L. A. Dessaullbs
Nouveau-Monde, 20 jan. 1872.
En m'adressant .sa première philippique, M. Fréchettc disait qu'il parlait au nom de tout un grand parti, et il avait juré de m'éreinter ; que dis-je ? il promettait de tn' écraser comme une punaise, c'était son expression choisie. Il paraît que le grand parti n'est pas tout-àfait content de son héros, et qu'il ne me trouve pas encore suffisamment écra.sé. Car voici venir M. L. A. Dessaulles, le grand chef du grand parti, qui écarte M. Fréchette et prend sa place.
Pourquoi cette intervention ? — Il y a un prétexte et une raison. Le prétexte, c'est de contredire un avancé (jne j'ai fait, et qui concerne M. Dessaulles. La raison véritable, c'est de consoler M. Fréchette, et de panser ses plaies.
^[. L. A. Dessaulles se pose en juge de la polémique qui vient de tinir, et il va sans dire qu'à ses yeux M. Fréchette a tout l'avantage. C'est un poète de génie, un prosateur brillant ; un polémiste spirituel, et la lutte que j'ai soutenue contre lui a été visiblement inégale.
Pour faii-e accepter un semblable jugement, M. J>essaulles aurait dû le mieux écrire. C'est le moins
qu'on puisse demander à la critique littéi-aire, que ses jugements soient bien rédigés. Par le temps qui court, il lie suffit plus d'avoir une réputation d'écrivain, il faut la soutenii'. Or, la lettre de M. Dessaulles contient des négligences de style qui étonnent chez un homme qu'on croirait rompu au métier. Il fait sui-tout un abus des épithètes et des adverbes, qu'on ne pardonnerait qu'aux collégiens. Quand il veut me désigner, il les accumule «ans merci : " ce pauvre sanctifié ahuri, ce 'pauvre maltraité 'les niases. ce malheureux escrimeur fourvoyé, ce lutteur h'iletant et criblé, etc." Jamais moins de deux qualificatifs, quelquefois trois.
En même temps, de grands adverbes tombent sur moi comme grêle : —
" Ma lutte a été visiblement méi^^\Q...dé'plorabkment veuve " de tout ce qui donne de l'intérêt... je luttais si 'i)éni- '^ blement avec mon fleuret /ar^emên^ boutonné... j'étais " si prodiyieusement essoufflé à la suite d'articles si péni- " blement pondus... mon esprit Q»i fatalement nébuleux... " et ma méchanceté superlativevierit bête..." Je ne puis les énumérer tous, je prends au hasard.
Kien ne m'assomme comme ces longs adverbes. Je résiste bien aux noms (même à celui de Basile), aux pronoms, aux verbes, et un ])eu aux adjectifs ; mais les adverbes m'accablent déplorablement, prodigieusement, supjerlativement. L'adversaire qui veut en finir avec moi n'a qu'à me cingler des adverbes.
Ce n'est ])as tout. On devine que la phrase de M. Dessaulles ainsi sui-chargée, doit être lourde et se traîner misérablement. Qu'on en juge — ^je souligne les passages embarrassés : —
" Suivant, comme je l'ai fait depuis plusieuis " semaines, toute cette polémique si étincelante d'un côté, ** et de l'autre n déplorablement veuve de tout ce qui donne
" (io l'intérêt à ces passes d'armes littéraires, j'en étais '' yeuu, quoiqiiami et ^admiratevr du talent de M. Fré- " chette, à sentir mes sympathies se développer peu à " peu en faveur de ce pauvre maltraité des muses que je " voj'ais broj^é amsi comme chair à paie. Un bon " cœur souffre à voir 7ne7/ie un insulté frapper trop fort "sur le gamin gwi lui a fait une niche, et je trouvais ^^ presque quelquefois, que M. Fréchette laissait un peu ^^ trop libre cours à sa mordante verve contre cet im- " puissant.''
On se rappelle un à peu près de presque compassion que le bon cœur de M. Fréchette a éprouvé un jour à la vue des tronçons mutilés d'un serpent coupé par morceaux sur une grande route de la Louisiane. Le bon cœur de M. DessauUes vient d'éprouver presque, quelquefois, un peu trop le même sentiment.
