LETTRES A E'AUTEUR
JJon cher monsie.ur Basile,
Je viens de feuilleter votre livre — Les Causeries du I>iinanche — et comme vous me faites l'honneur de vous y occuper longuement de moi, vous ne trouverez pas niai, — ne serait-ce qu'à titre de réciprocité, — que je m'occupe un peu, non pas précisément de vous, mais do ce que vous écrivez.
Je nai aucun reproche bien sanglant à vous faire; néanmoins je date ma lettre du lundi, attendu que ce que j'ai à vous dire pourrait, à la rigueur, ne pas être considéré comme des douceurs, et que, tout profane qu'on iniisse être, je suis d'opinion, — ce qui vous paraîtra étrange, monsieur Basile, — que le dimanche peut être
* M. A. B. Routhier ayant publié eu 1871, un volume intitulé : '• Les Causeries du Dimanche," la piquante polémique suivante ^'ensuivit entre l'auteur et M. Louis Fléchette. Ou trouvera aussi, à la suite de cette polémique, deux lettres de Thonorable L. A. Des- ■ytulles à l'tîilresse de M. Routhier, et les réponses que celui-ci y fit.
employé à quelque chose de plus édifiant qu'à écrire,— je ne dis pas de malignes attaques contre la réputation du jH-ochain,— mais même une simple réplique aux mauvais plaisants qui vous tarabustent.
Depuis que l'université Laval vous a accordé un troisième prix pour quelques vers assez misérablement tournés, vous vous êtes pris au sérieux, monsieur Basile. Vous écrivez souvent, un peu trop souvent même ; car il vous est arrivé pai'fois d'avouer, après avoir écrit, que vous ne connaissiez pas même le côté le plus élémentaire de votre sujet. Témoin, votre étonnemeut naïf,— vous qui dissertez si souvent sur les Etats-Unis,— de trouver la plus grande ville manufacturière américaine, lin centre un peu plus important que Trois-Iîivières. Témoin encore, la résolution tardive que vous avouez avoir prise, sur la tombe de Washington, de lire un peu l'histoire de ce grand citoyen, que vous insinuez pourtant avoir été un homme très-ordinaire. Pour un écri vain qui prétend connaître et juger les Etats-Unis, cette résolution implique un aveu qui, s'il ne prouve pas que vous savez toujours ce que vous dites, témoigne au moins de votre sincérité, j'allais dire de votre bonhomie.
Aussi je ne vous accuserai point de mauvaise foi. Vos intentions sont bonnes, je n'en doute pas. « "La haînede l'Eglise, voilà la grande passion du monde moderne," dites-vous; et une fois imbu de cette idée, vous n'apercevez plus autour de vous que spectres noirs et rouges ; vous ci-oyez voir chanceler l'arche d'alliance ; vous vous imaginez que l'empire céleste est en péril ; vous croyez entendre Jéhovah dans les nuées vous appel- 1er à son secours, et armé d'un saint zèle — que je suis loin de désapprouver— vous volez à la rescousse du bon Dieu qui n'en peut mais, brettant, ferraillant, vous escrimant contre tous ces mécréants de libéraux et de gallicans,
race plus ou moins sarrasine qu'il vous fiiut occire à tout prix, attendu qu'avec ces gaillards- là, le ciel est toujours en danger d'invasion.
Je ne vous fais pas un crime de cette belle ferveur, monsieur Basile ; Don Quichotte était de bonne foi.
Donc j'ai lu votre livre, et je vous en fais mon compliment.
Vous y dites des choses bien neuves, monsieur Basile, vous nous donnez des aperçus bien originaux ; vous vous placez pour envisager les choses à un point de vue unique.
Ainsi par exemple, le vulgaire attribue généralement la défaite de la France à son défaut d'organisation militaire, et à l'impéritie de Napoléon TII. Pour vous au contraire, c'est Dieu, le plus grand des acteurs, comme vous dites, monsieur Basile, qui s'est fâché de ce que des acteurs ordinaires ont joué la Belle Hélène sans sa permission !
Pour la plupart des historiens, les revers qui accablèrent la France sur la tin du règne de Louis XIV, sont dûs à la mauvaise administration qui signala cette époque ; mais vous, vous nous démontrez clair comme deux et deux font cinq, que ces makheurs vinrent de ce que les Français se donnèrent la liberté grande de rire des portraits de Molière et des facéties de Lafontaine.
Ce coquin de bonhomme Lafontaine ; dire qu'il était coupable de toutes ces noirceurs, et qu'il avait toujours si bien réussi à cacher son jeu ! Il ne s'attendait guère à être ainsi démasqué, le scélérat. Des siècles d'impunité commençaient à lui donner confiance, et crac ! tout est découvert.
Vous aurez certainement une autre médaille pour
cette découverte-là, monsieur Basile.
Mais voici quelque chose de soigné. Tant que leurs infamies ne sont pas encore divulguées, les mauvais garnements de l'espèce du bonhomme Lafontaine rient sous cape, naturellement: eh bien, cela s'appelle le rire, des hommes. Mais aussitôt que vous avez levé le voile, monsieur Basile, et donné le signal convenu, on entend un éclat de rire dans les nuages : c'est le rire de Dieu.
Vous avez été particulièrement heureux dans ce rapprochement, monsieur Basile ; et la providence qui sait bien que vous êtes là, ne doit pas manquer, malgré tous les ricanements possibles, de s'endormir sur ses deux oreilles, en se disant sous forme d'aparté : " Rira " bien qui rira le dernier,"
Mais c'est surtout lorsque vous parlez du Canada et de ses futures destinées, que j'admire la profondeur de vos idées, monsieur Basile.
Par exemple, nos hommes d'Etat perdent leur temps à se demander si l'annexion du Canada aux Etats-Unis, serait avantageuse ou non pour nous, et s'évertuent de part et d'autre à en peser les avantages et les inconvénients. Avec vous, la question est vite tranchée. Vous citez la bible et tout est dit : — " Ne faites point " d'alliance avec les enfants de la terre, dit l'écriture- " sainte, et vous ne recevrez point leurs filles pour "épouses de vos fils." Or, il est évident que les enfants de la terre, ce sont les Américains; or si Dieu me défend, à moi célibataire, d'épouser une Américaine, il est claire que Dieu n'est pas annexioniste ; et si Dieu n'est pas annexionistecom ment pourriez-vous l'être, vous, monsieur Basile, le bras droit de la providence ?
Vous ne voulez pas non plus de l'indépendance; votre politique "est toute d'expectative." Vous auriez pu dire d'extase, monsieur Basile. Ici encore, j'admire votre
haute t^agesse. Puisque c'est Dieu qui doit tout régir dans ce monde, à quoi bon se casser la tête pour cee vétilles? N'ètes-vous pas toujours là ? Lorsque le jour sera arrivé, vous nous ferez connaître la décision céleste, et tout marchera comme sur des roulettes.
Si vous êtes pessimiste sous certain rapport, monsieur Basile, vous ne l'êtes certainement pas à l'endroit de l'émigration Contrairement à la Minerve, au Nouveau- Monde, au Journal des Trois- Rivières, voire même à vos amours, le Courrier du Cuîiada, qui nous chantent sur tous les tons que les Canadiens qui émigrent aux Etals-Unis vont perdre leur âme dans ce cloaque de vices, dans ce boui'bier social, vous, vous prétendez qu'ils sont envoj'és là par le Tout-Puiss&nt, avec la mission d evangéliser et de régénérer la race américaine encore plongée dans le» ténèbres de l'idolâtrie. C'est très-bien cela, monsieur Basile. J'aime à vous voir quelquefois montrer le bon côté des choses.
Il est surprenant cependant, que nos hommes d'Etat «t nos journalistes, n'aient pas encore songé à cela, et qu'ils persistent à considérer l'émigration comme une plaie à laquelle il faille porter remède. M Chauveau va voua devoir un fameux cierge, monsieur Basile. Cette question qui l'embarrassait tant, la voilà réglée du coup. Suivons bien ce raisonnement: Rien ne se fait sans la volonté de Dieu; or l'émigration se fait; donc Dieu veut l'émigration ; et comme J)ieu ne peut vouloir le mal, il s'ensuit que l'émigration ne peut être qu'un bien. En quoi consiste ce bien ? Vous l'avez trouvé, monsieur Basile: c'est la conversion du peuple américain au catholicisme !
Quelqu'un pourrait peut-être s'étonner, de ce qu© quelques milliers d'émigrants canadiens pussent exercer uue semblable influence sur la république américaine.
quand il est avéré que le Canada tout entier, lui, per-^ drait ses mœurs, sa religion et jusqu'à sa nationalité par l'annexion. C'est une réflexion qui me semble assez juste; mais nul doute que vous, monsieur Basile, qui trouvez si bien la raison de tout, n'ayez déjà la répons» toute prête.
De mon côté, je hasarderais bien moi-même une petite observation : Si l'émigration canadienne doit avoir un si merveilleux résultat, pourquoi donc ajoutezvous que la sagesse et la prudence humaines exigent que nous nous etforcions d'en arrêter le courant ? Car, outre qu'il me semble étimnge qu'on doive s'opposer à une si belle chose, je trouve encore plus extraordinaire que vous nous conseilliez, vous, monsieur Basile, de donner ainsi la préférence à la sagesse et à la 'prudencehumaines, sur la sagesse et la prudence de Dieu. 11 doit y avoir là-dessous quelque mj^stère trop profond pour un philistin comme moi, monsieur Basile; et je vous y>rie de me pai-donner cette timide objection qu'un homme comme vous trouvera «ans doute futile.
Une autre chose m'intrigue. C'est cet accroissenient contre nature, que vous avez remarqué chez le peuple américain ; je me demande ce que cela peut signitier. Car enfin, si une population se multiplie, ce ne peut être que par des mrtyens plus ou moins naturels, et je ne connais pas encore, — pardonnez à mon ignorance — quelles sont ces proportions équitables d'accroissement dont vous parlez, et qu'un peuple n'a pas le droit de dépasser. C'est pi-obablement là encore, un de ces mystùres que nul ne peut pénétrer, s'il n'a, comme vous, monsieur Basile, les lumières d'en haut à sa disposition.
L'une des découvertes qui vous honoreront le plus aux 3'cux de la postérité, monsieur Basile, c'est celle des ditlërents partis politiques auxquels notre premier
père Adam a appartenu, pendant les neuf cent trente ans qu'il a passés sur la terre. Adam, parait-il, était conservateur avant sa chute, et libéral après! Cet-i n'est pas enregistré tout au long dans la Genèse; mais peu impoi'te, du moment que vous l'atîirmez, je m'incline respectueusement. Vovez donc où les idées subversives vont se nicher! Il n'avait pourtant guère à .■<e {.laindre, le vieux. Personne n'en voulait à sa liberté; il pouvait arranger son petit budget comme bon lui semblait; il n'y avait ni officiers-rapporteurs sourdsmuets, ni fiers-à-bras, ni ])ropriétaires de chantiers, ni défranchissement de paroisses, ni enlèvement de candidats, ni employés du gouvernement, ni fonds secrets pour l'empêcher de se faire élire n'importe où, s'il l'eût voulu, Comment se fait-il donc qu'il soit devenu rouge tout à coup ? Il paraît que c'est ce scélérat de serpent qui est la cause de tout... Voilà ! Monsieur Basile vous m'enthousiasmez !
Mais ce n'est pas seulement par la profondeur de vm idées et par votre ^surprenante érudition que vous brillez, monsieur Basile ; vous faites en même temps preuve d'une perspicacité, d'une pénétration étonnantes. Comme le Très-Haut, dont vous êtes le représentant parmi nous, vous sondez les reins et les cœurs. Ce n'est pas à vous que les libéraux canadiens en imposent, par exemple ! Quand ils vont à la messe, vous savez bien que c'est par hypocrisie ; quand ils se disent catholi<iues, vous savez bien que c'est un masque qu'ils se mettent sur la figure ; quand ils n'attaquent pas la religion, c'est qu'ils n'osent pas le faire; et quand ils la défendent, c'est pour mieux Cendormir et l'exterminer ensuite... Voyez donc! notre archevêque lui-même s'j était laissé prendre, puisqu'il a invité des orateurs libéraux pour protester contre l'envahissement des Ktats du Pape ! C«
2b* LE8 CAUSERIES DU DIMANCHE.
n'est pus vous, monsieur Basile, qui seriez ainsi tombé dans le panneau. ..pas si bête ! Monsieur Basile, monsieur Basile, vous n'êtes pas très-charitable; mais comme vous êtes clairvoyant !
