Scène T
Après le dessert. — Trilogie.
Le Vénérable et le Docteur se promènent chacun de leur coté. Son Excellence est dans Vembrasure d'une fenêtre av<c L'Inutile. Maître Dominique entre toute la face radieuse, mais à mesure qu'il avance il a soin de se la composer.
Le Gouverneur et L'Inutile (ensemble à Dominique).— Eh bien, quelles nouvelles?
Dominique.- Pas très-bonnes. Stanley veut absolument que nous gagnions cette élection qui est ]^enlne comme vous savez. Il dit que sans cela, il faudra des mesures décisives.
Le Gouverneur.— Est-ce tout ? !
Dominique.- Lord Ellenborough, gouverneur des Indes est rappelé et on parle d'une personne qui aurait déjà été dans ces parages, pour lui succéder.
Le Gouverneur.- Allons donc I mon ulcère redevient cancer et il paraît qu'un voyage sur l'océan va se trouver indispensable à ma santé.
L'Inutile.- Quoi! avant même d'avoir un cabinet?. Le Gouverneur.- Oh certes non ! Il faut bien, voyez- 1 vous que je fasse quelque chose, nans cela je n'irai pas même aux Indes. Par exemple, que vos gens ne se montrent pas trop difficiles! Voyez-vous, j'ai les tories ,,,n ne demanderaient pas mieu*! Ils dureraient toujours bien jusqu'à la session et alors, vous vous arrangerez comme vous pourrez. Moi, je vais voir le^ <rrand Mogol. Adieu (Il sort).
d'il y A QUARANTE ANS. 306
Dominique (à l'Inutile). — Mon cher monsieur, aiirai-je une place dans votre combinaison ?
L'Inutile. — Impossible sacrédié 1 mais soyez tranquille, on se défera de vous honnêtement.
Dominique. — Ma foi, j'ai trouvé mon maître !
LES CHOSES ET LES HOMMES EXAMINEf^ À VUE D'OISON.
8ALMIGONDIS.
Un dîner de Noël.
L'époque actuelle est un temps de fêtes et de réjouissances ; chacun fait quelque effort pour célébrer l'arrivée d'un rédempteur et en même temps, de se féliciter soi-même, de n'être point mort durant l'année qui vient de tinir.
Son E.xcellence le Très-Honorable Sir Charles Metcalfe, a cru devoir profiter de cette saison hospitalière de vœux et de grimaces, pour réunir à sa table, les ministres responsables qui ont bien voulu se charger des affaires publiques, de l'exécration générale et de mille à quinze cents louis par année. Je veux dire à mes lecteurs comment mon petit doigt, m'a raconté cette solennité de famille et ce qui s'y est passé. Je n'énumércrai point les gigots, les i"oastbifs, les plumpuddings, les côtelettes qui ont été consommés, ce .serait peu intéressant, surtout pour ceux de mes lecteurs, qui n'ont pas l'avantage de pouvoir imiter
306 roLITIQUE ET POLITIQUES
cette ripaille gouvernementale ; par exemple, j'essaievai de leur donner une idée des belles choses qui se sont débitées, des toasts nombreux qui se sont bus et des speeches qui feraient pâlir les tailleurs les plus décousus dont l'honorable compagnie s'est mutuellement régalée. Allons, allons, à table ; voici un domestique en livrée, en bas blanc, chapeau sous le bras, qui fait trois saluts respectueux en frottant méthodiquement le parquet de sa semelle; il annonce, un à un, les ministres qui composent le cabinet et enfin Sir AUan N. McNab qui. dit-on, Fa composé en grande partie. Chacun se place devant un siège ; le valet se retii-e et revient annonçant à haute voix : Son Excellence le Gouverneur Général ! la porte s'ouvre à deux battants et Sir Charles Metcalfe paraît suivi de M. le Capitaine Higginson, de son docteur, M. Pollock et de deux aides-de-camp, licelés, enmoustachés, et dont le corps menace de se diviser en deux sections, à l'endroit qu'entoure leur ceinture. Le valet les suit, ferme la porte et vient se mettre en position derrière le Gouverneur. De tout ce monde-là c'est lui (le valet), qui a l'air le mieux élevé.
