‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 30 sur 57 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Ceux qui ho disputent l'honneur d'être les pères de la littérature canadienne ont évidemment trop bonne opinion de leur fille. S'ils la considéraient de plus près, ils n'en réclameraient pas si haut la paternité.

C*est une assez jolie fille, je l'admets, et quoique trè»faible encore, il y a lieu d'espérer qu'elle vivra. Mais elle est bien fluette et ses traits ne sont pas trèsdistingués. Sa figure a quelque chose de commun, que Ton se rappelle toujours avoir vu quelque part Elle peut avoir des charmes pour ses parents ; mais elle est bien loin d'être ce qu'on appelle une beauté. Elle manque de couleur, d'expression, de nerf et de vie.

Cependant, je suis de ceux qui croient qu'elle grandira parce qu'elle est de bonne race. Elle est fière et digne, et ce n'est pas elle qui voudrait se traîner dans la fange où l'on voit éclore tant de romans et de vaudevilles français. Elle est profondément religieuse et sa voix n'insulte pas Dieu, ni la religion.

Je puis affirmer la chose sans restriction ; car les insulteurs de la religion, dans notre pays, sont rares, et comme la pluspart ne savent pas la grammaire, il ne

peut pas être question d'eux quand je parle de littérature.

Ce qui distingue notre littérature, c'est son amour du beau et du vrai. Le beau c'est le laid n'est pas sa devise. Elle est un art et non pas un métîei^. Nos écrivains sont, à peu d'exceptions près, des poètes et non des machinistes. Nous n'avons pas pour les culsde-jatte, les bossus, les courtisanes et toutes les autres laideurs physiques et morales, ce goût particulier que nourrissent Victor Hugo, Eugène Sue, A. Dumas, Théophile Gautier et bien d'autres.

Elle possède le fond ; il faut lui donner la forme. Or, son défaut capital, c'est de manquer d'étude.

Elle n'a pas assez de connaissances, et l'esprit de ses maîtres n'est pas suffisamment meublé. J'en connais qui phrasent très-bien, et qui n'ont aucune érudition. Or, ceux-là pourront faire une bonne page, jamais un bon livre.

Mais tout jeune qu'elle soit, la littérature canadienne est pleine de promesses, et nous aurons di*oit d'en être fiers, quand elle 8era parvenue à maturité. En attendant, indiquons lui ses défauts, afin qu'elle les corrige, et les qualités qui lui manquent, afin qu'elle puisse les acquérir.

La critique est à l'ordre du jour et M. Tabbé Casgrain en a posé les principes d'un ton magistral et sentencieux. Il veut qu'elle soit saine et vigoureuse, et qu'elle ne craigne pas de montrer les défauts à coté des beautés véritables.

" Le temps est passé, s'écrie-t-îl, des panégyriques '* littéraires : ces ménagements, ces critiques à l'eau de " i*ose qui avaient leur utilité, qui étaient même néces- <* saires il y a quelques années, quand les lettres cami- *' diennes en étaient à leur, début, seraient fatals aujour-

" d'hui. Ils n'auraient pour effet que d'endormir no8 ** hommes de lettres dans une fausse sécurité, de les '' faire reposer sur des lauriers éphémères trop facile " ment conquis ; tandis qu'une vigoureuse critique, qui ** signalerait bravement leurs faiblesses aussi bien que '^ leurs qualités, stimulerait leur ardeur, épurerait leur '' goût, élargirait leurs idées, en éclairant le jugement •* des lecteui*s.

*^ Pourquoi ne pas dire tout haut ce que cha-

" cun dit tout bas ? N'est-il pas temps de séparer l'ivraie '' du bon grain, de distinguer l'or du clinquant ?

*• Le temps est venu, croj'-ons-nous, d'agir avec

" liberté, d'apprécier nos écrivains, non pas à leur valeur '' relative, mais à leur valeur absolue ; non pas entourés ** de circonstances qui les étaient pour un temps, mais ** dans l'isolement de l'avenir, alors que leurs œuvrer *' n'auront pour se soutenir que leurs propres forces."

Nous nous emparons de ces doctrines que nous croyons justes, et nous en ferons l'application aux œuvres qu'il nous sera donné d'apprécier, à celles de Tabbé Casgrain, comme aux autres.

On verra que nous serons plus fidèle à ces principe?* qu'il ne Ta été lui-même.

Nous ne critiquerons pas pour le plaisir de la chose, ^ans tenir compte des lois de la vérité et de la justice. Mais nous ne biaisei*ons pas devant les ridicules dont se couvrent quelquefois des écrivains très- bien doués d'ailleurs. Nous ferons la part du talent avec toute l'impartialité qui doit distinguer la vraie critique, mais nous n'oublierons pas que l'écrivain a besoin qu'on lui indique ses défauts, plutôt que ses qualités, qu'il réussit toujours à découvrir lui-même.

Nous causerons et nous enseignerons. L'enseignement seul deviendrait ennuyeux, si l'on n'y mêlait un

grain de causerie. Aux talents qui méritent des éloges et des piqûres, nous distribuerons des deux dans une mesure aussi équitable que possible. Pas de fausse réserve, pas de sous-entendus; nous ap].ellerons les choses par leurs noms. Le vinaigre et le miel viendront Tun après l'autre, jamais mêlés. C'est dire que nous n'appartenons pas À VOpinion Publique,* où ces deux breuvages vont toujours ensemble.

Un pseudonyme. M.. Placide Lépine, s'est aussi essayé dans la critique littéraire. Mais il n'avait pas même l'idée de la chose et bbb silhouettes ne sont pas plus de la critique que M. Fabre n'est un homme d'état, on M. Dessaulles un théologien. Cependant, il ne manquait pas d'un certain chic et il aurait réussi à amuser quelques lecteurs, que nous n'en serions pas surpris. Mais un farceur, même spirituel, n'est pas un bon critique, et, comme nous en aurons bientôt des preuves, il rend quelquefois ridicules ceux qu'il voudrait combler d'éloges.