Je suppose que c'est aussi grâce à cette seconde vue dont vous êtes doué, que vous avez découvert que j'avais diffamé les institutions de mon pays, et que vous avez écrit, tout en m'appelant votre ami, que je glissais sur la pente de V irréligion. Vous prenez un intérêt bien vif à ma personne, monsieur Basile! Vous me donnez une foule de petits conseils paternels. V^ous me conjurez surtout de ne pas m' exiler de V Eglise notre mère; de ne pas oublier le soin de mon âme ; de quitter les sentiers malsains de la politique libérale, et de rentrer dans le giron des conservateurs qui savent si bien, — vous me lé donnez claij-ement à entendre, — récompenser les bons services... Merci, cher Basile; votre sollicitude me touche et m'attendrit. Mes yeux se mouillent de larmes ; et si je ne me retenais un peu, je me précipiterais dans vos bras ! Mais je me retiens. #
J'ai eu le malheur de vous affliger, monsieur Basile.
Il paraît qu'un frère à moi s'est un jour enrôlé dans l'armée pontificale, et que moi, misérable, j'ai eu l'impiété de n'en rien faire. Je suis bien coupable, monsieur Basile, c'est vrai ; mais que voulez-vous, il y en a eu tant d'appelés et si peu d'élus! S'il faut absolument avoir ^'té zouave pontitical pour mériter la couronne de bon citoyen, comme vous dites, combien y en a-t-il qui n'auront jamais cet honneur, monsieur Basile, sans vous compter... ou en vous comptant?
Allons, monsieur Basile, un peu de miséricorde; détournez vos foudres, et ne me dites plus, comme cela, avec cet air menaçant :
TaiU pis pour votre âme !
LBS CAUSERIES PU DIMANCHE. Zi
Je suis nerveux, voyez-vous, et cela me glace.
Je dis nerveux, car je m'aperçois que c'est un point que vous aimez à considérer dans vos rapports avec vos amis. En effet, je vois avec plaisir que dans la réédition de vos Cmiseries du dimanche, vous avez retranché certains mots qui auraient pu me sonner désagréablement à l'oreille, tels que lâcheté, rachat de passé, d-c.
En cela encore, vous avez reconnu que la " sagesse " et surtout la " prudence humaines " ont certaines règles qu'il n'est pas bon d'enfreindre. Vous avez fait la judicieuse réflexion que Lévis est beaucoup plus rapproché de Kamouraska que Chicago, et. ..quand on a de* oreilles. ..parbleu !
Du reste, ce n'est pas là, la seule circonstance où vou.s vous montriez soigneux de vos intérêt;*, monsieur Basile. Vous ne manquez jamais l'occasion de faire connaître au public, que vous êtes avocat pratiquant k Kamouraska ; que Thémis n'est pas insensible à vos hommages, s'il vous plaît ; qu'on vous a offert six cents louis pour prendre la rédaction du Nouveau- Monde, et que vous avez i-efusé d'abandonner votre clientèle pour si peu. Enfin, quand il n'y a plus d'autres ficelles à votre service, vous faites publier dans le Courrier du Canada quelque calembour assez leste, au moyen duquel, le public est informé que vous êtes venu plaider deux causes à Québec...
C'est bien américain cela, monsieur Basile ; et m'est avis que si vous alliez encore une fois à New- York, vous rendriez bientôt des points à Barnuni pour le coup de tam tam.
Vous êtes surpris de ce que je vous aie parlé d« reclame; puisqu'il faut vous mettre les points sur len t, les voilà.
Et si je vous dis ces choses, monsieur Basile, ce n'est pas, — comme vous pourriez le croire, vous qui êtes chatouilleux,— ([ue votre critique de mes ouvrages m'ait déplu le moins du monde. J'aurais tort, car vous dites de mes vers, et surtout de mes Loisirs, beaucoup plus'dfe bien que je n'en pense moi-même. Non, au contraire; je dirai comme vous: " ces lignes que je vous adresse " ne sont dictées que par l'intérêt que je vous porte."
C'est aussi par intérêt pour vous, croyez-moi, monsieur Basile, que je vous rappellerai que votre fétiche, M.Veuillot, écrivait quelque part, — lui qui devait publier les Couleuvres,— qu'un poète, à trente ans, mérite d'être fouetté sur une place publique. Cela ne peut m'atfecter en rien, moi qui ne crois pas en M. Veuillot ; mais vous qui le considérez comme un oracle infaillible, cela devrait vous inquiéter.
Quel âge avez-vous, monsieur Basile ?
Votre serviteur,
Louis Fréchettii.
Lundi, 13 nov. 187L
Nouveau Monde. 23 nov. 187L
Deux hommes ont critiqué mes Causeries du dim'inche: MM. Buies et Fréchette. Quel est le plus fort des deux ? Je proteste que je n'en sais rien. J'aurais été disposé, de contiance, à donner la palme à M. Fréchette ; aussi quand je vois qu'il copie M. Buies, cela me désenchante un peu, et ma foi, si tous deux portaient la lanterne, je ne vois pus trop comment nous pourrions le.s distinguer.
Tous deux m'ont juré d'ailleurs une jolie haîne, ce que j'estime être un grand honneur pour moi. M. Fréchette a beau protester qu'il ne m'en veut aucunement, et que mes critiques ne lui ont pas déplu le moins du monde, il ne doit pas avoir oublié la lettre d'injures qu'il m'écrivit de Chicago après la publication de mes articles. Il doit se rappeler encore, les épithètes choisies que sa verve poétique sut lui fournir aloi's ; et s'il persistait à dire qu'il m'aime de tout son cœur, je serais obligé d'exhumer cette production qui pourrait bien le faire rougir un peu, et révéler au public la nature singulière de l'amour qu'il n\e porte.
Ces messieurs ne sont donc pas dans les meilleures dispositions d'esprit, pour appiécier sainement mon œuvre ; mais c'est tout comme, et je veux bien n'en tenir aucun compte, puisque dans tous les cas, leurs injures sont de celles qui honorent.
Une chose les a particulièrement amusés dans mes Causeries, c'est le Rire de Dieu ! Ils ne peuvent s'en taire, et chaque fois qu'ils y pensent, ils sont pris d'un fou rire. C'est à qui ricanera le plus fort, et ici, je puis ^assigner le premier rang à M. Buies. Car le rire de M. Fréchette est plus guindé et en dépit de ses efforts de gaité, on voit que notre homme n'est pas calme. On sent le poète profondément blessé dans sa vanité, et qui ne voudrait pas le laisser voir.
Pour être plus plaisant, il a employé la forme ironique ; mais une ironie de quatre colonnes, c'est un peu long et cela finit par ennuyer. Un littérateur comme M. Fréchette ne devrait pas ainsi abuser de la patience du lecteur. Il devrait varier davantage son style, et mêler au moins quelques autres figures à ses ironies. Autrement, au lieu de me blesser comme il en a l'intention, je l'avertis qu'il me fait bailler. Qu'il se relise, et
son goût littéraire l'avertira qu'une ironie de cette longueur tinit par être très-iade.
Un autre tort de M. Fréchette, c'est de m'appeler monsieur Basile. J'admets que c'est ce qu'il y a de plus spirituel dans son écrit; mais encore faudrait-il ne pas faire de ce sel, une dépense exagérée. Appeler un homme M. Basile, voj-ez-vous, c'est écrasant, et quand une fois vous avez réussi à lui appliquer ce nom-là, c'est tini, il est coulé ; mais si vous le répétez à satiété, votre adversaire s'y habitue et il se relève sans se soucier davantage du nom que vous lui donnez. La première fois, il est probable que le lecteur rit beaucoup, mais la seconde fois, il ne rit qu'un peu, et la ti-oisième fois, pas du tout; cela devient bête.
Donc M. Fi'échette n'est pas fort, et sa Causerie du hindi est fastidieuse à l'excès. La fameuse Lanterne qui était le nen pius ultra de la sottise impie, avait quelque- •fois des pages mieux réussies ?
Incapable de comprendre les liées et les doctrines que j'ai soutenues, il a feuilleté mes Causeries et mes Lettres de voi/aye, avec des intentions satiriques très-prononcées ; il s'est accroché tantôt à un mot, tantôt à une phrase, quelquefois à une pensée qu'il a travestie, et il a Jeté tout cela pèle-môle devant le public, espérant que cet assemblage incohérent servirait toujours sa vengeance.
Il s'est trompé, et son écrit n'est qu'une arme de plus qu'il a mise à ma disjjosition pour le combattre. Il touche à bien des choses et n'en a])profondit aucune. Il manque de nerf, de cohésion et d'unité. Le lecteur qui voudrait l'analyser, ou le résumer, après l'avoir lu, serait bien emban-assé, il ii'y trouverait rien.
Ses procédés sont d'ailleui's simples, et ce qui lui man- ([ue avant tout, c'est un peu d'honnêteté dans les citations. Parodier mes ai-ticles, dénaturer ma pensée, tronquer
mes phrases sont les mo^-ens favoris dont il use et abuse.
Cependant il faut répondre ; non pas que l'écrit en luimême en vaille la peine, mais parce qu'il y a certains lecteurs, qui sont disposés à accepter pour vrais, les écrits qui demeurent sans réponses. J'ai parlé de la forme qui vaut peu de chose, venons au fond qui ne vaut rien.
Il y a dans mes Causeries, un chapitre consacré aux Etats-Unis envisagés sous le rapport moral et religieux. Or M. Fréchette m'accuse d'avoir ainsi parlé ries Etats- Uriis, sans connaître même le coté élémentaire de mon s>'jet, et il on trouve la preuve dans mes Lettres de voyage. "■ M. Basile a eu la Lx^nhojnie d'avouer (juc Pittsburg l'a " étonné, parce qu'il ne le savait pas une si grande ville, '* et qu'il ne connaît pas assez l'histoire de Washington " pour le juger. Donc il ne savait pas le coté élémeu- " taire des sujets qu'il traite. " Cette conclusion me semble un tantinet exagérée. Il sera difficile de convaincre le public, que pour parler des mneiirs et des croyances améi"icaines, il faille absolument connaître Pittsburg, et savoir que c'est la plus grande ville manufacturière des Etats-Unis. Je croirai malaisément pour ma part, que la morale et la foi religieuse des Etats-Unis «oient strictement dépendantes de la grandeur de Pittsburg.
M. Fréchette peut penser le contraire, conmie il peut dire qu« Chicago était la plus grande merveille du monde ; mais tout le monde n'est pas obligé d'être de son avis.
Quant à l'histoire de Washington, je crois la savoir
au moins aussi bien que M. Fréchette; mais je prétend»
que ce n'est pas la savoir assez pour risquer un jugement.
M. Fréchette, je le sais, a d'autres notions sur la
manière déjuger les hommes, et il l'a bien prouvé dans
ses diatribes contre ses concitoyens. Pour lui, l'histoire n'est pus nécessaire; il n'a pas besoin de connaître ses hommes pour les juger. Il s'embusque au coin d'une rue, dans une ville étrangère, à l'abri des lois de son pays et de la police correctionnelle, et il jette a la face de ses illustres compatriotes toutes les injures les plus viles, les plus grossières, les plus honteuses qui j)uissent sortir d'un cœur enfiellé :
Arrière, scélérats ! arrière, ignoble engeance. Brigands de bas étage et fourbes de haut rang !
Va nu-pieds de l'honneur, héros de guet-apens, Hardis coquins, obscures filous, puissants corsaires, Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires. Bandits, voyous et sacripants !
On voit dans le repaire où tout cela pullule Le ban, l'arrière-ban de toute la crapule ; •
Ils ont pour les trouver feuilleté les écrous. Vidé les lupanars, sondé chaque tanière Et plongé dans tous les égouts.
Ces pieuvres, ces chacals, ces vampires livides, Ces monstres devant qui pâlirait Barabas.
J'en passe et des meilleurs. Et c'est ainsi que M. Fréchette a])précie nos hommes publics. Combien j'ai lieu de me féliciter, qu'il ne m'ait pas encore appelé bandit, voyou, ou sacripant ! mais pour peu que la polémique dure, je m'attends que cela viendra.
On comprend que ce n'est pas ainsi que je voulais juger Washington, et comme il n'était pas mon compatriote, je ne me trouvais pas obligé, comme M. Fréchette, de traîner son nom dans la boue. Je voulais en faire un portrait digne de son nom et de sa réputation, et il fallait poifr cela, des connaissances plus étendues que n'en
a M. Fréchette, non pas sur les événements de sa vie que tout le monde connaît, mais sur ses écrits que beaucoup de gens ignorent, ilais personne ne croira avec M. Fréchette que cette lacune dans mes connaissances, sur les écrits de Washington, me rendait inhabile à juger le côté moral et religieux des Etats-Unis.
En vérité, M. Fréchette. a eu bien tort d'appeler au public du jugement que j'ai porté sur ses vers. Au dii-e d'un excellent poète de ses amis, et d'un grand nombre de personnes auxquelles j'en ai parlé, j'ai montré beaucoup trop d'indulgence à son égard. J'ai trop loué ses rimes, trop vanté sa faconde. Une vieille amitié était mon excuse, et je savais combien l'épidémie du poète était sensible. Je voulais le ménager, parceque je voulais lui être utile. Je ne me suis aperçu de mon erreur qu'en recevant sa belle lettre de Chicago. Sa causerie du lundi achève de me le montrer sous son vrai jour. Aussi, n'ai-je pas fini d'en parler.
