‹ Les Guêpes canadiennesChapitre 15 sur 21 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

Dans un Gab. — Biologie.

L'Inutile met le pied sur le seuil de la porte et commande, qui avait été retenu par lui, d'avancer. Le cab fait son devoir, l'Inutile va pour monter en voiture mais il fait quatre pas en arrière et jette un cri.

Sacrédié serait-ce possible ! (On aperçoit un nez à la portière.) Mais, mon vénérable, comment diable avez- vous fait pour vous fourrer-là ?

Le Vénérable. — Bonjour mon cher ami, je suis enchanté de faire ce trajet avec vous; donnez moi donc la main. (L'Inutile voyant qu'il ne peut plus reculer refuse la main du vénérable et grimpe dans la voiture comme un écureuil). Voyez-vous mon cher ami, nous allons chemin faisant discuter les affaires de l'Etat, la théorie du gouvernement responsable ; nous allons examiner la différence, entre Vassomption ou l'acceptation de la responsabilité des actes du pouvoir, avant le fait et l'acceptation de cette même responsabilité après le fait. C'était ainsi, mon cher ami, que Platon et les péripatéticieny discutaient en se promenant, les plus graves questions qui ont agité cette haute philosophie de la Grèce, qui comme...

L'Inutile (interrompant). — Oui, oui, mais Platpn <3t les péripatéticiens marchaient à pied et ne s'empai'aient pas des voitures des autres.

Le Vénérable. — Mais j'espère, mon cher ami, que vous n'êtes pas formalisé de ce que j'ai fait. .Je vais vous expliquer cela. (En ce moment les secousses du

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cab qui est lancé au grand trot, sont si fortes, qu'à chaque soubresaut le nez du vénérable est sur le point de heurter le visage de monsieur l'Inutile, qui, assis en face, se blottit dans un coin et se tient sur ses gardcs.)- Vous savex mon cher ami à quel prix exhorbitant sont les cabs depuis que les autorités municipales de Kingston, trompées comme elles l'ont été dans les magnifiques espérances qui leur avaient fait construire pour leur marché, un palais somptueux comme celui de la reine Sémiramis ou comme celui des Médicis à Florence, tandis que leur ville n'est pas même plus grande que ne l'était la petite ville d'Herculanum, car vous savez que dans mes nombreux voyages j'ai vu Hcrculanum et Pompéia, ces deux villes résuscitées de leur tombeau qui, comme

L'Inutile (interrompant). — Oui, oui; saperlotte et ce que je sais encore mieux, c'est que la corporation de (îataraquoui, que Dieu confonde, a rais un impôt sur les charretiers Cataraquois, que les charretiers Cataraquois mettent à leur tour, lin impôt sur les Québec- «iuf)is ; enfin, que je paie trois piastres pour me faire conduire à un mille d'ici. Je le sais sacrédié bien !

Le Vénérable. — Permettez, mon cher ami, permettez, c'est précisément ce que j'allais dire. Eh bien ! comme ma fortune est destinée, comme autrefois celle de Valérius Publicola, à faire du bien au peuple, à sauver la patrie, à fonder des établissements qui assureront la ► stabilité de la constitution en même temps qu'ils en modéreront les écarts, comme ils en feront aussi le plus bel ornement, à créer d'immortels journaux comme V Aurore des Canadas par exemple, au succès de laquelle l'égarement momentané du peuple a été le principal et on peut dire l'unique obstacle, ce qui fait cependant, que je suis obligé d'en acheter presque tous les exem- 19*