"Je le dis en toute franchise (on vous croit), j'éprouvais une sincère et réelle pitié (on effet, une pitié sincère '■'doit être réelle) pour ce malheureux e crimeur fourvoyé " ([ue je voyais repousser si péniblement avec son fleuret " largement boutonné les passes vigoureuses d'un adversaire " au fleuret rapide et acéré (un fleuret boutonné d'adverbes "ne serait pas rapide ni acéré)... i'nfin, le voyant " toujours si prodighnisement essoufflé, à la suite d'articles " si péniblement pondus, je me suis souvent demandé avec " inquiétude si personne dans son entourage, n'aurait ])as la " charité de lui faire porter l'exti'ême-onction."
Est ce pour me rendi'e ce service que M. DessauUes (îst accouru ? —Je le suppose, mais ju doute de sa jurisdiction. Je ne le crois pas plus (•aj>able d'administrer l'extrôme-onction (juo de donner la sépulture ecclé- -iastique.
Ces citations, que je pourraivS multiplier, doivent suffire à démontrer que M. DessauUes n'est pas un juge
très-compétent en matière littéraire; et pour peu que le préjugé serve son incapacité, il est évident que ses jugements ne peuvent avoir une grande autorité.
J'arrive maintenant au prétexte de sa correspondance.
J'ai dit dans une de mes lettres que M. Dessaulles se prétendit, un jour, approuvé par Mgr l'archevêque Baillargeon, lorsque l'évêque de Montréal le condamnait. Je n'ai pas fait cet avancé à la légère, et je suis bien étonné de voir M. Dessaulles nier ce fait, dont je trouve la preuve en toutes lettres dans sa lecture sur l'affaire Guibord, publiée dans l'annuaire de l'Institut Canadien pour 1869.
Remarquons bien que le fait en (question n'est qu'un dire de M. Dessaulles, et je ne sais pas, moi, si le défunt archevêque de Québec a tenu ou non les propos que rapporte M. Dessaulles.
Après avoir raconté comment et pourquoi, les membres de l'Institut ont cru devoir se soumettre au décret de la congrégation de l'Index condamnant l'Annuatre, et ne pas accepter celui de l'Inquisition condamnant l'Institut lui-même, le lectureur allègue que ce dernier décret a été surpris soit par intrigue, soit par erreur, et il ajoute :
" Mais s'il y a erreur sur la question de ftiit, comment " ose-t-on prétendre que nous étions tenus d'accepter " les deux décrets de Rome ? Car voilà la prétention du " chapitre, et maintenant de l'évêque lui-même parait-il."
Ici il y a une note qui dit : — " Cela est confirmé " par la lettre même de Mgr de Montréal à M. l'admi- " nistrateur du diocèse, publiée dans la Minerve.''
Suivant M. Dessaulles. l'évêque de Montréal le désapprouvait donc de ne pas accepter les deux décrets. Or, voici maintenant comment Mgr l'archevêque de Québec aurait répondu à M. Dessaulles sur la question.
LBS CAU^ERIBS DU DIMANCHE. 155
Celui-ci ayant exposé ses raisons de ne pas adhérer au décret de l'Inquisition, l'éminent prélat lui aur.it dit : — " il n'y a rien à dire, vous êtes dans votre droit... " vous n'êtes pas des rebelles, et ne pourriez, dans tous " les cas, l'être que plus tai-d, suivant les circonstances." Puis il aurait ajouté en terminant: — "Je n'entends "juger personne, ni préjuger quoi que ce soit contre " qui que ce soit, je ne voudrais rien dire en son " absence, qui put comporter le plus léger blâme " contre un collègue, mais je ne puis, moi, vous considérer " comme des rebelles puisque vous suivez votre appel " à Eome. C'était votre di-oit d'y aller."
S'il n'y a pas là une approbation, je ne sais plus quels
termes, il faudra employer pour approuver quelqu'un.