Le gouverneur s'asseoit, tous les convives suivent son exemple. Près de lui, à droite, est Sir Allan N. McNab, puis M. Viger, puis un aide-de-camp, puis M. Smith, puis M. le Docteur Pollock, puis M. Papineau, enfin M. Daly, A sa gauche sont M. Draper, M. Harrison, un aide-de-camp, M. Morris, M. Sherwood, M. Higginson et un aide-de-camp.
M. Viger rompt le silence qui a suivi les saluts trèscérémonieux qu'on s'est faits en se plaçant à table. L'honorable monsieur ne mange point ; il parle. Son excellence ne dit pas un mot ; elle mange. M. Daly boit quatre ou cinq coups de suite, pour se donner un peu d'assurance. M, Draper sourit gracieusement à
d'il y a quarante ans. 307
Sir Allan N. McNab qui ne comprend pas ce que cela veut dire, mais lui rend son sourire ; M. Higginson lance à chacun un regard sournois et scrutateur à la fois; M. PoUock dévore ; M.Smith fait le gros dos et j)rend des airs de grand homme ; il se dit en lui-même, que si le gouverneur lui prêtait son uniforme, il gouvernerait tout aussi bien que lui ; les aides-de-camp se mirent dans les vases d'argent qui sont vis-à-vis d'eux.
J'ai dit que M. Viger a rompu le silence. Il s'adresse à Sir Allan N. McNab et lui dit en anglais, qu'il regrette beaucoup de ne pouvoir lui parler en sa langue maternelle, la langue des Chateaubriand, des Bossaet, des Fénéion, des Montesquieu, des Guillaume Barthe ! Oh ! îijoute-t-il, mon cher Sir Allan, de quelles jouissances n'êtes-vous point privées ! ne pouvoir comprendre tout ce que je pourrais vous dire si vous entendiez le français ! Mais on vous a calomnié, cher Sir Allan, vous parlez français, j'en suis sûr.
Sir Allan (en Anglais). — Non, je ne parle pas français ; mais je sais très- bien la langue gallique, qui se rapproche beaucoup, comme vous savez de Tancien iiliôme gaulois. Vous devriez apprendre l'ancien gaulois, mon cher monsieur Viger, de cette façon nous pourrions avoir ensemble, de ravissants entretiens.
Mr. Viger (sou})irant). — Uelas ! le temps est si court ! Le poids des affaires de l'état ; la multiplicité des occupations que les l'ébelles d'ex-ministres nous donnent ; tout cela prend tellement tous les instants, que me laissent le soin de mes pauvres petites affaires privées et la considération qu'il faut que je donne aux écrits dont la presse, qui se dit libérale, inonde journellement le pays à mon égard, que vraiment, en eussè-je même le loisir, je ne me sentirais point capable de l'application que nécessiterait l'étude d'une langue comme celle que
VOUS parliez dans votre première patrie. (S'adressa» t ensuite au gouverneur-général). Et combien de fois aussi, j'ai regretté de ne pouvoir exprimer à votre excellence en ma langue naturelle, les sentiments de loyale admiration qu'elle m'inspire. (Une larme h l'œil.) Quelle affreuse idée s'empare de moi, messieurs ! Mes chers compatriotes, les canadiens que j'ai tant aimés, eux, qui seuls, pourraient me bien comprendre ne veulent pas m'entendre ; et aujourd'hui, les seuls amis qui me restent ne me comprennent point ! (11 tire sa tabatière, prend une prise douloureuse, pleure, s'essuie les yeux, puis le nez, enfin il prend une cuillerée de soupe et ce mets national lui redonne son à-plomb.) Mais, votre excellence, je ne puis me faire à l'idée que vous ne parlez point français ; vous le comprenez bien un peu, un diplomate de votre rang doit parler ou du moins comprendre le français I
Le Gouverneur. — Hélas I non, mon cher monsieur Viger, je ne parle point le français, mais je connais presque tous les dialectes de l'Inde. Il y en a, je vous assure, qui sont de la plus grande douceur sans manquer pourtant, d'une noble énergie; vous savez sans doute, que ces langues se rapprochent toutes considérablement du sanscrit, que l'on soupçonne être la première des langues parlées depuis la création et que c'est de cette mère commune que sont descendues toutes les autres.