plaires, attendu que, ce qui sous un certain point de vue ne laisse pas que de m'étonner, le nombre des souscripteurs en est considérablement, on peut dire même étrangement diminué et qu'il faut bien que les exemplaires de ce journal éminemment utile trouvent à se placer quelque part, et que vous sentez bien que naturellement ils doivent me revenir; mais vous saurez, mon cher ami, que je me propose de les faire relier, je veux dire cartonner, pour, lorsque la force des événements et des circonstances inattendues et même l'ingratitude de la patrie, forceront son excellence à s'éloigner de nous, ou bien me forceront à m'éloigner de son excellence, lui en faire un présent comme un gage de mon éternelle reconnaissance et de ma sincère douleur. Eh bien ! pour toutes ces raisons et pour une foule d'autres qu'il m'est impossible de vous détailler, je considère qu'il est de mon devoir impérieux, comme du plus grand bien de la patrie, de ménager par tous les moyens possibles une fortune aussi précieuse. Je m'en allais donc pédestrement à Alwington House, comme autrefois le vieux Socrate se rendait au Pirée lorsque j'ai rencontré ce cab. Vous savez qu'il entre dans mes habitudes d'adresser indifféremment la parole aux hommes de toutes les conditions, et c'est ainsi qu'en agissait Monsieur le Vicomte de Turenne et Monsieur Marborough qui conversaient familièrement avec les simples soldats de leur armée. J'ai donc lié conversation avec votre conducteur qui m'a appris qu'il allait vous prendre. Je lui ai dit que je n'avais pas de plus grand ami que vous au monde et mo3^ennant une rémunération de trente-six sous, il a consenti à m'emmener et me ramener avec vous. Vous voyez, mon cher ami, que cela ne vous coûtera rien de

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plus et que nous aurons le plaisir de converser ensemble.

L'Inutile (à part). — 11 parait que dans ce cerveau-là l'arithmétique marche de pair avec l'histoire ancienne. Allons, il faut se résigner.

Le Vénérable. — Mais mon cher ami, vous ne dites rien ?

L'Inutile — Sacrédié, mon Vénérable vous parlez toujours !

Le Vénérable. — P^h mon cher, c'est une habitude que j'ai prise dès ma jeunesse quelqu'évènement qui se présentât, dans quelque circonstance que je me trouvasse, de ne jamais rester silencieux. J'ai lu dans Aristote que les facultés de l'homme pouvaient se développer et se perfectionner à l'infini par un exercice continuel ; or, la faculté de la pai-ole étant le plus précieux ....

L'Inutile (interrompant). — Oui-dà ! Eh bien vous allez avoir une fameuse embelle d'exercer cette facultélà à la prochaine session, quand Aylwin, Lafontaine, Hincks et toute la bande des déplantés vont vous tomber sur la carcasse; car le gouverneur a raison. Après tout, il faut une session et de suite encore ! Il n'y a plus moyen de baragouinei- à moins que vous ne vouliez résigner.

Le Vénérable. — Hélas! mon cher je sens bien, soyezen bien persuadé, la difficulté de notre position ; le peuple est égaré, je le vois bien il faudra du temps ])0ur le ramener, mais aussi, dans les maladies étranges il faut emjiloyer des remèdes exti-aordinaires.

L'Inutile (à part). — Oui surtout avec des gens peu communs comme lui.

Le Vénérable. — Avouez donc aussi mon cher, que vous ne nous avez pas assez bien secondés. Je ne

naui-ais douter de vos intentions; mais toujours si vous eussiez voulu, votre plume habile aurait pu exposer au peuple comment

L'Inutile. — Quoi ! Quoi ! Moi me mêler d'écrire des balivernes pareilles. Allons donc ! Boileau a dit :

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, mais votre gouvernement responsable, à la façon de Barbari mon ami Biribi, ça ne se conçoit ni bien ni mal, saperlotte, ça ne se conçoit pas du tout.

Le Vénérable (avec feu). — Mais! mais! mais! Estil possible ? Est-il possible ? Vous ne concevez donc pas la différence vraiment importante, on peut même dire, nécessaire qui existe entre les principes du gouvernement responsable de la constitution britannique transatlantique et les mêmes principes constitutionnels cisatl antiques ? Eh mon Dieu, si vous saviez comment j'ai étudié la constitution et le droit parlementaire dans toutes leurs modifications ou manière d'être ! C'est Morin qui vous dirait cela, lui ! ce pauvre enfant! ils l'ont égaré lui aussi! Moi qui avais tant travaillé, tant fait de sacrifices pour donner cet homme-là à mon pays.

L'Inutile. — Oui ! et ce diable de pays qui ne veut pas vous le rendre, sans compter qu'ils se sont toujours entendus ensemble comme larrons en foire.