C'est l'idée de bien des gens que plusieurs dm heureux silhouettés, ne sont autres que les silhouetteurs euxmêmes. Nous le croyons pour notre part, et c'est pourquoi nous donnerons a leur œuvre conjointe plus «l'attention qu'elle n'en mérite réellement. Nous tenons à démontrer au comité des sUhauetteurs-silhouettéSy qu'il y a souvent du danger à parler de soi-même, et que l'encensement réciproque ne réussit pas toujours. Qui ci-oit faire une apothéose, lance quelquefois un pavé.

* Joarnal littéraire et politique illustré, publié à Montréal depuis

Depuis que j'ai annoncé mes Portraits et Pastels^ je reçois des lettres sans nombre et sans bornes. Dépatén, joarnaiistes, poètes, orateurs demandent à grands erÎH des portraits de plein pied, et ils m^adressent leurs autobiographies revues, corrigées et annotées. Un conseiller municipal et un marguiller réclament la même faveur, et affirment qu'ils se sont faits eux-mêmes et qu'ils sont parvenus sans intrigues, à la haute position qu'ils occupent. Un député national (je crois que c'est celui de Gharlevoix) m'écrit: je confesse volontiers que je ne suis pas un Adonis, mais quand je m'anime à parler» je ne suis point laid, et ma voix n'est pas du tout désagréable.

Messieurs, je reconnais vos mérites et je suis bien fâché que tant de gens les ignorent. Mais je vous avertis que je ne pourrai pas vous satisfaire tous.

Je ne veux pas faire comme ce flagorneur de Placide Lépine, qui promettait leurs silhouettes à cinquante personnes, sans excepter Buies, et qui ne voulait que ne silhouetter lui même. Non, non, pas de blague, s'il vous plaît, messieurs les littérateurs. Vous n'êtes pas Mi nombreux, ni si illustres que vous croyez. Youh n'êtes pas trente, ni vingt, ni dix ; et qui veut un portrait n'est peut-être pas digne d'un simple pastel La vérité avant tout ; nuda veritas, disait Lépine qui a tant menti à son épigraphe, et que je ne veux pas imiter.

D'ailleurs, je vous peins gratis ; vous n'avez pas le droit d'être exigeant. Si vous voulez absolument un portrait flatté, allez à VEvénement et emportez une bonne bourse ; moyennant finances, vous ferez faire là, tout ce que vous voudrez.

KABBÉ CASGRAIN.

Bon âme a quinse ans ....

Lt CouUeux du Moley.

C'est à Tabbé Delille que Madame LeCoulteux du Moley appliquait ces paroles avec une vérité frappante. C'était un éloge et une critique: éloge, parce qu'il est beau d'être jeune et de conserver longtemps la candeur et l'innocence de ses quinze ans; critique, parce qu'il vient un jour où il est à propos de vieillir et d'acquérir cette virilité qui est l'apanage et la gloire de l'homme.

Je crois pouvoir, sans injustice, faire l'application des mêmes paroles au littérateur distingué qui fait l'objet de ce portrait. Son âme a quinze ans. Il a toute la candeur, toute la naïveté et tout l'enthouciasme de l'enfance. Le moindre sentiment l'exalte, une chimère le passionne, une belle figure de rhétorique le jette dans une excitation iiévreuse. Il se grise de vives images et de mots sonore». On dirait qu'il se sent toujours des ailes, et qu'il n'est pas fait pour marcher sur la terre comme les simples mortels, mais pour voler un peu plus haut que les oiseaux, dans les nuages. En un mot, À quarante ans, il est jeune, très-jeune, trop jeune.

Le mot est lancé et je ne le retracte pas, quoi:^ue je sèche pai*faitement ce que l'on va objecter. ** Dans notre siècle inondé de réalités, n'est-ce pas un grand mérite de conserver longtemps l'enthousiasme et .la poésie du jeune âge? Et n'est-ce pas ce qui fait la gloire de notre abbé ? Lisez ses œuvres : c^est la fleur, c'est l'aurore, c'est le printemps. Voyez cette phrase ;

PORTRAITS BT PABTBLS LITTÉRAIRES. 263

n'est-ce pas joli ? Voyez ce style ; n'est-ce pas charmant ? "

Je ne conteste pas ces éloges mérités. Je soutiens aussi, qae cet écrivain est charmant Mais, comme disait DeMaistre, j'entends que ce mot soit une critique.

Tout jeune qu'il soit de pensées et de style, M. l'abbé Casgrain se laisse volontiers appeler le père de la littérature canadienne, et Placide Lépine, qui probablement écrivait sous sa dictée, l'a proclamé pompeu- Kement. Plusieurs fois, il a fait comprendre lui même, que ce beau titre lui appartenait. Aussi, lui est-il arrivé de parler de notre littérature comme un père de HtL iilie, et lorsque M. de Gaspé lui fit lecture des Anciens OanadienSy c'est au nom des lettres canadiennes qu'il lui sauta au cou et lui cria : merci / Quel père n'en eut 'paa fait autant à la vue du riche héritage qu'un bienfaiteur inattendu apportait à sa fille !

A la première page de l'étude critique qu'il a publiée »ur M. Chauveau, M. l'abbé Gasgrain déclare que l'avenir lie la littérature canadienne est assuré depuis 1860. Je me suis demandé pourquoi cette date plutôt qu'une autre, et je me suis aperçu que cette année-là (1860) avait vu pai*aitre les Légendes.

Certes, ce livre est très-joli, et j'excuse volontiers M. l'abbé Casgrain de croire, qu'il a fait époque dans This. toire littéraire de notre pays. L'illusion était facile. M. l'abbé y faisait preuve d'un beau talent, et, comme de jeunes écrivains pleins de promesses firent leur apparition immédiatement après lui, il a pu croire qu'il les avait enfantés à la vie littéraire et leur avait donné l'essor.

