JOSEPH MARMETTE
Kuda TeritM.
{Extrait ctune leUre cleJT»**)
'< Décidément, mon cher Lépine, elles sont
piquantes tes silhouettes. Elles font du bruit dans notre petit monde. On en parle à la ville, on en parle à la campagne. Le public t'écoute chapeau bas ; et tu peux répéter avec M. Prudhomme: on se m'arrache. Plus d'un curieux serait ravi de lever le domino qui couvre ta figure.
'* Pour ma part, compte sur mon entière sympathie. Au risque de me faire écraser les doigts, je te dis : bravo.
A mon avis, tu as pris le vrai moyen de faire naître chez nous la critique ; la critique libre, vigoureuse, utile, qui ne craint pas de dire son fait à chacun, de montrer la vérité toute nue : nuda veritas. Nous en avons eu assez de ces fades mièvreries, de ces louanges plates, qui ont fait avorter plus d'un beau talent, suffoqué sous une avalanche de compliments. Pour quelques vers heureux, pour une page gracieusement tournée, de crier merveilles, de saluer un Lamartine, un Chateaubriand I Trêve...
'* Tes silhouettes ressemblent à des rosiers : elles ont leurs fleurs, mais certes leurs épines aussi. On ne cueille pas les roses sans se piquer les doigts.
" Que veut^on ? c'est dans la nature. Il n'y a pas de ro^es sans épines, dit le proverbe. Le même sol qui produit l'encens fait aussi croître la myrrhe. Ces braves auteurs, ils seraient capables de renifler tous les parfums de l'Arabie, sans étemuer. £t un grain de poivre avec, les mettrait en fureur.
'' Aussi, d'aucuns disent-ils, tout bas, que ton genre est de mauvais goût, que tu as l'épithôte brutale.
'* Le public sait mieux ; ton style est honnête homme au fond...
'' Mais au fait, j'oubliais. Tu me demandes quelques renseignements sur Marmette. Quelle espèce d'homme est-ce?
'< Figurestoi un gaillard de la taille de l'ex-commandant Fortin, six pieds, un peu plus large des épaules, légèrement obèse, avec une chevelure blonde-filasse, et un nez qui fait un point d'exclamation entre les deux points de ces yeux,— bleus d'outre-mer. Une poaa blanche et rosée, une voix de basse-taille traînante, avec un geste et une démarche endormis.".,.
Je venais de lire cette lettre de X * * * au sortir du bureau de poste, lorsque par bonheur^jefis rencontre de mon ami Carie Tom.*
— Est-ce bien là, le portrait de Marmotte ? lui dis-je, en lui montrant la lettre.
— Parfait me répondit-il avec un air narquois qui me parut suspect.
—Tu l'affirmes!
— C'est absolument cela... excepté que c'est le con* traire.
— Ah I ce Philistin de X * * ♦ ! Toujours le même ; et j'allais candidement me laisser prendre a ce piège.
—Mar mette est une manière de petit être, maigrelet, noir de chevelure, de moustache et de prunelles, avec un teint mat, un petit nez délicat, et des omlles ni longues, ni courtes. Il a le sourire spirituel, mais attristé par des dents maladives, en deuil de celles qui ne sont plus. Il a la voix faible, et la parole d'une volubilité telle que sa conversation est difficile à suivre. L'écureuil n'est pas plus vif dans ses mouvements ; on le croirait monté sur des ressorts. Cette figurine est éclairée par un reflet de vive intelligence, et des yeux qui étineeU lent d'imagination.
Marmotte est né en 1844, a saint-Thomas de Montma-
A ses premiers pas dans la vie, sa mère, fille de Sir K. P. Taché, femme d'une belle intelligence et bien instruite, lui mit entre les mains 1q Musée des Familles, Il y prit, de bonne heure, le goût de la lecture.
Avis, en passant, aux mères. *
* Kom de plume de l'un des plus spiritaels chroniqueurs de U Minerve, et qui n'était autre que M. Evariste Oéhtias, décédé à Ottawa le 7 Janvier 1S73, à Tâge de trente-quatre ans.
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— Voulez-vous développer précocement Tesprit de vos enfants ? mettez-leur sous les yeux de belles images : ce sont des fontaines au fond desquelles nagent des ])en6ée8.
C'est un rude métier que celui de médecin de la campagne ! Pendant les longues journées que le Dr. Marmette passait hors de chez lui, sa femme charmait les ennuis de Tabsence auprès de son fils, entre une page de Cooper illustré, et un chapitre de Walter Scott.
Joseph Marmette a toujours été passionné pour l'équitation. Tout enfant, il montait sur les moutons dans le clos, sur les cochons, sur les vaches, puis sur le petit bœuf de son père, sur sa jument rouge.
A quatre heures du matin, on le trouvait, en queue de chemise, à cheval sur la lucarne de la maison, fouettant le bardeau, chantant la préface, jouant de la bombarde.
L'heure vint où il fallut dire adieu à ces délices champêtres. Connaissez-vous rien de plus triste que le premier coup de la cloche du séminaire, le matin de la rentrée? Connaissez-vous rien de plus joyeux que le premier coup de la cloche le matin de la sortie ?
Entre ces deux coups, il y a des rayons et des ombres, «les congés et des pensums, des thèmes et de belles lectures. Et au bout de tout cela, il y a un homme, une intelligence développée, Tespoir de l'avenir.