A. B. JROUTHIER.
NOUVKAU-MONDE 30 NOV. 1871.
Il y a dans mes Causeries du dimanche deux chapitres intitulés : le Mire des hommes et le Rire de Dieu. Dans le premier, je représente la France et particulièrement Pai'is, se moquant de tout, réduisant tout en quolibets et en lazzis, riant des lois, riant de l'homme et riant de Dieu, et je soutiens que ce rire grivois et impie est une des causes de la décadence de la France.
Dans le second, j'explique comment Dieu à son tour s'est moqué des hommes, comment il a ri îles moqueurs,
et en particulier de cette pauvre France, qui a vu réaliï=er en quelques mois toutes les choses qu'elle appelait des impossibilités. Il suffira pour le lecteur de relire ces deux chapitres, pour constater combien ils sont vrais dans toutes leurs parties.
Mais M. Buies et M. Fi-échette ne peuvent admettre une semblable thèse qui exclut le naturalisme, et qui mêle la providence aux événements de ce monde. Ils la trouvent ab>>urde dans la forme comme dans le fond, dans l'expression comme dans l'idée, et c'est là que M. Fréchette copie M. Buies, faute de pouvoir trouver mieux.
L'un dit que j'ai vu rire Dieu, et ce seul mot produit chez lui une désopilation de la rate, inquiétante pour sa jsanté. 11 n'est guère possible de se pâmer ainsi inpuiiément.
L'autre déclare que j'ai entendu le ricanement de Dieu dans les nuages, et il ricane à sa façon, qui n'est pas gaie. Ils ne peuvent a'imaginer, qu'un homme sensé emploie une expression pareille : le Rire de Dieu. Cela ne s'est jamais vu ni entendu ; cela ne se verra jamais. Pauvres gens !
Je suis pourtant convaincu, qu'ils ont eux-mêmen employé cette expression bien des fois dans leur vie. Dans la sincérité de leurs désillusions, ne se sont-ils pas avoué souvent, que Dieu riait bien de leurs projets et de leu7*s rêves ? Et s'ils ouvraient seulement l'écriture Sainte, ces pauvres phraseurs y trouveraient presque à chaque page, que Dieu rit des vains projets, des homme» et des peuples. Ils verraient que le chapitre de mes (^auseries, dont ils se moquent, n'est que le développement de ces deux passages des Proverbes : " Moi je rirai " à mon tour de votre ruine, je secouerai la tête au jour
*•' de votre terreur, quand la ruine tondra sur vous " comme la tempête..." Le Seigneur rira des moqueurs.
Mais M. Fréchette n'a pas l'idée de ces choses, et pouilui, rien n'est plus simple que d'expliquer les malheui-s de la France : "' ils sont dûs au défaut d'organisation " militaire, et à l'impéritie de Xapoléon III. " C'est
simple comme bonjour et savant comme l'étonnant
M. Buies. En eflet, l'impéritie de Xapoléon III, et le défaut d'organisation expliquent tout, et je n'y avais pas pensé. La capitulation de Sedan, celle de Metz, celle de Paris, la Commune, le pétrole et la suite, peuvent paraître extraordinaires au premier abord et pour le vulgaire seulement ; mais quand on y songe un ])eu, et qu'on se représente l'imjjéritie de Napoléon III, et le défaut d'organisation, tout s'éclaircit. La commune et le pétrole deviennent aussi lumineux que l'in cendie de Paris. La providence n'y paraît pas le moins du monde, et ceux qui prétendent l'y avoir vue sont des menteurs.
La fatalité y était peut-être, et si je ne me trompe, c'est Victor Hugo qui l'a vue en personne conduisant les Prussiens par la main ; mais la providence, ne nui ! Ce n'est pas moi qui affirmerai l'avoir vue.
Il parait quelle n'était pas à Chicago. Car M. Fréchette nous dit que l'incendie de cette ville est un cataclysme presque sa7is parallèle dans les annales de la fatalité. Patalité ! Comme ce mot sonne bien mieux que celui de Providence ! Victor Hugo affectionne surtout le mot grec : Ananké ! et pour lui tout est là.
Voyons, poète, parlons sérieusement. Niez-vous le surnaturel? Je ne puis pas le croire; et si vous ne le niez pas, pourquoi voulez-vous tout expliquer par les causes naturelles ? Que signifie ce besoin de vouh moquer quand on parle de providence et de châtiment ?
36 LES CAUSERIES DU BiMANCHE.
(Quelle est cette manie de nier les fautes de la France, et de fermer obstinément les yeux quand Dieu la châtie tl'une manière si visible?
Supposons que vos causes naturelles expliquent tout parfaitement, ne savez-vous pas qu'elles ne sont que les cttets d'autres causes de l'ordre surnaturel, et que pour faire disparaître ces effets, il faut supprimer les causes premières ? L'impéritie de Napoléon, et le défaut d'organisation ne sont pas véritablement des causes ; ce sont des moyens dont Dieu s'est servi pour punir la nation française. Comment se fait-il que la Fi-ance ait cru si longtemps à l'habilité de Napoléon, et qu'elle se soit crue organisée quand elle ne l'était ])as ? Comment se fait-il que ses hommes d'Etat aient commis tant de fautes, que ses généraux aient essuj'é tant de défaites ? Comment expliquez-vous l'aveuglement de cotte nation, qui, même après Sedan, même après la chute de Metz, se croyait encore forte, et jurait ae ne céder ni un pouce de son territoire, ni une pierre de ses forteresses ? Comment se fait-il qu'après avoir disputé Paris aux Prussiens, il ait fallu le conquérir sur les communeux et l'arracher au pétrole ?
Ah ! vous avez beau dire, tous ces événements ont leurs causes premières, ailleurs que dans le défaut d'organisation et dans l'inhabilité impériale. Pour les expliquer, il faut se rappeler ces paroles de Bossuet : " quand " le Seigneur veut punir une nation, il répand l'esprit " de vertige dans ses conseils, il l'abandonne â ses igno- " rances, il l'aveugle, il la précipite, il la confond par "elle-même. "
Admettez cotte intervention divine, et tout s'explique sans effort. Nonseulement tout s'explique de cette manière, mais si la Erance n'accepte pas cett explication, ses malheurs ne sont pas finis. Si elle refusait
d'admettre le châtiment, c'est qu'elle ne connaîtrait pas ses vices, et dès lors comment les corrigei-ait-elle ?
Mais il y a lieu d'espérer qu'elle ouvrira les yeux, et qu'elle confessera ses fautes. Ses journaux religieux, et ses plus illustres évêques l'ont déjà fait ; ils ont reconnu l'expiation, et c'est dans l'ordre moral qu'ils ont montré les fautes. Ce n'est pas l'impéritie de Napoléon III, ni le défaut d'organisation qu'ils ont accusés, mais l'impiété, l'immoralité et la légèreté d'esprit du peuple français.
Le Siècle lui-même, a confessé la décadence intellectuelle et morale de sa nation, et l'une des causes qu'il a assignées à cette déchéance, c'est précisément le bel esprit, c'est-à-dire ce que j'ai appelé le Rire des hommes. " C'est l'esprit boulevardier qui a perdu la France, dit " le Siècle, cet esptnt qui se compose pour les neuf dix- " ièmes de calembours, de jeux de mots, de scepticisme, " et pour ce dixième restant, de vûjpj^nterie et de men- " songes ridicules. " Je vous cite le Siècle parcequ'il est en crédit chez vous ; et si je savais qu'un homme de votre importance ne se moquerait pas trop d'un Eev. Père qui porte le nom bizarre de Caussette, et dont le nom de baptême pourrait bien être Basile, je vous le citerais aussi, mais vous auriez trop de joie
Pourtant, comme je n'écris pas pour vous, mais pour le public, je vais en citer quelques lignes. Le R. P. Caussette est l'auteur de deux volumes d'apologétique, et d'un troisième volume intitulé : Dieu et les malheurs de la France. C'est un penseur et un excellent écrivain.
Il va sans dire qu'en recherchant les causes des malheurs de la France, il n'accuse ni l'impéritie de Napoléon ni le défaut d'organisation. Il regarde plu» haut et plus loin, et c'est dans l'ordre moral qu'il trouve les causes des malheurs de sa patrie. Or la décadence 3*
38 LES CAUSKRIES DU DIMANCFIE.
<le l'esprit par la frivolité est une de celles qu'il dénonce, et il n'oublie pas d'accuser le Vaudeville, la chronique et le journal amusant, qui ne cherchent qu'A faire rire et qui n'instruis'^nt pas.
"Les aigles, dit-il, sont aussi davenus des oiseaux "moqueurs, la pointe a remplacé le bon sens, et le bon
" sens lui-même a été sifflé Nous avons mieux
" aimé devenir les charmeurs de l'Europe plutôt que
"d'en rester les arbitres Convenons que bon
" nombre des chefs ont fait la guerre en héros du Chnri- " vari plutôt qu'en disciples de Yauban &c. "
Je pourrais multiplier les citations, mais à quoi bon. M. Fréchette va me répondre en m'appelant M. Basile, et ce sera victorieux. Lui qui sait son Victor Hugo sur le bout de ses doigts, lui qui est un fulgurant de la plus belle venue, et l'un des virtuoses les plus applaudis du boulevard, il va me j'eter à la tête ce vers d'IIernani :
Avec ce nom fatal tu n'en as pas fini et U faudra bien que je me rende.
Ilélas ! mon nom a cela de commode qu'il sert d'esprit à ceux qui n'en ont pas, et si M. Fréchette l'avait inséré dans " mes Loisirs " le public n'aurait pas si vite oublié ces vers sonores. Mais allons toujours, et signons-le bravement ce nom que la Fat'dité ( ananké ! ) a voulu que je porte.
A. B. RoUTHIBR.
1,ES CAU.tERIES DU DrMANCHE. 39
Mon cher monsieur Basile,
Je ue prévoyais pas vraiment que ma lettre vous exas- ))érerait à ce point. En lisant votre article dans le J\ouveau-Monde, il ma semblé vous entendre moduler, sur tous les tons de la gamme, cette ritournelle si pleine d'harmonie imitative:
Ça m'agace, gâte, gace !
Ça m'agace au superlatif !
Yous trépignez, vous pestez, vous grincez des dents, vous perdez votre sang-froid. Aussi, pauvre nionsieur Basile, quel gâchis vous faites! De l'aveu même do vos rares amis, votre lettre est d'une faiblesse désespérante. Pas une raison, pas un argument, pas une idée. Eien que des insinuations, des fîiux-fuyants de maladroites excuses et des injures grossières; le tout fricassé dans un style empâté, mal cuit, mal digéré. Franchement, monsieur Basile, à vous voir attaquer tout le moude de si grande gaieté de cœur, je vous auj-ais supposé plus fort à la riposte. Convenez-en, vous êtes éreinté.
N'allez pas vous livrer au désespoir, cependant! Ne fautil pas que le Rire des hommes ait son tour ? Ce rii-e vous ennuie, je le conçois ; mais il faut en prendre son parti ; endurez-lc ; c'est une bonne occasion pour vous de faire ])reuve de patience évangélique. Et puis, le triomphe des méchants n'a qu'un temps. Vous le savez bien, vous qui avez inventé le Bire de Dieu ; bien que vous ajoutiez, avec assez d'in-évérencc, ce me semble, que le rire est lé père de tous les vices. Avouez que le bon Dieu doit être assez peu flatté de la remarque.
Mais trêve de badinage ; mes ironies vous donnent bur les nerfs, et je veux bien, pour vous être agréable,
user le moins possible de toute figure de rhétorique qui partagerait avec moi le malheur de vous déplaire.
Soyons donc sérieux, puisque vous le désirez, monsieur Basile; seulement je vous avertis que vous n'y gagnez rien.
Si vos attaques n'avaient été dirigées que contre moi personnellement, monsieur Basile, il est probable que je les aurais trop dédaignées pour en faire un sujet de discussion publique. Mais nous savons qu'il existe depuis longtemps, dans ce pays, une certaine école, maintenant peu nombreuse heureusement, qui a la prétention de se faire, suivant votre expression, bâtonniste devant Varehe d. alliance ; qui croit avoir le monopole exclusif de l'honèteté et des bons principes; qui accapare le bon Dieu et les choses saintes pour elle seule, et qui s'arroge àudacieusement le droit de jeter hors de l'Eglise touf* ceux qui ne pensent pas comme elle en politique.
Cette école a pour condition d'existence de dénicher une hérésie au moins une fois par mois ; et pour cela elle furète partout. On n'a presque pas l'idée de ce que set* mouchards sont capables de faii-e. Ils iront jusqu'à se glisser dans votre hôtel, à l'heure du dîner, si vous ête» en voyage ; et, le lendemain, le public lira avec stupéfaction sur le Courrier de Saint-Hyacinthe ou le Messager de Joliette, par exemple, que vous avez mangé du bifteckun vendredi !