Je crois, néanmoins, que c^est pure illusion de sa part, et que la littérature canadienne est née avant les Légendes. Mais si l'on prétendait simplement que sa

fantaisie paternelle doit lui être pardonnée à cause de son amour des lettres canadiennes, je le concéderais volontiers. Car je le crois véritablement ami de notre littérature, et s'il recherche un peu la scène et le bruit, il faut penser que c'est par intérêt pour elle, et pour favoriser ses débuts dans le monde littéraire, comme un père s'impose des frais de représentation pour Tavenir de sa fille.

Aussi, accueille-t-il avec sympathie toutes les œj^vres qui voient le jour, et son bonheur est centuplé lorsqu'il peut se rendre le témoignage qu'il y a contribué. Son désir de tous les jours, ce serait d'exercer une espèce de magistrature sur tous les écrivains canadiens, et de mettre un peu la main à tout ce qu'ils publient.

Ce désir est en parti réalisé, mais je ne crois pas qu'il y ait lieu de l'en féliciter ; car il y a là, pour lui, un danger réel, un écueil qui s'appelle le pédantisme littéraire, et je crains qu'il n'ait pas toujours su l'éviter. Il » formé avec quelques disciples une société d'admiration mutuelle-perpétuelle, et ce sont, pour lui, de mauvai» amis littéraires. Ils ont leurs soirées où ils se lisent leurs œuvres, comme on faisait au seizième siècle, en France. C'est Bonsard et ses amis, se croyant modestement les créateurs de la littérature canadienne. Il» «'applaudissent, ils se félicitent, ils s'admirent, ils s'encouragent, et la correction fraternelle est inconnue che;^ eux. Ils conjuguent entr'eux ce verbe favori : je te loue, tu me loues, il nous loue, nous nous louons, vous vous louez, ils se, voas, nous louent t Ce culte ardent et réciproque de leurs qualités, les empêche de voir leurs défauts, et nuit au développement de leurs talents.

C'est un malheur pour l'abbé Casgrain, dont la plume est remarquable, mais susceptible de beaucoup de perfectionnements, comme nous le démontrerons bientôt.

Il est, je crois, le plus fécond de nos écrivains; mais il n'est pas le plus parfait. Il unit de grandes qualités À de grands défauts. Il a une imagination très-vive et une grande facilité d*élocution. Il possède la grfice, la hardiesse, la richesse et Télégance de l'expression et une immense capacité d'invention. Son style est harmonieux, généralement correct et encombré de toutes len figures que la rhétorique possède.

Quels défauts ont pu prendre place au milieu de ces brillantes qualités ? C'est ce que nous allons voir dans un examen plus approfondi de ses œuvres.

M. Tabbé Casgrain a un don naturel qui le pousse à écrire, comme l'oiseau à chanter. Et, si l'on me dit qu'il n'a pas seulement l'instinct, mais aussi les ailes de l'oiseau, je ne conteste pas. Seulement, il me semble que ce ne sont pas des ailes d'aigle, à moins que l'on ne soutienne qu'il a les ailes, mais non les jeux de cet oiseau royal.

Le premier ouvrage de M. l'abbé Casgrain a révélé cette double faculté de sa muse, de chanter et de voltiger. Les Légendes sont un chant, assez monotone d'ailleurs,— quoique répété avec grand accompagnement de variations— et une voltige alerte, exécutée sur une neale corde.

L'apparition de ce livre n'a pas causé tout l'eifet que l'auteur attendait, quoiqu'il fbt bien calculé pour cela. Car, c'est là une des faiblesses de notre excellent abbé ; il n'a pas la vertu de renoncement au succès. Au contraire, il adore le succès, et il n'oublie rien de ce qui peut y conduire. Il connaît à fond, toutes les ficelles qui peuvent servir à hisser un auteur sur le pavois, et il

ne dédaigne pas de les employer quand il met au jour une œuvre nouvelle.

Il ne tie6t pas non plus pour méprisable, le succès qui rapporte un peu d*argent, et, de tous nos littérateurs, il est probablement le seul qui ait su retirer de bons bénéfices de sa littérature.

Pour se convaincre que, dans l'esprit de Fauteur, les Légendes étaient un livre à effet, il suflSt de parcourir la table des chapitres : Apparition ! Silhouette ! Mort ! Vision ! La Vesprée ! Agonie ! Lamentation ! Rêve ! Sang ! Serpent ! Mallucinationa ! Le Mirage du Lac ! Un Esprit ! Comme un luth d'ivoire ! Course ! L'écho de la ' montagne ! Une âme défleurie l Les visions / Gazelles et tigres ! L'orchestre infernal !

J*en passe quelques unu assez ronflants !

On ne voit rien d'aassi féerique dans les Mille et une nuits, ou dans les contes d'Hoffmann. Il faut dire que les Légendes sont au.ssi des contes, avec une physionomie romantique très-prononcée.

Si des chapitres, je ps^sse aux épigraphes, le fantastique grandit, et la tendance à l'effet devient plu8 manifeste encore. Ils sont à lire et j'y renvoie le lecteur, qui pourra constater en même temps, que la ponctuation ne le cède en rien à la prétention littéraire.

Malgré tout cet aj^pareil, les Légendes n'ont pas ciw toute la sensation désirée. Si peu expérimenté que soit le lecteur canadien, il a deviné tout ce qu'il y avait de factice, de convenu, de manière, dans cette éclosioii soudaine de poésie lyrique et dramatique.

