JUIN
1830 M. Laflfîtte ne Tavait pas voulu, S. M.- Louis-Philippe ne serait pas roi des Français.
Les rois, auprès des cours étrangères, se font représenter par des ambassadeurs ; mais aux enterrements ils se font représenter par des chevaiix.
Ils envoient leur voiture vide à la suite du cortège funèbre des gens dont ils veulent honorer la mémoire, ou dont ils veuent partager la popularité.
L'habitude fait qu'on ne s'aperçoit pas du ridicule de cet usage. Vous voyez sans sourciller dans un journal : <l Deux voi^ tures du roi suivaient le cortège. »
Déplacez un peu la chose, — et supposez que ce soit un particulier qui veuille rendre ce quasi-devoir à un mort de ses amis, — que vous semblerait d'un journal qui vous dirait sérieusement : « On portait derrière le char funèbre les bottes de M. un tel, — et le parapluie de M. "*? t
Ce serait cependant, au fond, absolument la môme chose.
«e^ SUR LA BROCHURE DU PRINCE DE JOI?<VILLE. — Il J 3
une sorte de vanité nationale qui est bien la plus ridicule et la plus dangereuse chose qui soit au monde. — Elle consiste à penser et à dire que les Français sont invincibles, — que la supériorité du nombre ne les empêchera pas d'être vainqueurs — en tous temps et en tous lieux, — et que la France doit commander à l'Europe et au monde entier.
Les gens qui soutiennent cette opinion, — et qui disent si volontiers : nos succès, nos lauriers, nos victoires, nos con^ quêtes, Vhonneur de nos armes^ sont des gens qui n'ont pas d'armes, qui se font remplacer au service militaire, et qui, ainsi que nous l'avons dit, font moissonner des lauriers en Europe et des palmes en Afrique, comme un riche fermier fait couper ses foin's par des serviteurs à gages.
Je voudrais que tout homme qui veut demander ou proposer la guerre ftt obligé de se présenter devant la Chambre des dé-
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pntés le shako sur la tête et le sabre au côté, — pour faire sa proposition et en même temps se mettre i la disposition du chef du gouvernement.
Mais ce qu*ii y a de plus méprisable encore, — ce sont les gens qui, pour renverser leurs adversaires au pouvoir et pour s'emparer de leurs places, jetteraient au premier prétexte le pays dans les hasards et les calamités de la guerre. — Gens qui mettraient le feu à la maison du voisin pour y allumer leur cigare ou y faire cuire un œuf à la coque.
Ce sont là les véritables ennemis et ceux auxquels on doit faire une guerre acharnée^
Et c'est précisément pour ne pas avoir à faire la guerre que H. Guizot aurait dû poser nettement son ultimatum auxÂnglais, et leur déclarer les limites qu'il n'aurait ni le droit ni le pouvoir de leur laisser franchir. — C'est précisément pour ne pas avoir à faire la guerre qu'il fallait encourager et augmenter la marine et h tenir sur un pied formidable.
Les bourgeois belliqueux par procuration et les hommes d'État ambitieux ont tort de provoquer sans cesse i la guerre ; le gouvernement a tort de ne pas être prêt à la faire. I^e prince de Joinville, dans une brochure simplement écrite et sérieusement pensée, a dit la vérité à tout le monde.
Il a dit aux ministères qui se sont succédé : « Vous n'avez rien fait pour la marine; — nous n'avons ni vaisseauXi ni bateaux à vapeur. »
Il a dit aux députés trop guerriers : « Nous ne pouvons pas lutter avec les Anglais d'escadre à escadre ; nous ne gommes pas en mesure de les empêcher de faire une descente sur pos côtes.^
Il a dit aux Anglais : « Si nous étions forcés à la guerre, nous saurions vous attaquer vaisseau à vaisseau, et vous savez que de cette façon nous avons presque toujours eu l'avantage ; •^ nous vous attaquerions et nous vous ruinerions dans votre commerce, qui est votre vie. »
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Personne n'a été tont à fait content de la brodiûre, et M. Guizot en a été très-mécontent.