(Ici le conducteur ouvre la portière et ces messieurs descendent de leur voiture.

SCÈNÏ IIL

Le Potage. — FoUlogie.

Dans une pièce à deux compartiments, sont réunis les invités de son excellence à l'exception des deux personnages du cab. — Dans la première division du salon se trouvent le gouverneur, maître Dominique, le

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Dr. Pollock et deux militaires en grand uniforme, qui, bien qu'étrangers à la politique ne seront point d'un jjetit secours, lorsqu'il s'agira d'aider à son excellence à déguster les mets et liqueurs précieuses qu'on apei-çoit derrière une vaste table et un riche buffet, dans le deuxième compartiment. Si l'on trouve que cet arrangement manque aux convenances aristocratiques, il faut songer que nous l'avons choisi pour conserver les convenances diamatiques et ne pas rompre, par un changement de lieu, l'unité de cette scène. Autrefois on était plus difficile, on exigeait l'unité pour toutes choses pendant tout un acte et même pendant toute une pièce. Grâce aux progrès de la civilisation moderne, pour la comédie comme pour la politique, ce qui est tout un, on ne se pique point aussi fort d'être conséquent. Une musique militaire est placée derrière un rideau et prélude déjà aux airs qu'elle doit jouer pendant le repas. On annonce nos deux amis ; la porte s'ouvre à deux battants.

Le Vénérable (entrant le premier fait un triple salut et à peine a-t-il échangé un bonjour avec son excellence qu'il court à l'un des antres personnages). — Mon cher monsieur, n'êtee-vous point le célèbre et savant docteur Mollock...Bollock, je veux dire Pollock, que sa gracieuse majesté a envoyé afin d'extirper ce cancer on cette projection cancéreuse ou d'une nature ulcéreuse, que tous les vrais amis delà constitution bien entendue et convenablement appli(iuée, voyaient avec tant de douleur sur la figure de l'illustre diplomate qui comme...

Le Docteur (lui secouant la main). — Yes, yes, yes, moa très bocop obligé à vo.

L'Inutile (à part). — Si ce pauvre honime-là a la mission d'extirper toutes les projections impertinentes

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qui se rencontrent sur des figures diplomatiques, ma foi, il a une dure besogne.

Le Gouverneur (à l'Inutile), — Allons donc monsieur le l'ébelle, comme vous avez l'air malin aujourd'hui, (Jue dit la presse française par le temps qui court?

L'Inutile. — Ma foi, mon gouverneur, la presse française ne dit que très peu de chose, ce qui me fait croire (|u'elle doit penser beaucoup. Un journaliste qui sait son métier a toujours deux opinions, une pour ses lecteurs et l'autre pour lui même.

Le Gouverneur, — Eh bien! quelle serait présentement votre seconde opinion à vous ?

L'Inutile. — Je divai cela plus tard : m vino veritas.

Le Gouverneur. — Ah je comprends ! Aussi, tout est ]>rèt. Voyons, messieurs, nous allons passer de l'autre côté. (Son Kxcellence se place à la table et fait placer à sa droite lo. l'Inutile, 2o. Un des militaires, 3o. maître Dominique ; à sa gauche lo. le Docteur, 2o. le Vénérable, 3o. l'autre militaire ; on sert le potage, et l'orchestre joue la marche du Sultan.)

Le Vénérable (après un long silence, pendant lequel chacun s'est noblement acquitté de son devoir), — Les anciens Lacédémoniens, qui ne mangeaient pour bien dire uniquement que d'une espèce de brouet clair, qui, selon Xénophon, était très peu appétissant, avaient aussi des notions de républicanisme exagéré et ignoraient totalement la vraie doctrine du gouvernement responsable. On peut donc aisément prévoir et on peut même assurer, que les mets exquis dont la table de votre Excellence est chargée, ne seront nullement un obstacle à une conversation sur les principes constitionnels. Ainsi, votre Excellence me permettra de lui faire observer un argument très-fort, qui n'a encore été employé par personne et que je me propose, dans une

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ï^érie d'obsei'vations sur les observations qui Miivirent ma crise ministérielle (1) : c'est que...