Il serait trop long d'entrer dans un examen critique, détaillé, de chacune des trois légendes qui composent le volume. Une grande partie des observations que nous aurons à faire sur l'une d'elles, s'Applique d'ailleuro aux deux autres, et c'est pourquoi nous nous bornerons

à feuilleter un peu la Jongleuse et la f*antaisie qui lai »ert de prologae.

C'est Tœuvre capitale du poète. Il y a mis toute son habileté de ciseleur, toute sa force d'artiste, toute su richesse de coloriste. Il a voulu élever son monument, hdtir ses colonnes d'Hercule, et il a cru qu'il avait réujisi. Il s'est trompé. La Jongleuse forme à elle seule, plus de la moitié du volume, mais ce n'est pas la mieux remplie. La Fantaisie porte bien son titre, mais n'est pas à sa place. L'auteur sentait le besoin de parler un peu de lui-même, et de placer quelque part, des phrases faîtes dkspuis longtemps. Elles étaient si fleuries, ces chères phrases ! Elles avaient tant ébloui leur père lors «ie leur éclosion ! Il n'était pas possible de les laisser plus longtemps sous le boisseau.

C'est l'excuse qu'il peut invoquer pour avoir mis av jour des phrases comme celle-ci :

'* O joies de ma blonde enfance I colombes de mon " cœur hors du nid envolées — ne ferais-je donc plus '^ jamais résonner mes sourires sur voh ailes fré- ** missantes ? "

Faire résonner ses sourires sur les ailes frémissantes des colombes de son cceyr qui sont le» joies de sa blonde enfance ! C'est véritablement trop fort, et les licences poétiques doivent avoir un terme. Si vous le dépassez, vous tombez dans le galimatias des Précieuses Ridicules.

Malheureusement cette phrase n'est pas isolée ; il y en a de semblables dans beaucoup de pages de la Fantaisie et des Légendes.

Lisez encore la suivante :

'^ C'est que partout se dressait devant lui le fantôme '^ hideux d* une société pourrie: — ulcère gangrené, — cada- '' vre fétide, auquel une dernière secousse galvanique *< communique un reste de yie ;— spectres aux formes

268 PORTRAITS BT PASTELS LITTÉBAIRKS.

^^grêleSj au front iffibécile, au teint hâve et livide^ au regard *^ glauque et vitreux^ suant le vice et la débauche à tra- " vers une peau voltairienne,'^

Toute cette phrase ronflante et bourrée d'épithèten manque de naturel, et elle étonne chez un auteur ordi* nairement si gracieux. Peau voltairienne est de mauvais goût, surtout quand elle recouvre un spectre. Il répugne aussi de voir un fantôme qui est en même temps uUèrey cadavre et spectre !

Je continue la citation :

" Le voyez* vous, là- bas, branlant une tête décrépite, *' ivi*e du vin de tous les crimes et cheminant à travers *' le siècle en écorchant, à chaque pas, ses membres» *' chancelants sur les débris des croix et des sceptres ?

" Entendez-vous, au sein de la nuit, sa voix qui tinte ** comme un glas funèbre, bavant d'une lèvre identée le* ** blasphème et le sarcasme? "

Ouf! n'est-ce pas fatigant à lire? Et que pensezvous d'une voix qui bave, mais qui bave d'une lèvrr identée f

Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir quels blasphèmes bavait cett« voix à la lèvre édentée, il pourra lire aux pages 221 et 222 des Légendes des vers d'Alfred de Musset, qui sont peut-être les plus beaux de la langue française, et qui ne contiennent absolument rien de blasphématoire. Ce qui n'empêche pas notre écrivain d'ajouter :

*' Et le monstre, en vomissant ces blasphèmes, a poussé des ricanements d'enfer."

Dieu nous fasse des monstres semblables f Et pourvu qu'ils nous disent d'aussi beaux vers^ je leur pardonnerai d'être fantômes — ulcères — cadavres — q^tresei de se couvrir d'une peau voltairienne.

Je prends ces phrases au hasard, et je poun'ais en citer d'antres dans cette même Fantaisie, où la folle dn logis se promène avec beaucoup trop de liberté.

On dirait que 1 écrivain redoute la fadeui* et qu'il la confond avec la simplicité et le naturel de l'expression. Or, ces mots ne sont pas du tout synonymes. Il arrive même quelquefois, que le style fleuri est très-fade. La Scudéri en a donné bien des preuves, et j'en pouiTais montrer d'autres dans les Légendes. Du style fleuri qu*on affectionne, on glisse si facilement dans la prolixité et l'enflure.

J'en ai déjà cité des exemples. En voici d'autres tirés de la Jongleuse,

Il s'agit de nous faire entendre le chant de cette étrange Dame aux Glaïeuls (imitation de la Dame aux Camélias). On va voir que c'est compliqué, et qu'il faut être plus qu'artiste, pour analyser cette musique extraordinaire :

" Au moment où la nouvelle lune se lève, de vagues '' et lointaines rumeurs, mêlées au coassement mono- '' tone des grenouilles, s'élèvent des plantes aquatiques.

'* Yoix surnaturelles qui semblent surgir du fond des *' eaux ; — incantations mystérieuses, d'abord indécises, " puis s'élevant peu à peu et se prolongeant sur les flota '' en mélodie tour-à-tour suave comme des voix d'en- ** fants, ou voilée comme la brise du soir, parmi les *' halliers ; — mais parfois, aussi, éclatante et terrible, ** comme le rugissement de l'ours blessé, ou comme le '' roulement du tonnerre ou des cataractes."

Un peu plus loin, la description recommence. " C'est '* un son étrange et vague^ d'abord à peine perceptible,

'^ puis se rapprochant, devenant plus distinct, et se " prolongeant sur les flots en molles ondulations, pour " s'éloigner, osciller encore et s'évanouir un instant *^ après.