Mais M. Dessaulles nie quand même, et il soutient
que l'opinion exjîrimée par Sa Grâce ne s'appliquait à
personne en particulier, et qu'il s'était lui-même 'servi
du pronom indéfini on pour désigner les personnes qui
le désapprouvaient.
Evidemment il oublie que Sa Cirâce, en lui répondant
dit qu'elle ne voudrait pas blâmer un collègue. Est-ce
un pronom indéfini qu'un collègue f
J'ai droit de conclure que M. Dessaulles m'accuse
bien à tort de déloyauté, de fausseté, de malhonnêteté,
et qu'il est cruel d'assaisonner tout cela de villains
adverbes.
A. B. RoUTHIEft.
Evénement, 5 "Fevi-ier, 1872.
M. le liédacteur.
A une leçon de loyauté, M. Routhier a répondu par une leçon de style. J'y reconnais l'espèce dans tout son lustre. Au fait, l'un peut fort bien lui paraître aussi important que l'autre, et même s'il lui plait, de pi'éférer le beau style à la droiture, je lui en laisse toute la jouissance. Mais il y a peut-être, ça et là, des esprits (juinteux qui trouveront apas l'avoir lu qu'il a encore beaucoup moins de loyauté que je n'ai de style.
Mes adverbes offensent ses délicates oreilles. Mon. sieur a des nei'fs ! Mais cher impatient, je ne me sens pas ii-rilé, moi, de voir votre robuste conscience, dormii' comme elle le fait des deux oreilles, sur la ))i'odigieuse déloyauté qui caractéi'ise toute votre polémique! Ah ! si la conscience valait les oreilles! Mais je V(jis que quand on la cherche un peu, on la trouve aussi imperceptible que celles-ci sont développées.
M., Routhier m'informe que je ne sais pas écrire. Cela se peut, et je n'ai jamais songé à me poser comme un maître en fait de style. Quand on m'indique un défaut, je l'avoue de bonne grâce et j'en demande pardon. Je me crois seulement un peu moins coupable de mettre un adverbe de trop qu'un mensonge conti-e le prochain. Mais par exemple, je vois que quand on montre à M. Routhier une calomnie de son crû, il la maintient avec opiniâtreté. C'est sa manière, à lui, de comprendre la religion.
Quant à moi je n'ai jamais songé qu'à démasquei-, dans la moins mauvaise forme possible, les arrogants et les hypocrites, et toute cette école de la haîne et du dénigi-ement systématique qui s'affuble si gauchement du manteau de la i-eligion ; manteau sous lequel ce»
bonnes gens nous font exactement l'effet du singe du cardinal Mazarin, qui s'était un jour, coiffé de la calotte cramoisie de son maître. Mes adverbes l'irritent ! C'est son droit. Mais pourquoi ne me concéderai t-il pas en retour, celui de mépriser de toute mon âme ces matamores en capuchons, qui crojpnt sanctifier l'injure qu'ils font au prochain en trempant leur ])lume dans l'eau bénite ?
Je puis me tromper, mais j'ai bien moins honte de dire des choses vraies avec des adverbes, que je n'en aurais de calomnier les gens en style châtié, comme le modeste M. Eouthier se le fait dire dans un communiqué de la feuille où il écrit.
M'est avis qu'il serait de meilleur exemple, que les notions d'honorabilité de l'écrivain fussent aussi châtiées que son style, en admettant que le dit style mérite les coups d'encensoir que M. Eouthier lui donne si consciencieusement ; sans doute pour bien démontrer l'humilité profonde de l'inventeur du susdit style.
Jepai-gnerai donc pour l'avenir à M. Eouthier la peine infinie qu'il s'est donnée à fendre des cheveux en quatre, en lui disant que la manière dont j'habille ma ^pensée a toujours été la moindre de mes inquiétudes, ne in'occupant jamais que de aire clairement ce que je pense honnêtement. J'ai entendu plus d'un méchant prétendre que parmi les écrivains du jour, M. Eouthier est l'un de ceux qui pense le moins ce qu'il dit. Je n'échangerais donc pas mes habitudes pour les siennes.