Si je dis vous, c'est une manière de m'exprimer, cai* la viande le vendredi, la contrebande du vin de messe, et les baignades de laGatineau, deviennent œuvres pies, pourvu qu'on appartienne à la benoite phalange.
Il y a un infâme calcul là-dessous.
Nous vivons dans un pays pi'ofondéraent catholique, et oij, par conséquent, les accusations d'impiété et d'irréligion font toujours un grand effet sur les musses.
Or, sitôt que, dans cette école, on a quelque petite jalousie de métier à satisfaire, quelque petite vengeance personnelle à contenter, quelque adversaire à renverser afin de se hisseï^^ sa place, le truc est bientôt trouvé ; on prend le prétexte d'une causerie du dimanche, d'une critique littéraire de n'importe quoi, et, l'écbine dévote^ ment courbée, la figure béate, le miel sur les lèvres, la )ilume trempée dans le tiel, on vous décoche quelque bonne accusation d'impiété, ou bien l'on souffle dans le public quelque insinuation traîtresse au même efïet, et, .si la victime n'est pas de ceux qui ont l'habitud» de monter sur les toits pour faire leurs actes de vertu» théologales, enfoncée, démolie, clouée!
Cette tactique a double avantage : celui de couler adroitement à fond ceux qui vous portent ombracre, et <ie se bien poi-er auprès de certain clergé, ce qui, en temps d'élection, ne nui!, pas, comme vous savez, monsieur Basile.
Dans ces derniers temps, cette école a porté l'audace jusqu'à ses plus extrêmes limites. N'at-elle pas dénoncé l'université Laval comme un foyer de gallicanisme, erreur qui, suivant vous, monsieur Basile, prend sa source dans cette grande hérésie des temps modernes, le Naturalisme? X'a-t-elle pas dirigé, ses attaques contr« l'archevêque de Québec lui-même? Bref, elle tenterait de déloger les saints du paradis, pour peu que l'enti-eprise dût lui rapporter quelque chose.
C'est à cette école dont vous êtes l'un des adeptes les plus roués, monsieur Basile, que je réponds au nom d« tout un parti politique, que vous enveloppez dans votr« haine aveugle, et que vous avez voulu atteindre imlirectement dans ma personne.
Dans ma dernière lettre, je vous accordais un certain fonds de bonne foi ; malheureusement pour vous, votr«
réponse n'est pas de nature à confirmer ce reste de bonne opinion que j'avais d'un ancien ami.
La persistance que vous mettez à accoler mon nom à certains écrits auxquels vous savez que je n'ai jamais pris part, donne la mesure de votre honnêteté, au moins dans la discussion. On ne me fera jamais croire que vous vous imaginez séi'ieusement servir les intérêts de l'P]glise, en vous eti'orçant ainsi, tantôt par atîii-mation directe, tantôt par quelque pertide insinuation, de noircir vos adversaires, et de les montrer comme des enne mis invétérés de la religion et de ses ministres.
Quel métier est cela, monsieur Basile ? Si je vous adressais ici quelques uns de ces gros mots que notre siècle efféminé appelle violetits, et dont le Christ s'est servi tant défais. comme vous dites,! — race de vipères, par exemple, — ne l'auriez-vous pas un peu mérité ? De quel droit scrutezvous ma conscience ? Qui vous a fait juge de mes sentiments religieux ? De quelle autorité me rejetez-vous du giron de l'Eglise ? Prétendriez-vous que je dois vous porter chaque mois un certificat de confession, par hasard ? F*our Dieu, mon cher monsieur Basile, mêlezvous donc de vos atïaires !
Le Journal des Trois- Rivières, pour prouver que vous avez eu raison de me vilipender, cite les letti-es d'approbation que vous avez obtenues de certains évêques. Je me permettrai de lui dire que cela ne prouve rien. Ni Mgr de Montréal, ni Mgr de Birtha n'ont pu avoir l'intention de confirmer les réflexions gratuites que vou» faites si dévotement sur mon compte daus vos Causeries ; et leurs (xrandeurs, auraient-elles eu cette intention, que je serais justifiable de récuser leur témoignage dans une affaire d(mt les faits, s'il y en a, sont nécessairement en dehors de leur connaissance. Un évêque, pas plus qu'aucune autre personne n'a le droit de taxer quelqu'un
d'irrélig"ion, sans appuyer son jugement sur les .écrits, les pai'oles ou les acte.> de la partie incriminée.
Et puis, ne vous faites pas illusion là-dessus, monsieur Basile; la masse du clergé intelligent répudie aujourd'hui votre école. Vous avez trop forcé la note ; vony* avez été maladroits à force d'être zélés ; vous êtes devenus importuns à force d'être officieux. On s'est entin aperçu que toute cette belle ferveur, dont vouh faites profession, n'est qu'un subterfuge qui sert à cacher les motifs qui vous font agir. Et, comme les hautes autorités du diocèse sont de l'opinion du pape Innocent III, qui disait : — Falsitas sub velamine sanctitatis tûleran non débet, — elles vous ont déjà désavoués par leurs écrits et par leurs actes. Elles ont noblement tendu la main à des hommes que vous aviez diffamés, — je ])arle toujours de votre école, — et que vous dénonciez chaque jouicomme des ennemis de l'Eglise et de l'ordre vSocial. Elles ont très signiticativomcnt invité à prendre la parole dans une grande démonstration religieuse, des orateurs dont l'un était, tout dernièrement encore, traité. ])ar votre organe québecquois, comme un renégat de la pire espèce, comme un socialiste dangereux qu'il fallait museler à tout prix...
Ah ! monsieur Basile, prenez-en votre parti : vous avez beau jurer, maugréer, montrer vos canines, le règne de l'hypocrisie a fait son ^emps. Les jours sont ))assés où tout un parti politique était pour ainsi dire mis hors la loi, et voué à l'animadversion publique, pour le seul crime de différer d'opinion avec les hommes qui vous soudoient. On a compris que Mgr Cœur avait raison en disant: " Le vrai chrétien doit savoir aimer même ceux qui ne pensent pas comme lui."
Ce généreux esprit de conciliation ne vous a pa* échappé, monsieur Basile; et c'est là surtout ce qui
VOUS enrage. V/)us exploitiez une riche veine, et voilà que tout à coup le terrain manque sous vos pieds. Ou vous coupe les vivres, ni plus ni moins. Qu'allez-vous taire maintenant aux élections prochaines, si vous n'avez plus de prétexte pour représenter M. Pelletier, comme un rouge, un communiste, un démolisseur de colonnes, un assassin de l'archevêque de Paris, un commissaire de Satan, et, par contre, de vous comparer modestement à Mgr Atfre mourant sur les barricades ? Vous êtes tout bonnement flambé ! vos dernières chances de succès s'en vont. Vous l'avez compris, et voilà pourquoi vous vous donnez tant de mal pour prouver que Mgr l'archevêque de Québec, en traitant les libéraux comme des catholiques, a agi comme une oie; que l'opposition bastïanadienne ne veut que deux choses, renverser l'Eglise, et saper les bases de la société, pour satisfaire des ins tincts destructeurs, et qu'il n'y a qu'une bonne excommunication en masse qui puisse sauver l'ordre public et la religion menacés.
Mais, monsieur Basile, dans le cas même où vous auriez raison de nous attribuer tant de noirceur d'âme, pourquoi toutes ces injures, toutes ces acrimonies, tout ce tiel ? Ne serait-il pas plus chrétien de suivre les conseils tout évangéliques du digne évêque du Bellai, qui disait :—
" Mes frères, vivons tous en paix ; aimons même ceux qui s'égarent, et sachons vivre avec eux en harmonie, atin de les ramener par la charité. "
Mgr Maret a dit quelque part : — " Ce sont nos injustices, nos colères et nos amertumes qui éloignent de la vérité des âmes faites pour s'élever jusqu'à elle. "
Voilà de nobles paroles que vous devriez peser consl'jencieusement, monsieur Basile ; et, si votre zèle pour le salut des âmes est sincère, peut-être auraient-elles
pour eftet de vous faire modifier considérablement votre manière d'agir vis-à-vis de vos frères.
Mais non, mettant de côté ce conseil de saint François de Sales: "Point de sévérité; reprenez toujours en toute sorte de patience," et ces belles paroles de saint Jean Chrysostôme : " Le langage de la vérité doit être calme et indulgent, " vous ambitionnez de jouer au Canada le rôle que M. Veuillot s'est arrogé en Europe : celui, comme vous dites, déhigner de Varche les profa- U'itews à coups de fouet et de bâton.
Il me semble, monsieur Basile, que ce n'est pas là la morale que le Sauveur enseigne dans sa parabole du Bon Pasteur, qui cherche ses brebis égarées et les ramène doucement au bercjiil. Jésus-Christ, mon cher monsieur Basile, n'a pris le fouet qu'une seule fois dans sa vie, lui, et c'était pour chasser les marchands du temple, c'est-à-dire ceux qui, comme votre école, se servent du sanctuaire pour faire de l'agiotage politique, et satisfjîire leurs ambitions mondaines.
Eéfléehissez bien à cela, monsieur Basile; et puisque nous en sommes à parler de l'évangile, je vous rappellerai ce que vous oubliez trop souvent, si vous l'avez jamais su, que saint Luc a écrit quelque part : — '' Ne jugez pas autrui si vous ne voulez pas être jugé vousmême. " Je soumettrai aussi à vos dévotes méditations ce que Jésus disait du pharisien hypocrite qui se tenait debout dans le devant du temple, et les paroles que saint ^Mathieu adressait à " ceux qui aiment les sièges élevés dans les synagogues, et qui veulent être appelés Rabbi. "
Vous êtes fort sur les faux-fuyants, monsieur Basile. Vous essayez de déplacer la question en citant certains vers ovi j'ai stigmatisé la conduite de nos hommes d'Etat infidèles à leur mission ; et, pour rejeter sur moi la res-
•i^ LES CAUSERIES DU DIMANCHE.
ponsabilité de Fugression, je suppose, vous avez l'air de prendre cela comme vous étant adressé. Je proteste, monsieur Basile, que telle n'a pas été mon intention ; eu écrivant cela, je ne pensais guère à vous, je vous l'afïirme. Mais si vous trouvez que le bonnet vous convient, c'est votre affaire.
Tandis que vous étiez en frais, vous auriez pu citer aussi mes vers à l'adresse des lustrions sacrilèges qui tendent lies pièges aux croyances du peuple, et dressent leurs tréteaux Jusques à l'ombre des autels ; ou bien encore les strophes où je dis un mot de ceux qui donnent à leurs comédies politiques le sanctuaire pour décor, et jettent dans le même plateau de la balance la loyauté du prêtre avec le baiser de Judas. Puisqu'il vous fallait absolument un bonnet, celui-là vous aurait encore mieux coiffé, nionsieur Basile.
Tenez, mon ami, acceptez un conseil ; mettez votre religion un peu mieux en pratique, et inquiétez vous un |)eu moins de la manière dont les autres i-emplissent leurs devoirs l'eligieux. Nous en serons mieux, et vous n'en serez pas pire, La religion bien comprise est trop belle et trop sainte, pour qu'on doive la mettre ainsi à toutes les sauces, et s'en faire un instrument à satisfaire ses petites passions. Au lieu de faire aimer l'Kglise, vous la feriez détester, si l'on ne connaissait mieux cette divine doctrine prèchée par celui qui disait à ses disciples : "Apprenez de moi à être doux et humbles de cœur. "
l-^ncore un mot, monsieur Basile.
Vous dites: "M. Fréchette a beau protestei- qu'il ne " m'en veut aucunement, et que mes critiques ne lui ont "pas déplu le moins du monde, il ne doit pas avoir "oublié la lettre d'injures qu'il m'écrivait de Chicago, " après la publication de mes articles, "
Eh bieti. monsieur Basile, Je vous défie de montieiune seule ligne de ma part où je me plaigne de vo? appréciations littéraires. Si je vous ai écrit de Chicago, ce n'a dû être que pour vous faire remrrquer que vous crachiez naïvement en l'air en m"accu.«ant de lârheti parce que le ne m étais pas enrôlé dans les zouaves pontificaux, et pour vous souffler à l'oreille que de semblables mots peuvent devenir malsains dans la bonclie de ceux qui les adressent à des gens qui Jie demeurent pas à quatre cents lieues de distance. Vous avez prouvé depuis que vous m'aviez fort bien compris, monsieur Basile.
Je terminerai, pour cette fois, en vous priant de ne plus mettre entre guillemets des phrases de votre crû, afin de me les attribuer. Vous sentez que je ne tieni pas absolument à signer vos œuvres.
Vous dites que vous n'avez pas fini. A bientôt do^c, monsieur Basile ! Si vous n'êtes pas satisfait, il y a encore du bois vert.
Votre serviteur,
Louis Fréchetth.
Lundi, 27 novembre 187L
Mon cher monsieur Basile.