<< Longtemps, ces mystérieuses vibrations, qui sem- *^ blaient tantôt descendre des nuages, tantôt remonter '< du fond des cavernes de la mer, ou s'échapper d'une " conque marine, ou filtrer à travers le treillis des bois, '^ voltigeront en notes intermittentes parmi le silence <* solennel de la nuit."

Dans la page suivante, nouvelle analyse du mystérieux chant :

" C'était une sorte d'incantation fantastique, qui em- " pruntait à la sombre majesté de ces heures solennel le.H " et à son origine inconnue un singulier caractère de " merveilleux et de nurnaturel ; — sorte de mélopée, " tantôt plaintive et rêveuse, noyée de mystère et de *^ mélancolie, ondulant sur la lame, flottant dans l'at- *' mosphère et se perdant dans les plis de la brume, — ^sou- '* pirs infinis,— ^chos de voix d'anges — rêves d'enfants au " berceau, — chant des courlis ;— ou bien, vive et légère. *^ découpée en frileuses dentelles de sons, montant et '^ descendant eu spirales aériennes — ^groupes de noten " folfitres se tenant par la main ;— et puis, tont-à-coup, *' triste et morne, comme le vent d'automne qui brame "dans les ramées, comme l'hymne funèbre sur les ** tombes;-— ou, fanfare inouïe, vibrant comme un " cuivre."

Qu'on place maintenant en regard ces trois descriptions et l'on verra qu'elle difierent peu. Ce sont le^ mêmes images et parfois les mêmes mots.

Dans l'une, ce sont des voix surnaturdlea çui semblent surgir du fond des eaux ; dans l'autre, ce sont de mystérieuses vibrations qui semblent remonter du fond des cavemeti

PORTRAÎTB BT PASTBL8 LITTÉRAIRES. 271

ie la mer. Ici, ce sont des incantations mystérieuses ; là, o*est va^e sorte d'incantation fantastique. Dans la première, r incantation est cC abord indécise, puis sUlevant peua-peu et 9e prolongeant sur les flots en mélodie suave comme des voix d'enfants. Dans la seconde, elle est d'abord imperceptible, puis se rapprochant, en se prolongeant sur les flots en molles ondulations. Dans la troisième^ on la retrouve ondulant sur la lame, et comparée à des rêves /fenfants au berceau. Puis, vient cette mélopée, découpée en frilleuses dentelles de sons, montant et descendant en sjdrales aériennes !

Si ce n'est pas là abuser de la métaphore, je déclare tie plus connaître la signification des mots. Il est encore possible que Ton trouve élevé ce qui me parait long ! Cela dépend du point d^où l'on i*egarde, et, pour certains esprits, la longueur peut être synonyme d élévation. Mais en vérité, trois ou quatre pages con- («acrées à l'analyse d'un chant, ou d'une incantation, <|ui, en définitive, n'ent ni un chant, ni une incantation, ni auti*o chose, cela me semble un abus.

Un défaut capital des Légendes, c'est la pompe du i«tyle. L'auteur a cru qu'il faisait un poème épique, et il a pris pour modèle le style du Paradis Perdu ou des Martyrs. C'est un non-sens et un manque de goût absolu. Une nouvelle citation démontrera la vérité de cette critique.

Madame Houel descend le fleuve en canot, la nuit^ et elle interroge l'un des canotiers, un sauvage, sur le compte de la Jongleuse. Voici ce que j'appellerai le prélude de la réponse du sauvage :

'* Le Mirage du Lac qui dort sur les genoux de la '' Fleuixieft-Neiges est plus beau que le nénuphar blanr *^ dee grandes eaux.

*^ Le lac où se mirent la folle avoine et les roseaux <<du rivage est moins limpide que ses yeux, et son *< regard est plus brillant que l'étoile du soir.

" Ses lèvres sont des grappes de fraises mûres, et se» '< dents sont des flocons de neige.

" Les lianes, an printemps, sont moins flexibles que *' Ha chevelure.

<* Aussi, quand la Fleur-des-Neiges contemple le jeune <* Visage Pâle, le sourire est-il Bur ses lôvres et ses *^ yeux sont-ils pleins de larmes de tendresse.

'' La Flenr-des-Neiges serait-elle donc aujourd'hui << lasse de la vie de son enfant ?

<' Ne sait-elle pas, que pour évoquer celle que la jeune '< oreille du Mirage du Lac a entendue, et que ses yeux " ont vue, il suffit de prononcer son nom ? "

Est-ce ainsi que parle la nature? Certainement non. Vainement dira-t-on, que les sau^^es parlaient un langage tiguré ; ils y mettaient de la mesure, de Tapropos et beaucoup moins de recherche. Ces phrases sont trôs-jolies d'ailleurs, et seraient peut-être tolérable» dans un poème épique. Mais le style de la légende doit être simple sans trivialité, élégant sans enflure. Quelque somptueuses qu'elles soient, les bouffissures sont toujours un défaut et la richesse du coloris ne rend pii8 l'enflure élégante.

M. Casgrain se répète volontiers. Il a des mots qu'il aflectionne : le turban des Laurentides, , le turban des créneaux de Québec, etc., etc. Bans la Jongleuse^ il dira que son héros avait des muscles dCune foret peu commune et des bras dune longueur démesurée^ et que son hoMleté extraordinaire à conduire un canot lui avait fait donner le surnom de Canotier. Et, plus loin, dans la même légende, il répétera sans paraître s'en apercevoir : que la nature avait doué son héros dune force

MRTRAIT8 BT PASTELS LITTÉAAIRSS. 273

fpiUieuiaire excepticnneUe et avait développé ses deux htigs bras d'une manière démesurée, et que son habileté à conduire un canot lui avait valu le surnom de canotier.

