Littérature grecque, — M. Boissonnade, professeur.
« Ah! très-bien, M. Boissonnade est un célèbre helléniste... Continuez... — M. Egger exposera.^. — Quoi ! ce n'est pas le professeur qui professe? — Jamais. — Que fait-il? — Il émarge. — Qu'entendez- vous par ces paroles? — Il touche un traitement. — Continuez.:. •
Eloquence latine. — M. Leclerc, professeur. — Les lundis à midi, et les jeudis à onze heures, M. Charpentier fera Thistoire de Téloquence latine. ~ Continuez.
Histoire de la philosophie ancienne, — Les, lundis à neuf heures, et les mercredis à une heure et demie. — M. Cousin, professeur, ne professera pas. — C'est M. Simon qui fera l'histoire de l'éclectisme alexandrin. — Continuez.
Philosophie moderne. — M. Royer-CoUard étant professeur, — M. Garnier professera.
« Mais je croyais qu'on entendait par professeur celui qui professe? t- Non, je vous l'ai dit, on entend par professeur celui qui émarge. — Et celui qui professe? — Celui-là est agrégé, comme qui dirait accessoire. — N'émarge-t-il pas aussi? — Oui, mais beaucoup moins que celui qui ne professe pas ; il émarge accessoirement. — Continuez. »
Histoire ancienne. — M. Lacrételle, professeur. — M. Ros* seuw Saint-Hilaire professera.
Histoire moderne, — M. Guizot, professeur. — M. Lenormant professera.
Éloquence française. — C^est le vendredi i trois heures, et le samedi à neuf heures, que M. Villemain, professeur, ne professera pas. — M. Creusez fera le cours.
C'est^ainsi que M. Ozanan, qui n'est pas professeur, professera la littérature étrangère que ne professera pas M. Fauriel» qui est professeur, etc.» etc., etc.
Une question : Si MM. Leclerc, Cousin, Villemain, Guizot, Fauriel, etc., ne peuvent pas ou ne veulent pas faire le cours, pourquoi sont-ils professeurs?. Si MM. Lenormant, Ozanan, Simon, etc., ne sont pas capables de professer, pourquoi professent-ils? S'ils en sont capables et s'ils professent, pourquoi ne sont-ils pas professeurs? Gliela a-t-il un autre but que de faire deux parts des beaux morceaux du budget?
j^ Certains articles des journaux de tribunaux et le suc-
ces des Mystèt^es de Paris ont mis à la mode de prétendues révé« latîons d'un certain genre. — J'ai entendu réciter et presque jouer une sorte d*horrible proverbe dont il n*est possible dedter que quelques rares .passages. — Un jeune homme d'un air doux et timide semble se faire beaucoup prier pour raconter Y affaire Boulard, — Ah! oui, ¥ affaire Boulard! s*écrie-t-on de tous côtés; racontez-nous Y affaire Boulard, — Le jeune homme, que nous avons appris depuis être un acteur d'un théâtre de boulevard, — cède enfin aux sollicitations et commence : — Affaire Boulard, Messieurs, le prévenu Boulard, accusé d'as« sassinat sur la personne d'un invalide, a paru devant la cour d'assises. — C'est un des hommes les plus enroués qui aient Jamais e^sté. On lit l'acte d'accusation, duquel il résulte que Boulard est accusé d'avoir, dans la nuit de..., assassiné un invalide de plusieurs coups de couteau. Après cette^ lecture, le président adresse à l'accusé les questions d'usage sur son nom, son âge, etc.
LE PRESIDENT. — Boulard, vous venez d'entendre Pacte d'accusation dressé contre vous; qu'avez-vous â répondre?
BOULARD. — De quoi?.. . tout ça c'est des menteries... Ah ! — (De guoi? précède toutes les réponses de l'accusé, comme Ah!,,, les termine. — La première de ces interjections lui donne le temps de chercher et d'arranger sa réponse, la seconde est une sorte de cri triomphal, — comme si sa réplique écrasait complètement l'accusation).
LE PRÉsiDEin'. — Vous étos accusé d'avoir assassiné un in-> valide qui rentrait à l'HôteL
BOULARD. — De quoi?,,, c'est pas vrai... Ah!
LE PRÉSIDENT. — Que faisiez-vous sur l'esplanade des Inva^ lides à une heure du matin ?
BOULARD. — De quoi ?,,, j'attendais roknnibus... ift /
Le président fait ressortir l'absurdité de ce système de défense. — Plusieurs témoins ont vu Boulard ; il lui est ioaipossible
70 ^Es G]a£pB9.
de xAef m crime : il se décide â avouer. H. l'avoeat sênéral*^, m 9 une très-épaisse chevelure, — preud la parole et dit : i -^ Accusé, re^ere^; donc ce que vqus avez dans (a bouche, on ^e distingue pas vos paroles.
pouiARDf — ' De juoi? est-K;e que je vous dis quelque chosç à yous? est-ce que je vous parle?... V'ià deux heures qu'il trépigne dans sa botte et qu'il se fourre du tabap dans le nez ! Est-ce qiie je ne peux pas m'en mettre un peu dans la bouche. . . moi ?
M, ]C>yoGAT GtJXÈKM. Accusé, VOUS nuisez â votre cause, $^hez 4e yous montrer plus respectueux envers la cour.
BOVURp. Ah cà! mais qui est-ce qui lui parle donc à celoi- 11^» ^ On vous dit zut, à vous, vieux velu.
Le président impose silence i BoiUard ; le ealme, un moment li^Dublé, ^e rétablit.
jLB PEBSio^RT. Âccu$é, quelle cause vous a {toussé i frapper ^pauvre invalide?
BOULARD. De çuoi? c'était pour avoir son nez... son nez d'argent.
LE p^tmms. On a entendu des eris horribles qui ont effirtyé tont le quartier.
BOULian. — C'était lui qui criait... C'était pas moi... — J'demande la parole.
i£ PBÉsiDENT. Que voulez-vous ?
BOinABB. J'demande qu'on me change de gendarme.
i£ PRÉSIDENT. Comment? pourquoi?
BOCLARD. Oui, j'veux bien être guillotiné, si jlai mérité, mais j'veux pas être empoisonné. — J'ai mon gendarme de gauche qu'a mangé de^l'ail.
i£ PBÉsiDEiKT, M levont Avsz-vous quelque chose i dire pour votre défense t'
BOULAED. Dé quai t C'est pas assez ?.'. Eh f bien, j'embête la garde nationale.— {A V avocat général) Et toi aussi, vieux velu I
lA piiÉsipENT. La cause est entendue.
DÉCEMBRE 1843. 7f
L'aeeosé est condamné à la peine de mort. Suit une scène horrible entre Boulard et l*aumônier des prisons, le vénérable abbé Mortes. — Il est impossible de rien reproduire de ce dialogue, pendant lequel Boulard n'est préoccupé que de savoir si le crucifix qu'on lui présente est en or. — Âirive la femme de Boulard. Elle lui reproche de n'avoir pas suivi ses eonseilsi -*> €9 qui l'a amené où il en est, etc. ^
BotLARD. De qm ?... As-tu fini? est*ce que lu vas lu'enM^ ter longtemps comme ca ?
u F£]ilME. Allons, Boulard, mon pauv*vieuit, n*nous disputon» pas. ^ Nous n'avons pas le temps; — j'tai apporté ta vieiito veste, ça sera bien assez bon. . . T'as pas besoin de laisser tf neuve... 3... tu sais... ça sera pour tes pauvres enfants. * (ËHe aperçoit sur la table les restes d'un poulet, dernier repas da condamné.) Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?... Ah! ;'coûiprends... l'as pas tout mangé... /vas prendre le reiste, ça sera pour tes pauvres enfants.
Elle enveloppe les rester du poulet dans du papier éf les met dans sa poche. Suivent les détails du trajet de la prison au lien de l'exécution. Nous sommes obligé de les supprimer. — - Arrivé au lieu fatal, Boulard, tout abattu qu'il est, veut montrer un féroce courage ; — comme les aides du bourreau vont le saisir, — ^^ il regarde dans le panier destiné à recevoir sa tête,— un de ces paniers que le préfet de la Meurthe fait vendre aux enchères publiques pour être employés à des usages domestiques. — A cette vue, Boulard s'écrie : c Un instant... un insiant... dis donc, Chariot... qu'est-ce que ça veut dire?... qu'est-ce qu'il y a dans ton panier?... d'ia sciure de bois!... Minute, — Tgouvernement accorde du son... j'veux du son... j'ai droit â du son... j'veux qu'ma tête soit dans du son! --(On le Ke fiurla planche.) J'veux parler au peuple... Peuple français... peuple de F... allons, j'bats la breloque.... c'est fini... adieu ks amis.oChârlot... cordon, s'il vous platt? •
Td LES GUÊPES.
Nous ne pensons pas que la littérature contemporaine aille maintenant beaucoup plus loin dans ce genre.
^^ Le Palamède, — journal du Jeu d'échecs, — vient d*étre soumis au timbre; Tadministration a vu, dans les dénominations de roi et de reine^ de cavaliers et de fous, qu'il est forcé d'employer souvent, des discussions et des dissertations politiques ; — les totm lui ont paru des allusions aux fortifications de Paris.
^^ L'administration des postes prend des droits énormes pour le transport de petites sonmies que de pauvres ouvriers envoient à leurs familles ; — il serait bien à désirer que ces droits fussent considérablement diminués au n^oins pour toute somme au-dessous de cinquante francs, c'est-à-dire pour toute somme présumée envoyée par un pauvre à un plus pauvre. — Mais il y a à la Chambre des députés bon nombre de banquiers qui ne souffriront jamais que la poste abaisse ce droit de commission, parce que cela établirait contre eux une concurrence dangereuse.
^^ L'augmentation du prix des cigares — donne un nouvel attrait à la fraude et à la contrebande. — Voici, d'un négociant en ce genre qui semble bien assorti, une lettre qui, sous le rapport d'une certaine naïveté, nous a paru mériter l'impression : t Monsieur, j'ai reçu des cigares de toutes qualités; j'afde beaux et bons cigares de la Havane, des cigarettes en papier, — idem en paille fine de maïs, — idem en paille de riz chi Mexique — pour les damçs qui fument — maintenant la mode ayant pris à la capitale comme à celle de Madrid, — ainsi que du fameux tabac turc, — le pareil que fume le grand sultan et ses nymphes, qui composent le sérail, lorsqu'il lui plaît de se faire fumer des cigares aromatisés pour embaumer ses appartements. — J'ai aussi de três-bon tabac chinois — pareil à celui que fume l'empereur de la Chine, — qui coûte cinquante francs Ja livre; — ce prix ne devra pas vous étonner, attendu qu'il vient de très-loin, et que la qualité du tabac est fin conune de la
soie, et supérieure à toutes les autres qualités qui peuvent eiister. — Il faut simplement écrire son adresse â. . . rue . . . n<^. . . t
^^ Voici le fond du système représentatif : tout le monde est gouvernement ; tout le monde gouverne. . . « Qui ?. . . — Comment?... qui? — Tout le monde gouverne, dites-vous, — mais qu est-ce que tout le monde gouverne? — Ehl parbleu, les autres. »
Cependant le gouvernement représentatif n'était pas, jusqu'ici, précisément une vérité ; — toutes les classes de la société, ou â peu prés, étaient représentées au pouvoir; les marchands de n'importe quoi étaient à la Chambre avec les défenseurs de n'importe qui, plus connus sous le nom d'avocats; -7 beaucoup de pauvres d'esprit même avaient escompté la part du royaume des cieux qui leur est promise — pour une part du gouvernement de la terre, dans diverses positions que je ne me soucie pas de désigner plus clairement. — Mais les serpents d'église seuls n'avaient aucune part au gouvernement du pays. — M. Guizot a cru devoir combler cette lacune dans le gouvernement représentatif. — Le serpent de l'église de Glisolles (département de l'Eure) vient d'être nommé maire de cette commune. Félicitons le ministre qui accepte de bonne foi les conditions du régime constitutionnel. — Nous savons que quelques personnes se sont élevées contre cette nomination, et ont voulu considérer les fonctions du serpent comme n'impliquant pas des études préalables, nécessaires pour faire un bon administrateur. — Nous répon* drons â ces personnes que Richelieu et Mazarin, auxquels on ne peut refuser les qualités d'administrateurs — habiles,-^ étaient hommes d'église, comme le serpent de Glisolles, — outre l'intérêt puissant de donner à toute une classe de citoyens la part d'autorité qui lui est due, et de supprimer l'ostracisme qui éloignait jusqu'ici les serpents d'église des fonctions politiques que M. le maire de Montmartre appelle le fardeau des affaires publiques. Cette mesure avait encore pour excellent résultat de
74 tES GUÊPES.
faire â la fois deux bonnes positions à deux honorables citoyens. — M.***, qui n'avait été jusque-là que serpent, est aujourd'hui maire de sa commune, -^ et M. Delacour qui, aussi longtemps qu'il est resté maire de GlisoUes, était resté confondu parmi les milliers de dépositaires de l'autorité municipale, et n'avait jamais fait parler de lui, vient, de par les journaux de l'opposition, de passer homme éclairé^ indépendant^ aimé et estimé de $es çoncitoyensy en sa qualité d'homme destitué. — Un petit procès en police correctionnelle^ — le baptême de la sixième chambre, — est tout ce qui lui manque pour prendre sa place parmi les grands citoyens.
Nous avons entendu discuter à ce sujet une question de queW que importance. — Le nouveau maire de Glisolles doit-il priver / l'église de son talent de serpent? Doit-il continuer à jouer du serpent les fêtes et dimanches? — Néron et Louis XIV ont été blâmés pour avoir manifesté, sur le trône, un amour peu royal des applaudissements du public : Néron chantait, Louis XIV dansait. — C'est sur ces deux princes & la fois que Racine a £sût ees vers ;
U aime & prodiguer sa voix sur on tliéfttret à réciter des vers qa*il veut qa'on idolÀtre.
Nous engageons M. le nouveau maure de Glisolles â méditer cas grands exemples.
4l^ C'est une chose bien embarrassante que d'être à la tête d'un gouvernement fondé sur les majorités» et qui ne peut pas s'appuyer sur les plus dignes, mais sur les plus nombreux ; -^ un gouvernement où les moutons conduisent le chien, •— où les chevaux du fiacre mènent le cocher, où un troupeau d'oies mène eu envoie pattre son berger. Aussi, quand je vois ces choses, je me sens pris d'une grande indulgence pour ceux qui sont, de Bom^ les chefs d'une pareille cohue; — et» quand ils me sem^ blent 86 tromper, je serais moins porté àlblâmer Jeur^sottise qu'C
admirer qu'ils n'en fassent pas davantage . Voici le gouYernement on ne saurait plus perplexe entre l'Université et le clergé, qui, avec plus ou moins de formes et de dissimulation, demandent, au nom de la liberté, le monopole de l'instifuction publique.
De ces deux ennenus Tan et l'autre se pique D'avoir la Uberté pour but et pour refrain ; L'un veut la liberté de tenir seul boutique* Et l'autre de fermer celle de son voisin.
Coupez une question en deux, — quelle qu'elle soit, — et vous verrez les gens tenir à honneur d'adopter Tune des deux moitiés delà question. — Proposez n'importe quoi, et le public se croira obligé de se ranger en bataille pour ou contre. — C'est ainsi que se forment les partis, c'est ainsi qu'on nous a tant de fois demandé, avecunmélanged'étonnement et de dédain : « Mais enfin, pour g^i étes-vous ?. . De quel parti ôtes-vpus?— Je suis pour la raison, messieurs, je suis pour le juste et pour Thonnéte. — Vous plaisantez ; la raison, lejuste, Thonnéte. . . ce ne sontpas des partis. Il y a troispartis : les légitimistes, les républicains et le gouvernement actuel; de quel parti ôtes-vous? — Permettez-moi, messieurs, de répondre à votre question par une autre question : — Âimez-vous mieux manger des crapauds au jus ou à la sauce blanche? --Nous n'aimons les crapauds à aucune sauce. — Fumez-vous les cigares de Manille de la régie parle gros bout ou par le petit bout? — Nous ne les fumons ni par le gros bout ni par le petit, parce qu'ils sont détestables. — Comment préférez-vous les coups de bâton? sur le dos ou sur la plante des pieds? — Nous préférons ne pas avoir de coups de bâton. — Eh bien! messieurs» je suis comme vous, non pas que je demande à ne pas avoir de gouvernement, au contraire, — je voudrais un gouvernement fort dans les mains des plus intelligents, qui, n'ayant rien à craindre et rien à espérer des classes nombreuses, pauvres et pea éclairées, s'occupât sérieusement désintérêts et du bonheur réel
de ces classes, autrement que par des phrases, autrement que pour les faire se ruer sur leurs adversaires ; mais, pour ce qui est des trois partis en présence, je ne vois entre eux de différence que dans le nom des hommes.— L'un tient, l'autre veut prendre» l'autre veut reprendre ; — entre ces trois partis, — s'il faut absolument choisir, je suis pour celui qui tient, parce qu'il tient, — et c'est au fond une meilleure raison que ce n'en a l'air : — pour prendre ou pour reprendre, il faut tirailler et déchirer les choses qu'on veut prendre ou reprendre; et ces choses-là, voyez-vous, c'est nous, c'est la fortune publique, c'est la liberté, c'est la paix et le calme. »
<9^ Entre le clergé et l'Université, notre opinion est à peu prés la même : Téducation que donne rUniversilê est mauvaise, nous croyons l'avoir démontré plus d'une fois sous toutes les formes; — elle conduit laborieusement la jeunesse à ne rien savoir.
Celle du clergé est, quant i l'instruction, précisément la même chose, mais l'Université n'a pas jusqu'ici élevé la prétention d'être un État dans l'État, l'Université ne reconnaît pas des lois différentes des lois du pays, l'Université n'a pas son grand maître à Rome, — l'Université fatigue et ennuie la jeunesse, mais ne la fanatise pas, — l'Université reconnaît un pouvoir audessus d'elle. Si le clergé enseignant est de bonne foi , il faut que tous ses efforts tendent à persuader à la jeunesse l'horreur du sang, — qui empêche d'être soldat , — la prééminence du célibat , qui empêche d'être père de famille, — la propagation du calholicisme par tous les moyens et l'intolérance envers les autres religions , qui sont contraires aux lois du royaume , au bon sens et à la charité. L'Université peut être tolérante, le clergé ne peut pas l'être; le clergé peut-il instruire des protestants , des luthériens, des. juifs, sans porter atteinte à leur croyance, qui leiir est garantie pab lès lois du pays, — ou sans renoncer à ses propres croyances et à ce qu'il doit considérer
comme ses devoirs? Le clergé catholique ne peut avoir entre les mains Tinstruction de la jeunesse dans un pays qui professe la liberté des cultes.
D'autre part, le clergé, mêlé aujourd'hui à tous les intérêts, à tous, les débats, à toutes les ambitions, n'a plus le prestige de ces hommes de science et de patientes études qui, moins soucieux, du moins en apparence, des intérêts temporels, vivaient dans la retraite et la méditation. — Aucun des grands noms, dans les sciences et dans les lettres, n'appartient au clergé, — si ce n'est à quelque membre foudroyé et anathématisé. — Les évêques, qui, depuis quelque temps, se font journalistes, n'ont réussi qu'à se mettre en opposition avec les lois du pays et avec celles de la grammaire, — dans un journal soi-disant religieux, qui vomit continuellement l'injure et la haine en style des halles.
Le clergé se trompe, le moment n'est pas venu pour lui de relever la tête avec tant d'arrogance. — Non-seulement il n'est pas prudent pour lui d'être intolérant , mais sa tolérance n'est plus aujourd'hui une concession qu'il fait, mais un échange qu'il doit se trouver heureux de faire accepter.
Le clergé a tort , — tout le monde était bien disposé pour lui, il n'est presque pas un esprit intelligent de ce temps-ci qui n'ait fait quelques efforts pour lui rendre depuis quinze ans une partie de sa considération perdue. — Moi-même, pour ma faible part, me joignant à quelques grands esprits dont j'ai l'honneur d'être l'ami , je n'ai cessé , dans mes écrits , de lutter contre l'intolérance voltairienne qui avait siiccédé à rintolérance de TÉglise
ij^ La Gazette de Manheim avait raconté que H. Arago, secrétaire de l'Académie des sciences de Paris, décoré par le roi de Prusse de l'ordre du Mérite, avait refusé cette distinction ; M. de Humboldt, chancelier de l'ordre du Mérite , a répondu dans la Gazette universelle de Prusse — que M. Arago avait au contraire accepté cette croix avec reconnaissance ; — réplique
(le la Gazette de Manheimy disant que, si M. Atago a accepté la chose eo 1842, cela ne prouve pas qu'il ne Tait pas renvoyée cette année. — Nouvelle réponse de M. de Humboldt, — qui affirme que cette assertion est ridicule et n*est aucunement motivée. Il y a quelqu'un dont le silence dans cette discussion nous a étonné à bon droit : c'est M. Arago. M. Arago a accepté la croix et Ta gardée, — il Ta acceptée et renvoyée, -^ ou il ne Ta pas acceptée; — voici, je crois, les trois hypothèses possibles : — dans le premier cas, c'est-à-dire s'il a accepté et gardé la croix, il aurait dû avoir le courage de le dire hautement et de ne ' pas se laisser attribuer un acte de mauvais goût ; — dans le second et le troisième cas, s'il l'a refusée et renvoyée, il faut croire qu'il a eu pour cela des raisons honorables, et il ne devrait pas laisser dire à M. de Humboldt qu'il l'a acceptée avec reconnaissance. — Cela s'explique par la difficile position que fait à ses grands citoyens le parti auquel s'est donné M. Arago; — la queue de ce parti exige de ces pauvres grands citoyens qu!ils refusent, honnissent et insultent toute distinction à laquelle — ^ ladite queue n'a aucun espoir de, parvenir ; — c'est un mandat facile à remplir quand les choses sont loin ; — il faut voir comment alors ces pauvres pensions, ces pauvres croix, ces pauvres titres, sont traités — à distance; — mais, quand ils approchent, c'est plus difficile; — tel chasseur tire sans pitié à trente pas sur d'innocents animaux qu'il ne voudrait à aucun prix étrangler avec les mains ou écraser sous les pieds ; — A ce moment, nous avons vu plus d'une fois de grands citoyens se sentir émus de compassion ; — mais, si on accepte, on tâche que cela soit sans bruit, sans éclat; — on tâche de joindre les profits du plaisir aux bénéfices de la vertu; — la vertu des grands citoyens comme celle des femmes, consiste à refuser. — C'est ainsi que M. Ganneron et M. 0. Barrot, amis de madame de Feuchéres, avaient laissé courir dans le temps le bruit qu'ils avaient refusé ou donné aux pauvres le legs qu'elle leur avait laissé, tandis
qu'il n'en était rien. — On dit M. de Humboldt trés*irrité contre M. Arago, qui se tirera trè««-mal de cette affaire; il n'a pas assez accepté pour le roi de Prusse, il n'a pas assez refusé pour son parti : — il mécontente tout le monde ; — en vérité, Je vous le dis, monsieur Arago, il viendra un jour où il y aura dans ce parti une terrible réaction contre vous.
^^ M. le docteur Giraudeau de Saint-Gervais, si connu i la quatrième page des journaux, où il annonce sans relâche , toutes sohes de marchandises plus ou moins décentes, tant sous son nom que sous celui de M. Trablit, pharmacien, est à la fois actionnaire du théâtre du Vaudeville et ami de M. et de madame Ancelot. C'est lui qui a poussé ces directeurs dans la voie de l'annonce avec une véhémence inouïe. Les pièces du Vaudeville occupent depuis quelque temps un si grand nombre de lignes â la page des annonces, — que les bonbons trop peu secrets de M. de Saint-Gervais ne s'y impriment plus aussi à l'aise. Ma" dame Roland, surtout, s'est prodigué â elle-même, au prix de un franc la ligne, des éloges proportionnés à son insuccès. — Le fait est que madame Ancelot, qui a fait de jolies pièces, s'est trompée cette fois, et que Madame Roland n'a pas eu de succès. La directrice a été obligée de l'avouer à l'auteur et d'étayer le drame d'une pièce fort comique, — jouée par Arnal. — L'auteur, en échange de cette concession, a exigé de la directrice un redoublement d'éloges (un franc la ligne). Le public néanmoins s'ennuyait de Madame Roland et sifflait, ce qui ennuyait les acteurs ; après quatre ou cinq tempêtes, bravement essuyées, madame Doche s'est découragée, — et un soir, au beau milieu de la pièce, elle a dit au souffleur : « Sonnez pour qu'on baisse le rideau, i — - Le souffleur, croyant que l'ordre venait de M. Ancelot, a sonné, et la toile s'est abaissée. Grande et légitime colère de M. Ancelot, de l'Académie française, qui a cassé 8a canne, une chaise, le souffleur et madame Doche, â laquelle il a ôté, non-seulement le rôle de madame Roland, ee qui était
dans son droit, mais aussi celui qu'elle jouait dans VHomme hlasé, de quoi les auteurs se sont fâchés. — L'affaire a été portée au tribunal de la commission des auteurs, — et, le lendemain et jours suivants, on a vu à la quatrième page des journaux, entre les bonbons, pâtes et pastilles de M. de Saint* Gervais, — que rien n'égale le succès de Madame Roland.
^j^ Voici un exemple remarquable d'une sévère exigence, relativement aux formules et â l'étiquette. — M. le baron F*** G***, officier d'un régiment qui était en Afrique, se trouvait â Dieppe, où il allait se marier. — Il écrivit au général 0***, suivant l'usage, pour le prévenir et Ipi demander la permission de contracter mariage. — M. Q*** lui répondit qu'il ne lui envoyait pas la permission demandée parce que la feuille de papier dont s'était servi le capitaine était trop petite et la marge trop étroite. Il l'engageait à envoyer une autre demande.
<$^ Une chose m'a frappé en lisant dans plusieurs journaux le compte rendu du dernier opéra de M. Donizetti. — On s'accorde généralement â reprocher au compositeur des réminiscen^ ces. — C'est un mot que les musiciens ont imaginé pour euxmêmes, et que les feuilletonistes ont adopté pour donner de la couleur à leurs feuilletons. — Se rappeler les pensées des autres et s'en servir pour ses propres ouvrages s'appellerait du plagiat si les choses étaient commises par un écrivain ; fait par un musicien, cela reçoit le nom plus euphonique de réminiscence. — En bon français, on ne devrait appeler réminiscence que les souvenirs de sa propre musique, qui reviendraient inopportunément â l'auteur. '
^^ La duchesse d'Orléans s'est créé le plus charmant empire qu'une femme puisse désirer : — elle s'est déclarée protectrice des fleurs ; — elle a institué des prix et des médailles pour récompenser et encourager les efforts et les succès des jardiniers; — déjà, à Paris et à Lyon, plusieurs de ces médailles ont été distribuées. Elle aime à visiter les jardins et les serres
oA ses eharmantes protégées étalent leurs couleurs et exhalent leur parfum.
j^ Voici une lettre que le dieu Cheneau — me prie en ami d'insérer en entier dans les Guêpes, — Comme quelques personnes m*accusent d'avoir inventé le dieu Cheneau, — Je rappelle ici son adresse : rue Croix-des-Petits-Champs, n® 15.