Vous avez la nature du lièvre. Vous faites des sauts, des enjambées, des voltes-faces ; le diable en personne vous suivrait à peine à la piste. Vous êtes ingambe, monsieur Basile; et c'e.st une nouvelle qualité que j'ajoute à toutes celles pour lesquelles je vous ai déjà donné crédit.
48 LES CAUSERIES DU CIMANCnÉ.
Nom d'un petit chien, quelle souplesse ! D'un bond vous sautez de Paris à Chicago, de la Lanterne au pétrole, du père Caussette à Victor Hugo, de Napoléon III à la j)rovidence, des contes de Lafontaine à l'Ecriture
sainte Et lorsque vous vous croyez hors déportée,
vous couronnez tous vos chasses-croisés par une étourdissante cabriole, et, retombant sur vos pattes, vous vous écriez hors d'haleine :
— Croyez-vous au surnaturel, monsieur Fréchette ?
Comprends pas ! Est-ce que vous voudriez savoir ce que je pense de Home et des frères Davenport? Me soupçonneriez-vous d'avoir un faible pour la science du juge Edmonds et du docteur Slade ? Tiendriez-vous à connaître mon opinion sur Cagliostro ? Ce n'est pas la peine, n'est-ce pas ?
D'un autre côté, si c'est une profession de foi dans la providence que vous me demandez, j'aurais bien le droit •le vous dire: De quoi vous mêlez-vous ? Mais, je veux être bon prince, et, puisque cela vous intéresse, monsieur Basile, je vais en deux mots vous éditier sur ce point.
Je crois en une providence qui récompense la vertu et punit le crime, soit dans ce monde soit dans l'autre ; mais je ne crois pas en une providence dont vous tiendriez les ticelles, vous ou aucun de votre école, monsieur Basile.
Je crois en une providence juste et bonne, au-dessus de nos préjugés et de nos misères ; mais non pas en une ])rovidence de commande, qui serait l'instrument des petits ambitieux, et l'humble servante de toutes les hypocrisies, monsieur Basile.
Je reconnais dans la providence le suprême régulateur de l'univers; mais je ne la crois pas complice de vos haines aveugles, de vos ostracismes injustes, de vos fanatiques intolérances, et encore moins de certaines
autres petites saletés qui se commettent quelquefois en son nom, monsieur Basile.
Dieu nous préserve d'une providence qui s'appellerait Basile Routhier !
Je n'ai nulle objection, par exemple, à voir le doio-t de Dieu dans les malheurs qui viennent de fondre sur la France ; mais j'en aurais beaucoup à admettre que Teresa et la Belle-Hélène en soient la cause. Vous essayez de prendre la tangente, pour échapper au ridicule de cette assertion, cela se conçoit. Mais, moi, je tiens à vous ramener au point de départ. Faites le lièvre tant que vous voudrez, je vous avertis que je suis bon limier.
C'est votre faute aussi ; pourquoi écrivez-vous de si drôles de choses ? Ah ! monsieur Basile, si le rire est le père des vices, comme vous dites, faites pénitence, car l'Evangile dit:— Malheur à celui par qui le scandale arrive !
Il n'est point étonnant du reste, que vous n'aimiez pas cet agréable désopilement de la rate si favorable à la digestion, monsieur Basile ; pour être de bon conipte, il faut admettre que le public n'est pas raisonnable, et qu'il en abuse à votre égard.
Mais, de votre coté, ne seriez-vous pas un peu sévèi-e pour ces pauvres rieurs ? Après tout, plusieurs grands saints ont été cités pour leur belle humeur et leurs joyeux propos. Pie IX lui-même est, dit-on, d'une charmante gaieté. Et puis, ne savez-vous pas que les contes de Boccace ont été imprimés à Florence en 1573, avec un beau privilège du pape Grégoire XIII, qui disait qu'en cela, il marchait sur les traces de son glorieux prédécesseur Pie V ? Ne savez-vous pas que les contes de Lafontaine qui, suivant vous, ont attiré la colère divine sur la France, ont été publiés à Lyon, par
le célèbre jésuite et écrivain catholique, le père de Colonia? C'est l'abbé de Longuerue qui ledit.
Au reste, moi, monsieur Basile, j'aime à rire ; et si vous tenez absolument à me corriger de ce défaut, commencez par ne plus écrire. Jusque-là, je me tienn les côtes, c'est plus fort que moi.
Mais revenons à la providence.
Vous êtes scandalisé, monsieur Basile, de ce que j'aie employé le mot de fatalité au sujet du désastre de Chicago. Encore une hérésie !... Ma foi, monsieur Basile, libre à vous de voir des châtiments dans toutes les calamités qui arrivent ici-bas ; pour moi, je crois qu'il nous serait téméraire de vouloir sonder tous les mystères de la providence, et d'assigner à son action le cercle étroit de nos préjugés et de nos passions. Et puis, monsieur Basile, si tous les malheurs qui nous frappent devaient donner la mesure de nos iniquités, il faudrait d'abord admettre que notre pauvre Saint- Eoch pourrait rendre des points à Sodome et Gomorrhe. Et le séminaire de Québec ! Et notre couvent des sœurs de la charité ! n'ont-ils pas été incendiés, chacun trois fois au moins ?...
Allons donc, monsieur Basile, vous voyez bien que vous êtes fou I
Tenez, vous n'avez pas été, que je sache, chargé d'interpréter les décrets de la providence ; le Très- Haut ne vous a pas nommé son agent général ; les enseignements qui rassortent des grands événements qui se passent sous nos yeux, n'ont pas besoin de votre éloquence pour porter leurs fruits. Laissez ftiire le bon Dieu ; il entend son métier; et, s'il est de mon goiît, il doit détester les officieux. Avec cela, qu'en voulant toucher à tout, vous gâtez les meilleui's plats. Ouvrez l'Ecriture, et vous
trouverez cette consolante parole : — Dieu châtie ceux qu'il aime !
Maintenant, monsieur Basile, à mon tour ! Vous me permetti-ez bien de vous poser quelques petites questions, n'est-ce pas ? J'aimerais, moi aussi, à connaître votre opinion touchant la somme de surnaturel qui doit entrer dans certaines choses d'ici-bas.
Par exemple, dites-moi, monsieur Basile, faut-il voir le doigt de Dieu dans la lettre anonyme, remplie d'injures que M. l'abbé Patry, curé de Saint- Pascal, a reçue de Kamouraska, pendant votre élection, de la part d'un certain saint homme que voua connaissez bien ?...
y a-t-il eu intervention directe de la providence dans la distribution de faux billets de banque, qui s'est faite sur une si grande échelle, à la même époque, dans le comté de Kamouraska, par l'entremise de vos agents électoraux ?...
Y avait-il du surnaturel dans les peintures à fresque» l'ien moins qu'odoriférantes, dont on a si souvent badigeonné vos dieux lares à la barbe de votre immense po])ularité ?...
Pour ma part, j'ai peine à voir, dans ce dernier fait Hurtoiit, autre chose qu'un acte purement humain.
Quoiqu'il en soit, en attendant que vous nous exposiez votre manière de voir et de sentir ces choses, je vous parlerai à mon tour, de ce que les gens sensés regardent comme la cause la plus directe de ce que vous appeliez la décadence du peuple français. Vous y mettez trois colonnes ; quelques lignes me suffiront.
Ecoutez bien, monsieur Basile. Quand on voit la plus belle nation du monde à plat ventre, pendant dixhuit ans, devant un aventurier de l'espèce de Napoléon III, on n'est plus étonné de la voir sans force et sans
énergie, au jour de l'épreuve. Ce sont ceux qui se sont inclinés devant le parjure; ceux qui ont donné le titre d'homme providentiel à un conspirateur sans vergogne ; ceux qui, comme vous, monsieur Basile, ont trouvé le mot de malheureuse entreprise pour pallier le crime de Boulogne- sur-Mer ; ceux qui ont appelé sauveur de la patrie, l'égorgeur du deux décembre ; ceux qui se sont agenouillés devant tous les attentats à la morale publique; ceux qui ont adoré le succès aux mains teintes de sang, que nous devons tenir responsables de la démoralisation qui a envahi la France, pendant ces dernières années ! Vous parlez de révolution; mais vous avez sanctionné et acclamé la plus hideuse de toutes les révolutions, à l'avènement de l'ancien carbonaro des Romagnes. Et, encore aujourd'hui, que la pauvre France épuisée essaie de se relever en inaugurant un l'égime d'ordre et d'honnêteté, votre M. Veuillot soulève les esprits contre le gouvernement établi, et prêche la révolution en faveur d'une dynastie à jamais jugée et condamnée. La révolution qui met un monarque sur le trône, est, elle plus légitime, que celle qui fonde une république ? Pour Dieu, monsieur Basile, comprenez-vous donc vousmême !
Mais il est inutile de traiter ces questions-là avec vous ; vous n'y entendez rien, et vous ne voulez rien y entendre. Vous n'avez qu'un principe, l'intérêt ; qu'un désir, arriver. Pour votre école, la morale, la sincérité, le patriotisme, les convictions, niaiseries que tout cela !
Le succès, voilà le grand but. A vos yeux, celui qui conserve encore quelque croyance au fond du cœur, pour qui la vertu civique n'est pas un vain mot, est un imbécile, une tête chaude, un écervelé, un exalté qui n'a pas assez de jugement pour choisir le parti politique qui saura le pousser. Monsieur Basile, avec
ces priiicipes-là, on va tout droit où la France en est rendue aujourd'hui...
Mais assez sur ce sujet. Nous parlions tout à l'heure «le vos évolutions choré.graphiques, je constate qu'il y a surtout un point où vous aimez tout particulièrement à revenir gambader. Ce sont mes Loisirs. Pauvre petit livre, il n'a jamais tant fait parler de lui. Je croyais ce péché déjeunasse enterré pour toujours dans la poudre de l'oubli, et voilà que vous le réveillez à tout propos, pour en faire les appréciations les plus multicolores qui aient jamais accueilli nouvelle publication. Un jour, ce petit volume est très-passable, ma foi ! inépuisable fécondité, richesse de couleur merveilleuse, expression toujours riche, vers presque toujours beau, vol parfois majestueux, quelquefois sublime, le plus souvent plein de grâce et d'harmonie, tours de force étonnants, pages admirables, chants d'une rare beauté, un vrai poète, etc., etc. Un peu plus tard, vous vous accusez d'avoir été partial ; vous regrettez bien tous ces compliments, et vous avouez ingénuement avoir été mauvais juge. Enfin, dans votre dernier article, mes Loisirs, ne valent plus rien du tout; ce ne sont plus que des vers sonores, et il m'aurait fallu y introduire le nom de Basile, pour y mettre un peu d'esprit. Mauvais moyen, monsieur Basile; ceux qui vous ont baptisé reconnaissent aujourd'hui sa complète inefficacité sous ce rapport.
Quant à mon petit volume, je vous l'admets une fois
pour toutes, monsieur Basile, ça ne vaut rien; et vous
auriez pu vous épargner toute cette dégringolade pour
en arriver à être parfixitement de mon avis là-dessus.
En rebâchant toujours la même rengaine, vous finissez
par vous contredire, et vous découvrez inutilement vos
ficelles. Un peu plus d'habileté, parbleu! ou vous me
forcerez de ne plus discuter avec vous. 4*
Et puis, VOUS n'avez aucun ménagement pour vos lecteurs. Vous nous conseillez de relire vos chapitres sur le Rire des hommes et le Rire de Dieu ! Décidément vous voulez nous assassiner, monsieur Basile.
Et dire que vous citez le Siècle, l'organe des librespenseurs ! Mais vous le lisez donc ! Et ce qui plus est, vous le regardez comme une autorité... Horreur monsieur Basile, horreur !
Cachez mieux vos ficelles, encore une fois.
Je ne vous citerai point le Siècle, moi, je ne le lis jamais; mais je vous mettrai sous les yeux un mot que le grand philosophe catholique Bal mes, semble avoir écrit expressément pour votre école : —
" Je suis profondément convaincu, dit-il, qu'on met î* en danger les intérêts du catholicisme, toutes les fois '* qu'on l'identifie, en faisant son apologie, av^ec une " cause politique quelconque."
Répondez à cela, monsieur Basile !
Yotre serviteur,
Louis Fréchette.
Lundi, 4 décembre ISTl.
Nouveau-Monde 6 dec. 1871.
Je n'ai pas encore fini de répondre à la première lettre de M. Fréchette, et le voilà qui m'en décoche une seconde. Est-ce assez cruel ? Le traître ! Il sait bien que je n'ai pas comme lui àQ^ loisirs, que les neuf dixièmes de mon temps sont consacrés à des objets beaucoup plus dignes que lui de m'occuper, et que le
dixième restant, n'est pas employé uniquement à aligner (les phrases, mais à penser — chose qu'il n'a pas la peine de faire, lui !