Je pourrais multiplier les citations. Mais il me semble qu'il y en a assez, pour démontrer en quoi le Ktyle des Légendes est défectueux. Ce qui lui manque surtout, c'est la simplicité, la précision, le naturel et le l^oût. A chaque ligne on sent le travail, et un travail pénible. C'est forcé, exagéré, hérissé de chevilles, chargé d'enluminui-es. Chez un prêtre surtout, on K^attend à plus de sobriété dans le style, à moins de caquet et à moins de passion pour la métaphore.

Malgré ces défauts, il y a dans les Légendes de bien belles pages, toutes ciselées avec un art infini, et ce Herait un beau livre s'il était réduit de moitié. Si j'avais le goût excessif de leur auteur pour la métaphore, je t^sumerais mon jugement sur les Légendes en les appelant des dentelles de sans et des spirales de mots i«onores.

M. l'abbé Casgrain est poète. Mais il l'est plus en prose qu'en vers, et les Miettes sont le moins poétique de ses ouvrages. La versification le gène et tue chez lui la poésie, qui dans sa prose, coule à pleins bords.

Les Miettes sont un petit recueil de vers dont il a fait une édition soit-disant intime. Le Manoir et le Portrait de mon père en sont les meilleures pièces. En voiei quelques strophes réellement belles :

Vieux manoir où vécut tant d'heureux jours mon père ;

Séjour béni, Où je retrouve encore et ma sœur et ma mère,

Conple chéri ; Redis>moi dn passé la doace souvenance :

L'éclat vermeil De Tanrore où brilla de ma première enfimce Le beau soleil.

Il est là) dans son cidre, au Tiens mûr suspendu, Le front large et pensif, l'air calme mais austère. Le regard plein de feu dans l'espace perdu : Toujours je Tai tû là ce portrait de mon père.

Quand l'ombre de la nuit descend sur le manoir Que tout devient obscure au salon solitaire, Un rayon toujours brille et parait se mouvoir Cest l'œil étincelaot du portrait de mon père.

Les Miettes ne contiennent pas assez de ces beaux vers. Après le Portrait de mon père^ vient une espèet» d'épitre " A ma sœur " qui me parait faible et pi'étentieuse. Elle n'est pas dans le style propre de Tépitre. Elle manque de goût et d'une certaine délicatesse de sentiment qui aurait dû voiler davantage cette peinture un peu... beaucoup intime; je souligne quelques mots. ** Quand je te vois, ma sœur, rêveuse à ta fenêtre Laissant flotter au gré de la brise du soir Tes blonds cheveux épars sur ton corsage noir Songer à l'avenir, cet étrange peut-être Qui chaque heure du jour se dresse devant toi, Tantôt plein d'allégresse et tantôt plein d'effroi Je cherche tUors à Ivre au fond de ta pensée Quelle empreinte l'espoir ou la crainte a laissée. Heras-tu grafide dame^ en un salon doré. D'allégresse et de fleurs le front toujours paré ; Assise à des banquets au milieu de convives Ëtincelant de soie et de perles massives ; Ou, joyeuse, entrainée au bras cPun cavalier ^ Aux épauleUes (^or, aux éperons ^ acier, Tournoyant dans le bal, plus belle que la rose Sous les tièdes rayons du printemps fiaiche éclose ? • Puis, lasse, retirée au fond de ton boudoir^ Après avoii: joui de tes suecH du soir, Jjiormant sur des divans ou de pourpre ou de sole Et n'ouvrant tes rideaux qu'aux rayons de la joie ? Vois- tu briller l'éclat de Isk fleur <f oranger Que pose sur ton front quelque jeune étranger, (*) Dont la voix sympathique, au fond de ta pensée Fait résonner tout bas le nom de fiancée : Et marchant aux rayons de la luné de miel, Le cœur tout palpitant te conduit à l'autel ?

* Je constate avec plaisir que le moi jeune a été substitué au mot noble, qui se trouvait dans la pièce, lors de sa première publication.

Le CanotieTf sauf quelques vers, est empreint de naturel et de grAce, et bien supérieur au Courreur des Bois dont quelques quatrains rappellent la manière de M. A. Marsais.

Quelques autres poédes, contenant de belles descriptions et un charmant récit, en prose, d'une visite au Cayia complètent le petit volume des Miettes^ qui, en tJéfînitive, démontre *que l'abbé Casgrain manie mieux la prose que les vers.

Après la publication des Miettes, il circula dans le public un couplet de chanson dont voici le refrain :

Il n'^t plos que des miettet^

Malnron Malurette ; II n'fiût plas qae des tnietteë,

Maluron Maluré.

L*abbé en fut vexé, et pour mettre fin a Tépigramme, il publia le poème de Chilon. Pour mieux prouvct* que cela n'était pas une miette, il la fit imprimer en gros caractèreb sur du papier très-épais, afin d'en former un volume. Malheureusement, l'incendie de la maison Brou^seau réduisit Chilon en miettes — ^je veux dire en cendres.

Je crois avoir dit que l'abbé Casgrain ne vieillit pas. 11 ne faudrait pas en conclure qu'il ne progresse pas — ce qui n'est pas la même chose. On ne peut nier qu'il a fait un grand pas depuis les Légendes, en substituant les études historiques à la littérature légère.

Ses Biographies et V Histoire de la Mère de ï Incarnation lai assurent un rang distingué parmi nos historiens. Il a la passion de l'étude, et c'est une jouissance pour lui de consacrer ses loisirs et ses veilles, aux recherches historiques et archéologiques. Or, il sait mettre à profit les travaux qu'il s'impose— K>n lui reproche même

d'accaparer quelquefois ceux des autres, — nul doute, par conséquent, qu'il ne possède la science nécessaire à rhistorîen. La question est de savoir s'il a les autres qualités qu*il faut posséder pour bien écrire l'histoire, et particulièrement les vies des saints.

J'ai devant moi V Histoire de la Mère de Vlncamatwn^ et je dois avouer que je me sens un peu embarrassé en présence de ce volume. Je compretids que ce n'est plus un ouvrage d'imagination comme les Légendes. Il s'agît d'une œuvre sérieuse, entreprise dans un noble but, et conduite avec courage, science et labeur.