M. Viger. — J'ai eu maintes fois dans ma jeunesse, la tentation de faire une étude spéciale de cette branche étonnante des connaissances humaines linguistiques ; mais mon attention s'étant plus particulièrement portée vers l'histoire et vers les enseignements utiles dont elle abonde et que je me proposais d'expliquer plus tard, à ma propre patrie, je n'ai pu suivre cette première idée ; je le regrette d'autant plus, qu'on me dit que des trace»
d'il y a quarante ans. 309
de caractères sanscrits, ayant été retrouvés sur une pierre près de laquelle gisaient quelques vagues restes des ossements d'un anaplotherium magnum, animal antédiluvien, ce qui prouverait alors, que le sanscrit était parlé avant la confusion des langues. (Il se tourne alors vers l'aide de-camp qui est à sa droite.) Vous monsieur, par exemple, vous parlez français ; alors ce sera sur vous que je me relancerai pour la conversation de la soirée.
L'aide-de-camp. — Je suis vraiment contrit ; mais outre l'anglais, je ne parle absolument rien que le chinois ; j'ai eu l'honneur d'apprendre ce singulier langage, dans les expéditions de Canton et de Chusan.
M. Viger. — Quoi, mon cher, vous êtes allé en Chine ; expliquez-moi donc la forme, les rouages, les ressorts de ce gouvernement phénoménal qui existe depuis tant de siècles, sans bouleversement populaire, sans secousse, sans révolution ?
L'aide-de-camp. — Mon cher monsieur, j'étais en Chine pour aider, en quelque sorte, à renverser ce gouvernement-là et non point pour en étudier les ressorts ; j'ai vu en Chine des mandarins à un, à deux et à trois boutons, des femmes au teint olive, aux yeux obliques, aux pieds fabuleux ; j'ai vu des tètes rasées, des maisons aux mille couleurs ; j'ai yu du riz, des canards en quantités inombrables ; j'ai bu, là, du thé beaucoup plus mauvais qu'à Londres; mais je n'ai pas vu l'administration.
M. Viger lève les yeux au ciel en signe de désespoir, puis il laisse tomber son visage dans son jabot, déterminé à ne i^lus dire mot de la soirée. Pendant que cette scène se passait, la soupe avait disparu, de même que les plats de résistance ; on avait couvert in table do mets plus friands, plus légers et qu'on traite avec 20*
moins de sérieux, que ceux qui doivent apai(*er le premier appétit. On parle davantage., excepté pourtant son excellence qui ne dit mot, que lorsqu'elle est interpellée et qui mange de plus en plus, justifiant le proverbe qui ne serait vrai, que si l'on désignait la soif de l'or : l'appétit vient en mangeant. Les aides-de-carap ont desserré considérablement leur ceinture. M. Papineau (1) est à l'extrémité de la table, où il se sent mal à l'aise; on aimerait à lire sur son visage qu'il aime mieux fumer sa pipe, près de son feu, que de goûter ainsi à des grandeurs achetées au prix de la haine de ses concitoyens.
M. Smith (parlant très-haut), — Eh! bien. Sir Allan tout va bien. Notre majorité se maintient, grâce à vos dix estimables compatriotes. Pax*lez-moi de cela; il n'est pas de gens au monde qui ait comme les braves Ecossais, le mérite de se soutenir entr'eux.