« Monsieur Kaar, voici la réponse au refus que vous avez fait de partager ma table ; je vous ai autorisé à amener un de vos amis; sont-ce les amis qui vous manquent? parlez. J'avais une double raison d'agir, ainsi. Je vais tâcher de vous la faire comprendre. Jusqu'à ce jour, j'ai été.privé de vous connaître, quoique vous soyez venu chez moi pour acheter des boutons et quelques brochures de ma composition. Quels peuvent être les motifs qui vous ont empêché de répondre â mes veux? Serait-ce parce que vous m'appelez dieu ? Lisez l'article évangélique reproduit dans la d3rniére lettre que je vous ai adressée, et vous verrez que ce nom est consacré aux hommes de bien par les divines Écritures. Vous n'ignorez pas que les dieux ont un vrai plaisir à s'entretenir avec les mortels, surtout avec ceux qui, comme vous, cherchent à se distinguer.
i Serait-ce aussi parce que votre modestie vous ferait croire que vous ne serie;E pas dans nos entretiens au niveau de ma divinité? Ne craignez rien, monsieur A. Karr, ma divinité sait descendre quand il le faut, et communiquer une flame du feu qui m'anime à ceux qui ne font que ramper ici-bas.
f Telle est ma position; je metteraiy pour remplir ma mission, tout mon bonheur à en étendre l'influence sur vous, qui aspbrez à la gloire d'éclairer vos semblables. Hais, monsieur, pour bien servir les autres, il vous importe donc d'apprendre à vous servir vous-même.
» Je me suis aperçu qu'il manquait quelque chose d'essentiel à vos mouches jaunes. Venez, venez, venez donc, monsieur Karr, j'espère vous tirer db marais fangeux du Pamitte des
Guêpes, où vous lie coassez pas mal, il est vradt sans cependant»' entre nous soit dit, vous distinguer beaucoup des docteurs de Montmartre,- Si vous le permettez, je travaillerai à vous élever au haut de l'Olympe parmi les aigles, mais il faut abandonner les Guêpes ei leur vil domicile ; alors vous serez au nombre de ceux qui n*ont au-dessus deus que Tastre brillant du jour. Que risquez-vous en venant chez moi? Vous ne sauriez descendre in» tellectuellementy et physiquement même il y a à monter.
» Vous avez dédaigné mon invitation, monsieur A. Karr. Vous avez peut-être cru que mon repas ne consisterait qu'en nourriture céleste; pas, du tout, erreur^ monsieur Â. Karr. Je sais que ce mets vous causerait des inquiétudes et du mal, et je n'ai pas la prétention de changer votre principe sans votre concours. Dans ma religion, on respecte et Ton plaint toutes les affections, selon les capacités. D'ailleurs, lorsque je prie comme homme quelqu'un à ma table, je ne sers que des choses propres â l'estomac des mortels. Du reste, en fait de goût, les dieux, comme vous devez le savoir, n'en manquent pas. Mais, après avoir satisfait le corps, je prends quelquefois la liberté de m'occuper de l'âme; si j'en rencontre de sensibles, je me plais à verser dans elles les trésors de la vraie intelligence qui sont en mon pouvoir.
» II semblerait â vos semblables que cette réfection spirituelle, la plus précieuse, vous serait inconnue. Vous n'avez, je le vois, jamais été convié au festin des dieux que par moi.
» Ne soyez point fâché contre moi, monsieur Alphonce Karr, élise serait à tors, car je vous ai prévenu que je ne redoutais pas les hostilités des Guêpes, et que je défiais même les corbeaux. J'ai dit. Salut, portez-vous bien. Cheneâu, négociant. »
<$^ On lit sur tous les bureaux de débit de tabac ces mots en gros caractères : Contributions indirectes ; — d'autre part, il est écrit dans la Charte : « Aucun impôt ne peut être établi et perçu s'il n'a été consenti par les deux Chambres et sanctionné par. le roi.
DiCBMBRE 4843. 83
» La Chambre des députés reçoit toutes les propositions d*imp6t{ ce n'est qu'après que ces propositions ont été admises qu'elles peuvent être portées à la Chambre des pairs.
» L'impôt foncier n'est consenti que pour un an ; les impoiiiions indirectes peuvent l'être pour plusieurs années. »
Nous n'avons pas souvenir que ni l'année dernière > ni depuis plusieurs sessions l'administration des tabacs ait été autorisée i établir ei percevoir un nouvel impôt indirect; — * c'est donc arbitrairement et contrairement à la loi qu'elle a élevé le prix des marchandises dont elle a le monopole. Il est difficile de savoir quelles bornes aura l'avidité de l'administration» puisqu'on lui permet de les fixer elle-même; il en pourrait être question à la Chambre ; mais, comme nous l'avons déjà remarqué, à la Gham-* bre des députés on prise et on ne fume pas.
^i^ Un grain de sable est peu de chose, mais be^ucoupde grains de sable sont une montagne inaccessible --* ou un désert dans lequel s'égarent et périssent les caravanes ; — une goutte d'eau est bue en un instant par le soleil, «^ mais beaucoup de gouttes d'eau font la mer, qui engloutit et dévore les navires, les trésors et les hommes. — Un bottier est un bottier, -^ un tailleur est un tailleur, -- un portier est un portier ; »*- au point de vue littéraire, Chacun d'eux n'est rien, -^ mais portier, bottier et tailleur — rassemblés au nombre de sept à huit cents -* forment un public qui fait tfembler l'écrivain le plus auda^ cieux, — devant lequel il s'humilie et fléchit le genou.
ij^ On raconte en ce moment Thistoire d'un duel qui n'a pas eu de suite à cause de l'obstination d'un des adversaires ft 68 retrancher dans une position acquise. — M.*** fait demander raison à M. de C '** d'une insulte peu grave; -^ il espérait que le duel serait refusé, mais M. de C*** accepte; — les témoins alors, de part et d'autre , pensent n'avoir plus qu'à régler quel** ques conditions pour le combat. < A quinze pas, messieurs, dit le témoin de M. *"*. -^ Il me semble, messieurs» répond un té-*
84 l'Es GUÊPES.
moin adverse, que la chose n'est pas assez grave et que nos amis ne sont pas assez maladroits pour qu'on doive rapprocher tellement la distance; vingt-cinq pas seront une distance plus convenable. »
On discute, — on s'accorde à vingt pas. Les témoins de, M.*** reviennent le trouver. « Eh bien? — Eh bien, c'est arrangé. — Je le pensais bien. —- Vous vous battez demain matin. — Hem?
— A neuf heures. — Comment? — Au bois de Vincennes. — Diable! — A vingt pas. »
M.*** paratt un moment embarrassé ; mais bientôt, se ravisant : « Vous dites qu'on se battra à vingt pas? j'eusse autant aimé à quinze et même a dix pas. — Nous demandions quinze pas, mais le& témoins de G*** ont insisté pour vingt. — Vous leur avez fait cette concession? — Oui. — Très-bien, je ne compte pas leur en faire davantage. — Mais il n'y en a plus à faire. — Il peut s'en présenter : je maintiendrai mes droits. -^ Personne ne les attaque. — Je suis l'offensé... — Oui, puisque c'est vous qui demandez réparation. — Donc j'ai le choix des armes. — Mais il n'y a ^as de... — J'ai le choix des armes, et je choisis l'épée.
— Comment l'épée! mais vous avez dit vingt fois devant nous que vous tireriez le pistolet dix fois plutôt qu'une fois l'épée. — Est-ce à propos de cette affaire que j'ai parlé delà sorte? — Non, mais... — Il n'y a ];>as de mais, je suis insulté, j'ai le choix des armes, je prends l'épée. — Il faut que nous revoyions les témoins. ^ Pourquoi? — Pour faire de nouvelles dispositions.
— Il n'en est pas besoin, vous êtes convenus qu'on se battrait à vingt pas. — Oui... — Eh bien! je ne veux pas vous démentir : je me battrai à vingt pas. — A la bonne heure. •» Mais je répète que j'aurais autant aimé à quinze pas ou à dix. ^ Avezvoiïs des pistolets? — Non, pourquoi faire? — Comment, pourquoi faire?... belle question, mais pour vous battre. — Pour me battre 1 mais je ne me bats pas au pistolet. — Ah çâ ! mais Q0U3 ne nous entendons pas, — * vous venez de nous dire encore
que vous acceptiez les vingt pas. — Eh bien, oui, j'accepte les vingt pas... après? — Comment... après? — J'accepte les^ving:, pas, mais je n'accepte pas le pistolet, je ne suis pas aux ordres de ce monsieur ; — j'ai fait une concession, je ne reviendrai pas dessus ; — vingt pas si on veut, — je le veux bien ; — maintenant que je l'ai accordé, je ne reviendrai pas là-dessus; on se battra à vingt pas, pas un de plus, pas un de moins. Ce n'est pas moi qui Tai demandé, — on me l'a demandé : ça sera comme on a voulu : — j'ai fait une concession, mais je n'en ferai pas deux. Vingt pas, soit, — mais à Tepée. »
11 fut impossible -de persuader à M.*" de changer sa résolution. — Il appelait son obstination « maintenir ses droits. » — Le duel n'eut pas lieu.
Ij^ Il y avait à Paris un comédien de talent, — d'un talent réel et sérieux, c'était Bouffé. — A dire vrai môme, c'était le seul comédien hors ligne. — Il était relégué au Gymnase et le moins payé de tous les acteurs de Paris. MM. les sociétaires du Théâtre-Français — n'avaient pas dédaigné de prendre au Vaudeville deux ou trois médiocrités et nullités. — mais ils avaient eu soin de laisser là Bouffé. — Le directeur du théâtre des Variétés n'a pas reculé devant un grand sacrifice d'argent pour le retirer du Gymnase. —Je suis heureux de constater que l'esprit ne sert pas toujours à faire de mauvaises affaires, — et qu'il n'est pas vrai, — comme on le prétend, — que les gens d'esprit sont plus bétes que les autres. •— Mais à quoi sert uu directeur au Théâtre-Français?
86 LES 6UÈPE8.
Janvier i8&i|«
La famille Araço. — Les journaux. •— Améliorations et élévations des conditions. — Du serment politique. — Nouvelles études de mœurs. — L'Université et le clergé. ~ Trois variétés de 'latin de cuisine. " Les fortifications de Paris. — Sur la guerre d'Afrique.
0Jf^ JAimER. — Malgré la température extraordinairement douce de Thiver, la jeune femme du prince de Joinville est, dit-on, fort alarmée de la tristesse de celte saison, dont elle n'avait aucune-idée, -r On a beau lui afBrmer que le soleil, les feuilles, les fleurs, tout reparaîtra dans quelques mois, elle croit qu'on la trompe pour la consoler, — que tous les arbres sont morts, qu'il n'y aura plus jamais de feuillage — ni de fleurs; — j que le soleil, aux trois quarts éteint, ne reprendra plus sa force, sa chaleur, ni son éclat ; — que la nuit et la mort ont conquis en partie ce pays ; — elle regrette amèrement toutes ces belles choses qu'elle croit ne revoir jamais.
^^ Nos romanciers modernes publient de la nature une nouvelle édition revue, corrigée et considérablement augmentée. T- Nous avons déjà cité quelques-unes des fleurs sorties de leur cerveau. — A Xtxkllet bleu que M. Jules Janin a cru voir dans le jardin du fleuriste Ragonot, frère du chanteur Ragueneau ; à Y azalée qui grimpe dans les livres de M. de Balzac, il faut joindre les chrysanthèmes bleus qui s'épanouissent dans le roman de Consuelo de madame Dudevant. Ces écrivains ont remarqué qu'il y a peu de fleurs bleues, et que la plupart de celles auxquelles a été accordé le privilège de cette magnificence sont des fleurs des champs. — Ils ont songé à réparer cette parcimonie que Dieu a montrée de la couleur dé son ciel. Vénus teignait de son sang la rose, qui jusque-là avait été blanche; — c'est du sang de Pyrame et de Thisbé que le mûrier prit la teinte
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rouge de ses firaîts : — c'est dans leur encrier que madame Dudevant et M, Janin ont trouvé la couleur bleue qu'ils accordent aux chrysanthèmes et aux œillets.
Nous avons déjà cité des vers dans lesquels des amis de la famille Arago disaient:
François prit toute la science, Etienne garda tout Tesprit.
Ces vers semblaient dire que M. François Arago n'avsdt pas le moindre esprit, et que M. Etienne était un ignorant, — sans parler des autres Arago, — du frère Jacques, qui n'avait à ce compte ni science ni esprit, — ainsi que du jeune Emmanuel, qui n'avait ni esprit ni science.
D'autres louangeurs ne se sont pas cette fois montrés plus adroits; — ils oîit imprimé:
À toi, François, les cieux; à toi, Jacques, la terre!
Que restera-t-il à M. Etienne, puisque ses deux frères se sont partagé la terre et le ciel? A peine le Vaudeville.
^^ Par une singulière fatalité, M. Victor Hugo, dans l'espace de quelques moié, a dû faire Téloge funèbre des deux écri- Tains qui s'étaient le plus opposés à son entrée à l'Académie. — Lemercier et Casimir Delavigne. >
^kje Nous voyons chaque jour les journaux de l'opposition accuser la politique du roi d'être timide et sans énergie ; c'est . une accusation injuste, et les gens de bonne foi reconnaîtront j qu'il est, au contraire, d'une témérité sans exemple de laisser j relever la tête avec tant d'arrogance et d'une façon si provoi quante aux gens qui ont renversé du trône le prédécesseur. de j S. M. Louis-Philippe.
é!^ On se rappelle que, il y a quelques années, â une époque où on craignait une grande cherté de pain, un journal, appartenant au gouvernement, eut la malheureuse idée de ra-
conter, dans un article Variétés, qu*il y a des peuples qui mangent de la terre et qui ne s'en portent pas plus mal. — On crut un moment que le gouvernement se proposait de nourrir le peuple avec de la terre. — U«eiques Français ont senti cette pensée germer dans leur tête, — et ils ont trouvé moyen de faire manger de la pierre à leurs compatriotes. — Us mêlent à la fécule de pommes de terre de la poudre d'albâtrô dans la proportion de six à sept pour cent.
i^^ II est une réflexion que ne peuvent s'empêcher de faire les gens de bonne foi à la lecture des journaux qui représentent Fopinion des divers partis politiques.— Prenez-en un au hasard : — tous les écrivaips qui partagent ses opinions politiques accaparent tout le talent, tout le génie, tous les succès. Les livres, les drames, les tableaux, les statues des artistes ou des auteurs rangés dans le parti opposé sont absurdes, manques, ridicules.
Tous les orateurs du parti sont de grands orateurs. -^ Les autres ont une faconde lourde et embarrassée — Les hommes du parti sont vertueux^ indépendants, entourés de Testime de leurs concitoyens. -^ Les autres sont corrompus, esclaves, en exécration au pays.
Quand vous avez lu cela pendant quelque temps, vous vous demandez comment le combat entre les partis peut durer si longtemps;—^ comment les gredins, les esclaves, les médiocres, les nuls, détestés de la France, peuvent tenir encore en échec les vertueux, les indépendants, les grands et les forts— «estimés du public.
Vous n'avez qu'à Ih^e le journal du parti opposé, — et vous verrez précisément la même chose;— «les génies de l'autre journal sont les médiocrités de cçlui-ci, — et vice versa, — Les grands orateurs de tout à Theure ont, à leur tour, la faconde lourde et embarrassée, les corrompus sont devenus les vertueux, les vertueux sont devenus les corrompus.
Aucun parti n'accorde i l'autre un homme de quelque valeur»
un écrivain ou un artiste du moindre talent. — L'armée de chacun est composée de héros invincibles; — Tarmée ennemie de goujats indisciplinés, sans tactique et sans courage, — et Ton ne comprend pas comment la victoire reste toujours incertaine, et comment à chaque combat-~on chante un Te Deum dans les deux camps.
Un journal de Topposition n'accordera pas qu'un homme d*État aux affaires ait des souliers bien cirés. Un journal ministériel serait gourmande par ses patrons s'il reconnaissait que le gilet d'un député de l'opposition est d'une coupe élégante.
Voici, de ce ridicule, un exemple pris au hasard dans un journal de l'opposition radicale :
On vend une coupe de bois à Bar-le-Duc; — mais ces bois appartiennent au duc d'Âumale. — Le journal dit : « Les bois se sont mal vendus, les chênes étalent creux*, lés ormes couronnés, etc. » Si on le poussait un peu plus loin, il vous dirait. que les violettes qui fleurissent dans ces bois n'ont pas d'odeur, que les rossignols qui les fréquentent n'ont pas de voix ou chantent faux.
^^ La séance royale a eu lieu à la Chambre des députés. — Quatre à cinq mille personnes y ont assisté, que l'on ne peut espérer de tromper sur ce qui s'y est passé, — et qui mettront six ou huit mille autres personnes parfaitement au fait. %Eh bien, dés le soir et le lendemain, les journaux se livrent â des récits parfaitement contradictoires de tous les détails de la séance.
On lit dans un journal ministériel : « Des cris nombreux et prolongés de Vive le roi! ne sont interrompus que par les cris répétés de Vive le comte de Paris! Vive la reine! Vive la duchesse d'Oriéans ! — Il y avait dans la personne de Sa Majesté une plénitude de vigueur et de santé qui faisaient paraître le roi rajeuni, il a monté d'un pas ferme les marches du trône et a prononcé son discours d'une voix forte et sonore. »
90 l'Es GUÊPES.
Prenez un journal de Topposition... eelu! (|uè tôQ^ voudrez... je copie textuellement :
€ Quelques cris de Vive la reine! isefont entendre; Marie-- Amélie présente son petit-fils sur le devant de la tribune ; après un moment d'hésitation, une voix crie : Vive la duchesse d'Or-- Uansl Un petit nombre de voix lui répondent. La même voix ■ reprend : Vive le comte de Paris! et ce signal est presque également suivi.
» Peu dinstants après, les grandes députations et une longue file d'officiers d'ordonnance et d'aides de camp entrent précédant Louis-Philippe, qui monte lentement les marches du trône, s* arrête plusieurs fois pour saluer l'assemblée la main sur son cœur. Des cris de Vive le roi! partent de plusieurs bancs et de gue/^ués tribunes.
» Louis-Philippe s'assied, ayant à sa droite les ducs de Nemours et de Montpensier, et à sa gauche le prince de Joinville. Après s'être couvert, Louis-Philippe développe un papier qu'il tient à la main, et lit i'une voix mcAns sonore que les autres années le discours stKvant. »
Je comprends parfaitement que le journaliste, selon ses idées et ses opinions, trouve le discours du roi plus ou moins significatif, plus ou moins bien pensé ou bien écrit. — Mais il est des faits matériels sur lesquels il est impossible de varier â ce point si l'on est tous deux de bonne foi. Entre ces deux récits opposés des mêmes choses, il est évident pour deux mille personnes qu'il y a un des deux journaux qui a impudemment menti.
Les ministres ont fait dire au roi, dans la séance d'ouverture des Chambres : • Toutes les conditions s'élèvent et s'améliorent. • C'est une assertion qu'il nous est impossible d'admettre. Toutes les conditions, il est vrai, s'élèvent ou tentent de s'élever... mais vdci de quelle manière : je connais un menmsier qui a fait donner de l'éducation à son fils, afin qu'il puisse devenir notaire. — Le fils ne salue plus son père quand
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il passe du monde dans la rue et qu'on pourrait le voir, parce qu'il rougirait, devant les jeunes gens qu'il fréquente, d'avoir un père menuisier. — Il fait des dettes que le père paye; il
ne sera pas en état d'acheter une charge avant trois ans ;
mais, à cette époque, son père ne sera plus en état de la payer ; son fils l'aura ruiné dans deux ans.
La fortune longue à faire des marchands d'autrefois se corn" posait de l'économie de ce que dépensent de plus qu'eux les marchands d'aujourd'hui. — Un marchand, aujourd'hui, peut et veut devenir député; il faut qu'il arrive à la fortune, c'està-dire au cens d'éligibilité; il faut jouer gros jeu et un jeu dangereux. — Il y a un billet blanc sur cent noirs ; le billet blanc donne des conditions d'existence qu'un marchand d'autrefois n'eût pas osé rêver ; — les cent billets noirs amènent la ruine et le déshonneur. Combien d'épiciers font faillite pour qu'un seul Ganneron arrive à être député, colonel d'une légion de la garde nationale, soit reçu à la cour «t danse avec les filles du roi!
^^ Les poètes ne sont plus crottés, ni couverts d'habits râpés ; ils ne daignent rêver que sous des arbres dont l'ombre et le feuillage leur appartiennent par des actes authentiques ; ils ont remplacé Pégase — par de vrais chevaux, THypocréne par le vin de Champagne ; — mais plus d'études, ni de méditation, ni de douce- paresse, ni de fantaisie : il faut écrire quarante volumes par an.
1^^ Le médecin ne se contente plus de trouver une honnête aisance à la fin d'une carrière honorable ; — il monte sur les tréteaux de la quatrième page des journaux, et il crie avec toutes sortes de contorsions grotesques pour amasser la foule et pour vendre au public des drogues infâmes.
^^ Les filles de portiers veulent être artistes ; elles jouent du piano, apprennent à chanter et vont au Conservatoire.— Une sur deux cents quelquefois réussit à avoir du talent, les autres
n'ont acquis que le dégoût du travail, le besoin du luxe et de la paresse. — Elles se prostituent.
^^ Les ouvriers lisent les journaux, suivent les débats des Chambres et causent politique; ils font des vers. — Pour deux pu trois auxquels le roi donne des montres avec des breloques en fruits d'Amérique, il faut compter par centaines ceux qui manquent d'ouvrage ou qui manquent â l'ouvrage, et vivent dans Jamisère à laquelïeils condamnent leur femme etleurs enfants, — à moins qu'ils ne se fassent tuer dans une émeute où les conduisent et les abandonnent des gens qui se disent leurs amis, en face d'autres amis qui leur tirent des coup's de fusil.
Ler, condition^ s'élèvent, non en grandissant, mais en s'étirant ; ^ elles perdent en assiette et en ampleur ce qu'elles gagnent en élévation.
Les conditions s'élèvent par l'envie; — plantez un jeune arbre entre des chênes séculaires^ en peu d'années sa tête sera à la hauteur de la tête des* plus vieux, mais il sera mince et étiolé, et se brisera au premier vent un peu fort.
Les conditions s'élèvent, mais elles ne s'améliorent pas ; au contraire, dans toutes les conditions; le but est plus haut placé, le bonheur est plus difficile qu'autrefois, les désirs sont plus vastes. — Autrefois on jouait Yamhe ou le terne, aujourd'hui on ne joue plus que le quine. — Le quine est une belle chose quand on le gagne, mais la mise au jeu est plus forte, et le nombre des chances favorables est de beaucoup diminué.
Il ne faut pas être dupe de cette égalité apparente — qui fait croire que les plus petits se sont élevés pour y arriver. — Cette apparance d'égalité cache, au contraire, la plus grande et surtout la plus triste inégalité qui ait jamais existé dans la société.
L'ouvrier qui avait une belle veste de velours olive était habillé autrement que l'élégant du boulevard de Gand ; — l'ouvrier qui aujourd'hui met un habit noir qu'il a acheté à force de pri- ?ations^appelle la comparaison«-»et est plus mal que l'élégant.
^^ On ne sait pas ce que tel jeune homme s'impose de priirationssecrètes— pour pouvoir fumer sur le boulevard des cigares à cinq sous comme tel autre jeune homme plus riche que lui.
^^ Il serait bon, dans Tintérôt de la dignité humaine, de supprimer Fusage du serment politique. — Il est trop évident aujourd'hui qu'on s'en fait un jeu ouvertement. Pourquoi les députés légitimistes ont-ils prôté serment à Louis-Philippe? pour pouvoir siéger à la Chambre et travailler à sa ruine, — absolument comme les députés aujourd'hui^dévoués au pouvoir prêtaient serment à Charles X, — c'est-à-dire pour être plus à môme de le renverser. — Ceux-ci voudraient bien aujourd'hui dire leur fait aux autres, et leur demander compte d'un certain voyage tout récent à Londres ; mais ils ont peur de voir rétorquer leurs reproches. — Us ont fait au dernier roi de la branche aînée tout ce que les légitimistes voudraient faire au premier roi de la branche cadette; — ils ne peuvent invoquer contre eux ni la religion du serment ni l'honneur : ils ne peuvent invoq|iier que la chose la moins respectable du monde, leurs intérêts.
^^ C'est une chose singulière que le gouvernement. Un homme qui, pour aucun fntérét, ne vous déroberait un sou — fraudera sans pitié la douane, ou la régie des tabacs, — ou les contributions directes ; voler le gouvernement, ce n'est pas voler. « C'est vous qui avez enlevé ce tronçon de mât qui était là hier, disait dernièrement un douanier à un pêcheur? — Laissez-moi donc tranquille, qu'est-ce que ça vous fait? — Ça me fait beaucoup, c'est à nous, la marine nous l'a abandonné. — Ah ! je ne savais pas ! pardon, je croyais que c'était au gouvernement ; mais, puisque c'est à vous, je vous le rendrai. •
De même tel homme qui se croirait déshonoré s'il manquait à sa parole d'honneur donnée à un autre homme, ne se fait aucun scrupule d'un serment prêté au roi. — C'est de la politique.
On a déjà voulu privilégier l'assassinat politique. — Malheureusement pour le gouvernement actuel, il lui est très-difficile
9i LES GUÊPES.
de réprimer et ses idées fausses et leur application; il n'a d'avantage que le succès sur ceux qui font aujourd'hui des tentatives qu'il s'eiforce de réprimer.
^^ Il est temps de surveiller le piano ; je lui pardonnerais volontiers son audace et sou outrecuidance, mais je ne puis lui passer l'ennui qu'il répand dans les meilleures sociétés. '— M. Listz a rendu le piano philosophe et humanitaire ; le piano a pris sa revanche et a rendu M. Listz prétentieux et insupportable. -*- Voici maintenant un monsieur qui pubhe des éttides de mœurs pour le piano. — SontHîe les Caractères de la Bruyère, sonate pour le piano, — ou les Maximes de la Rochefoucauld, — caprice pour piano et violon? — On les offre â la curiosité des amateurs. -— Nous allons transcrire mot pour mot l'annonce qu'en fait un journal ministériel, — annonce qu'eussent faite volontiers les journaux les plus indépendants, et qu'ils ont peut-* être faite :
< CHRONIQUE MUSICALE. — On demande avec empressement chez madame veuve Launer, éditeur de musique, deux remar-* quables productions, à peine sorties des presses du graveur et de la lithographie, elles révèlent à la fois un génie doué de fo plus piquante originalité et de la mélodie la plus suave et la plus onctueuse. La curiosité s'y attache d'autant plus que, publiées sans nom d'auteur, chacun y inscrit , selon ses impressions» le nom de célébrités qui se gardent bien de s'en défendre. 9
(Eh bien ! c'est mal aux célébrités de vouloir ainsi usurper la gloire d'un inconnu et le nom d'un anonyme.)