Le Gouverneur (interrompant). — Je vous assure M. y. ..que nous commençons à trouver toutes ces dissertations-là parfoitement ennuyeuses. Cela est bien beau pour ceux qui les comprennent, mais cela rie fait pas du tout notre afïaire. A^ous nous avez promis le peuple de votre côté et vous ne nous donnez que des phrases. A entendre V Aurore des Canadas, il n'y avait pas de trou assez petit à Montréal, pour cacher les ])artisans de Di-ummond et la ville ne s'est pas trouvée assez grande pour les contenir, sans compter les Irlandais du canal, qu'ils vous ont enlevés à votre barbe et à celle de Killaly. Mais cela n'aurait pas dû vous intimider, surtout quand ils ont les baïonnettes pour eux. Vous avez eu les baïonnettes en tempa^opportun, et votre parti n'a rien pu faire de mieux, que de tuer un pauvre diable dont la mort nous fera cent fois plus de mal, que cinq cent mille exemplaires de votre crise ministérielle, ne nous feront de bien. En vérité c'est désespérant. Je vais passer pour un maladroit auprès de Tompson, ce qui fait, que Stanley passera pour une ganache auprès de Bussell, et je vous assure que Stanley et moi, nous nous occupons beaucoup plus de notre réputatation que de toutes les historiettes politiques que nous débitons depuis six mois. Sérieusement, si vos gens n'ont rien de mieux à faire que cela, il faut en tinir.

Le Vénérable va pour goiiter à une nouvelle espèce de potage qu'il s'est fait servir et il se brûle à sa cuillère.

(1) Brochure publiée à Kingston en 1844 par M. Viger.

L'Inutile.— Il parait que ceux qui mangent la soupe (le votre excellence, la mangent chaude !

Le Vénérable. — Mais c'est étrange, je fais mon possible pour reconcilier mon gouvernement avec mon pays et personne ne veut me tenir compte de mes intentions 1 On dit que je n'ai point de succès. Mais c'est précisément parce que mes idées ne réussissent point que nous devons, ce me semble, nous y attachei" d'avantage. Je vois bien que tout le monde conspire pour se substituer à ma dynastie, comme dit le correspondant du Courrier. Mon Dieu ! Si ce malheureux jeune homme-là avait lu ma crise ministérielle ou 8e\i]ement mon pamphlet sur la Belgique. (1)

L'Inutile. — Mangeons, mangeons et laissons le8 jeunes gens tranquilles; il ne faut pas trop les tracasser.

Le Vénérable. — Vous, mon cher monsieur Dominique, avez-vous lu mon pamphlet sur la Belgique?

Dominique. — Non, mais je sais que c'est un trèsbeau livre. Je vais le faire placer dans ma bibliothèque. On dit que c'est un superbe ouvrage.

L'Inutile. — Oui, il n'y manque absolument que des lecteurs. (Jela vient sans doute, de ce que les Athéniens étaient uu peuple frivole.

Le Gouverneur. — Il s'agit très-peu pour le moment, des affaires de la Belgique. Ce que nous avons, ressemble beaucoup à un calme plat et il faudrait en sortir, encore une fois, monsieur l'Inutile, j'aimerais bien la suite des excellentes choses que vous avez commencées à me dire hier.

L'Inutile (à demi voix). — Votre Excellence sait bien ce qui me gène.

(1) Autre brochure de M. Viger réimprimée à Montréal en 1831.

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Le Gouverneur (bîis). — C'est juste. (Haut). J'avais oublié de vous dire M. Dominique, que j'attends d'heure en heure, des dépêches importantes. Il me semble que la malle vient d'arriver. Mon secrétaire civil est absent et il ne serait pas décent que mon secrétaire militaiie mit la main là-dessus...

Dominique (avec empressement). — Sans doute, sans doute, je vais m'en faire un devoir...

L'Inutile. — Mais au moins vous reviendrez à la tin du dessert. Vous nous apporterez les nouvelles en guise de pousse-café.

Dominique (à part). — Si ça pouvait pousser seulement l'autre aux grandes Indes. (Il sort.)

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