Et cependant, le dirai-je ? cet ouvrage ne me satisfait pas entièrement. J'aime les vies des saints et je lis celles qui sont bien faites avec le même intérêt qu'un roman. Je les parcours avec joie et avidité, et il y a telles histoires dont je no puis interrompre la lecture sans chagrin.

Je citerai comme modèles V Histoire de sainte-Chantal et celle de sainte- Monique de l'abbé Bougaud, que je viens de lire. Quels chefs-d'œuvre ! Et qu'il fait bon de se sentir catholique et français, lorsqu'il nous est «Ion né de lire ces beaux ouvrages ! On les savoure avec bonheur, et malgré toutes les beautés du style, qui est admirable, c'est encore une fête du cœur, plutôt qu'une fàte de l'esprit Tout lecteur qui lira ces livres, se sentira meilleur et attiré vers la vertu par une force invisible.

Comment se fait-il, que V Histoire de la Mère de Vlncarnation ne produise pas la même impression sur moi 7 Gomment se fait-il, que je puisse parcourir tout ce gros volume sans veraer une seule de ces larmes douces qui sont les applaudissements du cœur ? Telle est la question que je me pose, et à laquelle je voudrais répondre.

Il me semble que la conception du plan laisse à dési-

P0&TRAIT8 XT PA8TXL8 LITTÉRAIRS8. 277

mer, qa'il y ^ ^^ lacunes à combler, des points obscurs À éclaircir.

Le sujet était magnifique dans son ensemble, trèsvarié dans les détails, rempli de faits intéressants. Comme sainte-Chantal, la bienheureuse Marie de Tincarnation a d*abord vécu dans le monde. Elle a été épouse et mère avant de se consacrer à Jésus-Christ. Une partie de sa vie s*est écoulée dans Tancien monde, et, bientôt, obéissant aux inspirations de la divine Providence et possédée du zèle apostolique, elle tra- %'er8e les mers, et vient finir ses jours dans un pays Mauvage, après avoir accompli toutes les œuvres merveilleuses pour lesquelles Dieu l'avait suscitée.

Certes, il y a bien peu de saints dont la vie soit si belle à raconter, et, malheureusement, je crois avec sincérité, malgré les mérites de Fouvrage que j*apprécie en ce moment, que la vraie Histoire de la Mère de l'Incarnation est encore à faire.

On trouvera peut-être ce jugement sévère, et cependant, je suiH convaincu qu'en y regardant de près, on finira par l'accepter. Qu'on relise attentivement cet ouvrage, sans parti pris d'admirer, et l'on s'apercevra* «ans travail, qu'il est défectueux dans le fond et dan» la forme.

L'auteur a su faire de bien jolies phrases, mais il n'a pas su nous faire aimer son héroïne. Il a mal choisi les faits qu'il fallait grouper, et les détails qui devaient intéresser le lecteur. Plusieurs fois dans le cours du récit, on rencontre des détails qui choquent, et l'on se demande si la Mère de l'Incarnation n'aurait pas pu agir autrement.

Il va sans dire que ce n'est pas elle que je blftme ici, mais son historien, qui n'a pas su justifier et faire admirer tous les faits qu'il raconte.

Pour n'en citer qu'un exemple, voici comment il justifie le mariage de la sainte femme. Il nous la représente, dès l'âge de quatorze ou quinze ans, entraînée par une inclination irrésistible vers la vie religieuse, et s'en ouvrant à sa mère qui lui en témoigne beaucoup de joie. Cependant, deux ans après, ses parents lui proposèrent d'entrer dans Vétat du mariage, pour lequel elle éprouve une répugnance extrême.

Elle demeure interdite ; mais, par suite d'une crainte respectueuse qu'elle avait toujours eue pour son père et sa mère, elle n'ose pas élever la voix, ni contrarier leur volonté.

^* Ma mère, dit-elle, puisque c'est une résolution prise (^ et que mon père le veut absolument, je me crois << obligée d'obéir a sa volonté et à la vôtre ; mais »i *' Dieu me fait la gi'âee de me donner un tils, je lui '' promets dos à présent de le consacrer à son service ; <^ et si, ensuite, il me rend la liberté que je vais perdre, «* je lui promets de m'y consacrer moi-même."

Les contradictions et les invraisemblances que ce récit contient, sont pour le moins singulières. Il est étrange que cette jeune fille, qui se sent une vocation irrésistible, n'ose pas élever la voix, et plus étrange encore qu^elle se marie avec un secret désir de redevenir libre.

Plus tard, lorsqu'elle est mère, sa conduite â l'égaitl de son fils est aussi inexplicable, et pour ma part je ne puis ajouter foi au récit de sa séparation d'avec son fils, et du discoura solennel qu'elle lui adrense à cette occasion.

Ou l'historien a été trompé, ou bien il a omis des faits qui justifieraient ceux qu'il raconte. Une chose remarquable, c'est qu'il parait avoir eu à cœur de cacher constamment la nature sous le surnaturel. Dans Marie de rincarnation. il n'a pas montré la jeune fille, ni

réponse, ni la mère; il a jeté sur ces divers états le voile de la religieuse, à travers lequel ils ne peuvent qu'apparaître sous un jour faux.

C'est là un grave défaut. Il y a dans le cœur et dans la vie des saints, un côté humain, qu'il est nonnenlement attrayant mais salutaire de révéler. Si vous le cachez, vous placez les saints à une telle hauteur dans la vie surnaturelle, que le lecteur perd tout espoir d'y atteindre jamais, et votre livre ne peut plu8 exercer la saine influence qu'il devrait.