€ La première de ces productions est intitulée un Veuvage^ esqyisse de mœurs pouf piano seul. C'est un petit chef-d'œuvre de bon goût et d'esprit, où l'auteur débute par un court mais larmoyant et expressif andante, d'où s'échappent et tombent les larmes amëres que fait répandre la perte d'une épouse adorée. »
(Les larmes nes*échappent plus des yeux, elles s'échappent des andante ; une fois échappées, ce qu'elles ont de mieux à faire, c*estde tomber^ à moins qu'elles ne préfèrent rester suspendues aux cils de Tandante ; essuyez votre andânte et continuons.)
c Intervient un ingénieux récitatif, »
(On sonne, on intervient , — qui est là? C'est un ingénieux récitatif. — Entrez.)
« Où le veuf y qui élîdt prêt à en finir résolument avec la vie, semble se raisonner et se demander un compte sévère de son inutile désespoir. »
(Le piano traduit alors un petit passage de Cicéron sur le suicide, — qu'il trouve dans le traité de la vieillesse -*- de Senectute.)
Un flacon de constance se présente par aventure sous sa main ; il le. débouche par inadvertance et le boit par distraction. L'auteur a trouvé là des efTets d'imitation qui vont à merveille au caractère du piano. >
(Les effets d'imitation?... D'abord le bruit du tire-bouchon qui grince dans le liège, — celui du bouchon qui part, — le glou-glou de la bouteille, — le son du vin dans le gosier, — un petit bruit de lèvres pour exprimer que le vin est bon, — — puis le hoquet.)
c Ces effi^ts l'entratnent tout naturellement & un allegro vivace â trois temps. »
(Je comprends parfaitement que ces effets entraînent tout na« turellement n'importe qui à n'importe quoi qui ne soit pas la même chose.)
i Un allegro vivace qui donne â penser que le veuf, tout à l'heure inconsolable, est prêt à se remarier. Eu effet, dans ce petit allegroj éclatent soudainement des éclairs de gaieté, des sentiments de valses, àe^ impressions de contredanses et comme un parfum des noces prochaines^ qui contraignent rauditeur i partager l'inconstance. »
(L'inconstance étant le changemeni; , non-seulemeut Tauditeur partage Hnconstance, mais je déclare que, s*il a le sens commun, il serait capable de Finventer.)
< La lithographie de cette Esquisse de mœurs pour piano rend très- finement h pensée du compositeur : elle représente deux médaillons. Le premier montre aux regards le. jeune veuf idSis toute la profondeur de sou désespoir, mouchoir humide de larmes, yeux levés vers le ciel, boîte de pistolets sur la table. Le second médaillon représente le jeune veuf tarissant une bouteille de constance où il vient de puiser des projets de secondes noces. »
(Comme un musicien doit être heureux de trouver un dessinateur qui rend des esquisses de mœurs avec tant de finesse, 11 s'agit d'un veuf qui pleure ; — • qu'imagine le dessinateur ? j'entends le dessinateur qui a de la finesse : il dessine un homme qui pleure, — vous comprenez tout de suite de quoi il est question. — Dans le second médaillon, — il faut montrer le veuf buvant du vin de Constance : l'ingénieux dessinateur vous montre finement un homme qui vide une bouteille, — sur laquelle... { que de finesse ! ) sur laquelle il écrit — Constance. »
On annoncera du môme auteur : — Nouvelles Observations sur les murs mitoyens, — rondo . Résumé de V histoire de France, sonate à quatre mains. Abrégé de Condillac, pour piano et flûte. Opinion d^un p%ani$te sur la dotation du duc de Nemours^ fantaisie brillante pour piano et violon (obligé). La Véritable Cuï-sinière bourgeoise^ variations faciles pour le piano. Discusmn sur le droit de visite et V alliance anglaise, pour piano .^Para//e76 entre M. Thiers et M. Guizot, rondoletto. Définition du procédé Ruolz pour la dorure, études pour piano, etc.
1^^ En ce moment où, grâce au progrés et à la concurrence, on fait des pains de poudre d'albâtre, lious enseignerons aux industriels un pain qui se fait en Norwége, et qui, moins monumental, il est vrai, se fait aussi bon marché, et est peut*
être un peu moins nuisible à l'estomac des consomjnateurs. — Je parle d'une partie notable de sciure de bois ajoutée à la farine; — • mais peut-être vais-je apprêter à rire certains industriels ; — car, dés qu'il y a uu moyen de voler autrui, c'est un tort de le croire secret; il est probable, au contraire, qu'il est très-répandu.
^^ L'uNivÈRsrrÉ ET LE CLERGÉ. — L'éducatîou universitaire était une cbose assez raisonnable quand certaines classes de la société étaient seules appelées à en profiter. — On étudiait pour être avocat, médecin ou prêtre (quelques vauriens se faisaient poètes) ; — on apprenait alors de beau et bon latin pour arriver à comprendre et à écrire les trois variétés de latin dit de cuisine — dont se servent et surtout se servaient ces trois professions. — Plus tard, à mesure que les conditions séle vâieat sans s'améliorer (pardon, 6 discours dit de la couronne ou du trône!), les petits bourgeois voulurent que leurs fils eussent précisément la même instruction que les fils des plus gros bourgeois. — Cela fit un peu trop de prêtres, un peu trop d'avocats — et un peu plus de médecins que de malades, — ce qui obligea ces pauvres médecins d'inventer des maladies. — Cette tendance a continué, — et aujourd'hui tout le monde partage une éducation qui ne peut mener qu'à trois professions plus qu'encombrées : — c'est plus que bête.
ij^ Le clergé arrive à la rescousse, — et réclame la liberté d* enseignement, c'est-à-dire la liberté tout entière, de telle façon qu'il n'en reste pas pour les autres. — Le clergé empiète et doit empiéter ; — un prêtre qui a de la foi ne doit penser qu'à empiéter • le clergé demande la liberté de l'enseignement, — fêta armis machina, — un peu comme un amant demande une conversation le soir, — sous les tilleuls, — en promettant un si grand respect...
Mais, si au moins le clergé arrivait avec un autre programme d'éducation, — s'il oŒrait une éducation qui pût servir à quel-
que chose dans la vie, une éducation qui formSt, non pas seule* ment des médecins, des prêtres, des avocats... mais des hommes» une éducation utile -* qui vous disposât aux luttes de la vie !
Mais... arriver pour demander â augmenter le nombre des gens qui apprennent â dix élèves sur soixante des choses inutiles, et rien aux cinquante autres ; — arriver pour demander à faire réciter le même rudiment, i faire les mêmes pensums ; -*- vraiment, cela cesse d'être dangereux, car cela i^*est pas fort, cela n'est pas habile.
^^ Â propos des fortifications, en attendant qu'elles défendent Paris contre l'étranger, — contre lequel elles ne le détiendraient peut-être pas, — mais auquel personne de ceux qui les ont demandées, consenties et faites, n'a sérieusement pensé, — elles ont amené des choses contre lesquelles je ne sais comment on fera pour se défendre.
Elles ont amené un amas d'ouvriers, la plupart sans état réel, ^- aujourd'hui sans ouvrage, et qui ne quitteront plus Paris, l'endroit du monde où l'on vit le mieux des rentes et du travail d' autrui. — En outre, — grâce au système absurde des travaux adjugés au rabais, — c'est-â-dlre exécutés par les gens les plus aventureux et non les plus capables, plusieiurs entrepreneurs ont fait faillite — et ont volé leurs ouvriers — qui se trouvent sans travail pour l'avenir, — sans récompense du travail passé. Aussi, Paris est-il, •— surtout en y comprenant la banlieue, le théâtre de plus de vols et d'assassinats qu'il ne l'a jamais été.
^^ Je ne parle pas souvent de la guerre d'Afrique... parce que (cela fera rire de pitié beaucoup de mes confrères les journalistes)... parce que... je suis vraiment honteux de l'avouer... parce que je n'ai pas sur ce qui se passe lâ-bas des données d'une certitude satisfaisante, parce que je ne puis voir les choses de mes deux yeux.
Cependant les Guêpes ont le vol assez bon»— elles ne craignent
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pas le vent ni la mer, — ni plusieurs autres choses encore. — Voici une de mes petites mouches qui me dit à bâtons rompus :
«Défiez-vous des bulletins, — maître; —nos soldats sont braves, mais ils sont en chair et en os ; — ils se battent assez bien — pour que les bulletins n'aient pas besoin de mentir* L'affaire dn 22 juin ne fut qu'une échauffourée. — L'émir, disait-on, avait été détruit, comme toujours. — Trois jours après, il était aux portes de Mascara. — Le 12 septembre, la Prom^' dence seule sauva une poignée de spahis jetés à plus de cent lieues en avant de l'infanterie sur un camp ennemi, où ne se trouvèrent par hasard que des domestiques et quelques hommes à pied qui gardaient les bagages. — Il était sept heures du matin, et Abd-el-Kader faisait par hasard du fourrage avec sa cavalerie. — Dix minutes plus tard, et sans l'arrivée d'un bataillon et de deux pièces de canon, le sacrifice de nos soldats était consommé. — Le 22 du même mois, trois cent cinquante cavaliers français furent culbutés deux fois^ — et le bulletin chanta effrontément victoire.
» Un colonel que l'on cherchait à faire mettre â la retraite quinze jours avant sa nomination au grade de maréchal de camp, un vieux soldat, un brave officier, le général Tempoure, a fait avec quatre cent cinquante chevaux ce qu'on aurait pu faire cinq mois plus tôt, ce qu'on aurait fait certainement au 22 septembre si on avait été bien conduit. — Il a détruit, le 11 novembre, les deux bataillons régufiers d'Abd-el-Kaker. — Cent ennemis sont restés sur le champ de bataille; plus de trois cents prisonniers ont été ramenés. — Le général Tempoure est un officier simple et modeste; — il a su se procurer de bons renseignements, et s'en est habilement servi : il a dérobé sa marche à l'ennemi, il l'a enveloppé, et, par une charge impétueuse et bien dirigée, il l'a anéanti. — C'est là toute la tactique possible en Afrique. — Mascara est en proie à l'intrigue et à TillégaUté, — au caprice. — ♦, . ,j • • . ..^ , , >
fOO LES GUÊPES.
Février ISftft.
Un ostensoir à vendre. ^ Les claqueurs. ~ Saint Âdhémar. — La Réforme et les Guêpes, — Les révélations de M. Madier de Montjau. — La direction des Beaux-Arts. — L'École buissonnière. — Le fisc. — M. de Salvandy. — Trois fauteuils de l'Académie. — Le serment. — Flétrissures réciproques. — De Paris à Rouen par le chemin de fer, impressions de voyage. — Le ruisseau.
^^ Comme Gatayes flânait en Normandie, il apprit par hasard que le curé d*une petite commune faisait restaurer son église; — il avait déjà vu des églises restaurées, c'est-à-dire honteusement couvertes d'un badigeon payé au moyen de la vente des vitraux, remplacés par du verre blanc, et dépouillées quelquefois de sculptures d'une grande beauté. — Gatayes, alléché par Tespoir peu vertueux de profiter des bévues du prélat iconoclaste, alla faire une visite au curé. — D trouva Thomme le plus simple, mais aussi le plus pieux, le plus naïf, le plus désintéressé qu'il soit possible de voir. — U lui montra avec tant de bonne foi ses améliorations, que Gatayes n'eut pas le courage de le désillusionner.
Il y avait, entre autres choses qui avaient offusqué le bon curé, — des peintures sur bois fort curieuses, mais aussi fort naïves ; — Loth et ses filles y remplissaient tout un panneau. — D'abord il avait fait habiller par un vitrier de Fécamp les figures un peu nues, — puis il avait prolongé le feuillage de certains arbres, — allongé les cheveux de certaines femmes dans Tintérét de la pudicité ; — puis enfin il avait enlevé les panneaux. — Gatayes guignait les panneaux, il offrit lâchement au curé de contribuer, en échange, aux embelUssements et badigeonnages qui restaient à faire ; — mais le curé répondit sérieusement que, selon lui, tout objet ayant servi au culte ne devait plus jamais
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être employé à d'autres usages, et qu'il avait enterré dans le chœur tout ce qui provenait de son église. — Gatayes loua cette pensée pieuse et simple — et s'en alla , après avoir obtenu la grâce d'une statue en bois sculpté fort ancienne et que le curé accusait d*étre trop vieille. — 11 avait pendant bien longtemps économisé sou à sou sur son modique revenu — pour faire faire, par ce même vitrier qui avait repeint les panneaux, une énorme et horrible statue de la Vierge peinte en rose pour la figure et en bleu pour les vêtements. — Cette bûche enluminée devait remplacer le saint proscrit. — Gatayes obtint qu'elle ne ferait que lui servir de pendant.
^^ Il faut croire que le clergé parisien n'est pas de l'avis du bon curé normand, car, depuis plusieurs mois, il laisse mettre en vente chez un fripier du faubourg Saint-Honoré, n*» 130, — pêle-mêle avec de-vieux habits, de vieux cors de cûasse et de vieux chapeaux, un ostensoir en cuivre argenté. — Je Tai vu.— Un second saint-sacrement est également à vendre, m'assure-ton, — rue des Saint-Pères, n® 24.
^^ On s*est souvent élevé contre les applaudissements salariés des claqueurs. — Lorsque M. Bocage et madame Dorval entrèrent à TOdéon, M. Bocage eut une idée qui ne manquait ni de courage ni de noblesse : il alla trouver le directeur, M. Liréux, et lui fit observer qu'à TOdéon surtout, où le parterre est composé d'un public éclairé et chaleureux, il était inconvenant d'admettre des claqueurs et de laisser voir»la prétention de forcer ou de diriger les applaudissements. — M. Lireux se rend à Tobservation de M. Bocage; il est convenu que l'institution des claqueurs est et sera supprimée.
 la première soirée, M. Bocage et madame Dorval jouent au milieu du silence le plus religieux. — Tous deux se félicitent de cette attention silencieuse et profonde. — Le lendemain, les choses se passent absolument de même, si l'on en exc'eptele plaisir qu'en éprouvent les deux artistes, qui se félicitent avec
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moins d'éntrabement. •— La troisième représentation se passe comme la second».
Le quatrième jomr, M. Lireux voit entrer dans la salle une escouade de gens â figures patibulaires qui vont se placer dans un coin i droite du parterre. — A peine sont-ils installés qu'une brigade égale en nombre et d*un aspect aussi peu rassu^ rant vient â son tour se placer à gauche! — M. Lireux s'adresse au commissaire de police, lui demande si ces hommes sont â lui ; — le commissaire ne les connaît pas , il allait mémo faire la même question â M. Lireux, quand celui-ci Ta prévenu. Sur ces entrefaites, on joue l'ouverture, la toile se lève, et madame Dorval entre en scène; une salve d'applaudissements part de la droite et entraîne le public, qui ne demandait pas mieux que d'applaudir madame Dorval. — M. Bocage paraît à son tour, le coin de gauche agit comme le coin de droite et obtient le même résultat. — La soirée se passe au milieu des applaudissements recueillis exclusivement par madame Dorvsd et par M. Bocage.
' Le spectacle fini, le directeur se couche, il allait s'endormir, lorsqu'à est effrayé par une invasion bruyante de M. Bouchbt, autre acteur de l'Odéon, accompagné de toute sa famille éplorée. — ir venait se plaindre de ces applaudissements, qu'il trouve naturellement scandaleux, puisqu'il n'en a pas eu sa part. M. Lî* reux lui explique que les claqueurs ne lui appartiennent pas, et qu'il décline la responsabilité de leurs actes. M. Bouchot prend son parti, et le lendemain une troisième escouade se glisse au parterre â ses firais et i son bénéfice.— Trois artistes seulement setrouvaientainsi applaudis;— les autres acteurs, qui n'étaient pas assez riches pour avoir chacun une claque particulière, s'associèrent et montèrent une petite claque qui n'applaudit que les membres de l'association; — ce que voyant, M. Lireux réintègre l'ancienne claque pour n'être pas le seul qui n'en eût pas à son théâtre» — ce qui fil que cette tentative honorable de
là suppression de la claque eut pour résultat que le théâtre de rOdéon en possède cinq au lieu d'une.
Le public, en effet, est paresseux à applaudir; personne, dans une fialle de théâtre, ne veut s'exposer à applaudir seul, et par conséquent ne veut applaudir le premier.— La claque payée n'a jamais fait un succès réelàuneniauvaisepièce, — elle a quelquefois contribué à faire tomber des pièces médiocres, parce qu'elle indis* pose violemment le public quand elle[applaudit contre son sentiment. *-^ J'ai entendu plus d'une fois des directeurs fort expérimentés, et les artistes que le public applaudit le plus volontiers, défendre les claqueurs, et avouer que l'admiration silencieuse d'un pubUc qui n*est pas entraîné serait 1q plus souvent la seule expression du succès, et est loin de produire sur eux l'utile réaction d'une manifestation bruyante, sans laquelle ils se sont plus d'une fois trouvés au-dessous d'eux-mêmes, — confessant que, pour mé'riter les applaudissements, ils ont souvent besoin de les recevoir d'avance,
j^ On dit qu'une des supériorités de l'homme sur les animaux est qu'il fait l'amour en toute saison. — Il est cependant positif que si les oiseaux attendent le retour du printemps, les tiédes haleines et les parfums de l'aubépine pour faire leur nids,
— l'espèce humaine, au contraire, parait surtout avoir consacré l'hiver aux plaisirs et à l'amour.
Les réunions, les bals annoncés de toutes parts, •— et la neige qui fait tourbillonner dans l'air un âpre vent du nord-ouest, •— me rappellent un procédé employé, disent les chroniqueurs, par saint Adhémar pour émousser l'aiguillon de la chair : — il res» tait des heures entières enfoncé jusqu'au cou dans l'eau glacée d'une rivière.; — ^ c'est une recette dont tout le monde peut user.
— Mais une chose m'inquiète : c'est de savoir comment, pour résister à ses passions, faisait saint Adhémar pendant l'été.
ij^ Un journal radical des plus avancés — (la Réforme) exprimât, ces jours derniers, une opinion que les GuêpesbonV"
donnent depuis cinq ans. — Un avantage qu'ont les Guêpes sur tous les lournaux, c'est que rien ne les empêche d'approuver ce qu'elles trouvent bon, qui que ce soit qui le dise, — tandis que les journaux ne peuvent approuver que ce qui est fait et dit par les hommes de leur parti. Les Guêpes n'appartenant à aucun parti, ne trouvent, en conséquence, d'appui dans aucune partie de la presse ; elles s'y attendaient et y sont parfaitement résignées, comme on a pu le remarquer.
^^ LES RÉVÉLATIONS DE M. HiDIERDE HONTJÀU.^On s'cSt
beaucoup entretenu de M. Madier de Hontjau et de ses révélations. — La cour et le ministère prétendent que M. Madier de Montjau est fou, — M. Madier réplique qu'il n'a jamais donné de preuves de folie que son dévouement poyr le ministère et pour la cour. Faire passer pour fou un courtisan mécontent, n'estce pas une façon constitutionnelle de renouveler l'histoire da masque de fer? — M. Madier a menacé de faire des révélations, et tout le monde attend, oreilles béantes. Il n'y a pas de révélations à faire aujourd'hui, — tout le monde sait tout, et même un peu plus que tout, de sorte qu'il ne resterait qu'une histoire à faire de ce temps-ci, — ce serait l'histoire de tout ce qui n'est pas vrai, — et que, néanmoins, tout le monde sait et croit.
Mais que dira M. Madier que l'on ne sache parfaitement? — Dira-t-il que le roi se réserve en réalité le portefeuille des affaires étrangères, et qu'il veut la paix? — Tout le monde le sait, et presque tout le monde Tapprouve. — Ajoutera-t-il que, pour conserver ladite paix, on fait de temps à autre à l'étranger des concessions quelque peu humiliantes? — Tout le monde le dit, beaucoup le savent^ très-peu l'approuvent. — Dira-t-il que la corruption est à son comble ; mais qui l'ignore ? — A qui veut-il rapprendre? à ceux qui corrompent? —à ceux qui sont corrompus ou à ceux qui voudraient l'être? — Les autres ne sont pas assez nombreux pour former un auditoire un peu imposant. — Et d'ailleurs qui s'en cache? ->- M. Duchâtel, le ministre de l'intérieur.
disait l'autre jour : — « Je crois que Tavidité a existé de tout temps, mais jamais on n'a vu autant d'audace et de cynisme dans les exigences. »
M. Madier compte-t-il montrer au grand jour la croix d'honneur avilie et donnnée en payement des services les plus honteux?'— Mais ne suffit-il pas de lavoir à certaines boutonnières en se promenant sur les boulevards? — Voudrait-il par hasard nous apprendre que les grands mots d'amour du peuple, — de bien-être des classes pauvres, de souveraineté populaire, — ne sont pas autre chose que des projectiles qui se lancent de bas en haut, — et au"xquels on répond par les mots : — anarchie, — fonctions, etc., ou autres projectiles que font tomber sur la tête de leurs adversaires ceux qui sont possesseurs du sommet, — et qui, lorsqu'ils seront renversés à leur tour, ramasseront les mots d'amour du peuple, de souveraineté populaire, etc., Dour les jeter à ceux qui auront pris leur place? — Mais il faudrait être sourd, aveugle et idiot, pour ne pas avoir vu cela de tout temps dans l'histoire et depuis dix ans dans sa vie.
Oh!... peut-être M. Madier a découvert.que la haine des roturiers contre la noblesse n'est que de l'envie, qu'ils n'attaquent, pas les titres, les privilèges, etc., pour les détruire, mais bien pour les conquérir et s'en affubler. — Mais les journaux viennent d'en raconter un exemple qui ne laisse rien à révéler à M. Madier. — Voici l'exemple :
;^ M. R.....d, fils et petit-fils d'agents de change, allait épouser mademoiselle R..i..n; — on est d'accord sur tous les points. — La corbeille est magnifique, — les achats sont agréés, les bijoux sont admirés ; mais il manque quelque chose à quoi mademoiselle R.....n tient singulièrement; — il manque un de;
la deînoiselle fait observer qu'elle fait entrer dans les félicités
conjugales le plaisir de changer contre un autre nom son nom assez peu sonore, — mais qu'elle gagnait fort peu au change en devenant madame R d. — Il est en conséquence expliqué
à M. R*»i;;,d~ que* s'il ne trouve pas moyen de se faire appeler M. de n'importe quoi, il devait renoncer à la possession
de tant de charmes. La famille R d se creuse la tête - — il y
a bien quelques- exemples de contemporains plus ou moins libéraux qui ont ajouté à leur nom celui de la ville qui les a vus pattre, — MM. Martin (de Strasbourg), Michel (de Bourges) et David (d'Angers) — se sont emparés d'une ville ; — M. Martin (du Nord) a pris un point cardinal ; — mais cela fait peu d'effet aux autres contemporains, cela ne passera bien réellement à l'état de ^i^re qu'après trois ou quatre générations. — Mademoiselle R n. — ne se serait pas contentée d'un titre pour ses
arriére-petits-enfants ; — d'ailleurs quelques personnes prétendent que M. R d — est né à Belleville, — on ne peut paô
s'appeler M. de Belleville; un parent s'avise d'une idée:
M. R d possède une ferme appelée Coubert. — On présente
un placet au roi — et au grand chancelier, je crois ; — enfin une
ordonnance royale autorise M. R d à s'appeler désormais
R d de Coubert. -^ Le de est déposé aux pieds de mademoir
selle R n, qui l'accepte; — le contrat de mariage, l'acte civil, —la consommation, tout se fait entre M. de Coubert et mademoiselle R n. Les époux jouissent en paix d'un amour par*
tagé, d'une fortune qu'ils laissent partager le moins possible et de leur de, ^ — lorsqu'une lettre signée de Coubert paraît dans un journal. — Dans cette lettre un M. de Coubert, qui affirme n'avoir pas et n'avoir jamais eu d'autre nom, — demande comment il doit s'appeler désormais, puisque M. R d, — qui
avait déjà un nom — tel quel, il est vrai, mais enfin un nom, a cru devoir allonger ce nom du propre nom di) signataire, qui, si on ne rapporte l'ordonnance, est forcé de se choisir un nom entre certaines appellations, telles que — chose... machin... pst... hé là bas!... dites doncl... mssieu eum !..., etc. L'affaire va au conseil d'État, et le/conseil d'État déclare que le roi ni M. le chancelier n'ont pu donner à M. R d le nom d'autrui ;
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que l'ordonnance du roi sera, en conséquence, rapportée, '— et
que M. R d ne s'appelle plus et ne s'appellera plus de Cou- .
bert, de sorte qu'aujourd'hui — mademoiselle R d — qui a
épousé M. de Coubert, ainsi que l'état civil en fait foi, — habite
et cohabite avec un M. R d; — c'est pour qu'on n'en tire
pas des conséquences fausses et fâcheuses que nous faisons con^ naître les causes de cette position peu ordinaire.
^^ Veut-il par hasard donner d'autres preuves que dans toute la politique il ne s'agit que de ce jeu d'enfants : ôte-toi de là que je m'y mette? — Prétend-il nous montrer de petites bourgeoises se faisaùt voir à la cour avec de la poudre et des essais de paniers ? — Croit-il que nous ne voyons pas comme lui cette nouvelle loi sur la chasse — qui va être présentée â la Chambre des députés? — Les anciennes lois sur la chasse étaient féroces; — un vilain ne pouvait posséder un chien de chasse s'il n'avait le jarret coupé ; — il ne pouvait expulser des terres ou des bois qu'il cultivait ni les chevreuils, ni les lapins, ni les sangliers destinés aux plaisirs des seigneurs. — Pour avoir tué un lapin sur les flaisirs dudit seigneur, on était généralement pendu — ou au moins battu de verges et envoyé aux galères. — Cela paraissait affreux aux vilains ; — mais les vilains ont déchiré les seigneuries en morceaux qu'ils se sont partagés ; les vilains ont les terres et regrettent les privilèges qu'ils ont renversés pour arriver à posséder les terres.. Us ne sont pas loin de chercher à rétablir les choses sur l'ancien pied» — et quelques tentatives apparaissent clairement dans le nou-* veau projet de loi. Il y a tel talon rouge de comptoir qui rêve le rétablissement du droit de jambage, — et qui l'exerce de son mieux, hélas! par les influences de l'argent. Je sais un épicier, devenu grand seigneur, qui commence à comprendre que les seigneurs qui l'ont précédé fissent battre la nuit, par des vilains, les fossés de son chiteau pour faire taire les grenouilles. -— U a déjà découvert que le mal ne consistait pas en ce que les sei*
gneurs grugeaient les paysans, mais en cela seulement que c'était lui qui était le paysan.