Je n'ai pas dit que la lutte avait été visiblement inégale ; j'ai dit risiblement, et j'ai entendu tels partisans des idées de M. Eouthier déplorer son évidente insuffisance dans cette lutte dont il parait si fier.
Quand ses propres amis en versaient des larmes, pourquoi donc la pitié m'auraitelle été interdite !
158 LES CAU8KRIES DU DIMANCHE.
Non ! M. Routhier ferait mieux de se bien tâter Ininième avant de s'engager dans une de ces luttes oii l'on ne trouve plus même la queue du battu. Et j'oserai lui demander s'il croit vraiment avoir la somme d'études et de connaissances acquises et nécessaires à ceux qui s'arrogent, comme lui, la mission de tancer arrogamment tout le monde. Pour avoir le droit de bousculer ainsi, même ceux qui ne lui disent rien, il faudrait au moins montrer une tête (juelque peu bien meublée.
J'ai pris un prétexte pour l'attaquei-, dit M. Routhier. Je comprendrais cette tactique si M. Routhier ne m'avait rien dit. Mais II se permet la plus injustifiable agression contre moi, agression pour laquelle je ne lui avais pas fourni le plus léger prétexte, et puis, c'est moi qui ai cherché des prétextes ! On dirait réellement que l'homme a des absences.
Si j'avais vraiment voulu faire ce qu'il suppose, aider l'homme qui a si lumineusement disséqué son moral, j'aurais commencé par lui j'ésumer et lui expliquer en détail la petite douzaine d'ignorances du plus beau calibre que j'ai découvertes sans loupe, dans le peu de lignes de lui que j'ai lues. Mais franchement je n'ai pas de temps à perdre à chasser pareil gibier.
M. Routhier peut être sîir que je n'aurais pas soufflé le plus petit mot s'il ne m'eut rien dit. J'en avais trop pitié.
Mais quand je vois devant moi une tête passablement vaine, et encore plus vide qu'elle n'est vaine, je lui rappelle ce qu'elle est, simplement pour lui rendre hcrvice. C'est certainement là de la vraie charité. " Dire une vérité à propos est toujours le plus grand " acte de charité possible " a dit le grand saint Grégoire. M. Routhier ne le récusera pas celui-là.
LES CAUSERIES DU DIMAltCHE. 159
Maintenant, j'ai conseillé à la susdite tête, un peu trop vaine pour ce qu'elle contient, d'étudier les œuvi-es de son patron saint Basile, atin de se bien pénétrer de ce que ce grand homme pensait des exagérés et des ignorants qui compromettent l'Eglise. Ces expressions sont de lui et non pas de moi ; mais je vois avec chagrin que l'éminente tête ne veut pas profiter de ce conseil ! M. Routhier peut être sîir pourtant, qu'il profiterait beaucoup plus à lire saint Basile que Veuillot.
Je proteste en terminant contre la tournure systématiquement malhonnête et déloyale, que M. Routhier a donnée à ce que j'ai écrit au sujet de feu Mgr l'archevêque de Québec. Au reste je n'en ai été nullement surpris! C'est une interprétation hj/ale au contraire, venant spontanément de lui, qui eût excité ma surprise.
Il a commencé par dire une fausseté, et puis, au lieu de l'admettre de bonne grâce, il a essayé de colorer sa déloyauté en défigurant de nouveau ma pensée. Quand je discuterais pendaiit six mois, je ne corrigerais probablement pas un esprit aussi prédisposé, par tempérament, à défigurer en pleine préméditation toutcequ'il touche. L'homme est ainsi fait, et je le livre à son saint patron, qui doit bien gémir s'il se regarde quelquefois dans un pareil miroir.
Adieu donc à monsieur Routhier, et quoiqu'il puisse dire dorénavant, il ne tirera rien de moi, à moins qu'il ne m'envoie un certificat bien en forme qu'il a lu saint Basile. Quand il se sera ainsi un peu meublé la tête, je verrai ce qu'il conviendra de faire. Et d'ailleurs, s'il lit saint Basile, et s'il le comprend, il lui sera difficile de ne pas changer un peu de ton et de façon d'agir. Alors nous serons peut êti'c tl'accord. Salut •donc à monsieur Routhier.