‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 28 sur 57 · R AH. LARUE · texte numérisé non relu

R AH. LARUE

Nuda reritas.

Mâle caractèi'e, mâle esprit, mâle figure, tel est Tori- ^inal de ce mâle portrait.

Le docteur Larue a ses quarante ans. L'île d'Orléans est sa patrie, saint-Jean sst paroisse, Tuniversité- I^aval sa mère. La more et le fils sont fiers Tun de Taiitre.

L*université - Laval ! Puisque je Tai nommée, je m'arrête et je m'incline. Sous un autre nom, elle est autant vieille que le pays, autant que lui vénérable. Klle a eu toutes les gloires; notre temps lui a donné la sienne : Tinsulte.

Dites, après cela, qu'il n'y a point de progrès. Aujourd'hui, on donne gratis des cours d'ingratitude. Un ont eu du succès : on a désappris à rougir.

Arrière, insnlt^ur sans vergogne! Au lien de lui cracher au visage, vous feriez bien mieux de lui baiser les pieds. Pour vous punir, elle bercera sur ses genoux vos fils ; elle fera l'aumône à votre ignorance.

Salut à toi ! fille aimée de la religion, source féconde de Tintelligence, mère de nos grands hommes I Tu nous a.s donné la science, nous t'avons donné nos cœurs. I Is lieront tes remparts.

Le Dr. Larue est professeur à l'université-Laval.

Il est huit heures du soir; c'est l'heure des courn. Entrons.

La foule se presse dans les couloirs ; je gravis avec elle deux paliers, et me voici dans l'amphithéâtre, où ne donnent les cours scientifiques. Les gradins de rhémicycle sont remplis d'auditeurs qui chuchotent entr'eux en attendant l'ouverture du cours.

* M. le Dr Larue est mort À Québec, le 25 Septembre, 1881.

Une porte s'ouvre ; on voit poindre le bâton de l'appariteur. Le silence se fait. Le professeur arrive d'un pas prompt et ferme. Une salve d'applaudissements l'accueille; il salue avec un léger sourire. Le courn commence.

Le Dr. Larue est un homme de moyenne taille, assez grôle, preste dans ses mouvements. Figure bilieuse, pâle, effilée de la base. Un sourire moqueur est acci*oché au coin de sa moustache. Ses dents, brunies par la fumée du tabac, sont bonnes : les canines sont i-emarquablement longues.

Il ne serait pas d'origine française s*i] n'aimait pas à mordre ; il est gouailleur sans malice. Vous jureriez qu'il a entre les dents quelque lambeau de chair de son prochain ; il n'en est rien pourtant.

Ses yeux bruns sont méditatifs. Dans l'ardeur de la discussion, les prunelles s'allument, et les cils, longs et serrés, se changent en daixls perçants, dont l'attaque est difficile à soutenir. L'énergie a tracé entre les deux sourcils ses deux sillons caractéristiques. Le front, plus haut que large*, a de l'audace. Les cheveux, châtain foncé, sont érigés en toupet. Fermeté dans les traits, feu dans le regard, fierté dans l'expression, pre8te.s8e dans les allures: voilà l'homme. Le moule fait la sUitue, le caractère fait la physionomie.

Le Dr Larue est entier dans ses idées. Pour lui, le souverain signe du dédain est de s'allonger la mâchoire en avant, et de se morde les dents.

Sur son crâne, la bosse de l'ironie fait saillie : le sarcasme est une arme dangereuse entre ses mains.

Il a le geste facile et dégagé ; ses mains fines, habituées aux expériences chimiques, indiquent un manipulateur habile.

Le Dr Larue a le génie du professorat I esprit lucide, bcrvi par un organe éclatant; élocution pure, naturelle, animée ; méthode simple, claire comme le soleil. Il a étudié sur les bancs des universités de Paris, de Boston, de Bel>;:ique et d'Allemagne : il s'est formé à Técole des grands maîtres.

Ses leçons et ses écrits sur Tindustrie et sur Tagriculture, ses idées d'économie politique ont créé une révolution dans les esprits. Elles circulent dans tous les journaux; on se les attribue sans mot dire. Elles donnent des pensées à ceux qui n'en ont pas. C'est à lui, en grande partie (en partie aussi à M. David) qu'on doit le mouvement industriel qu'on sent partout dans Tair et qui va ouvrir à notre pays, une ère nouvelle de prospérité. Donnez-nous dix hommes comme celui-là^ et dans dix ans la face du pays sera changée.

Larue aime la plaisanterie; il s'amuse volontiers à rire aux dépens des autres, volontiers à ses propres dépens.

'^ Je me suis laissé surprendre deux fois dans ma vie, disait-il un jour, une fois par un homme, une autre fois par un bélier.