^^ M. Madier vetlt-il révéler que les travaux commandés aux artistes ne le sont pas en raison de leur talent, mais en raison des protections qu'ils savent faire agir? — Mais on Ta dit vingt fois : — on sait tel homme d'État qui paya son buste et celui de sa femme en exigeant du ministre de l'intérieur, — qui les exige du directeur des Beaux-Ârts, — des travaux payés par le budget pour l'artiste qui a fait les bustes et fourni le marbre.
^^ M. Madier veut^il faire quelques révélations sur la presse? — Que nous dira-t-il que nous ne sachions déjà? Saturne dévorait ses enfants jusqu'à ce que Jupiter, qu'il avait avalé de travers, le mit à la porte du ciel. — La presse et le gouvernement actuel , fils de la presse, — se mordent et se grignotent l'un l'autre. Le gouvernement , grâce à son intelligence, a pour lui les écrivains sans talent et les journaux sans abonnés et sans considération.
Il ne pourrait lutter ainsi longtemps, sans les fonds secrets, sans les annonces judiciaires, etc., etc. — On a vu avec quelque hilarité l'histoire de ce journal qui avait un abonné, — ce qui est d'un comique bien plus relevé que de ne pas en avoir du tout; — ce journal avait le monopole des annonces judiciaires, — auxquelles il donnait de la publicité vis-à-vis de son abonné; — ainsi une maison était à vendre, l'abonné était averti que ladite maison serait vendue aiuc enchères^ et attribuée au plus fort enchérisseur. — L'abonné accourait en foule à la vente, et mettait une enchère qu'il avait soin de ne pas couvrir; — du reste, la plus touchante intimité s'était établie entre le rédacteur et l'abonné, — il n'était pas rare qu'à la suite d'un article sur le droit de visite le rédacteur, dans un entre-filet , demandât des nouvelles de la femme de l'abonné, qu'il savait indisposée ; <-* «ne autre fois, il remerciait sincèrement d'une invitation i dtaer
qu*fl lui était réellement impossible d'accepter pour cette fois.
éj^ Cette affaire des annonces judiciaires est chaque jour , débattue avec passion .et diversement jugée par les tribunaux; — cer^tains juges pensent qu'il est absurde que le gouvernement donne des armes et de l'argent à ses ennemis; et leur fournisse encore une clientèle de lecteurs obligés, — ils donnent les annonces aux journaux ministériels, et cela est assez spécieux; — d'autres pensent que le but nécessaire des annonces judiciaires est d'obtenir la plus grande publicité possible ; — et ils donnent les annonces au journal qui a le plus d'abonnés et presque toujours au journal d'opposition. — Cela est parfaitement raisonné; — mais il nous semble — qu'on rencontrerait beaucoup mieux en créant, ou laissant créer, dans chaque localité^ un bulletin spécial d'annonces Judiciaires, — ne contenant absolument que lesdites annonces : — cela obvierait à tous les inconvénients; — on pourrait même faire du privilège de ce bulletin une propriété qui se vendrait au profit des pauvres ou des hospices, etc.
^3^ Puisque nous voici sur le compte de la presse, — constatons que le journal chéri du gouvernement, le journal choyé, payé, entretenu par lui, est le Journal des Débats.
Le journal qui a dit de lui-même qu'il était « dévoué an gouvernement actuel, » et qui en effet a été dévoué successivement à tous les gouvernements, à mesure que chacun d'eux devenait < le gouvernement actuel, » ce journal aujourd'hui loue M. Gui* zot, -* après avoir dit de lui en 1819 que c son cœur était un abime de rage et de bassesse, — qu'il était un écrivain sans talent, mais gonflé d'amour-propre et rongé d'envie, etc. »
^te C'est une singulière chose que ce qu'on appelle le style parlementaire, — les conditions de ce style font de tout ce qui se dit dans les Chambres autant de rébus^ de charades et de i logogriphes. Jamais on n'exprime en termes clairs, ni dans le discours du trône, ni dans l'adresse qui lui répond, la chose
dont on veut parler ; — on procède par allusions détournées, — de telle sorte que, si ces discours étaient lus dans vingt ans d'ici, il serait impossible de deviner de quoi il y est question. -?? Jamais on ne s'y sert du mot propre : — le duc de Bordeaux, â Belgrave-Square, les visites qui lui ont été faites par quelques députés, sont désignés par des t^tativeSf -^ des e$pérance&^ — * des manifestations. — Pourquoi ne pas dire tout simplement et tout clairement : c Lès visites; faites au duc de Bordeaux, à Belgrave-Square, par quelques députés? t — On ne peut s'exprimer ainsi, ce ne serait pas parlementaire. Il faut dire cependant que cette ridicule habitude de déguiser les choses sous des mots vagues entraîne presque toujours dans l'appréciation de ees choses, ou de la mollesse, ou de l'exagération. — Ainsi, pour ne citer que l'exemple le plus récent, -— je suis convaincu que si, au lieu de périphrases et de charades, on avait dit dans le projet d'adresse : c MM. IBer^ryer, de la Rochejaquelein, etc., spnt allés faire une visite au duc de Bordeaux, *- nous flétris^ sons leur conduite, » je suis convaincu qu'il n'y aurait pas eu six voix pour voter le paragraphe, — tandis que la brutalité $*est mise i couvert derrière les périphrases entortillées.
^^ On lit dans les journaux à diverses dates :
9.UND1. — Les étudiants sont allés faire une visite i M. Laf« Q^e, auquel ils ont adressé un discours.
MABDi. -r Les; étudiants sont allés voir i Passy U. de Béranger, qu'ils n'ont |^ trouvé chez lui, et auquel ils ont laissé une lettre.
VEiiCREDi. T? Les étudiants sont allés sur le boulevard aes Capucines, où ils ont crié : • A bas Ouizot! »
JEUDI. *-« Las étudiants se sont rendus au monument de Molière.
VENDREDI, — Les étudisuts sont allés faire une visite i M* de Chateaubriand.
quand est-ce que les étudiants itodienlt
^ffift II y a une sorte de manifestation politique que des jeunes gens et des étudiants ont bonne grâce à faire ; — si les frontières de France étaient menacées, je m'attendrais avec confiance à voir les étudiants se lever en masse et se faire soldats» — - parce que là il ne s'agirait que d'avoir du cœur et un noble orgueil. -* Je n*aime pas autant à beaucoup prés voir les étudiants aller donner en ville des leçons de politique et s'ériger en tribunal suprême. Il est singulier que la politique, le gouvernement des nations, qui est sans contredit la science la plus ardue et la pins difficile, soit la seule que tout le monde croie posséder sans l'avoir apprise. — Ces mêmes jeunes gens, qui sont loin de se croire médecins et légistes parce qu'ils étudient le droit et la médecine, se croient d'habiles et d'infaillibles po* litiques, sans avoir essayé d'autres études à ce sujet que la lec* ture d'un journal organe d'un parti, une assiduité convenable au jeu de. billard et l'absorption d'uo certain nombre de demi*tas8es de café.
U faut dire que, du reste, ce que les journaux appellent les étudiante est une foule quelconque; généralement de douze cents personnes pour les journaux de l'opposition, «^ d'une trentaine ^individus selon les journaux ministériels, dans laquelle entre un petit nombre d'étudiants» toujours les mêmes; on trouverai! des tailleurs sans-culottes et des commis en nouveautés sans places — jusqu'à concurrence de cent cinquante à peu prés PQUr le total de la foule.
C'est, je crois, une des plus ennuyeuses façons de foire l'école buissQ^niére.
^^ U n'y a qu'une chose qui excuse quelques étudiants,^ appelés injustement les étudiants par les journaux constitutionnels : c'est de voir livrer les destinées du pays à un peu trop d'hommes d'État — qui n'ont appris la politique qu'en vendant en détail et en demi-gros du sucre et du café, — • les jeunes gens peuvent et doivent se croire aussi grands politiques, après
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une consommation convenable de ces denrées, — que les chefs du pays après les avoir vendues quinze ans derrière un comptoir-
:^ M. de Salvandy était, il y a quinze jours, pour les journaux de Topposition, un homme qui, par sa présomption, avait gâté nos affaires en Espagne, — • un homme à la faconde pâteuse, etc. s ie tout assaisonné de plaisanteries sur sa chevelure, de sarcasmes sur ses romans et sur son malheureux prénom de Narcisse.
Un bruit court qu'il a donné sa démission de Tambassade de Turin, — dans des conditions du reste on ne peut plus honorâbles. — Soudain lés journaux de l'opposition signalent l'éloquence mâle et concise de cet écrivain distingué; — sa chevelure trouve grâce devant les plus puritains, — c'est une Irisure naturelle et qui ne messied pas. Mais bientôt on apprend que la démission est retirée : M. de Salvandy redevient Narcisse ; Âhnzo est un ouvrage médiocre, — et ses cheveux, tourmentés par le fer, passeront à l'état de perruque s'il part pour Turin.
^^ Le fisc prélève sur les pauvres le nonteux impôt que voici : — le produit d'une quête faite dans une commune (je crois qu'il en est de même dans les villes), d'une souscription, etc., en faveur des indigents, doit être versé entre les mains du receveur de l'arrondissement, — lequel perçoit deux pour cent sur les fonds qui lui sont remis.
Deux pour cent sont encore retenus par lui lorsque les autorités compétentes retirent l'argent de ses mains pour l'appliquer aux besoins des pauvres.
Ce n'est pas tout. Si le bureau de bienfaisance commande quelque fourniture de pain, viande, couvertures, etc., pour les indigents, la note du fournisseur doit être présentée sur une feuille de papier timbré, pour laquelle il faut donner trente-cinq centimes au fisc.
Ainsi il n'est pas impossible, si vous donnez vingt sous pour les pauvres, que vos vingt sous aient le sort que voici ; le recc-
veûr prend un demi*sou quand ils entrent en ses mains, et un autre demi«sou quand ils en sortent; puis, si le tnreau de bienfaisance a commandé un pain qui doive être payé sur cette pièce, c'est encore sept sous que le fisc en retirera; — c'està-dire huit sous sur vingt, — pas tout à fait la moitié : il reste douze sous pour les pauvres.
éf^ Voici la première fois depuis que l'Académie existe qu'elle a à la fois trois fauteuils à donner. — Comment fera-t-elie cette fois— pour trouver en France, à cette époque, trois hommes qui n'écrivent pas, si elle ne veut pas déroger à son amour des mmeB discrètes ?
49^ P. S. 4 février, — onze heures du soir :
La démission de M. de Salvandy est réellement donnée et acceptée. — Le député de Lectoure est remplacé à Turin par M. Mortier.
Les journaux de l'opposition se rappellent alors que Mirabeau aussi avait une chevelure ébouriffée ; — ils trouvent de mauvais goût les plaisanteries que quelques feuilles se sont permises sur ladite chevelure de M. de Salvandy; — ils se rappellent qa Alonzo est loin d'être le seul titre littéraire de cet écrivain distingué, — et conseillent la lecture « i'Islaor ou le Barde chrétien, » ouvrage sorti de la même plume. ^
^^ Les Guêpes — l'ont déjà dit : « Le serment est-il donc un moyen imaginé pour donner la vraisemblance au mensonge? »
^^ SAim-kvGVSim, sur Véducation du collège: «J'appre* nais ces sottises avec plaisir, à raison de quoi on m'appelait un en&nt de grande espérance. » '
^^ Charles X, renversé du trône, est déclaré déchu de la royauté, ainsi que ses descendants, par la Chambre des députés, dont tous les membres lui avaient prêté serment de fidélité.
Que devient le serment? Çn argumente de la souveraineté du peuple. — Le peuple en a délié ses représentants.
Comment le peuple a*t-il exprimé sa volonté?
Par la bouche de ses représentants. — - Donc les députés s'étaient eux*ménies déliés de leur serment.
Mais, en admettant la souveraineté du peuple, qui peut annuler ainsi la foi jurée, — je ne puis m'erapôcher d*admèttre aussi ma conscience, qui me dit que celui-là seul auquel on Fa prêté peut délier d'un serment.
La souveraineté du peuple acceptée, il est donc inutile, absurde, imprudent et sacrilège de prêter le serment ; — mais, si on le préte^ il est honteux de ne pas le tenir.
Le serment est une parole d'honneur dont on prend Dieu pour témoin et.pour garant.
J'ai rhonneiir de ne rien comprendre à tout ce qu'on a dit et écrit depuis quinze jours pour justifier le mépris de la foi jurée.
La souveraineté du peuple, — représentée par la moitié, plus un, de quatre cents députés, est tout à fait contradictoire avec le serment prêté au roi.
Il n'y avait, selon moi, que deux conduites à tenir pour les légitimistes après la déchéance de Charles X.
Pour les uns, la fidélité à la famille exclue, •— Tespérance dans les revirements de la volonté populaire, déclarée souve* raine du pays; — le refus de prêter serment au nouveau roi et de prendre part au gouvernement de la France : -— c'est ce qu'a fait M. de Chateaubriand.
Pour les autres, le sacrifice fait à la France d'une famille qui était rentrée à la suite des étrangers, et qui devait, tôt ou tard, payer d'un juste exil une criminelle et honteuse restauration. Ceux-là pouvaient prêter le serment, quoique absurde, — apporter au gouvernement du pays tout ce qu'ils ont de force et d'intelligence, — sans arriére-pensée : — c'est ce qu'ont fait, je veux le croire, MM. de la Roch^aquelein, Berryer^ etc.
Quelques députés sont allés saluer à Belgrave-Square — le descendant exilé d'une faïuille de rois qui a régné si longtemps et si glorieusement sur la France*. — Je n'admets pas un instant
FÉVRIER 184f. m
qtte éette démarche ait eu d*autre but. -^ C'est ce qui résulte des explications qui leur ont été demandées â la Chambre.
Le ministère et ses amis n*ont pas voulu accepter ces explications, et ils ont flétri, — dans une phrase de l'adresse, — la démarche des députés légitimistes.
Si, au mépris de leur serment^ les députés légitimistes ont été poser en Angleterre les bases d'une nouvelle restauration, votre phrase ne suffisait pas, il fallait les exclure de la Chambre, â fallait oser les mettre en accusation.
Ou'est-ce qu'une assemblée dont une partie est flétrie par l'autre? — Que deviennent des délibérations auxquelles participe cette portion flétrie? — La voix'des députés flétris compterait-elle au scrutin? — Tout cela était absurde.
il y avait dans cette décision -* trop de violence, faute d^assez de courage.
Ici la chose a tourné au grotesque : — M. Guizot a flétri M. Berryer parce que M. Berryer est allé à Belgrave-Square;
— M. Berryer a flétri M. Guizot parce que M. Guizot est allé â Gand rejoindre Louis XVIIi lorsqu^il a prévu la chute de V Empire; — M. Barrot s'est levé et a flétri M. Berryeret M. Guizot;
— le lendemain le Journal des Débats di flétri M. Barrot parce que M. Barrot, en 1815, s'est donné, corps, âme et plume, â Louis XVIU.
Qui sait si la malveillance ne trouvera pas, en fouillant dans la pureté du Journal des Débats, un prétexte pour le flétrir luimême? qui sait si on ne lui reprochera paâ sa fidélité constante au gouvernement actuel ?
Si on ne rappellera pas qu'il a applaudi à rexclu^ion du libé<ral Manuel par les légitimistes, comme il applaudit aujourd'hui à l'exclusion des légitimistes par les libéraux amis de Manuel?
Si on ne rappellera pas qu'il a loué, honni, reloué, conspué, insulté — et loué encore M. Guizot, — selon qu'il était partie ou adversaire du gouvernement actuel ?
Qtii sait jusqu'où peut conduire les gens icetie tnanie de se flétrir les uns les autres?
Les députés légitimistes ont donné leur démission» — ce qu'ils devaient faire; — ils se représentent aux élections et ils seront réélus.
Or, voici quel sera le résultat de la colère du ministère et de ses amis.
Ils ont soutenu, — malgré les légitimistes, — et établi, en dépit de leurs dénégations formelles, — qu'ils essayaient de remercier le gouvernement de Juillet et de ramener Henri V en France.
S'ils sont renvoyés à la Chambre, c'est donc pour renverser le gouvernement de Juillet et pour ramener Henri V.
^^ II est bien singulier que personne n'ait fait une réponse d'une simplicité inouïe aux observations de certains journaux qui se plaignent que Ton veuille rendre le duc de Bordeaux res* pensable des fautes de Charles X.
Quels étaient les titres du duc de Bordeaux au trône de France? l'ancienneté de sa race et les grandes actions de ses ancêtres. — On ne peut avoir les bénéfices sans les charges, il faut accepter Charles X, — comme Charlemagne ; la restauration de Louis XVIII, comme le régne de Louis XIV ; — la politique de M. de Polignac, pomme celle du cardinal Mazarin. Seulement, chez un peuple raisonnable, — dans un pays où la liberté ne consisterait pas seulement en phrases, où les théories représentatives et la souveraineté nationale ne seraient pas des fictions, — le duc de Bordeaux — devrait vivre libre, — tranquille et modeste à Paris.
^^ Le calycanthus précoce qui fleurit le pied dans la neige laissé tomber ses fleurs fanées, le daphné des bois ouvre ses fleurs vertes odorantes, — les hépatiques, ces petites anémones roses ou bleues, fleurissent avec les primevères. —Je remercie M. Louis Van Houtte, horticulteur à Gand, d'avoir
donné mon nom à une nouvelle hépatique de sa riche collection.
éf^ DE PARIS ▲ ROUEN PAR LE CHEMIN DE FER. — Invpres-
st&ns de voyagé, — Il faut bien voir un peu de pays. — J'ai quitté Paris avant-hier dans le coupé des diligences des Messageries royales, et je me suis mis en route pour le Havre. — La diligence nous a portés au débarcadère du chemin de fer, où la voiture, soulevée avec ses voyageurs au moyen d'une sorte de grue, a été placée sur un wagon plat. — • La rupture d'ime des chaînes causerait une chute fort dangereuse. Il est difficile de comprendre pourquoi, pendant cette opération, on ne permet pas aux voyageurs de descendre de la voiture ; — cela ferait perdre trois minutes, dit-on ; — mais il vaut mieux perdre trois minutes d'une journée que de risquer de perdre en masse le nombre mystérieux des minutes qui composent la vie de chacun des voyageurs. — Nous sommes attachés sur le chemin de fer, •— les chevaux et les roues s*en retournent honteusement à l'écurie et sous la remise. — D'aifreux sifflements, des bruits étranges et épouvantables se font entendre. — On part.
Quel plaisir de voir un nouveau pays ! — de traverser les bois et les campagnes vertes, de reconnaître ces villes et ces hameaux semés sur la route, les uns rappelant des souvenirs historiques, les autres faisant rêver la splitude et la paix.
J'ai pris- avec moi un guide imprimé pour ne rien laisser passer inaperçu. — Où est le papier? le voici. — Que voyons-nous d'abord : <x les Batignolles, dit V Itinéraire. — Vous reconnaissez les BatignoUes. »
Voyons Tes BatignoUes.
Malheureusement nous passons dessous, cent vingt pieds plus bas que le pavé des BatignoUes. — Je n'appelle pas cela voir les BatignoUes ; mais les BatignoUes sont si près de Paris, — et je les connais.
Ah! nous voici revenus à la lumière. — Nous pouvons consulter Yltin(k*aire. — V Itinéraire dit que nous sommes à |lai«
sons, c Ce village, dit-il, est assis sur un céteftu pittoresque. » — Voyons le coteau pittoresque. — Hélas! je ne vois que ia rotonde de la diligence de l'administration Laffitte-Caillard, -^ qui est attachée à une toise devant la nôtre, -^ et qui est tout notre horizon ; — elle est jaune — avec une bande écarlate ; — sur la bande on lit : — Messageries générales, — et au-dessous de la bande : Rue Saint-Honoréy no 130. Au moment où on ar<^ réte à la station de Maisons, une voix lamentable sort de la rotonde de la diligence Gaillard — et appelle le conducteur. — Le conducteur n*entend pas, et la machine se remet en marche. V Itinéraire nous annonce que nous laissons Gonflans à notre droite. — L'Itinéraire a un reste de pudeur : il dit que nous laissons, mais non pas que nous voyons Gonflans. — J'estime
V Itinéraire de cette timidité honorable. On s'arrêta â Y Etoile de Gonflans. — La même voix sort de la rotonde et appelle encore le conducteur^ qui continue â ne pas entendre.
Un peu plus loin — on ne voit pas Poissy. — « Poissy, dit
Y Itinéraire, où vint au monde le saint roi Louis IX le 24 avril 1245. »
« Il signait souvent : Louis de Poissy, en mémoire du lieu de sa naissance, et par une modestie qui sied bien â un aussi grand roi. Poissy se souvient aussi de Philippe le Hardi, qui y fit éle^ ver une abbaye et une église; à cette place, la reine Blanche mit au monde le roi saint Louis.
> Le marché de Poissy est célèbre ; il sert d'approvisionnement à la boucherie de la ville de Paris. G'est une des grandes institutions du roi saint Louis. Le pont abrite sous ses arcades plusieurs moulins où le froment ne manque jamais. »
Abrite veut dire cache. G'est encore un trait de franchise de Yltinéraire, ainsi que ce qui suit :
c Plusieurs villages se cachent çà et là dans la verdure frin-' iamère : Vilaines, Hédan, Vernouillet, dans lequel plus d'une fois II. le prince de Talleyrand a rendu visite à son frère. •
A Poissy, — la voix de la rotonde a été déchirante. — Un grand homme sec, auquel appartient cette voix, a passé la tête par la portière, — ce qui a un peu varié Thorizon. — Le conducteur n'a pas entendu, el la machine s'est remise en marche jusqu'à Triel.
TRiEL. V Itinéraire : « Vèf neuîl , Trîel : là è^éîevaît , avant 1789, le château de madame la princesse de Cônti; la posiliôh de Triel est des plus agréables : au sommet de la colline s'élève l'église, pittoresque, élégante, ornée de beaux vitraux, et surtout fière, à bon droit, d'un admirable tableau du Poussin, rô-^ présentant VÀdoration des Mages. Le pape lui-même avait donné cechef-d'œuvreàlareineChristine après son abjuration. *
On ne voit ni Verneuil, ni Triel, mais à l'horizon la rotonde de la diligence Gaillard. — A droite, un hangar peint en gris; —* à gauche^ un gamin qui graisse les roues.
La tête de la rotonde sort violemment, — « et croit devoir appuyer son appel au conducteur d'un peu de raisonnement. « iConducteur, ouvrez-moi, je veux descendre. »
Un coup de sifflet part de la tête du convoi et est répété par la queue. — Nous glissons sur les rails.
STiTiON DE MEULAN. -^ En faco, — la diligence Laffitte; ^i droite, un hangar gris; — a gauche, un tâs de pierres. — Là
léte sort irritée et crie : — S. d. d. D. ! — conducteur —
Les deux coups de sifflets répondent seuls et on part.
VIlinéraire nous dit : « Voici Metdan. A Meulan commence J'histoirade la Normandie. Le comte et les seigneurs du pays ibrent massacrés par les hommes du Nord. Philippe-Auguste réunit Meulan à la couronne de France. Cette ville était fortifiée, et elle opposa pendant les guerres civiles une résistance opiniâtre aux troupes du duc de Mayenne, qui furent forcées de lever le siège. »
Un peu plus loin, on ne voit pas les Muremix^ -—- les Mureaux, où j'sd fait de si jolis voyages!
ISO LES GUÊPES.
STATION D*ÉPONE. — L*homme de la rotonde passe la moitié du corps hors de la portière et essaye d'ouvrir la voiture fermée en dehors ; -- il n'y a pas encore réussi quand le convoi se remet en route.
STATION DE MANTES. — Vltïnéraire dit : t Mantes est bâtie en regard de lAtnay^ sur le bord de la Seine, et au milieu de sites variés et des plus belles promenades. »
Je ne vois que la rotonde de la diligence Laffitte — et Thomme qui l'habite; — il réussit enfin à ouvrir la portière, mais, au moment où elle cède à ses efforts, la voiture se remet en route •— et il est obligé de tenir la portière â deux mains jusqu'à la station de Rosny.
STATION DE ROSNY. — La voiture s'arrête, l'homme de la rotonde descend sur le marchepied, mais un cantonnier lui fait des gestes menaçants et l'oblige de rentrer au plus vite dans sa cage. — Le convoi se remet en route. L'Itinéraire nous signale Roileboise. t Dans ce village escarpé, vous trouverez une ruine illustre : cette tour, reprise par les gens de Rouen, des bourgeois qui étaient des soldats toujours, et des héros quand da Guesclin marchait à leur tête. »
Non-seulement nous ne voyons pas Rolleboise, mais nous perdons même l'aspect de la dlUgence^Laffitte-Caillard, — parce que pendant trois quarts de lieue nous roulons sous terre, — àdeux cent quarante-six pieds sous le village.
STATION DE BONNiÈRES. — L'bomme de la rotonde n'ose pas cette fois mettre le nez â la portière, — il est sans doute effrayé du danger qu'il a couru et des gestes du cantonnier. > .
En fait de paysage, nous ne voyons que la lumière, parce que nous sortons du tunnel de Rolleboise, — et nous apprécions l'avantage de ce genre de locomotion ; — il faut être privé d'air et de lumière de temps en temps pour en jouir ensuite d'une manière complète.
STATION DE VBENON. — L'homme de la rotonde a repris cou-
rage: — il ouvre la portière, — regarde autour de lui — et va se décider à descendre, lorsqu*un coup de sifiQet annonce le départ. — Moi-môme alors je lui crie de rentrer bien vite. — Un instant plus tard, en effet, il était broyé.
Avant d'arriver à Vernon, que nous ne voyons pas, nous n'avons pas vu non plus la Roche-Guyon, — cet antique château, àii Y Itinéraireyi^nne origine toute normande.
Plus loin, et à mesure que vous avancez, vous ne voyez ni Bisy, domaine aimé du roi Louis-Philippe, ni Pressagny, ni Courcelles, en face duquel vous ne voyez pas Gaillon.
STATION DE GAiLLOS. — Naïvcté houorable de V Itinéraire: « Vous pouvez admirer la riche façade de ce château déposé dans la cour de TÉcole des Beaux-Arts à Paris, dont cette façade est le plus bel ornement (textuel). »
Nouvelle tentative de l'homme de la rotonde; il s'avance sur le marchepied — et appelle le conducteur; — le conducteur Ten^ tend cette fois, — descend de son siège — et ferme violemment b portière de la rotonde, et remonte sans écouter les réclamations. — On part.
Ici nous rentrons sous terre.
STATION DE SAINT-PIERRE. Devant nous, '^ la rotonde et son voyageur, qui s'efiForce inutilement d'ouvrir la portière ; — à droite, un tas de charbon.
A gauche, le convoi qui vient de Rouen et qui passe prés de nous; — ce convoi a des voitures de troisième classe.
Il pleut ; — ces voitures découvertes — portent des ouvriers peu vêtus; •«<- des femmes et des petits enfants violets de froid ; — les banquettes ne sont pas rembourrées ; — l'administration n'ose pas encore y enfoncer des pointes de clous, — mais cela viendra.