^^ Une chose qu'on ne paraît pas se rappeler beauconp ' aujourd'hui, c'est qu'en i813 une armée de quatre-vingts' vaisseaux de ligne français» répartie entre plusieurs ports, était à même de tenter les chances d'une heureuse sortie, puis, une fois réunie, pouvait porter de ces coups qui écrasent l'en* ' nemi et terminent une guerre.
L'empereur Napoléon s'occupait surtout de former des of&<» ciers pour la marine, et il voulait qu'ils eussent fait le métier de matelot. Dés 1810, «n décret impérial prescrivit la création immédiate d'écoles de marine établies sur deux vaisseaux, le Tourville elle Duquesncy mouillés, l'un eh rade de Brest, l'autre en rade de Toulon. Le lieutenant de vaisseau Petit fut choisi pour familiariser les élèves du Tourville avec les détails de la profession et les évolutions navales. Petit était un vieux loup de mer. Au combat d'Ouessant, il avait vu tuer à ses côtés son père, pilote du vaisseau le Glorieux; il avait fait de nombreuses croisières en escadre sur les côtes d'Irlande et de Saint* Domingue. Quand il apprit la distinction dont l'honorait l'empereur, il s'écria : « Il vent que je lui fasse des marins, on lui en fera. »
4^^ En effet. Petit, doué d'une activité fiévreuse, ne con*^ naissait pas d'obstacles que ses élèves ne dussent vaincre. Ja* mais il ne permit que l'un des équipages des bâtiments de guerre qui se trouvaient sur rade l'emportât sur le sien en adresse, en promptitude. Ses manœuvres hardies, quelquefois j téméraires, étaient toujours heureuses. :
Cependant les revers de 1814 arrivèrent. ]Le gouvernement de la Restauration comprit peu d'abord les immenses ressources qui lui étaient léguées; il ne vit en elles qu'un embarras dont il crut sortir en confiant la destruction des vaisseaux à l'action combinée du temps et de rabandon> — et en éloignant brutale-
ment de ractivité une portion considérable de Tétat-major de la flotte. — On réussit bien vite à priver la marine d'un plus grand nombre de bons officiers que n'eussent pu le faire plusieurs grands combats acharnés. Petit tut immolé un des premiers.
Pour lui, comme pour ses compagnons d'infortune, Tépreuve lut rude. Les démarches, les représentations fiirent inutiles. II. lui restait du moins Tespoir d'emporter dans sa retraite un souvenir honorable de sa carrière militaire, le prix d'une vie entièrement passée sous les drapeaux. Il eût été peu sage de demander la croix d'honneur, qui sentait le libéralisme. Petit sollicita la croix de Saint- Louis, — et,. comme pièces à l'appui de cette demande, le ministre reçut le détail des combats, — croisières, navigation d'escadre ou isolée, de 1782 à 1815, — formant un total de trente-six ans onze mois cinq jours, — bénéfice de campagne compris, c'est-à-dire un fragment d'une glorieuse histoire sous le titre modeste d'étjits de services.
La réponse se fit attendre, mais elle finit par arriver.
Le ministre retusait net, alléguant que pour obtenir la croix de Saint-Louis il fallait justifier de vingt-cinq ans de service.
« Son Excellence ne sait pas le français, dit le vieux marin, — c'est sans doute un étranger qu'on aura ramené de là-bas. Decrès, du moins, lisait couramment, t
Jjffi^ Il cessa d*espérer, et se retira dans une petite ville de ia basse Bretagne, — au bord de la mer. — Quinze années s'écoulèrent *ainsi. Un beau jour, un bruit indécis, confus, se répandit jusque dans ce coin de la France. La branche aînée en exil avait été remplacée sur le trône par la famille d'Orléans. Petit pensa que les loyaux et anciens services allaient être récompensés, et il se mit à demander la croix d'honneur. Cette fois on lui répondit avec tant de bienveillance, qu'il crut n'avoir plus qu'à attendre un peu; — il attendit longtemps et ne vit rien venir. En vain il put compter de nouvelles légions de légionnaires, son tour n'arrivait jamais.