J'avais quinze ans. Je passais devant la grange chez nous, une botte de foin sur la tète. En traversant devant la bergerie, je ne m'apperçus pas que la porte était ouverte. Je m'en allais tranquillement, sans soupçonner le moins du monde que le bélier accourait derrière moi à toutes jambes. Il vint me toquer, vous savez bien oà, avec une telle violence que j'allai voler d'un côté, et la botte de foin de l'autre. Je fus quinze jour» «ans m'asseoir.

Et d'une.

Je revenais de Tîle à la brunante, il y a trois on quatre ans, en compagnie d*un de mes frères, loraque je fus attaqué par un homme à moitié ivre.

Je lui applique un coup de poing à la bonne place, et il va rouler à terre. Il se relève furieux: la douleur Tavait complètement dégrisé. Je n'avais pas eu le temps de me mettre en garde, que je reçois un coup de poing en pleine poitrine ; je ne perds pas de temps..., j'en reçois un autre sur l'œil.

Et de deux.

Comment revenir à la ville avec une pareille bUu^keye? Et surtout comment paraître à mes cours? lia nécessité est ingénieuse. Je tis réparer le désastre par un peintre qui dissimula la contusion sous une couche de peinture.

Cette leçon m'avait appris qu'il y avait une lacune dans mon éducation. Je résolus de la combler. Pendant six mois, je pris des leçons de boxe et de bâton chez, un maître d'escrime."

Voilà bien l'homme peint par lui-même: intelligence essentiellement pratique qui observe tout, qui tire partie de tout.

Aujourd'hui le Dr Larue peut aussi bien donner des leçons de boxe et de bâton, que d'industrie et de chimie. Il entend le coup de poing, il sait faire le moulinet, parer tierce, quarte, quinte, comme aucun. Je ne vous conseille pas de vous attaquer à lui ; vous courerîes risque d'aller faire une promenade chez le peintre.

Marié après 1860, Larue a déjà une demi-douzaine d'enfants et plus, je crois. Il espère bien en avoir, pour le moins, autant encore. Il tient, avec Napoléon, que le plus grand patriote est celui qui donne le plus d'enfants à la patrie. Ce sont des colons tout rendus, et

on évite les frais de transport. Il n'y a qu*à les empêcher d'émîgrer dans Tautre monde.

Quoiqu'il ait considérablement écrit, le Dr Larue n'est pas, ne veut pas être un auteur. La plume est pour lui ce que la pioche est au cultivateur, la truelle au maçon : un intrument. Ecrire pour écrire ! fi donc I 11 n'écrit pas pour faire du style, il écrit pour faire du bien.

Il est de ceux qui croient que le temps des livres est passé. Dans ce chemin de fer qui va à toute vapeur, qu'on appelle aujourd'hui la vie, on n'a plus le temps de lire un livre. Les livres sont remplacés par la feuille volante. Une idée vous vient, vous la contiez au papier, et vous jetez la feuille au vent. Le passant la ramasse, cueille l'idée, et laisse tomber la feuille au ruisseau.

Le Dr Larue a écrit par-ci par-là, quand l'idée lui est venue, dans le Courrier du Canada^ dans VEvénemmtj que nais-je où ?

Il a fait ses premières armes dans les Soirées et dans le Foyer * dont il est un des fondateurs.

Entre deux conférences d'hiver, il a réuni et mis en ordre ces articles épars. Il en a fait un pot-pourri, sur lequel il a écrit : — Mélanges.

CTest la somme de ses idées.

Lisez cela, vous me direz après si l'auteur n'est pas un homme d'esprit, et plus encore, un homme d'action. Style pur, sobre, net comme ses idées ; point de fanfreluches; les oripeaux sont pour les comédiens de la plume. Est-il parfait? Le Dr Larue est économiste. II a les défauts de ses qualités ; son esprit trop pratique manque parfois d'idéal. Sa phrase coudoie le prortaïsme : elle marche, elle ne vole pas.

* Deux revues littéraires, publiées à Québec.

Pour Larue, agir c'est vivre. Aussi, rien ne Tindigne comme de voir la bande des niais, des impuissants, qui, incapables d'avancer, passent leur temps à barrer lee» jambes de ceux qui vont de l'avant. La devise américaine est sa devise : go a head.

Qui croirait après cela, que cet homme ardent, actif, qui ne peut souffrir aucun joug, se laisse atteler par sen enfants ?

Le Dr Larue est le plus tendre des époux, le plus passionné des pères. Entrez à son bureau, vous le trouverez, comme Henri lY, avec son petit Louis XIII sur le dosy un fouet à la main.

P. S.— Certains journaux prétendent en savoir bien iong sur mon compte. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'ils n'en savent rien ; ils en donnent la preuve. Je leur réponds en silhouettant ceux-là même qu'ils attaquent.

Argenteuil, 10 Mars 1872.

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