Ces voitures, les seules qui soient presque à bon marché (car elles sont encore trop chères), ne partent ni au premier convoi du matin, ni au dernier du soir, cela serait trop comitaode pour
les ouvriers, qui ne perdraient qu'un tiers de leur journée àu plus. — Elles ne partent en outre que deux fois par jour. — C'est tout simplement une infamie; — on n'oserait pas transporter des bestiaux dans une pareille voiture à découvert, par le temps qu'il fait. — Je suis cuileUx de voir si, â la Chambre des députés, quelque ami du peuple, — quelque défenseur des droits du peuple parlera de cette honteuse conduite â l'égard de la classe la moins aisée et la plus nombreuse.
Ah! tu n'as que dix francs? — eh bien^ tu n'auras le choix qu'entre deux départs sur six ; — vous êtes plus nombreux, on vous réservera moms de placés.
Âh! tu n'as que dix francs? on ne rembourrera pas les banquettes; — ah ! tu n'as que dix francs? tu recevras la pluie; — on te forcera bien, à force de tortures et d'humiliations, on te forcera bien à donner trois francs de plus. — Quel malheur qu'on ne puisse pas rendre ces voitures un peu plus dangereuses que les autres ! — Ah ! tu n'as que dix francs ! — malheureux ! tu auras à faire à nous.
A Tounille, l'homme de la rotonde ne paraît plus; il a pris son parti, •— ou il a pris un parti désespéré. — Je n'ai vu que lui , -^ des murs de terre jaune entre lesquels nous passions, -^ quand nous n'étions pas sous des voûtes de terre noire, •^— un tas de pierre , un tas de charbon, — quelques hangars gris et la rotonde de la diligence Laffîtte.
Me voici à Rouen : — it fhut bien voir du pays. — Nous sommes de nouveau enlevés et replacés sur les roues. -^ Nous revoyons des chevaux avec plaisir ; — en chemin de fer, nous l'avons dit : « On va, mais on ne voyage pas. »
^^ U y a un ruisseau qui traverse mon jardin. Ce ruisseau sort des flancs d'une colline couverte d'ajoncs qui, au printemps, étendent sur la terre un riche tapis d'or. — C'était un heureux ruisseau } d'abord il traversait des prairies où toutes sortes de charmantes fleurs sauvages se baignaient ou se miraient dans
ses ondes. Il se promenait entre des touifes de lôtesson vert comme des émeraades — et d*épiIobes aux ombelles d'un blanc rosé — et de boutons d'or et de tussilage appelés pas d*âne, qui, au premier rayon du soleil, étale ses petites marguerites jaunes. II était habité par les dytiques et les hydrophyles, — i- et de sa vase, aux premiers beaux jours, sortaient les brillantes demùi^ selles, cachées jusque-là dans Teau sous la 6gure d'une larve informe. — Les lavandières, ces oiseaux an port si gracieux, se promenaient sur ces rives pour saisir les coustm, qui , sous leur première forme, habitent également l'eau — et sont presque des poissons avant d'être presque des oiseaux. Puis il entrait dans mon jardin.— Là , je l'attendais i et j'avais embeUv ses bords de toutes les plus belles plantes qui, en divers pays, habitent le bord des ondes pures. "— Les vergiss^meirh^icht, ces petites fleurs bleues, — symboles d'espérance, — y forment un charmant gazon ; — les populages y étalent leurs corbeilles de belles fleurs jaunes , l'hyèhle y élève ses ombelles blanches, la reine des prés y balance ses thyrses rosés ; les iris de toutes cou* leurs, blancs, violets, jaunes, panachés, se réfléchissent dans l'eau qui arrose leur pied. — L'armoise s'y mêle aux joncs et au géranium des prés à fleurs bleues; les roseaux et les balisiers y ployent et y murmurent au moindre vent. — Lés peupliers, les aunes, les saules, les osiers lui donnent un peu d'ombre. — Là, il est habité par des truites rapides, et par des poissons écarlates, et par de grosses écrevisses que j'ai fait venir de l'Alsace. -^ Puis il s'échappe enfin, quoique j'aie entravé son cours peut le retenir plus longtemps, et il se retrouve dans les champs, où, sautillant sur les cailloux, il gazouille sa chanson mélancolique. — Puis, après s'être bien promené entre de belles fleurs, entre de douces odeurs, il va se précipiter dans la mer à travers les flancs abruptes de la falaise, qu'il couvre d'une écume ë'argent.
C'était un heureux ruisseau, il n'avait absolument rien à faire
que ce que je vous ai dit : — couler, rouler, être limpide, murmurer •— entre des fleurs et des parfums.
La vie que j'ai choisie et que je me suis faite, et que je mène, -^ quand on veut bien me laisser tranquille , quand les méchants , les intrigants , les fripons , les sots, — ne me (orcent pas de retourner au combat, — moi, Thomme le plus pacifique et le plus guerroyant du monde.
Mais le ciel et la terre sont envieux du bonheur et de la douce paresse.
Mon frère, un jour, et Sauvage, l'inventeur des hélices, causaient sur les bords de ce pauvre ruisseau, et parlaient assez mal de lui. « Ne voilà-t-il pas, disait mon frère, un beau fainéant de ruisseau, qui se promène, qui flâne sans honte, qui coule au soleil, qui se vautre dans Therbe,— au lieu de travailler et de payer le terrain qu'il occupe, comme le doit tout honnête ruisseau ! — Ne pourrait-il pas moudre le café et le poivre? *
— Et aiguiser les outils? ajouta Sauvage.
— Et scier du bois? dit mon frère.
Et je tremblai pour le ruisseau; — je rompis l'entretien en criant très-fort, sous prétexte que ses envieux, ses tyrans bientôt peut-être, marchaient sur mes vergiss-metn-^icht. Hélas ! je ne pus le protéger que contre eux. Il ne tarda pas à venir dans le pays un brave homme que je vis plusieurs fois rôder sur ses rives vertes, du côté où il se jette à la mer. Cet homme ne me fit point l'effet d'y rêver ou d'y chercher des ruines ou des souvenirs, — on d'y ejadormir ses pensées au murmure de l'eaa. c Mon ami, disait-il au ruisseau, tu es là que tu te promènes, que tu te prélasses, que tu chantes à faire envie. — Moi, je travaille, je m'éreinte... 11 me semble que tu pourrais bien m'aider un brin. — C'est pour un ouvrage que tu ne connais pas, — mais je t'apprendrai, tu seras bien vite au courant de la besogne. — Tu dois t'ennuyer d'être comme ça à ne rien faire ; ça te distraira de faire des limes et de repasser des couteaux. »
Bientôt une roue et des engrenages, et une meule, •— et que sais-je, moi... furent apportés au ruisseau. <i«- Depuis ce temps, il travaille, il fait tourner une grande roue, qui en fait tourner une petite, qui fait tourner la meule. — * Il chante encore ; mais ce n*est plus cette même chanson doucement monotone et heu* reusement mélancolique. — Il y a des cris et de la colère dans la chanson d'aujourd'hui. — Il bondit et il écume ; — il travaille, — il repasse des couteaux.
Il traverse toujours la prairie et mon jardin, — puis l'autre prairie ; mais, au bout, l'homme est là qui l'attend et qui le fait travailler. — Je n'ai pu faire qu'une chose pour lui : je lui ai creusé un nouveau lit dans mon jardin, de sorte qu'il y serpente plus longtemps et en sort plus tard; — mais il n'en faut pas moins qu'il finisse par aller repasser des couteaux. — Pauvre ruisseau! — tu n'as pas assez caché ton bonheur sous l'herbe, tu auras murmuré trop fort. •— Pour conserver son bonheur, il faut être heureux tout bas.
Mars %%Uh.
Les incarnations de H. Graeb. — Fabrication d'un ancêtre. — Gomme qnoi les Gtiépea Favaient bien dit à la reine Pomaré. ■— Une omelette atténuante. — La statue de Rossini. — Les boucheries illustrées. — Le chevalier de la Légion d'honneur malgré lui. — Un voyage de S. M. Louis-Philippe au mont Saint-Michel.
^^ LES INCARNATIONS DE M. 6HAE6. — M. Graeb, aprés s'être contenté d'être un simple homme et un simple bourgeois pendant une quarantaine d'années, — a senti le besoin de pas^ ser à Tétat de baron, — et, comme il en avait le moyen, — h chose s'est faite, — en Touraine» de la manière que voici :
426 LES 6UËPE6.
Sur l6S réquisitions de l'avocat général, le greffier a donné lecture a haute et intelligible voix des lettres patentes, en date du 14 courant, aux termes desquelles Louis-Philippe confère le titre de baron au sieur Graeb (Adolphe-Henri-Xavier), sous-intendant militaire à Blois, et ce, sur la demande de Timpétrant, c pour jouir par lui des rang et honneurs attachés â ce titre, ' lequel sera transmissible, après son décès, à ses enfants, posté*» rite et descendants nés ou â naître en ligne directe et en légitime mariage, et ce de mâle en mâle par ordre de prlmogéniture. »
^^ Le grand parchemin, auquel est appendu, au moyen d'un petit ruban rose, un demi-kilogramme de cire molIé couleur bleue, se terminç par les lignes suivantes :
Nous voulons qu'il puisse (le sieur Graeb) se qualifier en tous lieux du titre de baron et le prendre en tous actes et contrats dans lesquels il interviendra, tant en jugement que hors de jugement; concédons à lui et à sa postérité légitime mâle et femelle les armoiries figurées et coloriées aux présentes, lesquelles sont : d*azur, à Vépée et à la plume taillée, d'argent, posées en sautoir, accostées de deux têtes de cheval, affrontées d'or, au chef aussi d'or, chargé d'une bonne foi de gueules, cantonnées de quatre étoiles d'azur. Vécu timbré d'une couronne de baron, t
i^^ Après cette lecture, M. Graeb, présent i l'audience, assis dans un fauteuil qui avait été disposé pour lui devant la barre, s'est levé et a pi^été le serment ordinaire die fidélité au roi des Français, à la charte constitutionnelle et aux lois du royaume.
' Le premier président a donné acte de ce serment au nouveau baron. Ainsi s'est terminée la cérémonie.
Voilà comment se font aujourd'hui les ancêtres pour les générations futures.
j^ Pour ce qui est de la reine Pomaré, — le numéro dés Guêpes qui a paru en juillet 1842, et qui lui était adressé, — l'a avertie de ce qui lui aririvë aujourd'hui.
MARS 484*i. 427
it est bien rare que la protection ne soit pas un peu plus onéreuse que ne l*auraient été les choses contre lesquelles on se fait protéger.
Déjà, vers 1833, les Anglais Tàvaient |)ro%^ et s'étaient emparés de Tarchipel Pomotou, — puis, par une recrudescence de protection, ils avaient fini par ne plus lui laisser que Taïti et Etnéo. La France est venue protéger le reste, et voici la reine Pomaré simple bourgeoise, comme vous et moi.
^^ En politique, protéger est synonyme de manger,
Ifjjfi^ Certes, je ne trouve pias des plus honnête qu*il sbit possible de s'emparer ainsi des choses sous prétexte de protection, — et si la reine Pomaré, — libre de toute influence, avait déclaré qu'elle nevoulaitétrepro/e^eepar personne,— je n'aurais bien su comment la désapprouver ; — mais elle n'a prétendu échapper à la protection des Français que pour que les Anglais pussent la protéger à bouche que vetix-tu, — comme on dit vulgairement, — et la question n'est pas entre la France et la reine Pomaré, — mais entre la France et l'Angleterre. — Si les Anglais veulent la paix, — ils comprendront qu'il ne faut pas la rendre impossible; — s'ils veulent la guerre, les concessions exagérées ne les feront pas changer d'avis.
j^ Ce que je ne comprends pas bien, c'est qu'après le vote de la Chambre sur l'affaire de Taïti, le ministère se contente de demander un mauvais million de fonds secrets. — Un million à une Chambre qui ne peut rien vous refuser, — â une Chambre qui vous fait bon marché de choses réputées plus précieuses que l'argent! — Il faut être juste, c'est de la part du gouvernement une preuve incontestable de désintéressement. .
^e^ Il est une plaisanterie en deux parties qui se renouvelle i chaque session.
Le ministère a besoin de la majorité p^ur l'adresse. — Il fait, dans le discours dit de la couronne, le récit des immenses services qu'il a rendus au pays entre les deux sessions, — Une entente
cordiale Tégae â l'extérieur;— à l'intérieur, l'hydre de ranarchie a toutes se$ têtes coupées, les factions sont abattues et découragées : tout va le mieux du monde ; après l'adresse^ vient la demande des fonds secrets. — Maintenant tout va mal : — il faut se préparer à des éventualités de guerre ; au dedans, l'hydre de l'anarchie remontre deux ou trois petites têtes qu'on n'avait pas vues. Les factions grondent sourdement. •— Nous sommes sur un volcan. — Volcan, hydre, factions, — le ministère vous débarrassera de tout cela pour un million, pour la bagatelle d'un million. — Il faudrait n'avoir pas un million dans sa poche ou dans celle d'autrui— pour se priver d'être débarrassé destactions, du volcan et de l'hydre de l'anarchie, — et peut-être aussi de l'ennui d'en entendre parler.
^^ Je ne déteste pas cette franchise d'un ministre : « C'est prendre l'argent dans les poches, — lui disait-on â propos d'un nouvel impôt. — Mais, répondit-il froidement, où voulez-vous que je le prenne? »
j^ Quelques personnes prétendent avoir des raisons de douter de l'authenticité de la lettre de la reine Pomaré,— au moyen de laquelle on a attaqué la sensibilité des représentants de la France; — on a été jusqu'à désigner M. Sâînt-Marc-Girardin comme auteur de cette élégie sauvage;— mais on n'en apportait aucune preuve.
ij^ Je dois l'avouer, mon respect pour l'institution du jury a été mis parfois à de difficiles épreuves ; — j'ai plus d'une fois eu bien du mal à expliquer certains verdicts dont on aurait pu abuser contre cette magnifique institution. Aujourd'hui que ma tâche aurait été plus facile, — le jury n'a pas admis les circonstances atténuantes qui ressortaient des faits du procès. M. Poulmann, — il est vrai, a tué un homme à coups de barre de fer. — mais pourquoi? M. Poulmann avait commandé à cet homme une omelette de six œufs, — L'homme allume le feu, — prend la poêle, — met du beurre dedans et casse ses œufs. — Poul-
manu avait appris dans le monde à être défiant. -~ II compte — un, — deux, — trois, — quatre, — cinq... — L'homme ne met que cinq œufs! Poulmann s*exaspère; il est hors de lui. -— Il saisit une barre de fer et tue son hôte, penché sur la poôle. Il y avait une omeleftte atténuée, — conséquemment atténuante.— MM. les jurés ne Tout pas admise.
^1^ A une assemblée de la commission pour la statue de Rossini, M. Donizetti a dit : <> Le fait est que si nous retirions tout ce que nous lui avons pris pour nous couvrir, nous grelotterions bien fort en ce moment. M. Meyerbeer a offert de faire souscrire en Allemagne. M. Léon Pillet a été d'avis d'attendre pour faire cette démarche, espérant qu'en France on aurait assez, et que l'on ne serait pas obligé d'avoir recours à l'étranger pour l'érection d'une statue destinée au foyer de l'Opéra français.
j^ Le Journal des BAats, — toujours dévoué au gouvernement actuel y — comme il s'en vante, — est trés-hostile à Rossini. *- J'ignore comment M. Berlioz fera pour dire dans son feuilleton ce qu'il pense de Rossini«-et ne pas dire ce qu'il n'en pense pas.
Voici l'origine de cette malveillance :
A la répétition d'un opéra de mademoiselle Bertin , qui fait de la musique ennuyeuse et des vers charmants,— -la redoutable tamille avait convié Rossini; — la dynastie entière ne perdait pas de vue le maître; -— mais celui-ci, — quand la chose arriva sur sa fin, — s'approdha du chef d'orchestre, — et, lui désignant de la canne un quinquet demi-éteint qui fumait : « Voilà,
— dit-il, — un quinquet qui sent mauvais. » — Puis il s'en alla, — - comme s'il ne se fût pas aperçu de l'opéra. — C'était Famt^ — je crois. — Deouis ce temps, — Guillaume Tell^ — le Barbier de Séville sont, aux Débats^ d'assez pauvre musique.
— II n'est pas de gouvernement ayant cessé d'être «^ actuel , qui soit aussi mal vu que Ros;>ini.
430 LES 6UÊPBS.
Jj^ î^s domestiques, depuis quelque tempç, â Paris, assassinent assez volontiers leurs maîtres,— sous le prétexte moral de mettre les hijoux et Targent d*iceux â la caisse d'épargne.
Les Guêpes ont déjà réclamé, il y a longtemps, à l*égard des domestiques, une mesure que rautoritô s*obstipe à ne pas prendre. •
Comment ! on exige des livrets des ouvriers, — et on n^en exige pas des domestiques qui demeurent dans no$ appartements, — avec nous,~la nuit, pendant notre sommeil,-^u seuls, pendant notre absence! qui peuvent nous voler ou nous tuer quand bon leur semble ! — > On se contente de certilicats donnés par Tusage, par la complaisance et Tindifférence, — le plus souvent sans date, — ou avec une date surchargée, ne donnant aucun renseignement sur ce que leur possesseur a fait dans Tintervalle de ses conditions, — certificats qui peuvent être donnés par uncom*^ père ou un complice,— qui peut-être m s'appliquent pas à celui qui les présente. Quoi! — on ne prend pas les plus vulgaires précautions pour s'assurer de la moralité des gens â la discrétion desquels on met sa fortune et sa vie, — et contre lesquels on n*a d'autre protection que leur moralité!
Comment ! la police n'exige pas que les domestiques aient des livrets sur lesquels on inscrive le nom, l'adresse de chacun de leurs maîtres « livrets qu'il faudrait que le domestique allât faire viser et quand il quitte une place et quand il entre en con-« dition, — et rendant compte de l'emploi de son temps dans l'intervalle! — J'ai une fois donné un conseil à rautorité,-*-on n'y a fait aucune attention ; -— depuis oe temps, une vingtaine de domestiques ont assassiné leurs maîtres, — cent cinquante on deux cents les ont volés : c'est le moment de réitérer mon ob« servation.
^If^ • Le nommé François Quefferec, journalier, né i Lon* gonet, précédemment condamné à cinq ans de travaux forcés par la cour d'assises des Côtes-du*Nord, a été condamné à la méma
peine par la cour d'assises du Finistère, pour vol avec escalade d'iine somxoe de quatre-^ingt-^io} centimes. »
Il a été établi aux débats — qu*à peine en possession de cet argent, — il avait couru en acheter du pain chez un boulanger.
Le boulanger lui a vendu un pain qui ne pesait pas le poids indiqué et payé, -^il a été» de son côté, condamné à cinq tiranes d'amende.
Dans la plupart des églises de campagne, -^ on a établi, le long d'un mur, un banc où se placent tous ceux qui ne peuvent pas payer leur chaise. — Certes, s'il est un endroit où l'égalité ne devrait pas être une fiction, c'est l'église. — Au-dessus de ee banc, — il est écrit en grosses lettres : Bang bes rABvaES. Ceux qui ne peuvent pas payeir leur place en argent la payent en bumiliation ; là où il n'y a rien le roi perd ses droits, — mais pas l'Église. Si, dans l'église, il y avait une distinction possible à faire entre les pauvres et les riches, ce serait en donnant aux pauvres les meilleures places.
Beaucoup de pauvres gens , qui ne peuvent pas payer leur chaise, se privent sur Jeurs besoins pour ne pas s'asseoir sous cet écriteau, — • d'autres ne.vont pas â l'église.
Il faut voir de quel air — et de quel pas on présente le pain bénit au banc des pauvres.
Quelle plus grande preuve de la sainteté et de la puissance de la reUgion que de la voir subsister malgré ce que font certains prêtres contre elle l
jl^ Autrefois, le boucher qui achetait le bœuf gras ornait sa boutique de branches de laurier et de rubans de couleur. Cette année, la plus grande partie des bouchers, sous prétexte d'avoir acheté un mouton gras, ou qui aurait pu le devenir, s'organise une boucherie illustrée (style Curmer). Dans toutes les rues on voit des petites morgues, où sont artistement rangés des cadavres et des fractions de cadavres^ le tout orné de fleurs et de rubans. — Le soir, ces charniers sont éclairés à giorno.— Les cadavres
sont généralement divisés en amphithéâtre, dont le sommet est formé de gigots de mouton groapés d'une manière architecturale.
— Sur des moutons entiers sont dessinées quelques saturnales de carnaval. — Ces dessins s'obtiennent en enlevant certaines parties blanches de la peau, qui laissent alors le dessin en chair rouge et sanglante. — Le veau gras joue un grand rôle : la graisse séparée avec soin est découpée en draperies blanches, qui s'enlèvent sur le reste de la chair et sont soutenues par des rubans et des faveurs comme des rideaux. —J'ai vu près le marché Saint-Germain, dans la rue Montfaucon, un veau éventré
ouvert de fleurs ; dans le ventre il y avait un petit jardin anglais avec un petit hamn, un jet ^eau et deux cygnes en porcelaine qui nageaient dans ledit bassin. Ceci n* était pas une imitation: le jet d'eau allait; les rochers étaient en petits minéraux ; il y avait une forêt faite avec des petites branches d'arbres verts ; le jardin était composé de fleurs naturelles dont la queue était plantée en terre. — Si les bouchers croient tenter les gastronomes avec ces hideuses représentations, je pense qu'ils se trompent; je ne connais rien de plus dégoûtant. Ces fleurs et ce jet d'eau dans ce cadavre éventré, ces cyprès sur ses entrailles fai* saient fort peu rêver aux douceurs de Vart culinaire,
^^ Un article de Théodore Labarre, dans ta France m»sicale, a causé un singulier quiproquo. — Labarre déplore la perte qu'a faite de Léon Gatayes la harpe, — ce délicieux instru* ment aujourd'hui négligé. — Quelques personnes en ont conclu que Gatayes était mort. — Je les remercie des bonnes paroles et des consolations qu'elles ont cru devoir m'adresser à ce sujet. — Léon Gatayes a simplement le bonheur de ne plus faire de musique que pour lui, pour ses amis — et pour ceux qui aiment et comprennent la musique. — Voilà tout ce qu'a voulu dire Labarre, — notre excellent camarade à tous deux.
^^ J'ai dit une sottise dans le dernier numéro des Guêpes.
— Je remercie la personne qui a bien voulu m'en avertir. —
Jepourrais, à la rigueur, accuser les coinpositeurs de rimprimerie, — comme on fait souvent; —mais faime mieux expiei franchement ma faute. — Voici la lettre que l'on m'adresse :
« Monsieur, vous dites que vous avez vu en vente, chez un marchand d'habits, un saint^sacrement en cuivre argenté. — Vous avez fait une étrange métonymie ; — vous avez indiqué le contenant pour le contenu. — L'objet qui renferme le saint-sacrement, rhostie consacrée, s'appelle ostensoir. »
Jj^ L'ostensoir est toujours à vendre chez le fripier, faubourg Saint-Honoré : on y joint un encensoir.
;j^ Un limonadier du faubourg du Temple était de garde.
— Un de ses camarades lui dit : « Le froid va piquer cette nuit; — est-ce que vous n'avez pas votre paletot? -— Non. — A votre place j'irais le chercher ; vous risque^ de mourir de froid pendant votre faction de nuit. » Le limonadier goûte le conseil, et, vers une heure du matin, va frapper à sou établissement. € Ohé ! Fanny î crie-t-il, c'est moi, —ne descends pas, je viens seulement chercher mon paletot ; il fait un froid de tous les diables ; — ne descends pas, — jette-moi seulement mon paletot par la fenêtre. » Fanny ouvre la fenêtre de l'entresol et jette le paletot. — Le soldat citoyen retourne au poste.
— On jouait au piquet; il remplace le perdant, — dans un moment où il hésite pour l'écart, son adversaire lui dit : « Tiens, vous êtes décoré? »
Le garde national regarde sa boutonnière et voit, en effet, qu'il est chevalier de la Légion d'honneur. — Il reste stupéfait; — il croit rêver. — Mais enfin il soupçonne la vérité ; -il abandonne le poste et court au domicile conjugal, où il acquiert la conviction qu'il ne s'était pas trompé dans ses horribles soupçons. — Sa femme, qui n'était pas seule, lui avait par mégarde jeté le paletot d'un officier qui lui tenait compagnie. Le limonadier, furieux, a blessé l'officier de plusieurs coups de sabre.
ij^ VOYAGE DE S. M. LOUIS-PHILIPPE AU MONT SAINT-MICHEL
434 tBS GUÊPES.
— Voici un récit fait par madame de Gealis» ^i fiil gouver?? nante du roi, alors duc de Chartres, et ftgé 4^ douze â treizi| ans, — qui ne manque pas d'intérêt. — U serait â désirer que quelqu'une des personnes qtii approchent le roi Muis^Philippe, lui mit ce souvenir sous les yeux.
« Pour arriver au mont Saint-Michel, dit madame de Genlîs^ dans de certains temps et le plus communément, il faut saisir l'heure de la marée où la mer abandonae eette plage ; mais dans le moment où nous *- étions en marche, la mer s'était retirée depuis quelques heures. Nous arrivâmes à la nuit tout â fait fermée : c'était un spectacle surprenant que les approches de ce fort au milieu de la nuit, sur cette plage sablonneuse et nue, avec des guides portant des flambeaux et poussant des cris horribles pour nous faire éviter des trous profonds et des endroits dangereux, de manière qu'il fallait faire mille et miUd détours avant d'arriver. On voyait de très-prés ce fort qui était tout illuminé dans l'attente des princes; on croyait qu'on y totti* chait, et Ton tournait toujours sans l'atteindre. Nous entendions un bruit lugubre de cloches qu'on sonnait en l'honneur des priu'* ces ; et cette triste mélodie ajoutait beaucoup à l'impsession méh lancolique que nous causaient tous ces objets nouveaux. C'est bien de ce château qu'on peut dire qu'il est posé
« Sur un rocher désert, Teffroi de la nature» Dont Taride sommet i^emble toucher aux cieux« »
Madame de Genlis fait une longue et triste description de es château.
f L'hiver, dit-elle, y est extrêmement rigoureux et eem* mence avec l'automne. — Il n'y fait jamais bien chaud. — ' On n'a du poisson sur tette plage que très-rarement et par hasard :
i Madame de GenUs avait avec elle le jeune duc de Chartres, aa« Jourd'hui roi des Français.
ainsi, an milieu de là mer, on est eneere obligé de l'acheter. Les religieax avaient, â une lieue et demie du fort, une maison de eampagne avec un superbe jardin qui les fournissait de légtttiies. Ils étaient douze religieux et ne recevaient point de notices. Il me parut qu'en général ils cherchaient, autant qu'ils le pouvaient, à adoucir le àort des prisonniers, ils nous assurèrent qu'ils ne les renfermaient point, à moins d' ordres irès-posiHf s du roi et détaillés sur ce point, et que, même três*communément, ils les mènent promener aux environs.