Pourtant s'il calcule là-deseus pour m'échapper, il se trompe. Je suis tenace de ma nature, et je n'ai jamais fait défaut à ceux qui me demandent la faveur de quelques étrivières. Je m'y engage, M. Fréchette ; j'en fais la promesse avec Boileau.
C'est de vous, hon monsieur, que je veux bien parler Vous avez des défauts que je ne puis celer ; Assez et trop longtemps ma lâche complaisaisance De vos jeux criminels a nourri l'insolence. Mais puisque vous poussez ma patience à bout Une fois, en ma vie, il faut vous dire tout.
Mes adversaires, en général, ont peu d'haleine et ils ne vont pas loin. La polémique produit sur leur cerveau le même effet qu'une machine pneumatique. Le vide s'y fait bientôt, et tout-à-coup l'air manque. Vlan ! c'est fini.
M, Fréchette fera comme les autres, et déjà il annonce pour se dispenser de répondre, que mes écrits sont d'une faiblesse désespérante, et 7ie contiennent pas une raison, pas un argument, pas une idée. Convenez-en, ajoute-t-il, vous êtes éreinté.
Un peu de patience, s'il vous plait, ô matador ! Sitôt dit n'est pas sitôt fait. Quand vous aurez conduit la polémique pendant trois mois, vous pourrez imprimer cette vantardise, si la chose vous convient ; mais pas maintenant, personne ne vous croira. Comment ! vous m'auriez éreinté d'un seul coup, vous, l'exilé chicagouin, le giaour errant ! Mais une telle chute serait sans exemple dans les annales de la fatalité ! Non, ne vous mettez paw cela dans la tète ; une si grande présomption la ferait tourner.
D'ailleurs, n'est-ce pas un peu contraire aux principes (le l'école libérale d'éreinter ainsi les gens ? N'est-ce pas votre école qui reproche sans cesse à Louis Veuillot d'éreinter ses adversaires ? Et vous, modèle de douceur et de charité, vous m'éreintez sans merci du premier coup? Allons donc, c'est une saillie spirituelle que vous avez daigné vous permettre; vous n'êtes pas sérieux.
Laissez-moi vivre encore un peu, et causons.
J'observe avec plaisir que si M. Fréchette est sensible à la critique, il ne s'y montre pas toujours indocile ; il tient quelque compte de mes conseils littéraires.
Je me suis moqué jadis du titre absurde de giaour errant qu'il se donnait dans la voix iWxn Exilé, et j'ai constaté à Chicago, qu'en faisant réimprimer cette poésie, M. Fréchette a supprimé le giaour et c'est donné le titre moins recherché de voyageur. Ce n'est pas encore le vrai mot, mais il n'a pu trouver mieux.
L'autre jour, je lui ai conseillé de changer de ton, en lui représentant qu'il abusait do l'ironie, et qu'une figure de rhétorique ne devait pas avoir une longueur de quatre colonnes. Eh I bien, il a suivi mon conseil, et sa seconde lettre bourdonne à mon oreille une toute autre chanson. Je n'ai plus aflfiiire à l'homme qui rit, mais à l'homme qui crie. C'est un autre excès, si vous voulez, mais n'importe, cela varie.
Enfin, je lui ai reproché d'abuser un peu do mon nom de baptême, et sa seconde lettre répète un peu moins souvent cette appellation. C'est toujours cela de gagné, mais je veux obtenir d'avantage. Dans son propre intérêt, et au seul point do vue du goût littéraire, M. Fréchette devrait supprimer entièrement cette inconvenante familiarité.
Je n'invoquerai pas, pour l'en convaincre, les principes de la bonne éducation ; il ne les comprendrait pas
plus que les questions religieuses. J'en appellerai tout simplement à son goijt littéraire, s'il on a. Ne e'apei-çoit-il pas qu'en m'appelant ainsi 31. Basile, avec une pei'sistance ridicule, il descend au rôle du gamin qui insulte un gentilhomme? Non; mais le public s'en aperçoit. Cette seule faute enlève à sa polémique, la gravité et la dignité qui conviennent à un chef de ]>arti. Car M. Fréchette déclare modestement, qu'il éci-it au nom de tout un parti politique. S'il veut jouer son rôle dignement, et le faire prendre au sérieux, il faut dépouiller ce ton de gamin. Scapin n'a jamais été chef de parti.
A part ces inconvenances de langage, j'observe que M. Fréchette glisse rapidement sur le terrain de l'invective. J'ai déjà averti mes lecteurs, qu'il m'appellerait bandit, voyou ou sacripant, comme nos ministres, pour peu que la polémique continuât, nous y arrivons. Dans sa première lettre, M. Fréchette me représentait avec un tact littéraire plus que douteux, brettant et ferraillant pour Jéhovah qui n'en peut niait ; de là. à bretteurs et coupe-jarrets, épithètes qu'il adresse à nos ministres, il n'y avait pas loin. Mais dans sa seconde lettre, il m'applique le mot de Jésus aux ]>harisiens : race de vipères ! c'est un terme un peu raide et qui fait présager une suite orageuse.
Néanmoins, j'ai bonne patience, et je me trouve encore singulièrement ménagé, quand je relis ce que M. Fréchette a dit des hommes les plus éminonts de son pays. Donc, laissons-le dire et disséquons un peu sa dernière philippique.
M. Fréchette y prend la pose modeste du chef du parti libéral, et il déclare la guerre à toute l'écolo catholique. Le Nouveau-Monde, le Journal des Troie- Rivières, le Courrier du Canada, le Courrier <ie Saint
Hyacinthe, le Messager de Joliette y reçoivent, tour à tour, quelque ruade du célèbre Pégat-e, et il s'abrite lui-même avec son école derrière l'université Laval ot sa grâce Mgr l'archevêque de Québec. Avec tout cela, il y parle de leurs grandeurs, les évêques de Montréal et de Birtha, de Mgr Cœur, de l'évêque du Bellai, de Mgr Maret, de saint François de Sales, do Saint Jean-Chrysostôme, de saint Luc, de saint Mathieu, de Louis Veuillot, etc., etc. Jusqu'à mon adversaire politique, M. Pelletier, qui se trouve là je ne sais comment, ni à quel propos.
Comment M. Fréchette a-t il pu composer un semblable fatras ? Comment a-t-il pu réunir tous ces difféi-ents noms, et tous ces divers sujets, dans l'étroit espace d'une lettre ? C'est une merveille d'incohérence "et de divagation. Je dois ajouter, qu'en ce qui me concerne, c'est en outre, un tissu de mensonges et d'insinuations niaises.
Il est faux que j'aie jamais, comme M, Fréchette l'affirme, " montré M. Pelletier comme un communiste, " un démolisseur (ie colonnes, un assassin de l'arche- " vêque de Paris, un commissaii-e de Satan." Il est faux " que je me sois jamais comparé à Mgr Affre."
Il est faux que j'aie jamais " voulu démontrer que " Mgr l'archevêque de Québec, en traitant les. libéraux "comme des catholiques, n'est qu'une oie." Il est faux que j'aie jamais tenté de '• démontrer que " l'opposition bas-canadienne ne veut qu'une chose, " renverser l'Eglise et saper les bases de la société, " etc., etc."
En face de ces dénégations, M. Fréchette qui parle tant de l'honneur, doit savoir ce qui lui reste à faire.
Maintenant, de quel droit M. Fréchette oset-il trainer devant le public, le nom de l'archevêque de Québec et
celui de l'université Laval ? — De quel droit veut-il représenter l'archevêque comme un ami des libéraux ? C'est encore une de ces inconvenances et de cea faussetés dont son écrit est encombré ; et s'il entendait les lois de V honneur comme l'Opinion Publique, il retracterait ces insinuations.
Ces mêmes lois de Vhonneur l'obligeraient aussi d'expliquer cette phrase obscure et énigraatique : — " La " viande le Vendredi, la contrebande du vin de messe. '• et les baignades de la Gatineau deviennent œuvres '• pies, pourvu qu'on appartienne à la bennite phalange." Je n'y comprends rien ; mais à votre air mystérieux, on pourrait soupçonner qu'il y a là-dessous quelque crime
Après avoir tenté de démontrer que les libéraux sont les meilleurs gens du monde, M. Fréchette dit: — " mais dans le cas même où nous serions dans l'erreur, " ne serait-il pas plus chrétien de suivre les conseils '• évangéliques du digne évêque du Bellai qui disait : — " mes frères, vivons tous en paix ; aimons même ceux "qui s'égarent." Et M. Fréchette accumule ensuite les citations, pour pi-ouver que le chrétien doit être patient et charitable.
Certes, le public lui saura gré de cette découverte et de la belle démonstration qu'il résume dans cette parole de saint Luc : " No jugez pas autrui si vous ne " voulez pas être jugé v ous-même."
Mais il y a pourtant une lacune dans son argumentation. 11 a oublié d'illustrer par des exemples, la doctrine qu'il prêche et qu'il défend, comme si quelqu'un la contestait. Je veux combler cette lacune et je trouverai des exemples admirables dans la " Voix d'un Exilé. " On y verra comment M. Fréchette sait mettre en application, les belles doctrines de clémence et de charité qu'il a découvertes dans Mgr Maret, dans saint Fran-
çois de Suies, (lans saint Jean-Chrysostôme et dans suint Luc. Je prie le lecteur de me suivre avec attention.
M. Fréchette a le malheur de dirtei-er d'opinions politiques avec nos ministres; il n'approuve pas leur ligne de conduite, et il veut en informer le public. Alors son cœur de chrétien se rappelle " les conseils " tout évangéliques du digne évêque du Bellai : — mes " frères vivons tous en paix, aimons même ceux qui " s'égarrent ; '' ceux de saint Chrysostôme qui disait: — '' le langage de la vérité <loit être calme et indulgent, "' et saint Luc : " ne jugez pus autrui, si vous ne voulez "pas être jugé vous-même" et saint Mathieu et saint Kiançois de Sales et Mgr Maiet, et débordant de clémence, il s'écrie : —
Je les ai vu, ces gueux, honte à l'espèce humaine I L'œil plein d'hypocrisie et le cœur plein de haine, Le parjure à la bouche et le verre à la main, » Erigeant l'infamie et le vol en science.
Pour vendre leur pays, troquer leur conscience
Contre un ignoble parchemin.
Mandat, serment, devoir, honneur, vertu civique Rien n'est sacré pour eux ; dans leur rage cynique Ils bâillonnent la loi pour mieux la violer. . , . Puis, à table, viveurs ! ici truffe et Champagne ! Grisez-vous bien, ô vous que le boule» du bagne Devrait seul faire chanceler !
Il y a vingt strophes de cette douceur! Et c'est ainsi qu'on peut différer d'opinion et dire aux gens sa manière de voir, en tenant compte du précepte de saint Jean Chrysostôme: " le langage de la vérité doit èti-e calme " et indulgent. "
Parmi nos ministres il y en a un, auquel M. Fréchette est particulièrement tenu de faire connaître sa pensée.
LES CAUrfERIE8 DU DIMANCHE. 61
c'est Sir George Etienne Cartier. Entre chefs de parti, il n'est pas facile de toujours s'entendre, et M. Frécliette devait à la vérité une explication. Il ne pouvait pas se dispenser, dans la position qu'il occupe, dédire un peu à 8ir George ce qu'il pense de lui. Il ne fallait pourtant pas le juger, afin de 71 être pas jugé lui-même. Aussi M. P'réchette y a mis des formes. Il n'a pas ouhlié ses grands principes de charité chrétienne, et prenant sa voix la. plus doucereuse, il a dit: —
Mais lui, le chef, qu'est-il, ce vantard hypocrite Qui porte sans rougir tant d'infamie écrite Sur son front impudent? oui, qu'est-il après tout? Hargneux quand il se tait, insolent quand il parle Paillasse à Burlington, déserteur à St. Charles, Rampant à Londre et gueux partout.
Il a, pour parvenir mis tout à son service ; 11 escompte le vol, il pressure le vice, Ce vieillard tout suintant de prostitution ; Pour qu'il puisse à Windsor paraître en bas de soie Tout, le coft're public et la fille de joie Sont mis à contribution.
Au revoir, doux exilé.
A. B. RODTHIER.
Mon cher monsieur Basile.
Ah ! par exemple, vous êtes trop exigeant. J'ai tout fait pour vous être agréable ; j'ai même renonce aux figures de rhétorique qui n'ont pas l'honneur de vous revenir; et voilà que vous voulez me priver du plaisir de vous donner le nom si euphonique que, dans un moment de prophétique inspiration, votre parrain a cru
le plus propre à désîgner votre intéressante individualité. En cela, paraît-il, je me rends coupable d'une inconvenante familiarité. Pourtant, monsieur Basile, vous vous autorisez si souvent de notre vieille amitié, pour me décocher une foule de petits traits plus ou moins assassins, il nie semble que je puis bien m'en prévaloir jusqu'au point de vous appeler par votre petit nom. Et puis, vous l'admettrez, ce nom-là a je ne sais quel cachet particulier; il a comme un parfum, sui generis ; esutin il me plaît ! Basile ! cela en dit si long en quelques lettres; cela peint si bien mon homme I II est probable que c'est précisément pour cette raison-là, que ce doux nom vous turlupine tant. Alors tant pis, je n'y puis rien. Je me suis prêté jusqu'ici à presque toutes vos petites exigences ; mais sur ce point, inutile pour vous d'y revenir si souvent, — ^je suis inflexible comme un dieu terme.