Sir Allan N. McNab (saluant en souriant). — Et celui bien plus grand quelquefois, de soutenir les autres ; qu'en dites-vous, mon cher procureur-général ? M. Smith, avale un gougeon.
M. Sherwood. — Il ne s'agit point de nationalité; il n'y a plus désormais en Canada de distinctions nationales ; voyez, messieurs Viger et Papineau se sont dépopularisés pour maintenir la suprématie du gouvernement anglais. M. McNab est soutenu dans son élection, par des hommes de toutes les origines, et le ministère eût proposé un Arabe comme orateur si les bédouins eussent exercé quelque influence sur son existence. Il n'y a que ces ignorants Canadiens qui songent à l'honneur ; ils ne veulent point suivre les sages conseils d'un de leurs journaux, qui leur recom-
(1) Hon. D. B. Papineau, cousin de feu l'Hon. L. J. Papineau.
d'il t a quarante ans. 311
mande de faire comme les Ecossais de Sir Allan N. McXab, de songer à leur intérêt avant de s'attacher aux principes. Nous ne sommes plus au temps des chevaliers errants; les chevaliers du jour songent au solide.
Le Chevalier Sir Allan N. McNab tousse, se mouche et semble aussi mal à l'aise que si on lui parlait français.
M. Dal}- (un peu chaud). — Qu'avez-vous fait là mon
ami Sheer-block, je veux dire Sherwood, vous allez
choquer notre cher M. McXab ; vous devriez prendre garde, car vous savez que c'est un homme qui en vaut dix.
M. Sherwood. — J'ai dit cela comme je dirais autre chose et je ne suis pas le seul qui, sans le vouloir, lâche ({uelque impertinence ; monsieur le secrétaire-provincial devrait bien savoir qu'il ne reste au ministère ijue...
M. Drapei". — Allons messieurs, vous savez que la plus grande unanimité doit régner dans un cabinet ; sans cela nul gouvernement ne serait possible. A propos, messieurs, ne serait-il point à propos, de bien nous entendre sur ce que nous entendons par gouvernenicnt responsable, atin de tous dire, au dehors, exactement la n^.ème chose ; car les opinions émises par quelques uns d'enti-e nous sont si contradictoires, que je ne puis avec le front ministériel le plus bronzé du monde, entre- ]»rendre de les défendre toutes.
M. 13aly. — Moi, je comprends parfaitement le gouvernement responsable d'une manière pratique et trèsclaire. C'est le gouvernement de la majorité. Ainsi par exemple, son excellence le gouverneui-, qui comjirend la chose exactement comme moi, a obtenu une niajoi'ité et avec cela on gouverne magnifiquement. Et ]>uis, avec une majorité que ne fait-on point ? Les gêna
de l'opposition reclameiit-ils contre les élections de quelques hommes élus un peu par la force, un peu par la corruption ? crac ! avec cette majorité on renverse pétitions et on maintient sa majorité. Et ce n'est point tout. On a eu le soin de protester les élections des membres appartenant à l'opposition ; on fait pi'ésenter des pétitions demandant justice et au moyen de cette majorité, on renverse l'élection de ses ennemis, ce qui augmente considérablement la majorité, car un membre, qui d'un côté passe à l'autre, compte pour deux.
M. le Docteur. — Mais dites-moi, messieurs, les membres de la majorité sont-ils tenus au même serment que ceux de la minorité ?
M. Sherwood. — Certainement ; tout le monde fait serment d'agir au meilleur de son jugement pour l'intérêt de l'état; or, comment peut-on mieux servir l'état qu'en chassant de la chambre des rébelles qui ne cherchent que le pouvoir.
Un aide-de-camp. — C'est juste.