Au sortir du séminaire de Québec, Marmette entra à l'université-Laval ; mais dégoûté bien vite de Tétude de la loi, il prit un emploi, — qu'il occupe encore aujourd'bcîi, — au bureau du trésor de la province de Québec.
Pendant son séjour à l'université, un étudiant en médecine l'aborde un soir.
— Veux-tu venir avec moi voler un sujet de dissection 'au ciraetière^de *** ?
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C'est fait.
A onze heures du soir, les deux étudiants étaient dans le cimetière, par un beau clair de lune. Le cadavre était sorti de la fosse avant Tarrivée du charretier.
En rattendant, ils traînèrent leur sujet le long de la clôture, couverte à mi-hauteur par la neige.
Pendant qu'ils y étaient blottis, Marmette vit, à travers les fentes, venir dans le chemin du roi, un habitant, qui, au lieu de passer outre, se détourna de frton chemin et, sans rien soupçonner, se dirigea di'oit Hur lui. Pressé par une petite servitude de Thumaine nature, Thabitant s^arrète le long de la clôture, regarde à droite et à gauche, et, croyant n'être vu de personne, le profanateur I
mingebat in patrios cineres.
Une idée soudaine passe par la tète de Marmette.
— Si je lui faisais une peur ?
Ce disant, il allonge le bras au-dessus de la clôture, et naisit le casque de Thabîtaot.
Le malheureux ! il en vit trente-six chandellen ! Il crut tous les revenants du cimetière déchaînés à ses trousi$es pour venger son crime.
Il bondit, il s'élance, éperdu, échevelé. Tl court... Marmette a beau lui jeter son casque par la tête, il n'en est que plus épouvanté : il s'imagine recevoir le coup de poing d'un fantôme. Il est hors de lui-même, il court, il court encore...
Marmette, ~ comme bien vous voyez, — avant d'écrire des drames, en a joué.
Il a débuté dans les journaux, par des chronique» poitrinaires, veuves de pensées, sans avoir épousé le style. Mortes avant le soir, elles n'existent plus que dans la pensée de l'auteur, à l'état de remords et dorment ensevelies dans leur linceul de papier.
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Pourquoi faotril dire qu^il a commis Charles et Eva, qui se sont mariée dans la Beuue Canadienne en 1867 ? Je n'irai pas troubler la paix de leur petit ménage. M. Marmette peut me remercier si je ne châtie pas sur see épaules, la faute de ses deux enfants. Obscurs ils Hont née, obscurs ils mourront. Ils le méritent.
H. Marmette a pris sa revanche, après quatre années de recueillement, dans Drançais de BienviUe, ce roman historique, si bien corsé, de trame si ingénieuse, d'allure si accorte, si délicat de sentiment, qui a révélé, chez son auteur, un talent réel.
Drançois de BienmUe a eu les honneurs de la critique sérieuse.
Lisez ce qu'en a dit, sur le Courrier du Canada, un littérateur, dans un article dont la paternité est facile à reconnaître.
'^ La faculté créatrice est le trait distinctif de son talent; M. Marmette est né romancier. Son imagination, comme la baguette d'une fée, fait surgir des créations nouvelles, des scènes dramatiques, avec une facilité étonnante ; mais ce don précieux est un écueil. Le torrent qui déborde à grands flots, entraîne avec lui la verdure et les fleurs. Le coup de pinceau, la touche artistique, le fini de l'exécution lui font défaut. En un mot, il n'est pas coloriste."...
François de BienoiUe a été également fort bien apprécié par un homme d'espriti une plume exercée, A. B. Konthier,* curé de Eamouraska,— et par son ami de cœur, L. H. Préchette.
** L'œuvre de M. Marmette, dit Bouthier, se distingue par les plus brillantes qualités... son plan est bien fait,
* On troorera dans le Pastel de M. Marmette par Jean Piqnefort qna cette critiqae est de M. A. B. Bouthier, avocat et non pas curé de Kamoumska.
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Tintrigue bien conduite, Tintérêt habilement ménagé, et le dénouement se précipite d'une manière inattendue et saisissante...
^'M. Marmette manie trôs-bien la narration et le dialogue... Il réussit généralement bien dans la description, quoiqu'il charge un peu trop ses couleurs.''
Le roman de M. Marmette a été traduit en anglais et publié dans le New-York Citizen.
Les qualités qui s'étaient fait jour dans François de BienvillCy ont éclaté plus brillantes et plus vigoureuseï^ dans VIndendant Bigot, dont V Opinion Publique a fait cadeau à ses lecteui-s, Tannée dernière. C'est l'œuvre littéraire de 1871.
L'imagination a pris de l'envergure, le style a pri» de la couleur. Sans être toujours sûr, le goût s'est épuré. L'auteur a une riche moisson devant lui.
Dramatiser les grandes époques de notre histoire pour les rendre populaires ; voil^ son but. Il est patriotique, et mérite encouragement.
Si le ciel lui prête vie, et si, dans l'intérêt national, on a le bon sens de lui faire quelques loisirs, dans peu d'années, nous aurons notre Fenimore Cooper.
P. S. — Six nouvelles silhouettes, mises à l'étude, seront bientôt prêtes pour la publication.
Argenteuil, 23 mars 1872.
PAR'
JEAN PIQUEFOET.
— PAR
JEAN PIQUEPORT.
A ban entendeur^ salut !