Donc, Basile tu as été, et Basile tu seras. C'est plus fort que moi.
Vous n'avez pas lo droit de vous plaindre, du reste. Il me semble, que je suis accommodant comme pas un. Voj^ez ! vous m'accusez d'avoir des défauts ; je ne le conteste pas ; V Imitation de Jésus-Christ nous enseigne qu'il faut se mépriser soi-même. Vous prétendez que j'ai peu ou point d'esprit; je m'en glorifie en songeant que vous appelez les Dupanloup, les Thiers, les P'avre, les Simon, les Pelletan, les Picard, des phraseurs s<nis science véritable. Vous insinuez avec grâce que ma clientèle ne vaut pas la vôtre ; je suis d'autant mieux disposé à l'admettre que je n'ai jamais fait la courbett« au gouvernement pour obtenir la charge d'avocat de la couronne pour le district de Kamouraska. Vous dites que je n'ai aucune notion de savoir-vivre et de bonne éducation ; je ne m'en affecte guère, attendu que je
trouve un correctif éloquent dans vos Causeries, où vous me donnez le doux nom d'ami presque à chaque ligne. Enfin, vous ajoutez que mes vers ne valent rien ; c'est bien triste, mais je me console en me rappelant que vous m'avez prié, plus d'une fois, de corriger les vôtres. Convenez que je prends bien les choses, monsieur Basile.
Bt puis, vojez encore ! Vous m'appelez traître, matador, gamin, Scapin ; vous me jetez îi la figure les mots de niaiseries, de viensonyes, de police correctionnelle ; que dis-je, vous êtes assez impitoyable pour m'écraser sous l'épithète horripilante d'exilé chicagouin... et p ne rétorque pas. Avouez-le, monsieur Basile, vous avez rarement rencontré un adversaire d'aussi bonne composition que moi.
C'est peut-être ce qui vous a engagé à prévenir le public que notre polémique doit encore durer trois mois: à moins que vous n'ayez fait cela pour vous excuser de mettre quinze jours à répondre à chacune de mes lettres. Dana tous les cas, je n'oserais pas, moi, assumer la tâche de vous suivre aussi longtemps ; et cela pour deux raisons. D'abord, je ne suis point payé à tant la ligne ; et puis, si je dois juger de vos prochains articles d'après ceux que vous avez déjà publiés, le débat me semble à peu près clos à l'heure qu'il est. En effet, vous avez tout rengainé et tout avalé. Vous n'avez pas gardé une seule de vos positions ; vous n'avez pas paré une seule de mes attaques, et dans votre dernier article surtout, vous abandonnez entièrement le terrain sur lequel avait commencé la discussion.
Voyons si la chose n'est pas exacte, lo Vous m'avez accusé d'irréligion et d'impiété : — rengainé I
2o Vous avez écrit que j'avais diffamé les instiliitions de mon pays : — rengainé !
3o Vous m'avez taxé de lâcheté parce je ne me suis pas enrôlé au service du Pape ; — rengainé !
4o Vous avez prétendu que les libéraux canadiens qui se disent catholiques sont des hypocrites: — rengainé !
5o Vous les avez montrés comme des ennemis de l'ordre et de la religion : — rengainé 1
60 Vous avez avancé que j'étais blessé de vos appréciations littéraires, et que vous aviez une lettre pour le prouver : — rengainé !
Voilà, monsieur Basile, le chapiti*e do vos reculades; passons à celui des pilules qu'il vous a fallu digérer.
lo Je vous ai pris en flagi-ant délit de mesquine réclame : — avalé 1
2o Je vous ai accusé de faire le nécessaire auprès du clergé dont les plus hautes autorités vous répudient ouvertement : — avalé !
3o J'ai fait voir le suprême ridicule de votre raisonnement au sujet des grandes questions qui intéressent le pays : — avalé !
4o J'ai montré votre école se servant du crucifix comme d'un marchepied, et du sanctuaire comme d'un tripot : — avalé !
5o J'ai prouvé que, tout en faisant si grande parade de vos principes religieux, vous fouliez aux pieds les enseignements de l'Eglise dans vos discussions scandaleuses : — avalé I ^
J'en passe et des meilleures.
Vous sentez bien, monsieur Basile, qu'en face d'un adversaire de cette force, un homme sérieux n'a rien de mieux à faire qu'à cesser toute discussion, à moin» que, comme moi, il ne s'amuse à rire des divagations
(l'un esprit malade qui vous répoml Carcassonne lors- (ju'on lui parle Pontoise Je vous l'ai (.léj\ dit, on aime à rire, et c'est à cette circonstance que vous êtes redevable de l'attention qui s'attache à notre petite })olémique, et de la complaisance que je mets à vous faire poser.
D'honneur, je vous croyais plus tbi-t, mon.sieur Basile.
Je m'attendais à des sophismes, à quelque chose enfin ; mais non, rien, moins que rien !
Des raisonnements de la force de celui ci, par exemple : M. Fréchette n'a pas le di-oit de citer les auteurs t^acrés, lui qui a commis des philippiques comme la Voix d'un Exilé ; et deux longues colonnes pour délayer cette inett'abilité.
Voyons, monsieur Basile, tendez les oi-eilles, et essayez de comprendre. En supposant même que j'aurais manqué aux préceptes chrétiens, en attaquant politiquement des hommes joa/tït^Me-;, je ne me suis jamais fait fort de parler au nom de la religion, moi. Mais vous, monsieur Basile, c'est autre chose. Quand vous vous })(>sez en modèle de toutes les veilus, en défenseur de l'aiche d'alliance, en interprète inftiillible de la doctrine évangélique, n'ai-je pas le droit de vous dii-e que vous méconnaissez cette même doctrine, en éclaboussant à cœur-joie la réputation de votre prochain, et en essayant de faire de la roligfbn la complice de vos haines injustes et de vos ambitions mesquines? Comprenez-vous, monsieur Basile, que nous ne sommes pas dans les mêmes conditions, et qu'en citant les Pères de l'Kglise et les évangélistes qui parlent de charité, je n'ai pas en la ])rétention de me donner comme inattaquable sous ce lapport, nVais (^ue tout se rédui.saii à vous dire : médecin, guéris-toi toi-même ?
Vous (Jevez saisir la chose, monsieur Basile ; cela me hemble assez clair, même pour vous !
A propos de la Voix d'un Exilé, si vous tenez, — comme tout me porte à le croire, — à ce que le Nouveau Monde la reproduise en entier, je pourrai vous en adresser la dernière étlition, monsieur Basile. Vous y trouverez certaines notes explicatives, appuyées sur des faits de notoriété publique, qui vous édifieront complètement au sujet de certaines choses que vous feignez de ne pas connaître, telles que l'idj'ile de !a Gatineau, par exemple. Cela pourra, en même temps, intéresser tout particulièrement les lecteurs du Nouveau Monde, dont le i-ddacteur en chef était l'un des héros de cette romanesque aventure. Du reste, il y a là de quoi amuser bien des gens, car la nomenclature est jolie. Les églogues de Kamouraska n'y figurent pas encore ; mais qu'à cela ne tienne, je puis mettre un post-scriptum qui relaterait, par exemple, les faits et gestes d'un saint homme que vous connaissez, lequel fut interrompu, un soir, dans ses nocturnes et sentimentales œuvres de piété, par de mauvais plaisants qui lui présentèrent un certain vase qui n'est point le pot aux roses. C'est à votre service, monsieur Basile.
Comme vous êtes gauche aussi ! On dirait que vous ne vous étudiez qu'à me donner des armes pour vous combattre. Ainsi, par exemple, tout en me gratifiant des jolies épithètes que je citais plus haut, vous avez l'aplomb de dire (\nG ]e glisse sur la pente de f invective ; et à l'appui de cette assertion, vous avancez carrément que je vous ai appliqué le mot de race de vipères. D'abord, vous avez rêvé cela, monsieur Basile; mais l'eussé-je fait, qu'auriez-vous à dire? N'avez-vous pas écrit cette phrase dans vos Causeries du dimanche, en pai-lant de saint Jean Baptiste: "Les pharisiens
baissaient la tête devant ee langage énergique que notre ■siècle efféminé appelé violent, et dont le Christ s'est servi tant de fois, race de vipères, etc.? "
Plus loin, vous jurez vos grands dieux, avec un sérieux impayable, que, pendant votre élection, — en 1867! — vous n'avez jamais traité votre adversaire M. Pelletier, de démolisseur de colonnes et d'assa>siM de Mgr Darboy. Elle est bonne la farce! Mais songez donc, mon cher monsieui- Basile, qu'à cette époque, Mgr Darboy se portait fort bien, et la colonne aussi !.., Mais vous êtes d'une naïveté incroyable, ou bien vous conspirez contre ma vie ; vous avez juré de me faire crever de rire.
Vous niez aussi avoir voulu fiiire la leçon à Mgr de Québec, qui a publiquement ti-aité les libéraux comme des catholiques. C'est bien ; j'aime à vous voir, une fois au moins, à la question. Mais alors dites-moi, monsieur Basile, que signitie donc cette phrase que je lis dans votre pamphlet : — "7/ ne faut pas cesser de le combattre (le libéralisme canadien), car de toutes les doctrines subversives, c'est la plus spécieuse et la ])lus insinuante ? "
Et cette autre : — " La nouvelle école qui s'introduit parmi nous, c'est le catholicisme libéral, et c'est elle que nous sommes disi)osés à combattre ? "
Et encore celle-ci : — •' Défions-nous de ces tangentes qui conduisent à l'abîme, sous les beaux noms de libéralisme et de catholicisme libéral. ? "
Enfin, n'avez-vous pas écrit un chapitre tout entier, pour démontrer que les libéraux canadiens, qui foi-ment rt)p])()sition nécessaire à tout gouvernement constitutionnel, sont les disciples de Voltaire, et que, lorsqu'ils se disent catholiques, c'est pour mieux atteij)dre leur but qui est de détruire la religit)n. ?
Que donnez-vous à entendre par là? N'est-ce pas exactement comme si vous disiez à Mgr de Québec : " Monseigneur, vous invitez des orateurs libéraux à prendre la parole dans une démonstration en foveur du souverain pontife; c'est une folie que vous faites ; ces libéraux sont tous imbus de doctrines voitairiennes ; s'ils font acte de religion, c'est pour mieux cacher leur jeu. Il ne faut pas cesser de les combattre, autrement ils nous conduiraient à l'abîme. Vous n'entendez rien à ces choses-là, vous Monseigneur; mais c'est moi, Basile Houthier, qui vous le dis."
Et ce n'est pas là la seule circonstance oiÀ vous vous placiez en oj^position directe avec votre premier • supérieur ecclésiastique, monsieur Basile ; j'y reviendrai plus loin. En attendant, sachez que vous faites un nouvel accroc à la vérité en disant que j'ai représenté Mgr l'archevêque de Québec comme un ami particulier des libéraux. J'ai seulement fait ressortir le contraste qui existe entre votre conduite si intolérante et la sienne, qui est toute de conciliation. Mgr de Québec n'ignore pas, lui, qu'il y a deux espèces de libéralisme : le libéralisme religieux, qui est condamné par l'encyclique Quanta ciirà, et le libéralisme jnirement politique, dont les principes sont laissés à la libre discussion des hommes.
Etudiez donc un peu, monsieur Basile, avant d'aborder les sujets que vous avez la prétention de traiter. Ouvrez les grands auteurs de théologie, le cardinal Bellarmin, par exemple, et vous verrez la diiîérence qu'ils font entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, dans leur origine et dans leurs attributions : —
" D'où suit, dit Bellarmin, une double dffterence, " entre la puissance politique et la puissance ecclésias- " tique : lo Différence du côté du sujet, puisque lu
" puissance politique se trouve d<ins la multitude', et la "puissance ecclésiastique dans un homme immédiate- " ment, comme dans son sujet ; 2o Ditféfcnce du côté "de la cause, puisque la puissance politique, considérée "généralement, est de droit divin, et en particulier du " drÀt des gens. Tandis que la puissance ecclésiastique " est de toute manière de droit divin, et émane immédiaie- '• ment de Dieu. "
Est ce assez clair, qu'en dites-vous ? ^^
Et puis, vous n'êtes pus plus véridique ei 1 que
je m'abrite derrière l'université Laval.
Non, monsieur Basile, vous vous trompez ; seulement j'honore et vénère cette institution, tandis que voti-e école et vous même, avez plus d'une fois tléjà essayé de la mordre au talon. Voilà la ditterence.