» Je les questionnai sur la fameuse cage de fer ; ils m'apprifent qu'elle n'était point de fer, mais de bois, formée avec d'énormes poutres, laissant entre elles des intervalles à jour de trois â quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu'on n'y àhrait mis de prisonniers â demeure, car on y en mettait assez souvent (quand ils étaieni méchants, me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours, quoique ce lieu M horriblement humide et malsain, et qu'il y eût une autre prison aussi forte, mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma surprise. Le prieur me répondit que son intention était de détruire un jour ce monument de ctuauté. Alors Mademoiselle et ses frères *■ se sont écriés qu'ils auraient une joie extrême de le voir détruire en leur présence, A ces mots le prieur nous dit qu'il était le maître de l'anéantir, parce que monseigneur le comte d'Artois ^ ayant passé quelques mois avant nous au mont Saint-Michel, en avait positiveinent ordonné la démolition ; le prieur ajouta que diverses raisons l'avaient forcé de différer, mais qu'il allait accorder aux |irinces cette satisfaction le lendemain matin, et que ce serait certainement la plus belle fête qu'on leur eût jamais donnée.
t Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel,
' MademolseUe Adélaïde, sœur du roi; le duc de Chartres, ai^ourd'hui Louis-Philippe I«.
* Depuis Charles X*
136 LES 6UÊPBS.
le prieur, suivi dés religieux, de deux charpentiers, d'un des suisses du chêteau et de la plus grande partie des prisonniers (nous avions désiré qu'ils vinssent avec nous), nous conduisit au lieu qui renfermait cette terrible cage. Pour y arriver on était obligé de traverser des souterrains si obscurs, qu'il y fallait des flambeaux, et, après avoir descendu beaucoup d'escaliers, on parvenait à une affreuse cave où était l'abominable cage, posée sur un terrain humide où l'on voyait ruisseler l'eau. J'y entrai avec un sentiment d'horreur et d'indignation, tempéré par la douce pensée que du mmns, grâce a nos élèves, aucun infor» tuné désormais ny réfléchirait douloureusement sur ses maux et sur la méchanceté des hommes,
» M. le duc de Chartres*, avec l'expression la plus touchante et une force au-dessus de son âge, donna le pfemier coup de hache à la cage; — ensuite les charpentiers en abattirent la porte et plusieurs pièces de bois.
• Je n'ai jamais rien vu de plus attendrissant que les transports, les applaudissements et les acclamations des prisonniers pendant cette exécution. C'était sans doute la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie. Au milieu de tout ce tumulte je fus frappé de la figure triste et consternée du suisse du château, qui considérait ce spectacle avec le plus grand chagrin. Je fis part de ma remarque au prieur, qui me dit que cet homme regrettait cette cage, parce qu'il la faisait voir aux étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à ce suisse, en lui disant quau lieu de montrer à Vavenir la cage aux voyageurs^ il leur montrerait la place qu'elle occupait, et que cette vue leur serait sûrement plus agréable,,. Après la messe, nous parcourûmes toute la maison ; nous vîmes une énorme roue au moyen de laquelle, avec des câbles, on montait par une fenêtre* les grosses provisions pour le château ; on attachait ces provisions sor la
« S. M. Louis-PhUippe i«.
grève avec des câbles qui tiennent à cette grande roae posée dans l'intérieur du fort â une ouverture de fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève tout ce qui est attaché au câble.
» Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission qu'ils désiraient ardemment, celle de nous suivre jusqu'au bas du château. Il y en avait un qui, enfermé depuis quinze mois, n'avait pas eu jusqu'à ce jour la liberté de sortir du haut du fort ; lorsqu'il se trouva hors du couvent, sur la petite esplanade, et surtout lorsqu'il eut aperçu l'herbe qui couvre les marches de l'escalier, il éprouva un moment de joie et d'attendrissement impossible à dépeindre. Il ine donnait le bras, etâ chaque pas que nous Siisions il s'écriait avec transport : Oh! quel bonheur de marcher sur Vherbe,
f En arrivant à Paris nous fîmes beaucoup de démarches infructueuses en sa faveur. Mais M. le duc dç Chartres eutlehonheur d'obtenir sur-le-champ la délivrance d'un de ces frison-niers, et de contribuer à celle d*un autre encore. * (Mémoires de madame la comtesse de Genlis. — Imprimerie de Fain, rue Racine.)
^^ Aujourd'hui ce jeune duc de Chartres est le roi, est le maître.
Vers la même époque — madame de Genlis — se trouvait à Spa avec ses élèves. — Laissons-la encore parler :
f On nous proposa d'aller au sommet d'une haute montagne où se trouve situé le vieux château de Franchimont, parce qu'on découvre de là une vue ravissante et la plus riante, nous dit-on, de Spa. On nous apprit en même temps que le château renfermait plusieurs prisonniers pour dettes. Là-dessus M. le due de Chartres ^ s'écria, du premier mouvement, « que, puisqu*il y » avait des prisonniers dans le château, la belle vue ne lui pan raitrait lullement riante; » et, sur-le-champ, il proposa de
« 8. M. Loolt-PhUippe.
436 LBS guêpës«
faire une souscrq^ioa pour les délivrer. J*approQfai fori celte idée» et» grdce aux soins et au zèle ardent de M. le duc de Chartres, la souscription fut l>tent6t remplie» et les prisonniers sortirent du château. Alors nous nous rendîmes à cette montagne, et, parvenu au sommet, M. le duc de Chartres, en jetant les yeux sur la priscm vide, et les tournant ensuite sur une campagne immense, dit avec une touchante expression : c A pré-^ • sent, je conviens <iue cette vue est en effet aussi riante qu'elle » est admiraUe, » {Idem.)
Avril ISftlb
Lé printemps. -*> Les marchands de vin. — Une réclamation. — Bnste de M. Gnizot. — Une confession. -^ Hnsée du Louvre : HM. Gudin, Crépin, Thomas, Couture» Alfred Dedretix, etc. — Lettre de Swifk en 1720. ~ Une histoire à propos d'un vaudeville. — De quelques abus. — administrations des chemins de fer de Rouen et de Saint-Germain. — Cet maretaBuids d'hommes. — H. Gbereaa.
^pp||ç Pmrqnd m'est-il dbnc si difficile de lô^enfermer dans une chambre, de m*as8eoir, d'écrire? Pourquoi mes journées se passent-elles, malgré ihoi, fl épier les premières feuilles qui déciùrent les bourgeons des arbres, i m*enivrer de l'odeur des premiètes violettes et delà giroflée des murailles ; à écouter les premières abâlles qui bourdonnent autour des premières fleurs? J'ai beau chercher i m'iiriter coritre les abus et les vilenies, je ne me trouve d'inté«ét à rien, si ce n'est à savoir si mois marronniers roses fleuriront cette année, si mes glycines dé la Chine auront autant de grappes bleues qtte l'année dernière.
Et il s'épanouit, à cette saison, dans le cœur, je ne sais quelles ^ fleurs tristes et charmantes» — semblables au chèvrefeuille
qm ereti sur les tombeaux, et dont le parfain semble être l'âme de eexa qa'ou a aimés,
Les arbres^ les fleurs, Therbe, -^ retroutent leur jeunesse. leur éclat, leurs parfums. Les oiseaux retrouvent, à chaque printemps, — les mêmes plaisirs, les mêmes asiles, le même amovr.
L'homme seul meurt un peu chaque année.
iffifi Et d'ailleurs, que dirais-je? ^ je suis, il me semble, en ce moment d'dccord avec tout le monde. — J'ouvre les journaux, et je tois des hommes contre les idées desquels j'ai com^ battu longtemps, exprimant les pensées que j'ai formulées contre eux^ et presque dans les mêmes termes. Il mé semble que c'est un rêve ; j'ai besoin de ne pas me fier à ma mémoire, et de voir imprimé, il y a quatre ott cinq ans, ce qu'ils disent aujourd'hui i la tribuQe. — Ai-je donc vu la vérité â force dUndifférence?
^Iffi^ Nous avons signalé déjà l'association formée entre le goitvemement et les marchands de vin de Paris et de Rouen, pour l'exploitation de la Seine et des divers procédés employés par cette honorable société pour mettre ledit fleuve en bouteilles, — sous prétexte qu'il prend sa source en Bourgogne, et le vendre au prix moyen de trois francs le litre, — tandis que les honnêtes industriels qui le vendent au seau le concèdent i deux sous la voie. Et ceci n'est pas une plaisanterie; les employés de la régie assistent au mélange que fbnt les marchands de vin, et constatent, par un récépissé, que telle futaille, qui devant eux a été â moitié remplie d'eau, contient du vin. — Ce fait, déjà signalé par les Guêpes^ vient d*être avoué à la Chambre par le ministre des finances. La crue inusitée de la Semé avait fait un égal plaisir au gouvernement et aux marchands de vin ; — ils se plaisaient â apprécier, en litres et en bouteilles, le fleuve qui; sortant de son lit, se répandait sur ses rives, ren« vèlrèattt tout sur son passage. Malheureusement un député a demandé aux ministres des explications sur ce fait de la complicité des agents de la régie dans le vol des marchands de vin.
^1^ M. Duchfttel, — propriétaire récent de vignobles étendus, mais de médiocre qualité, n'a pas osé défendre en cette occurrence une cause dans laquelle on aurait pu le croire intéressé. — M. Lacave-Laplagne a eu le courage de soutenir â la fois et la régie et les marchands de vin étendu d*eau.
^^ Nous voudrions savoir si M. Lacave-Laplagne oserait affirmer que les marchands de vin, avec le concours de la régie, ne mêlent d'eau qu'un vin destiné aux hôpitaux et aux pensions. Nous voudrions savoir si les hôpitaux et les pensions ne pourraient pas se charger eux-mêmes de ce mélange, qu'ils feraient avec plus de certitude dans les proportions qui leur paraîtraient convenables.
Il est impossible de se moquer du pays entier, représenté par les députés, avec plus d'aplomb que ne l'a fait M. Laplagne en cette circonstance.
^^ Quelques négociants, — auxquels on ne dit pas encore que le gouvernement se soit associé, — ont également profité de la crue des eaux pour mettre en bouteilles de grés une portion des flots irrités, — - et les vendre sous le nom àieaux minérales. — La police a saisi un grand nombre de ces bouteilles.
4^ Lors de l'enterrement du maréchal Drouet-d'Erlon, on avait placé des canons sur la grande place des Invalides; lorsque ces canons tirèrent, les vitres d'une maison qui faisait face furent toutes brisées ; — ^le vin en pièce fut tourné, les bouteilles vides et plefnes se choquèrent et furent cassées. — Le propriétaire réclama près de Tintendant des Invalides,— lequel l'envoya aux hommes d'affaires, lesquels l'envoyèrent au ministre de la guerre, lequel l'envoya au ministère de l'intérieur, lequel l'envoya au régiment d'artillerie dont les pièces avaient causé le dégât, lequel l'envoya promener.
^^ Au moment où les journaux parlaient d'une médaille qu'on allait frapper en l'honneur de M. Guizot, un buste de cet homme d'État a par hasard été vendu à Thôtel des commissaires-
priseurs de Paris, place de la Bourse. — . Je ne sais à quel prix il avait été proposé, mais, lorsque j'entrai, il était à trois francs cinquante centimes, et il ne tarda pas à être adjugé à quatre francs vingt-cinq centimes, aucun acquéreur ne s'étant présenté pour couvrir cette dernière enchère.
^j^ UNE CONFESSION. — Il ost uuo choso qui m'embarrasse mille fois plus encore que de me trouver si bien d'accord, comme je vous Tai fait remarquer, avec des gens que je suis accoutumé à combattre ; c'est... comment le dire... comment l'avouer?... c'est que cette fière indépendance dont j'ai laissé voir tant d'orgueil .. je ne sais pas positivement ce qu'elle est devenue... c'est comme une arme émoussée et sans pointe, — ou plutôt c'est l'épée de ce prince des contes de fées, qui, lorsqu'il la tire du fourreau, se trouve changée en une plume de paon dont il frappe innocemment d'estoc et de taille. — Hélas! sans m'en apercevoir, je me suis laissé corrompre par toutes sortes de gens. — De quelque côté que je me retourne, quelque sujet que je veuille traiter, je découvre que je n'ai plus mon libre arbitre, que ma pensée cherche des réticences hypocrites.
Il ne me reste qu'un seul moyen de continuer honnêtement ma mission, c'est de vous avertir des sujets sur lesquels je suis corrompu, à mesure qu'ils se présenteront, pour que vous ayez de mes paroles une défiance convenable.
^^ MUSÉE DU LOUVRE. (Expositiou de 1844.) Obligé de quitter Paris un des premiers jours de cette, exposition, et ne sachant si je pourrais y revenir avant rémission du présent volume, j'ai laissé demander pour moi à M. le directeur des musées royaux la permission d'entrer dans les galeries du Louvre avant leur ouverture, tandis qu'on n'y admett&itqueles doreurs et les veruisseurs. -^ Cette autorisation m'ayant été très-gracieusement accordée, — on est libre d'attribuer à cette faveur, que j'ai non pas seulement acceptée, mais encore sollicitée,-— le silence que je garderai cette année surjes opérations du jury d'admission.— En
effet, si je nf aidse de dire que je n'ai pas entendu èette foiâ le même concert de plaintes et de reproches que de coutume^ on sourira d*un air fin et intelligent et on haussera les épaules.
^ffi^ D*aatre part, je suis en tout resté trois heures dans les galeries du Louvre, je n*ai donc vu qu*en courant quelques tableaux par-ci par-Ii,-^ il en est sans doute... et des meilleurs, qtié je n'aurai pas remarqués, <-- et dans ceux que j'ai vos toutes sortes de qualités estimables ou brillantes ont dû m'édiapper; sans compter que, ne connaissant rien i la partie technique de la peinture, je ne juge les tableaux qu*au pomt de vue de la vérité et du charme ; je ne puis exprimer que des impressions de bourgeois.
Ce qui fait que ceux des peintres dont je parlerai qui seraient mécontents de mes appréciations ont parfaitement le droit de récuser un juge qui s'avoue à la fois ignorant et corrompu.
n est un genre de peinture prévu par plusieurs articles dn Code pénal, qui punissent sévèrement • l'offense .au roi et i U famii.e royale, Tattaque aux droits qu'il tient de la nation ; > ff est im()ossible de qualifier autrement certaines peintbres offidelles. Les honnêtes gens seront indignés de voir des peintres, des artistes, user de toutes sortes de recommandations pour obtenir une cùmmandey affecter un zèle et un dévouement extrêmes pour la personne et la dynastie de S. M. Louis-Philippe, — et, une fois la commande obtenue^ ces partisans dévoués devenir des ennemis acharnés et dangereux, — employer leur talent i déconsidérer le roi, à le rendre désagréable aux yeux ainsi que toute sa famille.
ij^ Je n'en veux pour exemple qu'un certain Retour à Nemlly^ — effet de nuit, — de M. Joachim Issarti; — penset-on que les provinciaux qui viennent à Paris voir l'exposition du Louvre, — et qui n'ont guère d'occasion de voir la famille royale, — dont les membres sont le plus souvent épars dans l'ancien et le nouveau monde, puissent concevoir cTèlIë une opl-
nion bieû respectueuse à la vue de tous ces personnages difformes qu*oa leur donne pour le roi, pour la reine, pour Iç prince de Joinville, pour le duc d*Âumale, etc.? *-tt Ne sont-ilç pas fondés à croire sur parole certains carrés de papier, — et i s*en retourner chez eux avec Tinsurrection dans le cœur? — le roi qu'ils pensaient avoir, n*est pas un roi bleu. — Comment! le roi est de cette forme et de cette couleur ! Comment ! le roi est de ce bleu-là, — et le prince de Joinville, et les princesses, — quel mauvais goût! — ^ On mettait autrefois du rouge à la cour; m^is quelle horrible idée de mettre du bleu! — et quels vilains arbres que les arbres de Neuilly ! — et quelle horrible rivière que la rivière de Neuilly!
^th: Allons plus loin : Bt. Jugelet a reproduit la Chute de9t chevaux du roi dam um édme du canal de h ville d*(lu» rrr Les personnes qui s'étaient le plus effrayées de Thorrible miHr heur qui pouvait résulter de cet accident *« ne peuvent s'emr pécher de rire aux larmes en face de la représentation qu'en a faite M. Jugelet. Est-ce faire acte de bon citoyen, je le demande, que d'exciter un pareil sentiment à propos d'un événement pareil?
L'été dernier, je rencontrai sur la place de Sdnte-Adresse?7r un jeune homme assez êbourifTé qui,, assis sur une grosse pierre, les yeux fixés sur la mer, ^ donnait de temps en temps un coup de pinceau à une toile qu'il avait sur les genoux; — comme j'approchais, il serra la toile, -*- se leva — et dit : f Je m'en vais... décidément, la mer ne me plaît pas..., d'ailleurs,^ j'ai essayé de tous les bleus pour -«• ces horizons là-bas... et je vois bien qu'il n'y a que l'outremer qui puisse les rendre*., l'outremer est trop cher, et je m'en vais. »
Deux jours après, en effet, je me trouvai avec lui sur le h^^ teau à vapeur qui va du Havre à Rouen. — Il fut si gai, si amur sant, que je lui pardonnai presque ses airs dédaigneux pour la mer*^
Ce jeune homme est tout simplement M. Thomas Couture,
c*esl-à-clire un des plus grands peintres de ce temps-ci, — e'est-à'dire un talent original» sérieux, plein de force, de charme et de pensée,— Fauteur du tableau le plus remarquable, sans contredit, qu'il y ait au salon cette année, « Y Amour de l'or. »
Jj^ Une peinture bistre, — â petits traits, — ressemblant tout à fait à ces tableaux en cheveux qu'exposent les coiffeurs devant leur porte, était désignée sous le n® 2,363. — Je cherche au livret 2,363; — la peinture. s'arrête au n*» 2,156. Il paraît que ce n'est pas de la peinture; je m*en doutais ; — estce donc de la sculpture? non. Enfin j'arrive au n^ 2,363, et je trouve : Périrait de Louis XIV gravé sur aéer. — Comment, portrait de Louis XIV ? ce vaisseau en cheveux, ces oiseaux inconnus sur ces glaces impossibles, — c'est là le portrait de Louis XIV? — Je ne sais si on a changé ce numéro depuis contre le numéro 8, qui lui appartient, et qui le désigne plus justement comme Terres Louis-^Philippe, découvertes par Dumont'Durville. Je félicite S. M. Louis-Philippe de ce qu'il possède d'autres terres et d'autres tableaux.
M. Desgoffe a exposé un affreux Narcisse violet, — recommandable par Une grande fidélité mythologique ; — en effet, l'amour de Narcisse pour toi-même se trouve on ne saurait mieux expliqué par le tableau de M. Desgoffe ; — il est évident que si quelqu'un a aimé cet affreux bonhomme, — ce n'a pu être que lui-môme ; — toute autre créature en aurait été incapable. ^ Nous avons vu également avec curiosité dans ce tableau, — auquel on a accordé les honneurs du Salon carré, — des fleurs extraordinaires, que nous n'avions jamais vues nulle part auparavant. «- Parlez-moi de ces fleurs-là ! — et non pas de ces fleurs communes, comme les peindrait madame de Chantereine, — de ces fleurs qu'on voit dans les champs, dans les jardins, — partout, — tandis que celles de M. Desgoffe n'existent que dans son tableau.
ijffi^ Le n^ 516 — représente une mure — au milieu d'une
forôt : — le soleil qui se couche — enflamme rhorizon : — des bestiaux viennent boire à la mai».
Ce tableau est loin d'avoir les qualités qu^ nous venons de remarquer lians le Narcisse du Salon carré ; — l'auteur n'a pas l'imagination de M. Desgoffe ; — son eau est tout bêtement de Teau calme, transparente, qui reflète les riches couleurs du ciel et l'ombre des arbres, — de l'eau comme il y en a plein les rivières; — ses arbres... beau miracle! des chênes, des hêtres, des châtaigniers, — comme il y en a dans toutes les forêts ; — et son ciel si splendide, il ne l'a pas inventé non plus : — on en voit presque tous les jours comme cela à la fin des belles joun^s de l'été. — Aussi, voyez la différence : — ^ devant ce tableau, — on reste pensif et silencieux, on rêve, on s'oublie, tandis que personne ne s'arrête un instant devant le Narmse sans qu'un sourire n'illumine son visage, en signe de l'agrément que lui procure la peinture de M. Desgoffe,
<j^ Quel vilain désert que le désert de Suez! — * terre, chameaux, vautour, — tout y est de la plus désagréable couleur café, — si nous en croyons M. de Labouère. — Je ne sais de désert aussi triste — que celui que les curieux laissent devant son tableau.
ij^ Des tableaux de chasse exposés par M. Godéfroy Jadin, celui que je préfère est, sans contredit^ celui appelé le Rendez^ vous, et portant le n<> 958 ; — les terrains, Tallée d'arbres sous lesquels se jouent l'ombre et le soleil, tout est vrai et bien rendu.
Raph et Zeph, les deux lévriers d'un autre tableau, ont le défaut d'être un peu lourds; les amis de l'auteur ont vu avec plaisir que tous ces chiens avaient cette année quatre pattes ; c'est un progrès sensible dans la manière du peintre, -^ auquel nous avons reproché, en d'autres circonstances, de n'en donner que trois à ces quadrupèdes^
1$^ Il est bon d'apprendre à un grand nombre de messieurs qui ont exposé des tableaux de marine que les messageries
H6 LBS GUÊPES.
royales, <^ ou les bateaux à vapeur qui partent de Saint-Ger<maÎD, •— se feraient un vrai plaisir de les conduire au Havre ou i Dieppe, — ou dans tout autre endroit où ils pourraient voir la mer ; c'est une étude qui n'est pas aussi frivole qu'ils ont l'air de le penser, quand on veut peindre de la marine, — et que leurs tableaux constatent qu'ils n'ont pas faite jusqu'ici.
ilffif: Gudin, lui, a vu fa mer, et il la reproduit admirablement; •— il a, entre autres, une faculté que je n'ai vue au môme degré chez aucun peintre moderne ou ancien ; — il est de ces rayons que le soleil laisse tomber sur la mer pendant quelques secondes, — de ces reflets fugitifs que l'on a i peine le temps de voir. Le soleil qui se couche ou qui se lève colore successive^ ment les eaux et le sable humide de mille nuances rapidement effacées et remplacées par d'autres. — Eh bien! Gudin donne ees reflets, ces nuances, à ces eaux, presque aussi bien que le soleil â la mer.
Pour la plupart des peintres de marine, la mer est de la couleur verte étendue à peu prés horizontalement au bas d'une toile ; chez Gudin, c'est de l'eau; -^eile n'est pas beaucoup plus limpide à la mer que dans le tableau des Naufragés de Saii^Pierre sauvés par un brick hollandais.
J^ Au*dessous'd'un beau tableau, une action honorable du même auteur.
Crépin a fait un des plus beaux tableaux de marine de nos jours, le Combat de h Bayonnaise. Il est aussi l'auteur du Nau^ ' {rage des frères de la Borde^ composition très-dramatique et d'une remarquable exécution. — Cependant Crépin a toujours ^té négligé. En 1830, lorsque M. d'Haussez, ministre de Jla marine, nomma,* par ordre de Charles X, Gudin peintre de la marine royale, Gudin répondit qu'il ne pouvait accepter qu'autant que Crépin serait nommé en même temps que lui.
Crépin avait déjà depuis longtemps au ministère un atelier qui lui a été retiré.
Aucun ministre jusqu'ici n'a pensé à donner la croix d'honneur à un homme dont les travaux honorent la France.
^!^ Voici un tableau de M. Paul Gourlier ; ~ c'est un tableau d'un haut enseignement et qui sera, sans aucun doute, acheté par une société de tempérance.*
L'auteur a représenté Bacchus enfant^ de manière â faire abandonner le culte de ce dieu par ses prosélytes les plus feryents. — Nous demanderons en passant à M. Gourlier (et cetfé question pourrait s'adresser à bien d'autres peintres) pourquoi il a pris la peine d'inventer des plantes aquatiques. Excepté le nénufar jaune, toutes celles dont il a orné son tableau n'existent que dans ladite image. M. Gourlier ne pourrait-il, à la rigueur, se contenter du lis des étangs, du nénufar blanc, — du jonc fleuri avec sa courouDe rose, de la sagittaire, dont les feuilles semblent des flèches lancées du fond de l'eau par quelque triton révolté, et dont la fleur est un épi blanc et violet; des joncs et des roseaux si nombreux et si variés, de l'hyèble et de l'armoise^ aux ombelles blanches ou jaunes ; de la reine des près, aux thyrses d'un blanc rosé; — des iris, des myosotis, des cressons, des populages et de mille autres plantes qui habitent les rives et le sein des eaux? — M. Gourlier a trop d'im^ination.
M. Octave Galle, qui a exposé un tableau appelé les Lierres,
— aurait dû les étudier autre part que chez l'herboriste du coin de 6a rue.
M. L. Gallait a m\s en présence deux femmes dans deux cadres difl'érents, avec ces deux titres : — Bonheur^ — Malheur.
— Ce sont deux très-jolis tableaux malgré leurs défauts.
La première est une femme jolie, riche, — avec un bel enfant rose et vivace. — Elle est dans un jardin; — le ciel est bleu; — l'air (s'il y en avait dans le tableau) serait embaumé, si Içs affreuses fleurs que le peintre y a placées pouvaient sentir autre chose que l'huile.
Heureuse mère! — comme elle prodigue à son enfant bien«
aimé — les plus riches éloffes ! — comme elle lui fait une heureuse vie dans le présent! — comme elle lui voit, dans Tavenir, une heureuse vie sur une route toute tracée !
L'autre est une pauvre femme, — belle! mais pâle et misérablement vêtue. — Elle tient dans ses bras, — et porte à une chapelle pour prier pour lui, un pauvre petit enfant mourant de froid et de faim, — qui lui demande à manger et auquel elle n'en peut donner.
Pourquoi mettez-vous ces deux mères si prés l'une de l'autre
— et les séparez-vous, cependant, — monsieur Gallait? N'avez-vous pas songé qu'il manque quelque chose au bonheur de la première? — C'est de secourir la seconde.
^^ Madame, madame, traversez vite de l'autre côté de la galerie de bois, avec votre fille : — voici un Raphaël et une Fomarina (par M. Carré) qui s'aiment et se le disent d'une manière un peu trop crue et trop instructive... ^ Il est vrai qu'en face est une bacchante qui, de la vigne, n'aime que le raisin et méprise la feuille» — et se livre à des contorsions assez expressives... mais enfin elle est seule; — traversez donc, madame, et résignez-vous à la bacchante.
1^^ Une autre peinture fort erotique est due au pinceau de M. Biard; -^ cela s'appelle la Pudeur orientai. — Une femme entièrement nue — se prosterne pour cacher son visage — et montre de face au public des choses que je n'oserais nommer, même de profil.