M. Viger (relevant vivement la tête). — Comme cela, vous aui'iez donc l'espérance de faire entrer en chambre, mon petit Barthe ? (1)
M. Smith. — Certainement, certainement.
M. Viger. — Dieu soit loué ! Vous aurez rempli alors deux nobles buts. D'abord, vous aurez acquis un ami fidèle, un serviteur dévoué et puis, vous lui procurerez le salaire ordinaire des membres, ce qui diminuera considérablement les sacrifices que je fais pour soutenir ce cher enfant, le seul d'entre les canadiens qui ait voulu m'appuyer. (Il mange un morceau de dinde).
(1) J. G. Barthe, rédacteur de l'Aurore.
d'il y a quarante ans. 313
M. Draper. — Mon cher monsieur Viger, vous savez combien je vous respecte ; eh bien ! vraiment, votre position me touche ; comment pouvez-vous demeurer au ministère sans avoir été élu ?
M. Viger. — Et vous monsieur ?
M. Draper. — Moi, je ne prétends pas à la vaste popuhirité que vous reclamez et au nom de laquelle vous avez dû entrer au pouvoir.
M. Daly. — Le fait est qu'il n'y a, à dire vrai, d'hon\mes populaires dans le cabinet, que l'honorable procureur-général et moi. Quant au respectable monsieur des terres de la couronne, son vote en faveur de Sir Allan N. McXab l'a totalement perdu.
M. Sherwood. — Moi, je prétends que riionorabU' président du conseil est très populaire. Il a été élu, il y a quatre ans, à l'unanimité; or, un homme qui a possédé la confiance publique pendant dix jours, peut la posséder pendant dix ans, ergo, l'honorable M. Viger est très populaire.
Après un argument de cette force-là, on boit un coup général.
M. Sherwood. — L'ex2)lication que nous a donnée l'honorable représentant des grenouilles de Mégantic, est certainement très bonne, entre nous, mais il faudrait quelque système à exposer en chambre, pour raccommoder la brèche qu'a faite à notre réputation, la sortie de M. le procureur-général du Bas Canada.
M. Smith. — M. Sherwood pourrait bien, ce me--emble, expliquer ses vues sans égard aux miennes: je m'expliquerai après.
Le Docteur (se levant ; il tient à la main une bouteille de Champagne et un verre). — Je vais vous donner ma théorie. Supposez un instant seulement, que vous êtes l'honnête peuple et moi le gouvernement respon-
sable. Je débouche la bouteille, pan ! Voici beaucoup de bruit, d'agitation, d'effervescence, de mousse ; ce vin est excellent sur mon honneur (il boit) Ne le trouvezvous pas délicieux ?
Tous les autres convives ensemble.' — Mais nous n'y avons point goûté.
Le Docteur, — C'est égal ; je possède votre confiance et je vous dis, que c'est du vin délicieux ; regardez comme il pétille. (11 boit encore un, deux, trois verres.) Ne trouvez-vous pas qu'il a un goût exquis ?
Tous les convives. — Mais voilà une bien mauvaise plaisanterie ; vous buvez tout le vin à vous seul et vous voulez que nous le trouvions excellent.
Le Docteur. — Justement ; je n'ai pas étudié la politique moi, je passe ma vie à extirper le cancer de son excellence, mais il me semble que j'ai vu assez de vos manœuvres, pour voir que j'ai deviné juste et que vous administrez le gouvernement comme ceci. (Il boit à même, tout ce qui reste dans la bouteille, puis il la fait louler sur la table.) Tenez bon peuple, sei"vez-vous maintenant; vous voyez que je songe à vous, que je ti-availle pour vos Intérêts. 8i vous voulez goûter de ce doux vin quelque jour et en faire goûter à vos enfants, élisez-moi encore à l'élection prochaine.
Les convives restent stupéfaits et son excellence le gouverneur-général rit à gorge déployée, en faisant des clins d'yeux signiticatifs au docteur et à M. Iligginson.
M. Viger. — Poun-ais-je demander à M. l'aimable docteur, une explication de son énigme. Accoutumé comme je le suis, aux études les plus sérieuses et les ])lus profondes, je suis peu au fait de ces sortes de charades.