(^uant à ce qui est de m'abriter derrière Mgr l'archevêque, il n'y a pas de danger qu'on puisse vous en reprocher autant, à vous, qui lui passez cavalièi-ement devant le nez en allant chercher, pour votre livre, des approbations épiscopales dans un autre diocèse.
Vous direz peut-être que votre pamphlet a été im]nimé à Montréal; mais personne n'ignoi'e qu'il a d'abord paru dans les journaux de Québec; et comme vous aj^parlenezà ce dernier diocèse, les lois du bon sens couime celles du savoir-vivre, vous faisaient un devoir de vous adresser d'abord à Mgr Taschereau.
Comment n'avez- vous pas senti la gi-o.ssière inconvenance que vous commettiez là ? Ne savez-vous j):is que c'est un sanglant soufflet que vous avez donné à la face de votre archevêque ? Oh ! je sais bien, moi, ce qui vous a empêché de demander son approbation ; c'est que vous saviez que vous ne l'obtiendriez pas. Si je ne dis pas vrai, prouvez-le en en publiant une. Je
vous délie, entendez-vous, je vous défie de l'obtenir !- 6*
Fa puis, que signifie cette longue réclame que vous venez de publier en faveur de l'oeuvre du père Monnot, quand vous savez que la prédication de cette œuvre, jusqu'alors simplement tolérée dans le diocèse, vient d'être expressément défendue par l'archevêque? N'estce pas une autre preuve de votre esprit d'insubordination ?
Je veux bien croire que cette œuvre est excellente en elle-même, et que la permission de la prêcher n'a été retirée que pour des considéi-ations toutes particulières. Mais, est-ce bien à vous de vous faire le juge de ces considérations, et de dire à votre archevêque : — " Vous trouvez, vous, que les sommes recueillies pour cette œuvre ont atteint un chiffre qu'il ne serait pas sage do laisser dépasser; eh bien, moi, Basile Eouthier, je prétends que vous avez tort, et si vous nous empêchez de prêchei" dans la chaire, je prêcherai dans les journaux ! " Voilà pourtant ce que vous faites, monsieur Basile.
Mais pourquoi raisonner avec un homme qui regarde l'invention de l'imprimerie comme une œuvre diabolique ; qui blâme tous les progrès modernes, comme propageant nécessairement le riCffwraZîSTne; qui dit que notre siècle marche comme une écrevisse, et qui affirme que le journalisme est une des plaies de l'humanité?
Le fait est, monsieur Basile, que vous n'êtes pas capable de dire un mot sans vous enferrer à faire pitié. Prenez donc le parti de vous taire. Lisez Vlmitation de Jésus Christ, vous y trouverez cette phrase: — "Si les hommes prenaient autant de soin à déraciner les vices de leur cœur, et à y semer les vertus, qu'ils s'en donnent à agiter des questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales parmi le peuple."
" Un zèle trop ardent, dit le père de Colonia, mène souvent au delà du but, et fait tomber dans l'également. " Prenez garde, monsieur Basile ! -^
Un mot de plus. Vous dites dans votie dernière letti-e, avec un air de touchante humilité : '' Mes adversaires en général ont peu d'haleine, el ils ne vont pas loin. La polémique produit sur leur cei-veau le même ertet qu'une machine pneumatique. Le vide s'y fait bientôt, et tout à coup l'air manque. "
Il n'y a toujours pas de danger que cet accident arrive au vôtre monsieur Basile; car il n'est pa»s (iifiicile de s'apercevoir qu'il reutei-me trop de vent pour que l'aii-'y manque jamais.
Votre Serviteur AIahdi, 12 décembi-e 1871.
Louis Fréchette.
Nouveat'-Monde, 13 déc. 1871.
Il faut empêcher M. Fréchette de s'égarer trop loin; cai" si je le laisse aller à tous les caj>rices de Pégase, le lecteur ne saura bientôt plus <le quoi il est (question. Il ne faut donc pas perdre de vue qu'il s'agit de mes Causeriez du dimanche, et de la savante critique que M. Fréchette en a faite.
J'ai l'épondu aux reproches qu'il m'a adressés au j*ujet de Washington el des Ftats Unis. J'ai développé et justifié mes deux causeries intitulées : Le Eirejies hommes et le Rire de Dieu ; M. Fréchette n'a rien rt^pondu et ne peut rien répondre.
Tl lie me reste plus qu'à démontrer qu'au lieu d'être révère, j'ai été extrêmement incluli^ent pour M. Fréchette ; ee sera facile. On y verra une fois de plus, ce que l'on gagne à être conciliant.
Qu'ai-je dit des poésies de M. Fréchette, et que me reproche-t il le plus amèrement ? Je pourrais résumer l'apprécialion que j'ai faite de " mes Loisirs " en disant, que c'est un recueil de vers harmonieux, qui ne contient pas une idée." Or M. Fréchette admet que j'en ai dit plus de bien qu'il n'en pense lui-même. Donc ne parlons plus de cette œuvre de jeunesse qui a veilli si vite dans les souvenirs du lecteur.
Venons à la Voix d'un Exilé qui est l'œuvre capitale du poète, et qui contient quelques uns de ses beaux rêves politiques. Ma critique de cette poésie atteignait à la fois la forme et le fond. A la forme, je disais que les trois pièces se ressemblaient ; que la seconde avnét était la répétition de \s(, première, et que la troisième était semblable à la seconde ; quSl y avait des strophes très belles à côté de vers ridicules, et que le ton était déclamateur, faux et cassant. " Sa lyre,'' ajoutais-je, devient une petite caisse qui fait un bruit a-sourdissant, mais qui sonne creux. Ce sont des clameurs furieuses, dos cris discordants, des éclats de cymbales, des bruits de grelots fêlés et du boum-boum.
Au /bm^, j'accusais M Fréchette do diffamer ses compatriotes et les institutions de son pays, et je l'avertissais qu'il glissait sur la pente de l'irréligion.
Cette double critique était-elle marquée au coin de la haine ou de la bienveillance ? Le lecteui- en jugera bientôt. M. Fréchette m'accuse d'envie et de jalousie de métier; il croit même que je veux le renverser et me hisser à sa place.
A sa place! Pour quoi faire? Qu'anrais-je à lui envier, et en quoi son sort sei'ait-il préférable an mien ? 11 a TU Chicago; moi aussi. Il a perdu son élection j)ar trois cents voix de minorité ; j'ai perdu la mienne ])ar quarante voix. Il a publié " mes Loisirs, " et moi, les " Causeries du dimanche. " Quant à " La voix d'un Exilé " je vais démonti-er qu'un honnête homme devrait rougir de l'avoir éciite.
Donc, je n'ai rien à envier à M. Fréchette, et je le prie de garder sa place. Qu'il veuille bien remarquer en outre, que lors de la publication de ma critique, il résidait à Chicago et ne pouvait me nuire en aucune manière.
Examinons maintenant plus en détail cette " Voix d'un Exilé," puisque M. Fréchette ne veut pas se contenter de la critique générale et pleine d'indulgence que mes causeries du dimanche contiennent.
C'est en vain que M. Fléchette a voulu forcer son talent pour être terrible. La " Voix d'un Exilé " n'a fait trembler personne, et u!a produit aucune secousse politique en notre paj's. C'est en vain, qu'il a épuisé le répertoire d'injures des poissai'des et des gens de la halle, pour salir la réputation de nos hommes publics ; l'écume de sa bouche n'atteint personne. Sir Narcisse Belleau, qu'il appelle Jocrisse, Harpagon, et les ministres qu'il nomme Tartuffe, Eoquelaure, Lacénaire. Judas, Erostrate, Mandrin, ne s'en portent pas plus mal.
Ses clameurs furieuses, ses contorsions d'énergumènes, t^es hérissements de Méduse, ses fulgurations égosillées, tout cela est tombé à plat. Le sifflet a fait justice du lâche insulteur, qui avait abandonné son pays .pour le vilipender, et ses amis eux-mêmes, n'ont jni distinguer dans tout ce tapage, que des bruits de grelots fêlés et du boum-houm.
Chez M. Fréchette pourtant, l'outil n'est pas mauvais. Ce qui manque, ce sont les matériaux, c'est l'idée. En vain le sculpteur ornementera la boue, il n'en fera jamais du marbre. C'est ce que M. Fréchette oublie, et nous pouvons appliquer à sa poésie cette critique de Boileau : —
Et quand la rime enfla se trouve au bout du vers. Qu'importe que le reste y soit mis de travers?
J^)ur lui, une seule chose est importante : bien penser ? Non, mais bien mouler son vers, et à force de travail et d'imagination, il réussit à lui donner une apparence, une forme, qui, de loin, i-essemble à une idée ; comme certain oiseau domestique ressemble à un paon. On le voit, faisant la roue, comme l'oiseau de Junon ; mais -en apjirochaiit l'illusion s'évanouit.
Citons un peu, et démontrons la vérité «le notre appréciation par un exemple.
Après avoir représer)lé nos ministres à table, dans une orgie dégoûtante, se félicitant d'avoir tout trahi, tout vendu et tout sali, M. Fréchette ajoute : —
Mais il manque à l'orgie un nouveau camarade Il faut à ces roués un roi de mascarade, Un roi de la bamboche, un roi de carnaval I Oui, je l'avoue, il manque une chose à la fête! Le stigmate, il est vrai, décore bien la tête. Mais pas comme un bandeau royal.
Eh bien ! puisqu'il le faut, pardonne ô ma patrie Dans les sales bourbiers de la truanderie Plongez-vous pour trouver un roi digne de vous ; Un roi digne de vous, s'il s'appelle Cartouche, S'il a le vice au cœur et le fiel à la bouche Et surtout s'il sort des égoûts I
LEa CAUSERIES DIT DIMANCHE. t^
Que signifie ce dévergondage de jDaroles ? Quel est ce rot de la bamboche qu'on ne pourra trouver qu'en plongeant dans les sales bourbiers de la truandene f
Je n'y comprends rien, et je suppose que M. Fréchette né se comprend pas lui-même; et cependant, tout ce '■'■boum boum" n'a-t-il pas l'air de .signifier quelque chose ?
Lisez encore : —
Quand donc pourrais-je voir, ô jour de délivrance L'astre des peuples se lever 7
L'astre des peuples, what is that ?
0 peuple, les crachats ont maculé ta joue, Un bouffon te harcelle, un pierrot te bafoue, On te hue, on te berne, on te pique, on te mord.
Mais soyons clément pour la forme, et %'enonB au fond.
On a vu comment M. Fréchette vilipendait no.-< hommes les plus illustres, et dans quel style ignoble il les accable d'outj-ages. On a vu quelques unes des liasses injures qu'il prodigue à Sir George Etienne Cartier. Voici maintenant comment il juge M. Chauveau : —
Un homme ? Non, pas un, maie le spectre d'un homme Encore un pauvre Adam qui fait tomber la pomme ; Devant la pomme, hélas 1 que d'astres ont pâli.
O Pégase ! Des astres qui pâlissent devant une pomme ! Honte à eux ! Ce n'est pas l'astre des peuple» qui pâlirait ainsi.
Lui ne l'a pas cueillie, oh ! non ; mais il la mange, Comme si pour n'avoir jamais pétri la fange On put en être moins sali.
C'est évident: s'il la mange, pou importe qu'il ne l'ait pas jDétrie !
7(> LES CAirsERIE.S DU DIMANCHE.
Veut-on eavoir comment M. Fréchette nppi-écio hi malheureuse victime du plus lâche assassinat, l'illusti*' Thomas d'Arcy McGee ? Qu'on lise: —
L'un d'eux vient de tomber seul au coin d'une borne, Sa cervelle a jailli de son crâne sanglant ; Ses complices émus, œil troublé et face morne, Se sont regardés en tremblant.
Patriote on le vit combattre sa patrie !
Démocrate, il en vint à courtiser les grands !
Irlandais, il fut traître à l'Irlande meurtrie ! Canadien, il rompit nos rangs I Les honorables MM. Oui met, Archambault, et plusieurs autres sont traités de la même manière, et je n'ai pas besoin, j'espère, d'en citer davantaj^e pour me justifier d'avoir accusé M. Fréchette de dilfatnatioji.
Il me reste à monti-er comment M. Fréchette apprécie les institutions de son pays et pourquoi j'ai pu dire qu'il glissait dans l'irréligion. On connaît les sentiments pi'otondément monarchiques et religieux de notre peuple; on connaît son i-espect pour les autorités civiles et religieuses. On sait que partout, où le libéralisme n'a pas encore pénétré, le roi et le prêtre sont deux personnes inviolables et sacrées.
Voyons comment M. Fréchette travaille à i-emphicer ces gi-ands principes d'ordre par ceux de la démagogie et de la l'évolution.
Après avoii- déclaré que le stigmate déshonore moins une tête que le bandeau royal, il fait l'éloge des Ftats- ^ ITnis et il s'écrie : —
Là, Washington jeta la semence féconde
Qui, principe puissant, fera du nouveau monde
Le vrai berceau du genre humain.