Comme cette figure, cependant, ne peut tout montrer à la fois, M. Biard a fait montrer, par d'autres femmes également nues, tout ce que cache celle-ci. — Le tableau est complet :
— des eunuques étendent leurs robes devant les femmes, pour cacher, non pas au public, •— mais à M. LépauUe, jeune
peintre français, que l'on voit peint eu haut d'une colline. — C'est, en effet, une aventure arrivée à cet artiste qui a donné à M. Biard l'idée de ce tableau.
M. Lépaulle est allé, il y a deux ans, je crois, en Orient. Averti que tout un harem venait chaque jour se baigner dans une petite crique, sous la garde de dix farouches eunuques, il eut la témérité de se cacher dans le voisinage, — pour assister au bain des belles Géorgiennes. — Malheureusement, il fut découvert, et les eunuques jui donnèrent plus de deux cents coups de bâton. — M. Biard a en effet montré deux eunuques armés de bâtons, qui vont tourner la colline où s'est juché M. Lépaulle, dont la ressemblance est frappante ; — il fut horriblement battu ; un bruit même avait couru que les eunuques ne s*en étaient pas tenus aux coups de bâtons, et qu'ils lui avaient fait subir, un infâme traitement, mais ce bruit nes'est pas confirmé. — M. de Bourqueney, notre ambassadeur, a «n vain demandé réparation de Finsulte et des coups infligés à M. Lépaulle ; le pacha a été inflexible, et a dit que les eunuques n'avaient eu qu'un tort, — c'est de ne pas tuer M. Lépaulle.
Quelques personnes ont trouvé désobligeant, de la part de M. Biard, d'avoir reproduit cette aventure désagréable pour un artiste et un camarade, mais j'ai entendu affirmer que M. Lépaulle y avait consenti, et avait môme posé deux fois, — ce que confirmerait la grande ressemblance du portrait. — Ce ne peut être alors que dans l'intention de donner de la publicité à ce fait, qui montre combien peu les Français trouvent de protection à l'étranger de la part des agents du gouvernement actuel. Il faut dire cependant que M. Lépaulle a eu de grands torts en cette circonstance.
La Pîideur orientale est une pudeur qu'on n'a pas soi-même ; — on a des domestiques pour cela^ comme pour brosser ses habits.
^1^ Le Cheval abandonné sur un champ de bataiUe, par M. Alfred Dedreux, — est un tableau intéressant et peint avec conscience. Ce pauvre cheval blanc — a une cuisse cassée ; — il entend sonner la retraite, il se relève sur le champ de ba-
taille couvert d*hommes et de chevaux mortSy ^> et il essaye d'obéir à la trompette et de suivre son escadron.
i!^ Est-ce par abstinence, — par pénitence, — expiation — r ou deuil, que TÉglise veut qu'on fasse maigre pendant la semaine sainte ?
Je connais quelqu'un qui, alors, .ne ferait jamais si maigre qu'en mangeant du boeuf bouilli, — et qui doit s'accuser d'attendre et de voir venir avec trop de sensualité les époques où les commandements de l'Église l'obligent à manger du poissop, qu'il aime passionnément.
On sait l'histoire de ce cocher auquel son confesseur recommandait de faire maigre, et qui répondait : « Je n'ai pas le moyen; c'est bon pour les maîtres. — Il faut des turbots, des truffes, des légumes de primeur, » etc.
^^ Swift, retiré en Irlande après la mort de la reine Anne, et ne s'occupant que de philosopher avec Pope, son ami, lui écrivait en i 720 :
« Je n'ai jamais pu me faire aui grandes armées en temps de paix. Il me semble qu'un prince qui ne se croit pas en sûreté au milieu de ses sujets doit avoir des vues et des intérêts opposés aux leurs; mais je n'ignore pas quelles nécessités artificielles un ministre corrompu peut créer lorsqu'il a une faction à soutenir contre l'opinion publique.
» Quant aux parlements j'adore la sagesse de cette gothique institution qui voulait qu'ils fussent élus annuellement, et je suis persuadé que notre liberté ne peut durer tant que cette ancienne loi ne sera pas rétablie. Qui ne voit que, lorsque de telles assemblées s'installent pour longtemps, il s'établit entre les députés et les ministres un certain commerce de corruption dans lequel les uns et les autres trouvent leur compte, mais dont le public fait les frais? » ((Euvres de Pope, édit. angl. , tome IV, page 201.)
ij^ Voici une histoire parfaitement vraie. — Je l'aurais racontée tout autrement si j'étais encore un homme indépendant;
mais j*ai, ces jours passés, rencontré dans un salon un des personnages, qui m'a fait un très-gracieui accueil. «— Je vais donc mettre dans mon récit toutes sortes de lâches réticences.
1^^ C'est comme la polka, — cette danse à la mode, — que Tété, les bals champêtres et la Chaumière, vont rendre impossible dans le monde pour Thiver prochain. — Je Tai vu danser, — mais où? — chez un ami ; par qui? par une jolie femme. — Eh bien ! je ne puis plus dire ce que j'en pense? — si ce n'est que l'expédition de Chine va nous rapporter pour la remplacer quelque danse chinoise. — Les femmes du monde n'attendent qu'un prétexte pour danser le cancan dans toute sa pureté. — H. Lagrenéea emporté cette danse nationale et le rapportera sous le nom chinois de kankan.
^^ Revenons à notre histoire.
Madame Ancelot a fait un vaudeville, «-^ comme le savent les lecteurs des Guêpes, — où figure madame Rolland.
Lorsqu'on présenta cette pièce au ministère de l'intérieur; — on s'avisa de demander s'il ne restait pas quelque personne de la famille de madame Rolland qui pourrait trouver mauvais qu'on lui fit chanter le vaudeville.
A quoi il fut répondu qu'il y avait madame de Champagneux, qui était tout simplement la fille de madame Rolland. — On an* nonce à MM. Ancelot et Giraudeau de Saint Gervais que la pièce ne pouvait être représentée sans l'assentiment de madame de Champagfieux. —A quoi M. Ancelot revint dire qu'il avait obtenu le consentement de cette dame par l'entremise de mademoiselle Godefroy.
On promit de jouer la pièce. — Et elle suivait sa destinée lorsque madame de Champagneux fît porter des plaintes aussi justes que sévères au ministère de l'intérieur. — On alla voir madame de Champagneox : « Mais, madame, n'avez-vous donc pas donné la permission? — Moi, monsieur, pas le moins du (donde! Comment supposer que j'aurais laissé mettre ma mère
sur le théâtre du Vaudeville, que j'aurais permis de faire repr/Ssenter, par une actrice, ma mère, et ma mère amoureuse! que j'aurais souffert qu'on me représentât moi-môme au ber* ceau... »
Si j'étais encore indépendant» je ne laisserais pas à mes lecteurs le soin de juger eux-mêmes la conduite de l'académicien. ' C'est comme si je veux parler de fleurs, — où est ma liberté? — Ne me suis-je pas laissé corrompre, — n'ai-je pas accepté les hépatiques et le phlox, — ^le fameux phlox que M. Van Houte m'a envoyé de Gand?
Que signifie maintenant mon opinion? — de quel poids est mon suffrage-?— A peine puis-je maintenant risquer quelques phrases timides;— si je froisse quelqu'un,— on me reprochera mon opprobre,— on me dira que ma plume est vénale.
Oserai-je écrire que je lis avec un grand plaisir les articles de M. A. Toussenel : — on me jettera au nez qu'il a osé dire que le Voyage autour de mon jardin ne l'avait pas ennuyé.
il^ Une société horticole s'est formée en Angleterre,-— les membres de celte société ont remarqué que l'esprit de Thomme est trop étroit pour contenir une admiration suffisante des œuvres de Dieu; — ils ont observé que beaucoup d'hommes déjà ont eu l'instinct de cette vérité, — que les horticulteurs ne font aucun cas des insectes, — que les entomologistes se plaisent à ignorer qu'il y a des fleurs.
Qu'entre les horticulteurs, les uns n'aiment que les tulipes; — - qu'entre les amateurs de tulipes, — il y en a qui n'aiment que les tulipes à fond blanc, — et qui, dans les tulipes à fond blanc, n'estiment que celles qui ont l'honneur de faire partie de leur propre collection. De cette façon, en consacrant toute sa vie, toutes ses facultés, à l'étude et à l'admiration d'une seule variété^ d'une seule fleur, on arriva à suffire à cette admiration.
Cette société a songé à appliquer cette division aux légumes, elle s'est dévouée aux concombres , et s'est intitulée Société des
concombres, — en émettant le vœu que de nouvelles sociétés se consacrassent à d'autres légumes.
Jlf^ Il y avait auprès de Gand — - un brave homme qui n'avait qu un seul luxe, — sa collection de dahlias; — il est mort \ — et Ta léguée aux pauvres.
1^^ Nous voudrions savoir pourquoi les diligences et surtout les malles-postes marchent dans Paris, à leur sortie, avec une vitesse au moins double de celle qu'elles conservent quand elles sont sur les grandes routes, où cette vitesse n'aurait plus de danger pour personne. -- Â chaque instant ces voitures causent de graves accidents. Il me semblerait qu* elles ont assez blessé de monde pour acquérir le droit d'être classées parmi les établissements insahtbreSy — et d'être placées hors de Paris, déjà si encombré de voitures et de piétons ; — ce serait bien assez des voitures qui circulent dans la ville, — et on pourrait se contenter de ce qu'elles offrent de chances d'écraser les piétons. — C'est une mesure urgente qui devrait déjà être prise depuis longtemps.
i^^ Mais, depuis que je me mêle de combattre les abus, — je n'ai encore pu triompher que de deux; — le premier était l'habitude des boulangers de vendre des pains de deux livres qui ne pesaient qu'une livre et demie. — J'ai réussi à faire vendre le pain à la livre; — mais les Parisien^ ne veulent pas l'acheter ainsi, et, d'autre part, la loi a une excessive indulg^ce pour le vol de MM. les boulangers. Le second était l'heureuse idée qu'avait eue le préfet de police de faire mettre exclusivement à droite, c'est-à-dire derrière le cocher, le tarif desl^abriolets que les bourgeois doivent consulter. — On le place maintenant à gauche.
Excepté cela, — les choses vont comme devant, — et mes réclamations sur tous les autres sujets n'ont servi absolument à rien.
JUkK Ainsi» je ne puis obtenir que l'administration du cbd-
^S^ LES 6UÊPBS.
min de fer de Rouen ne place pas les voyageurs les moins aisés dans des voitures qui seraient à peine convenables pour des bestiaux. Ceci est une cbose honteuse, — mais que la loi n'atteint pas.
En voici une autre que je prends la liberté de qualifier du nom de vol, — et qui arrive tous les jours sur le chemin de fer de Saint- Germain. — Si MM. lés administrateurs croyaient devoir contester la vérité de ce que j'avance, je les avertis que je leur citerai le jour et l'heure de plusieurs de ces accidents-^ et que je tiens tout prêt le témoignage de plusieurs des voyageurs qui en ont été victimes.
On prend au bureau d'une des stations intermédiaires — des places de diligence et on les paye ; — quand on offre de payer des places de diligence, il y en a toujours *, — mais, quand le convoi arrive, c'est différent; — il n'y a pas de place dans les diligences, — les voyageurs sont placés dans les vsragons. — Je tiens en note le jour et l'heure où, à la station d'Asniéres, sur quatorze voyageurs qui avaient pris et payé des places de diligence, — deux seulement en ont obtenu, et les autres ont été, avec toutes les conditions de la brutalité, entassés dans des v^agons, — la femme séparée de son mari, — la fille de sa mère.
En bonne justice, — ^ quand on a^endu des places de diligence^ on doit les livrer. — On n'est pas fondé à dire qu'il n'y en a pas. — L'administration doit, ou avoir des places en réserve, ou ne vendre que celles qu'elle est sûre de pouvo'ur livrer. — Mais, bien mieux encore, -— quand les personnes qui ont payé des places de diligence et qu'on place malgré elles dans des y^agons, — quand ces personnes veulent bien ne pas exiger qu'on leur donne ce qu'on leur a vendu, — et se contentent de demander qu'on leur rembourse la différence du prix qui existe entre la place qu'on leur donne et celle qu'elles ont payée, — on n'écoute même pas leurs réclamations.
A quoi senent les commissaires chargés de la surveillance
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des chemins de fer, — s'ils ne répriment même pas ce qui n*a pas d'autre nom que celui de vol effronté?
On se plaignait de la brutalité proverbiale et de la rapacité des cochers de fiacre. L'administration des chemins de fer a-t^elle la prétention de les dépasser sur ce point de toute la vitesse dont la machine à vapeur surpasse la nâarche des coursiers étiques du char numéroté?
J'appelle sur ce sujet l'attention des autorités compétentes. Je ne pense pas que le gouvernement ait fait la traite des voya** geurs et les ait vendus aux compagnies : c'est déjà assez de leur avoir vendu Tespace.
Je prie les journaux de reproduire mes plaintes i ce sujet, -^ en m'en laissant toute la responsabilité.
ij^ On vient de soulever, à la Chambre des députés, une question grave, — celle du remplacement militaire.
Comment se fait-il que les Français, -~* si fiers de leur gloire militaire, — payent des gens pour se battre en leur place, — et fassent moissonner les laufier$y comme un riche fermier fait faire ses foins, — par desjbommes de peine et des domestiques à gages ?
Cet impôt de la vie, cet impôt du sang, — il n'y a en France que deux classes d'hommes qui le payent en nature : ^ les in- 'digents et les fils du roi; les autres se font remplacer.
Les marchands d'hommes, — assure-t-on, sont au moins protégés à la Chambre. — De ce grand zèle pour l'affranchissement des nègres qui fait supporter aux députés jusqu'aux humi« liantes avanies du droit de visite, ils devraient bien garder une part pour faire cesser cette infâme traite des blancs.
Le service militaire est devenu odieux en France, il faut le dire» parce que les gens d'une certaine aisance et d'une certaine éducation se. font tous remplacer. — Les assurances ont fait descendre la faciUté duremplacement.beaucoup plus bas encore. —Un jeune homme d'une famille honorable,--* d'une éducation
libérale» — se trouve dans un horrible isolement si le sort le fait soldat.
Si tous les Français indistinctement, — à Tâge de vingt ans,.
— étaient soldats, — on pourrait diminuer le temps du service.
— Ce serait un impôt que tout le monde payerait également, et qui cesserait d*étre odieux .
Quelle bonne plaisanterie, -— en présence du remplacement militaire, que cet article de la Charte : Tous les Français sont égaux devant la loi!
^te La princesse Hélène d'abord, et la duchesse àe N*{mours ensuite, ont fait toutes deux une chose de fort bon goût, en prenant sous leur protection les fleurs et les sociétés qui s'en occupent spécialenient; — toutes deux ont fondé des prix pour les concours. — Mais Jtl. Chereau^ le président du cercle général d'horticulture, — a cru devoir faire sortir à Timproviste, certain samedi, le public de la salle d'exposition parce que la duchesse de Nemours la visitait^
Ledit M. Chereau avait, pour sa part, distribué plus de six mille billets ; — des personnes venues de fort loin ont été expulsées de la salle et n'ont pu entrer.
Mai 1844.
Le jardin du Luxembourg. — Un mariage spirituel. — M. de Strada. — M. Soult. •— Une commande du gouvernement. — Un créancier de l'État au ministère des finances. — Un homme de lettres décoré. -^ Les pions et les bedeaux. — M. Ledru-Rollin et M. le ministre de la marine. — M. Bourgogne. «» Une séance de l'Institut — A M. ***
j^ MAI. — Il semble en France que les gens qui font partie de l'administration soient un peuple différent des adminis-
très, — un peuple conquérant qui s'est emparé du pays par la victoire, et traite l'autre en peuple vaincu et conquis.
En voici encore un exemple entre mille. On de ces jours derniers, — un homme et un chien se trouvaient en même temps dans un passage qui conduit de la rue d'Enfer au jardin du Luxembourg. Le chien semblait perdu ; — il avait été flairer deux ou trois passants, et les avait laissés continuer leur route.
L'homme marchait en flânant, regardant à droite et à gauche les feuille, des arbres qui déchiraient leurs bourgeons.
Le chien vint gambader autour de l'homme, — le regarda, le flaira, — et parut découragé : ce n'était pas encore celui qu'il cherchait; — il le dépassa alors — et tous deux tournèrent à gauche autour de la maison du professeur de botanique. — Là, à son tour, l'homme dépassa le chien et entra le premier dans le Luxembourg. — Un gardien alors alla à lui d'un air irrité, et lui dit : « Monsieur, pourquoi votre chien n'est-il pas attaché? — Monsieur, parce que je n'ai pas de chien. — Qu'est-ce alors que ce chien qui est entré avec vous? ^ Je n'en sais rien, il n'est pas à moi, et je ne Tai jamais vu. — Ça n'est pas vrai, je l'ai vu entrer avec vous. — En même temps que moi, c'est possible; mais je vous répète qu'il m'est inconnu ; si cela ne vous sufGit pas, adressez-vous à lui, et laissez-moi continuer ma route. — Suivez-moi au corps de garde. — Pourquoi cela ? — Parce que... ça vous apprendra. »
Plusieurs promeneurs se rassemblent ; on veut expliquer au gardien que c'est un chien perdu qui suit tout le monde, ^* que le chien est fort joli, — qu'on n'a qu'à saisir le chien ; — le gardien ne vèpt rien entendre, et le promeneur est mené au corps de garde.
^^ C'est M. le duc Decazes que l'on doit rendre responsable de semblables brutaUtés ; — c'est à lui à tenir de son côté ses agents en laisse, •— ou du moins à leur expliquer ceci :
Les promeneurs, dans un jardin public, ne sont pas des vo-
158 LES OOÈPES.
leurs ni des ennemis; -«• ce sont tout simplement des citoyens maîtres de ce jardin, ^ et qui, au moyen des impôts, payent les gages desdits gardiens et de beaucoup de gens au-dessus d'eux.
^^ Les consignes qui peuvent être données doivent avoir pour but et la conservation du jardin et la sécurité, ainsi que le plaisir des promeneurs ; c'est avec politesse que les agents doi* vent rappeler leur consigne, et ce n'est qu'en cas de refus positif de s'y soumettre de la part du promeneur qu'ils peuvent employer à son égard des moyens rigoureux ; c'est alors un des propriétaires du jardin qui gêne ses copropriétaires dans leur droit et dans leur jouissance, — et son caprice doit être sacrifié â la volonté légitime de tous.
Nous pensons que M. le duc Decazes nous saura gré de l'avertir de ce^ fait, — non que nous voulions attirer une punition sur un pauvre diable ; — mais nous désirons une explication plus claire des devoirs des gardiens, devoirs qui sont — non pas pour leurs chefs contra le public, — mais envers leurs chefs et envers le public.
Une consigne doit être respectée, — force doit lui rester, coûte que coûte ; il ne faut donc pas s'exposer à de lâcheuses collisions. — Dans la circonstance que je viens de raconter, — un homme moins patient aurait pu se débarrasser violemment du gardien. — C'est probablement c& que j'aurais fait pour ma part, — il s'en serait suivi une scène violente et dont les résultats auraient pu être déplorables.
1^^ Pendant que nous sommes au jardin du Luxembourg, disons quelques mots d'un sujet moins important.
On a défendu de fumer dans le jardin. On a eu raison, — les hommes qui fument ne doivent pas forcer les femmes et les hommes qui ne fument pas à aspirer les bouffées de leurs cigares, — au lieu des émanations des lilas et des aubépines.
Mais, pourquoi ne pas consacrer aux funteurs une partie écartée du jardin?
L'usage du tabac est aujourd'hui universel, — le gouvernement s'est fait marchand de tabac, — et, en lâchant la bride à la ruineuse concurrence que se font entre elles les autres indus» tries, — ne souffre pas qu'on en fasse aux siennes. — Si vous voulez pouvoir faire respecter rigoureusement la consigne, ne la faites pas trop rigoureuse. ^ En abandonnant aux fumeurs une allée quelconque, — vovis obtiendrez qu'on ne fume pas du tout dans les autres ; mais en ne donnant la permission de fumer nulle part, .— il arrive qu^ni dépit des agents on lume partout.
Un des agents, interrogé sur la cause de cette prohibition, a répondu d'un air capable : « Cela nuit à la végétation. »
On fume exprés dans les serres, — et nous avons raconté comment le jardinier de Monceaux a voulu s'en aller, parce que le roi le priait de ne pas fumer dans les serres ; — le roi a dû céder.
^^ Le dieu Cheneau m'a fait l'honneur ces jours derniers de m'envoyer une lettre de faire part de son mariage, qui a eu lieu le 21 mars.
Différents oiseaux ont eu, en diverses circonstances, la charge de porter les missions célestes, — mais le dieu Cheneau n'a pas tiVL une confiance suffisante ni dans la colombe de l'arche, ni dans le corbeau d'Elisée.
Il aurait pu employer le roc si souvent cité dans les MUle et une Nuits — ou Taigle qui porta le soulier de la belle Rhodope sur les genoux de Flammiticus.
Il a mis simplement sa lettre à la poste, à laquelle, d'ordi* naire, il confie la foudre, -* comme un dieu constitutionnel qu'il est, — pour éviter un procès avec l'administration de M. Conte.
^^^ La lettre est écrite en bleu; ~ le dieu Cheneau aura sans doute trempé sa plume dans le ciel, -« à la manière de ce rédacteur du Constitutionnel qui écrivait : « C'est avec une plume trempée dans notre cœur..., etc. •
Voici la lettre :
c J*ai l'honneur de vous faire part que je suis marié à l'état civil depuis le âl de mars dernier et à Mennetout-sur-Cher le 24 du môme mois, sous la protection du véritable pasteur, au domicile de M. Gheneau père, le premier patriarche de la régé« nération ou de Tharmonie des pères et des enfants. Mon épouse et moi nous avons obtenu et reçu la bénédiction patriarcale, conformément aux statuts du mariage ^irituel selon la troisième et dernière aiUance de Dieu avec les hommes.
i Permettez-moi , ainsi qu'à mon époi^ie, le plaisir de vous présenter nos civilités. § Votre frère en Jésus-Christ,
i Chenead C:, négociant, 2, rue Montesquieu. >
c Nota. Dieu n'ayant pas fait deux sortes d'hommes, Jl ne veut point d'autre intermédiaire que nos cœurs, et le père de famille pour bénir les enfants.
» A l'avenir, les enfants respectueux, raisonnables et éclairés, feront leurs efforts pour mériter la bénédiction paternelle, car là seulement ils trouveront le bonheur. Je parle par l'expérience.
» Paris, le 12 avril 18&&. »
Différents ouvrages du dieu Cheneau étaient loin de parler de M. Cheneau père en termes aussi pompeux, — il n'avait, jusqu'ici, été annoncé que comme tailleur ; — nous le félicitons de l'avancement qu'il a obtenu.
i^t^ Mais une chose nous inquiète : le dieu Cheneau nous annonce qu'il est marié, c'est fort bien, — mais avec qui?... Il ne nous le dit pas ; — a-t-il épousé sa sœur comme Jupiter, ou un roseau comme Pan, ou un laurier comme Apollon? Il y a bien une phrase, une seule phrase, qui semble jeter quelque lumière sur ce point ;. — c'est la première.
« Je me suis marié à l'état civil. » Est-ce à dire que le dieu Cheneau aurait épousé l'état civil? Il est vrai que le doge de Venise épouse bien la mer ; qu'Endymion a épousé la lune ; Eu-, rope un taureau, et Danaë de la pluie.
^^ Néanmoins, nous persistons à penser que le dieu Chene'au a épousé une femme ; seulement, nous ignorons et le nom qu elle portait étant fille, et son nom de baptême : -— le dieu Cheneau a manqué de confiance à notre égard, — c*est nous, cependant, qui avons proclamé sa venue aux mortels. — Les Guêpes^ qui font peu d'annonces, ont annoncé et son com* merce de boutons de guêtres et son commerce de sacrements : qui saurait, sans les Guêpes, que le dieu Cheneau existe?
1^^ Mais yoici bien autre chose; — le dieu demeurait autrefois avec son associé M. P. Jouin, rue Croix-des-Petits- Champs, n^ 15, à Paris, — et le voici qui demeure maintenant rue Montesquieu, n^ 2. Pourquoi le dieu Cheneau a-t-il changé de domicile?
Le ciel de la rue Croix-des-Petits-Champs n'était-il qu'un del de garçon, — dans lequel il n'aurait pu convenablement établir madame Cheneau?
Ou bien le dieu a-t-il remarqué que le commerce des boutons de guêtres lui faisait perdre un temps précieux pour le bonheur des hommes?
Ou son associé, P. Jouin, a-t-il remarqué que les occupations du dieu faisaient perdre à M. Cheneau un temps précieux pour le commerce des boutons de guêtres?
On M. P. Jouin et le dieu Cheneau sont-ils encore associés — et le dieu Cheneau a-t-il simplement loué de plus, rue Montesquieu, un petit del^ comme nos aïeux avaient des petites mai^ simsy pour s'y livrer aux douceurs de la vie privée?
Ce sont des questions auxquelles le dieu Cheneau nous doit de répondre. — Les Guêpes ont répandu sa parole, les Guêpes ont manifesté au monde entier l'existence du dieu Cheneau, — le dieu Cheneau serait un ingrat s'il ne nous mettait à même, d'ici à quinze jours, de résoudre ces diflBcultés.
^j^ Quelques journaux ont remarqué la beauté du temps pendant la Ivne rousse, dont l'inclémence est pfoverbiale. — -
469 LES GUÊPBS.
Nous pouvons dés â présent donner une explication aussi claire que simple de ce phénomène. — En regardant — sur la lettre du dieu Cheneau la date de son lûariage, on peut voir qu'il a fait à la Itine rousse Thonneur de la choisir pour sa lune de miel.
Désormais la lune rousse — : sera une lune de bénédiction, t
^^ C*est par un reste de ses mauvaises habitudes que nous signalons au dieu Cheneau qu'elle s'est montrée extrêmement favorable aux hannetons, qui ont paru cette année en grande abondance, à%ioins que ce ne soit un bienfait du dieu.
En effet, — les hannetons étant beaucoup plus nombreux que les feuilles des arbres, ils ne tarderont pas à les avoir dévorées, et seront ensuite obligés de se manger entre eux.
Par suite de quoi — il n'y aura plus de hannetons.
^^ M. le préfet de la Seine-inférieure, qui n'a pas prévu ce moyen ingénieux de détruire les hannetons, — a adressé à ^q% administrés une pancarte — où il indique un adtre moyen.--* Ce moyen consiste à secouer les arbres qui en sont chargés, et à les écraser pendant qu'ils sent à terre.
^^ Malgré la no:iveté du moyen indiqué, on doit louer la circulaire du préfet; — mais, pour qui connaît les paysans, elle sera de nul effet. J'ai vu souvent sur un chemin une ornière dangereuse, que l'on pouvait combler en deux minutes avec cinq cailloux, — - subsister pendant plusieurs années, — personne ne voulant' faire pour les autres — un travail dont il aurait égale* ment le bénéfice.