M. Papineau (son cornet acoustique à l'oreille). — Je crois vj-aiment qu'on se nioque de nous ; si je pouvais
d'il y a quarante ans. 315
seulement les entendre et leur parler, Je dirais ma faç(^n de penser à tous ces faquins-là.
M. Daly (se dégrisant). — Eh mon Dieu! voilà les deux Canadiens qui prennent la mouche. S'ils allaient résigner ! encore une crise ministérielle ! encore un changement de ministère! que deviendrai-je pour le coup? (Haut.) Allons vénérable monsieur Viger, estimable monsieur Papineau, calmez-vous; monsieur le docteur est farceur de sa nature; il n'a point voulu vous insulter, honorable M. Viger, respectable M. Papineau, c'est un jeune homme qui ne sait ce qu'il dit, admirable M. Viger, incomparable M. Paj^ineau; il sait trop ce qu'il doit à des cheveux blancs et à des cinquante ans de services. Vous n'allez point résigner pour cela, j'espère.
M. Papineau. — Résigner, et pourquoi, je vous prie ? (A part.) Est-il sot cet aniraal-là ! croit-il que j'ai plus envie que lui de quitter mon emploi ?
M. Viger. — O ! mon cher monsieur Daly, mon cher ami ; je sais trop ce que je me dois à moi-même ; je sais trop ce que je dois à ma patrie; je sais trop ce que je dois au chef de l'état ; je sais trop ce que je dois à mes collègues...
M, Daly (ses mains tremblent, ses dents claquent les unes contre les autres ; il semble en proie aux plus violentes appréhensions). — Ah ! mon Dieu, le coup que je craignais tant va me frapper! le vieil imbécile va résigner et tout remettre en question. (Haut.) Mon cher monsieur Viger, vous que je regardais comme un père...
M. Viger (continuant). — Oui, je sais trop ce que je dois à ma souveraine, à l'humanité toute entière, pour abandonner le poste d'honneur au moment du danger ; je resterai auprès de mon gouvei'neur jusqu'au dernier
moment; le vent furieux des factions; la tempête mugissante des...
M. Daly. — Ouf ! je respire. (Il se lève et va se jeter entre les bras de M. Viger qui, en l'embrassant, lui barbouille le visage de tabac.) Que je vous remercie pour le Canada; vous avez par votre incomparable magnanimité sauvé la patrie encore une fois !
Sir AUan N. McNab. — (se parlant bas à lui-même.) Par la terrible claymore de mon trisaïeul, j'aimerais bien savoir ce que veut dire cette comédie-là. Vraiment, c'est quelquefois embarrassant de ne point savoir le français. Dois-je prendre ici le parti de M. Viger ou de M. Daly ? Eh! au fait, qu'ils s'arrangent ; l'un est? un d... canadian et l'autre, un d... irishman ; je vais me renfermer dans mon apparence et les regarder faire ; la dignité de ma tenue me tiendra lieu de science ; hum !
M. Smith. — Il me semble messieurs, que nous parlons beaucoup trop de politique. Nous devrions être ici, pour fêter le bonheur dont nous jouissons dans ce paysci, depuis l'heureuse arrivée du meilleur gouverneur que le paj's ait encore eu ; (Sir Charles Metcalfe salue de la tète.) de l'homme le plus libéral, (nouveau salut du gouverneur.) de Thomme le plus doux, (autre coup de tète de son excellence.) de l'homme qui seul, a su découvrir et récompenser le vrai mérite, (nouveau coup dé tête de son excellence.) de l'homme qui a ramené la paix et l'harmonie dans le pays, en accordant sa confiance à ceux de ses sujets qui estimaient ses vertus à leur juste valeur et qui étaient prêts à sacrifier tout pour faire prévaloir ses vues !...
M. Sherwood (interrompant). — Il me semble que l'honorable procureur peut dire pour lui-même, qu'il est prêt à tout sacrifier pour faire prévaloir les vues de son