^^ Un Anglais a fait présent au comte de Paris d'un cheval nain, d'un poney excessivement petit.
On a pensé au château à en donner un semblable au petit comte de Wurtemberg, l'enfant de la charmante princesse Marie. H. de Strada , écuyer du roi, — a cherché dans tout Paris un cheval convenable.
Il ne s'en est trouvé qu'un, -— mais aussi petit qu'on en ait amais vu» il est de la taille d'un chien.
MAI 18ii. 463
Le possesseur de cette singularité, -*-- qui est marehand de chevaux, •— en a demandé quinze cents francs ; — c'était fort raisonnable de la part d'un homme quin'avait pas à craindre de concurrence, — car il eût"été impossible de trouver un cheval pareil au sien.
Néanmoins, M. de Strada a jeté les hauts cris et n'a pas acheté le cheval. — Il aura été gâté par le prix auquel on a eu le cheval du comte de Paris.
Ou ne cherche plus de cheval, on cherche un Anglais qui en veuille donner un.
^^ Qu'est-ce que disent 'donc les journaux, que le ministère nous laisse humilier par l'étranger?
•—On lit dans le Moniteur de V armée :
• Désormais les colonels des régiments d'infanterie, du génie et des corps des troupes à cheval, dont la coiffure est ornée d'un plumet droit ou flottant, feront usage, en grande tenue, d'une (ûgrette en plumes de héron blanc de deux cent cinquante millimètres de hauteur, y compris cinquante millimètres pour la base composée de trois rangées de petites plumes de coq taillées en pointe et présentant les trois couleurs nationales rangées horizontalement, le bleu en bas, le rouge en haut et le blanc au centre. Les plumes de cette aigrette seront maintenues par un coulant d'ivoire, rond et uni, et sa tige traversera une olive de quarante millimètres de hauteur sur trente-cinq millimètres de diamètre, à petite torsade mate, en or ou en argent, selon la couleur du bouton d'uniforme. »
Certes, il est impossible d'avoir de plus beaux plumets, •— et l'étranger sera humilié à son touif.
Voilà des petites plumes de coq taillées en pointe qui vont donner à réfléchir à l'Angleterre.
ij^ Si M. Soult a montré jusqu'ici à l'égard des étrangers un peu plus de bénignité que les gens de cœur n'ont paru le défurer, c'est qu'il faisait ses préparatifs dans le silence, c'est que
464 LES GOÊPES.
les officiers du génie n'avaient pas encore la fameuse aigrette en héron blanc de deux cent cinquante millimètres de hauteur. Que Ton vienne s'y frotter maintenant!
Une chose que continuent à faire remarquer les ennemis de M. Soult, c'est que c'est principalement quand il est ministre qu'ont lieu périodiquement ces changements dans l'uniforme, — qui amènent des fournitures qui amènent des marchés, — qui pourraient amener des bénéfices et des pots-de-vin, — disent les susdits ennemis du susdit maréchal — dans une intention évidemment malveillante.
^^ Un bourgeois se présente chez un de nos peintres les plus distingués, avec sa fille âgée de quinze ou seize ans; — il lui montre un dessin que le peintre a la politesse d'examiner quelques instants — en disant que cela annonce des tmyenSj des dispositions, — de la fadJité, etc.
Le père remercie — et demande au peintre s'il pourrait lui enseigner un professeur qui pût enseigner à sa fille à peindre à l'huile; le peintre se récrie.
€ Écoutez, dit le bourgeois, voici de quoi il est question : — j'ai des amis députés, j'ai eu le bonheur de rendre quelques services au gouvernement, lors des dernières élections; — on a cru devoir reconnaître mon zèle, — on a commandé un tableau à ma fille... il faut que ce tableau se fasse, — et il est indispensable que ma fille sache peindre à l'huila dans quinze jours. '— La commande est-elle importante? — demande le peintre. — Mais... assez... trois mille francs... -« Eh bien, adressez-- TOUS au premier peintre venu, et faites-lui faire le tableau pour quinze cents francs. — Excellente idée, — mille remercia ments. »
e^ Un homme reçoit d'un ministère quelconque un man* dat d'un millier de francs, pour indemnités, appointements ou toute autre chose.
Il avait des amis au ministère, son affaire n'était nullement
MAI 18i4. 165
compliquée, aussi la somme fut-elle ordonncmcée au bout de deux mois et demi.
Il D*y a donc plus qu'à aller toucher au ministère des finances.
Il a invité un ami à déjeuner, — il ne sort que pour un instant, Tami voudra bien l'attendre. — Il court au ministère des finances, le créancier de TEtat se présente d'abord au bureau des oppositions.
Le bureau n*est plus â la même place, ou l'indication est mal donnée ; car ce n*est qu'en faisant le contraire de ce qui est écrit sur le papier qu'il arrive à ce bureau; ^ accueil peu bienveillant, regard farouche : — le monsieur qui occupe la cage lui arrache le papier, et lui fait un signe terrible qui veut dire peu clairement : c Passez à gauche. » Un autre monsieur, dans une autre cage : — celui-ci ne lui dit rien. Il revient au premier, le premier lui rejette son papier après y avoir apposé un parafe au coin d'en haut à droite : « Allez au n» 85. § Il va au U° 85. — L'hôte de la cage 85 dit magistralement : « Allez au 87. » Le 87 le renvoie au bureau des oppositions, qui le renvoie au 87 qui lui dit : • Votre papier n'est pas timbré, — allez le faire timbrer. » Il va rue de la Paix; — là, il va de bureaux en bureaux — et obtient, au bout de trente-cinq minutes, une tache ronde et noire au coin de son papier pour trente-cinq centimes.
Il revient au ministère des finances; — le papier timbré recommence les promenades qu'il avait faites avant d'être timbré; au 87 on parafe son papier — et on griffonne plusieurs autres petits papiers qu'on l'envoie porter â la cage n® 90, — d'où on le renvoie au 87, — d'où on le renvoie dans un endroit où, au bout d'un quart d'heure, un commis lui donne un sac de mille francs. 11 rentre chez lui, — deux heures se sunt écoulées, l'ami, est allé déjeuner au café du coin — il court après lui et l'invite à dîner. •
C'est ainsi que l'administration des finances conserve et aug-
mente les traditions de Don Juan à l'égard de M. Dimanche.
^^ Le ministère vient de nommer chevalier de Tordre royal de la Légion d'honneur — M. Gallix, homme de lettres.
Voilà quatre jours que je demande à toutes les personnes que je rencontre : « Connaissez-vous M. Gallix? — eonnais$ez*vous les œuvres de M. Gallix? »
Il paraît que la muse de M. Gallix est encore plus discrête que celle qui a fait entrer M. Pasquiér à l'Académie.
M. Gallix a probablement l'intention de faire des vaudevilles.
Nous nous sommes plus d'une fois élevé avec énergie contre l'absurde discrédit dans lequel le pouvoir jette cette noble et belte monnaie, la seule avec laquelle on puisse payer les grandes actions et les beaux ouvrages.
Un officier de la garde nationale monte régulièrement sa garde, — pas^e une fois par six semaines une nuit i jouer aux dominos et à boire du punch. ^ Pendant ce temps, un soldat, en Afrique, s'expose aux maladies, aux fatigues, aux balles des Arabes, — il a un bras fracassé.
Tous deux reçoivent une même et identique croix d'honneur.
Un grand écrivain honore son pays par ses ouvrages. — M. Gallix fait des logogriphes pour les petits journaux.
On leur donne à tous deux la croix d'honneur.
Une autre singularité est de voir avec quelle prodigalité on la distribue aux étrangers. — * On nomme aux plus hauts rangs dans l'ordre tous ceux qui se succèdent aux affaires en Espagne.
C'est changer en fausse monnaie la monnaie que tant de braves gens ont reçue en récompense de leurs travaux, de leur dévouement et de leurs dangers. — C'est injuste, c'est ignoble, c'est bête.
On m'assure àrinstant môme que M. Gallix fait, dans un journal de modes, — des articles sur les ms^asins de noliveautés, qu'il signe — Loma de fi***.
^^ La guerre continue entre les bedeaux et les pions, •— entre l'Université et le elergé.
Il ne s'agit pas de savoir cpi donnera la meilleure éducation, mais qui aura le privilège d*en donner exclusivement une mauvaise.
^^ Nous l'avons dit aux premières escarmourches, c'est une guerre de boutiques.
La guerre faite par le clergé à l'Université est le salut de celle-ci. — Beaucoup d'honnêtes gens et de gens de bon sens
— entre lesquels je citerai le roi Louis-Philippe et M. Arago,
— reconnaissent la ridicule inutilité d'une éducation qui consiste à faire apprendre uniquement à tout un pays les deux seules langues qui ne se parlent nulle part. — Mais on redouté avec tant de raison les empiétements du clergé, — que les esprits mômes qui sont le plus oppposés â l'Université — la défendent pour écarter les jésuites.
j^ C'est à choisir entre la peste et la fièvre : •— si Ton choisit la fièvre, ce n'est pas qu'on l'aime beaucoup, «- c'est qu'on craint la peste davantage.
^^ On sait, du reste, que les études des collèges sont plus fortes que celles des séminaires, — c'est-à-dire que, entre les dix élèves sur cent qui savent le latin après l'avoir appris dix ans, ceux qui sortent du collège le savent un peu mieux que ceux qui sortent du séminaire.
Mais, par exemple, cela leur est, une fois dans la vie, aussi inutile aux uns qu'aux autres.
Une chose qui remonte aux siècles de barbarie, — c'est d'imposer le titre de bachelier es lettres pour toutes les professions libérales.
Le titre de bachelier s'obtient à pile ou face. — Il s'agit de répondre i peu près bien à un certain nombre de questions prises au hasard dans une sorte de manuel.
ilfftft Je défie M. le ministre de l'instruction publique de
nier que tous les ans, — parmi les aspirants au baccalauréat, il arrive que des élèves qui ont suivi avec succès le cours entier des études sont repoussés, — tandis que d'autres qui n'ont rien fait sont admis. J'ajouterai que cet examen porte, en grande partie, sur des questions que Ton apprend pour l'examen, et que l'on oublie aussitôt.
Je défie que l'on me trouve, en France, cinquante bacheliers es lettres (non professeurs, — c'est-à-dire non obligés de ru- . miner perpétuellement ces choses) qui sortent victorieux d'un nouvel examen qu'on leur ferait subir à l'improviste.
^^ Mais je me suis si souvent expliqué sur la sottise, sur la folie d'une pareille éducation, — qui ne sert à rien, — qui ne prévoit rien, — qui n'arme contre rien, que j'ai honte d'en parler encore.
Seulement^ remarquons que l'Université est si bien de mon avis elle-même» — qu'elle fait une obligation de passer par ses mains pour arriver à toutes les professions 'libérales.
Si lés études qu'elle fait faire étaient indispensables pour ces professions, elle n'aurait pas besoin d'en faire une condition ; — les gens qui se destinent à ces professions viendraient d'euxmêmes se ranger, sous ses bannières.
On n'a pas besoin de forcer de passer sur le pont des Arts les gens qui ont affaire de l'autre côté de l'eau. Mais l'Université veut obliger de passer sur son pont ceux mêmes qui n'ont rien à faire de l'autre côté, — et sont obligés de revenir sur la rive qu'ils ont quittée, après avoir soldé le péage.
^i^ Nous avons cité le roi Louis-Philippe et M; Ârago (François) comme partageant nos opinions sur les études classiques en France. — Le volume des Guêpes (avril 1843) a rapporté la manière de voir de M. Arago.
M. de Boissy a raconté à la Chambre des pairs — que le roi, en faisant les honneurs du musée de Versailles aux élèves des ' collèges royaux, -« leur a dit: t En créant ce musée, j'ai eu
pour but de 'rappeler toutes les gloires de la France, et de montrer que nous avons fait autant qu'Athènes, Sparte et Rome, dont, au reste, on vous occupe beaucoup trop. § ^^ Un journal accuse de plagiat M. Hortensius Saint-Albin.
— M. Hortensius Saint-ÂIbin accuse le journal de diffamation.
— Le journal demande à faire judiciairement de son allégation une preuve qu'il a déjà faite en imprimant en regard et l'ouvrage de M. Saint-Âlbin et celui sur lequel il a été littéralement copié.
Mais, comme te journal sait que la loi ne permet pas à l'accusé de diffamation de produire la preuve des faits qu'il a avancés, — il prend un biais que la môme loi lui indique : il accuse M. Saint-Âlbin de plagiat.
M. Saint-Albin n'accepte pas ce procès, — et invoque la prescription, c'est-à-dire qu'il reconnaît s'être emparé du livre d'un autre, et l'avoir publié sous son nom, mais — il y a longtempr»
^^ Une discussion s'est élevée à la Chambre des députés
— le 13 avril i844i M. Ledni-RoUin rappelle à M. le ministre de la marine que, le 30 février précédent, il avait affirmé n'avoir reçu sur l'affaire de Taïti aucun autre renseignement que ceux communiqués à la Chambre ; — il fait remarquer à M. le ministre que les faits sont venus démentir son assertion, et que lui-môme a avoué depuis avoir en effet possédé alors des documents que la Chambre n'avait pas été mise à même d'examiner.
— Et cependant, dit-il, M. le ministre de la marine a dit alors à la tribune : c J'affirme sur rhonneur que nous n'avons pas reçu d'autres rapports de M. Dupetit-Thouars que ceux qui ont été déposés. »
M. le ministre de la marine monte à son tour à la tribune, et se plaint violemment de M. Ledru-RoUin. — M. Ledru-RoUin aurait escamoté trois mots pour le mettre en contradiction avec iui-môme. — M. Ledru-RoUin, tenant le Moniteur à la main, — ne citant pas de mémoire, mais lisant, — a passé trois mots. — Est-ce de la probité?
Non certes, -^ et nous blâmons fort M. Ledru-RoUin. — Voyous maintenant quels sont ces trois mots.
« Je n'ai pas dit, comme le prétend M. Ledru, ajoute le ministre, je n'ai pas dit que nous n avions pas reçu d'autres documents, j*ai dit : J'affirme sur Thonneur que nous n'avons pas reçu d'autres documents^par le navire V Elisabeth; — nous et avions reçu d'autres, c'est vrai, mais pas par le navire VElisaheth. »
Nous demanderons à son tour à M. le ministre de la marine : Est-ce là de la probité? N'est-ce pas ce procédé si reproché à raison aux casuistes, et qu'indique le père Sanchez?
« Vous pouvez dire et même jurer que vous n'avez pas fait telle chose, quoique vous l'ayez faite en effet, pourvu que vous ajoutiez tout bas ou itiéme mentalement « hier, » ou c ce matin, » ou toute autre circonstance, qui, ajoutée à celles que vous affirmiez par serment, rende ce serment vrai, de faux qu'il serait sans cela. »
^^ M. Bourgogne, — qui a pour état d*avoir une femme fabricante de corsets, — a publié, en 1841 (mars), une brochure que les Guêpes ont reproduite en grande partie; -;- cette brochure était si invraisemblable, que nous laissâmes alors pendant quelque temps l'original déposé dans nos bureaux, pour qu'on ne nous accusât pas de l'avoir inventée.
Cette brochure eut un succès prodigieux, surtout dans les Guêpes, et nous obligea de faire du numéro de mars 1841 un tirage supplémentaire. — Depuis cet appel au peuple, M. et Mme ËDurgogne n'étaient plus descendus dans l'aréne politique.
Mais aujourd'hui, madame Bourgogne (née Kunégonde Krempel, ainsi que nous l'apprit alors M. Bourgogne lui-même, qui voulut bien nous honorer d'une visite), madame Bourgogne, ayant à se plaindre du gouvernement actuel, a fait insérer dans divers journaux douze lignes pleines à la fois de fermeté et de modération.
MAI 4 844. ni
Madame Kunégonde Bourgogne avait obtenu d'abord de M. Rambuteau la promesse qu'elle pourrait exposer ses corsets; «*• mais une décision du jury central a ensuite exclu ces mêmes corsets,
Le jury a motivé son refus sur plusieurs raisons. /
Dans un siècle d'incrédulité, ce serait un tort d'aller porter un nouveau coup à des croyances déjà bien ébranlées.
On se plaint de toutes parts que les fenimes sont négligées, qu'elles n'ont plus dans la société le rang et l'influence qu'elles y ont occupé et exercée pendant si longtemps.
Serait-ce dont le moment de révéler aux jeunes gens qui croient encore du moins aux hanches — comment sont faîtes eelles de beaucoup de femmes de leur connaissance?
Ces révélations n'auraient-elles pas pour résultat d'exciter çntre les deux sexes une défiance fâcheuse? — Plus les corsets de madame Bourgogne sont parfaits, plus ils doivent rester un secret entre elle et ses clientes.
On assuré que la femme d'un membre influent du jury, cliente de madame Bourgogne, — a été efi'rayée de la ressemblance frappante qu'on pourrait trouver entre elle et la ouate exposée par madame Bourgogne, — et que c'est à sa sollicitation que son mari a poussé ses collègues â proscrire l'exhibition des corsets.
Nous sommes fâché de voir madame Bourgogne méconnaître l'intérêt que nous lui portons, au point -de n'avoir pas envoyé aux Guêpes la note qu'elle a fait insérer dans plusieurs jour<naux; les Guêpes se seraient fait un plaisir d'admettre gratuitement ces lignes que les journaux ont fait payer à madame Bourgogne,
D'où vient que M. Bourgogne ne paraît pas cette fois? •« C'est aussi un ingrat qui nous a oubliée
Jj^ Depuis cinq ans, les Guêpes demandent comment il se fait que depuis quatorze ans — certains médecins prétendent
47^ LES ÛUÊPES.
que la gélatine nourrit parfaitement }es malades, — certains autres, qu'elle ne les nourrit pas, mais qu'elle les empoisonne un peu ; — comment il se fait que l'Académie n'ait pas encore décidé cette question, et surtout comment, dans le doute, on continue à en donner aux malades dans certains hôpitaux.
Plusieurs de mes lecteurs ont cru que j'exagérais, sans doute, cette situation incroyable et â laquelle l'autorité aurait dû, depuis bien des années, mettre un terme, en proscrivant remploi de la gélatine dans les hôpitaux, jusqu'à ce que la question fût résolue.
Pour leur montrer que je n'ai rien inventé, je vais transcrire ici textuellement une scène qui à eu lieu dans une des dernières séances de l'Institut, et qui paraîtrait d'un comique exagéré et invraisemblable dans le Malade imaginaire de Molière.
A propos du rapport négatif de l'Institut des Pays-Bas sur les propriétés nutritives de la gélatine, M. Bergama vient en aide à M. Darcet pour soutenir l'efficacité de cette substance comme aliment. Aussitôt M. Gay-Lussac prend la parole pour rappeler â l'Académie que, depuis quatorze ans, une commission a été nommée pour résoudre une question qui intéresse aussi vivement l'humanité, et qu'il est malheureux que cette commission n'ait pas encore fait un rapport circonstancié â ce sujet.
Cette observation, pleine de justesse, donne lieu â un débat animé, qu'il nous semble intéressant de reproduire, comme un des épisodes les plus curieux de la question.
M. THÉNARB. Je suis président de la commission, et je dirai à l'Académie que, s'il n'a pas été fait de rapport, si.ron n'est pas arrivé à une conclhsion, cela tient uniquement au grand nombre de commissaires. Deux ou trois membres auraient travaillé, sept académiciens n*ont rien fait.
M. DUPiN. Que la commission nomme une sous-commission de trois membres, ^t la difficulté sera levée.
M. THÉNARD. Deux sous^commissious de deux membres ont
été nommées pour travailler chacune de son côté ; elles n'ont rien fait.
M. GÂY-LUSSÀG. Il est Impossible que la commission garde plus longtemps le silence sur un Xel sujet, car, en attendant, plusieurs établissements publics donnent de la gélatine aux malades.
H. THÉNÂBD. Je demande que M. Gay-Lussac soit adjoint à la commission pour la rajeunir et la retremper.
M. gây-lussâg. Vous avez dit que la commission était trop nombreuse.
M. THÉNARo. Il y a longtemps que J'ai indiqué Texpérience à faire. Faire maigrir des chiens...
M. PoiNSOT. Pauvres bêtes !
M. THÉNÂRD. Faire maigrir des chiens, ajouter alors de la gélatine à leurs aliments insuffisants, et constater si leur poids continue à diminuer. Dans ce cas, la gélatine ne serait pas nutritive. Dans le cas contraire, c*est-^à-dire si le poids augmentait, j*en conclurais que cette substance est réellement nutritive, ce que je crois fermement.
u. POiNSOT. Je ne le crois pas.
tf. THÉNARO. Pourquoi ne le croyez-vous pas?
M. poiNsoT. Parce que les rats mêmes ne veulent pas en manger. .
M. MARCEL DE SERRES* Il faudrait rassembler la commission, et la prier instamment de faire un rapport»
M. THÉNARD. Je rassemblerai la commission, mais auparavant je demande l'adjonction de M. Dutrochet.
M. Dutrochet est adjoint à la commission, qui est donc corn- , posée de huit membres, quoique sept soient déjà trop nombreux.
^^ Je prie M. ***, qui m'a fait l'honneur de m'écrire que des raisons majeures l'empêchaient'de s'abonner aux GuêpeSy de vouloir bien me donner son nom et son adresse, — * et de me permettre de lui envoyer à l'avenir mes petits volumes.
Juin 18&4.
M. finloz. -«^ La Bévue d$ Paris entre dans une nouvelle voie, bon voyage. " Un essai peu hardi fait par Tadministration dn chemin de fer. — Impôts sur le luxe. — Le roi de France représenté par des chevaux. — Sur la brochure du prince de Joinvlile. '— Mésaventure do lieutenant Petit — Dictionnaire françaiB-ft'anQais. (Suite).
4^ jum. -^ Quand M. Thiers était ministre^ — M. Guîzot appelait le ministre des affaires étrangères — un homme dangereux pour le pays, — qui sacrifiait l'intérêt et Thonneur de la France à l'alliance anglaise. — Les amis politiques de M. Gnizot, •—c'est-à-dire ceux qui voulaient arriver avec lui aux places et aux appointements d'icelles» — dénonçaient à la vindicte publique toutes sortes d'affreux dangers. — Il n'y avait pas si petit fonctionnaire qui ne flït traître à la patrie et ne s'abreuvât de la sueur du peuple. — Il était urgent de leur courir sus et d'en délivrer le pays. — Cela dit, on fait une grande chasse aux portefeuilles, aux places, aux'emplois, etc.
Aujourd'hui, M. Thiers et ses amis — tâchent d'obtenir à leur tour de la majorité une ordonnance qui permette de courir sus à H. Guizot et à ses partisans, — pour se partager'leurs dépouilles et en faire curée.
^^ Pour placer dans le jardin fantastique où nos romanciers ont déjà planté :
M. de Balzac, — une azalé.e grûnpante ; — madame Sand, — des chrysanthèmes bleus; — M. Janin, — un œillet bleu; — M. BoUe, — son camellia à odeur enivrante;
Voici venir M. Alfred Michiels, — qui se présente avec une ronce à fleun jaunes.
<9^ H. Buloz, directeur de la Revue de Pam — vient de faire insérer dans les journaux une note dont voici la copie exacte:
JUIN ^844. ns
« La Reviie de Paris vient d'entrer dans une tme nouvelle, — La collaboration des écrivains les plus distingués de Tépoque est acquise à la Revue de Paris ; et Vabsence de signature y as-^ sure^ y protège la liberté de discussion, »
Si j'avais l'honneur de faire partie des écrivains de la Revue de Parisy j'aurais, certes, protesté contre cette assertion étrange de M. Buloz.
Eh quoi ! — (dirais-je — si j'avais l'honneur de faire partie de la Revue de Paris), quoi! les écrivains les plus distingués de Vépoque sont ainsi faits qu'ils n'osent dire ce qu'ils pensent qu'à l'abri d'un prudent anonyme! — Tristes écrivains! triste distinction ! triste époque !
Quoi! le talent exclut donc l'honnêteté et le courage! Quoi! il nous faut ou être des esclaves en signant — ou des lâches en ne signant pas!
La vérité et la fermeté, nous ne les trouvons, pas dans notre cœur, — mais dans l'obscurité !
Nous serons indépendants — non parce que nous avons du cœur, non parce que nous avons de la noblesse, — non parce que nous avons de la probité et de l'orgueil, — msus parce qu'on ne saura pas que c'est nous I
Nous oserons attaquer le vice et l'imposture, non parce que nous les haïssons, mais parce que nous frappons dans l'ombre et qu'on ne nous reconnaîtra pas !
Mais je n'ai pas l'honneur de faire partie de la rédaction de la Revue de Paris, ^ et je me contente de me distinguer des écrivains les plus distingués de Vépoque,
^^ Lors de l'horrible catastrophe du chemin de fer et du procès qui l'a suivie, plusieurs ingénieurs furent consultés sur cette question ; Deux locomotives, tirant un seul convoi, compromettent»elles la sûreté des voy^eurs ?
Ils répondirent aifirmativement, et ils signalaient, comme pouvant amener les plus graves accidents, la différence presque
inévitable de force et de vitesse entre les deux locomotives. Cependant on fit quelques objections, et la chose demeura encore indécise.
L'administration du chemin de fer de la rive droite a sans doute voulu s'assurer du fait.
Pendant toute la journée du dimanche où jouaient pour la première fois les grandes eaux à Versailles, — trois locomo tives ont été attelées à chaque convoi.
Je ne crois pas qu'on ait demandé aux voyageurs s'ils consentaient à faire cette expérience un peu hardie :
A savoir : plusieurs ingénieurs étant d'avis qu'il est dangereux de mettre deux locomotives sur le même convoi, — essayer SI trois loœmotives broieraient ou brûleraient les voyageurs ou les jetteraient dans la rivière.
C'était à peu de jours prés l'anniversaire du malheur de la rive gauche. Il est vrai qu'en cas d'accident l'administration avait pour elle un précédent : on a vu que ce sont les broyés, les brûlés et les morts qui ont tort et qui payent les frais.
^^ Lorsque les Guêpes ont demandé que les impôts qui pèsent principalement sur les classes pauvres fussent remplacés par un impôt sûr le luxe, — on a répondu qu'une taxe de ce genre serait improductive.
Voici ce qu'en un an ont rapporté au .trésor de l'Angleterre quelques objets de luxe soumis à une contribution :
Domestiques mâles, 4,889,583 fr. 75 c. ; gardes-chasse, 7,658 fr.; carrosses à quatre roues, 4,172,056 fr.; chevaux de carrosse, 7,274,453 fr. 10 c; chevaux de course, 97,912 fr. 50 c; poudre à poudrer, 156,538 fr. 95 c.; armoiries sur les voiftires, 1,646,700 fr.; droit de chasse, 3,789,970 fr. ; autorisation pour la vente du gibier, 41,250 fr.; impôt sur les chiens de luxe, 4,088,847 fr. 50 c. — Total du produit, 26,155,962 fr. 50 c.
ijffi^ 11 est une chose que l'on ne peut nier, c'est que si en