Mgr Dupanloup a exprimé la même idée dans sa lettre a l'abbé Bt^ugaud, à l'occasion de V Histoire de sainte Chantai :

*< C'est encore un défaut capital et trop commun aux '' hagiographes, de nous représenter les saints si dépouil- '* léH de ce qui est humain, qu'on se demande vraiment *< si c'est bien là un homme, un fils d'Adam, un être de ** chair et d'os comme nous. Le grand intérêt, et la '* grande vérité de votre livre, au contraire, c'est que '' le côté surnaturel, dans cette vie, n'absorbe pas le *' côté naturel ; c'est que la femme, la fille, l'épouse, la '* mère, la veuve apparaissent tour-a-tour dans la <' sainte ; c'est que la lutte de la nature et de la grâce ** et lee progrès de la vertu y sont constamment visi- ** blés."

L'auteur canadien a trop voulu montrer la sainte, et il a trop négligé la femme, c'est-à-dire, ce côté naturel par lequel Marie de l'Incarnation se rattachait à la terre. Le récit de ses ravissements et de ses extases peut être bien beau ; mais celui de ses œuvres a pour nous plus de charme et d'édification.

J'aurais à faire bien d'autres observations, touchant au fond de l'ouvrage ; mais je me hftte et j'arrive à l'examen de la forme.

J'ai déjà dit qu'elle est moins imparfaite que celle des Légendes, Le style est plus grave, plus sobre et moins esclave de l'imagination. Mais hélas! la vanité de l'écrivain s'y montre encore, et il y a des pages qui semblent bien plutôt faites pour la glorification de l'auteur que pour celle de l'héroïne. Il y a des phrases où l'écrivain semble dire : ici, ce n'est pas la sainte, mais moi qu'il faut contempler. Les images, les figures de toutes sortes y sont répandues avec profusion. La période y est toujours cadencée, apprêtée et empesée, et l'on dirait qu'il a horreur de ce style simple et précis qui convient a l'histoire.

Illustrons ce blâme par une seule citation :

*^ Souvent, à la suite de ces transports, toutes ses " puissances intérieures semblaient tout-àcoup se taire '^ et demeurer suspendues. Alors, dans le silence de " toutes ses facultés, s^élevait, des profondeurs de son *' âme, comme une douce mélodie, dont chacun de bch " soupirs semblait les suaves ondulations. On eut dit " que chaque fibre de son être, était autant de coixles " d'un instrument invisible que venait toucher en " secret, l'ange du pur amour, et dont les accordas *^ ravissaient les chœurs célestes et charmaient len *^ oreilles de Dieu.

^* La nuit même n'interrompait pas ces mystérieux *' concerts : des visions bienheureuses venaient visiter *^ son sommeil, et, dans un demi-repos, elle entendait " chanter sans cesse ces voix intérieures j quelquefois '' même, elle en était complètement réveillée. Ainsi, son ''âme ressemblait à ces harpes éoliennes, suspendues '' aux arbres des forêts, dont les cordes résonnent '' encore longtemps après le passage des brises noctar- -' nés. Ainsi, dans les splondides basiliques, quand *' l'orgue vient de se taire et que l'encens des solennels

*' Bacrifices monte encore dans les voûtes silencieuse», '* longtemps les derniers échos des chants sacrés se ''prolongent à travers les arcades aériennes et les ** ogives, et se bercent parmi les ombres du soir. "

On admettra sans peine que le style historique ne doit pas s'affubler de semblables banderolles. C'est décrire d*une manière singulièrement compliquée ce qui se passe dans Tâme de la Mère de Tlncarnationy et les mystérieux concerts qu'on y entend ont le tort grave, de ressembler aux incantations de la Jongleuse. On y reconnaît encore la douce mélodie aux suaves ondulations^ se prolongeant, non plus en spirales aériennes, parmi le silence solennel de la nuit, mais à travers les arcades aériennes parmi les ombres du soir.

Il y a malheureusement, un bon nombre de pages dans ce style. U Introduction surtout, en est presque entièrement composée. L'idée mère de V Introduction était très-belle. C'était de représenter la société naissante en Canada, dans sa triple hiérarchie du prêtre, de la femme, et du soldat-colon. Dix pages de belle prose auraient suffit au développement précis de cette idée, et auraient pu être un portique superbe du temple qu'il voulait élever à la gloire de la Mère de l'Incarnation. Mais l'abbé Casgrain s'est laissé emporter par sa fougueuse imagination, et il a noyé sa pensée dans ?>oixante-dix pages d'une amplification de rhéteur.

Je conclus ; M. l'abbé Casgrain fera bien de méditer ce petit passage de Fénélon : ** L'histoire perd beau- ** coup à être parée. Un bel esprit méprise une histoire ** nue ; il veut l'habiller, l'orner de broderie et la fViser. ** C'est une erreur."

Et aussi ces lignes de Mgr. Dupanloup:

'< Combien il est déplorable, quand on ne voudrait '' voir devant soi qu'un saint, de se trouver en face d'un

" écrivait) qui s'évertue à faire des phrases, à farder, " pour ainsi dire, à friser ces grandes figures I "

Je crains de tomber dans la même ornière que Tabbé Casgrain, la longueur, et je cours aux Biographies, dont je ne dirai qu'un mot.

J'y retrouve l'écrivain toujours le même: un beau talent très-imparfait, brillant sans être spirituel, élégant ot souple, mais pas attique ni malin, chatoyant mais peu varié.

IjCS savants nous ahurissent de leurs lubies et de leur technologie. M. Casgrain nous impose quelquefois un ennui du même genre; il nous exhibe pour l'effet, une espèce de bric-à-brac littéraire, qui, en réalité, nuit a l'effet. L'excessive recherche de l'art dépare la vérité et la beauté réelle de l'histoire.

C'est une des causes de la monotonie qui enveloppe la diversité de ses œuvres. Qui a lu une de ces biographies, connaît les autres.

Il donne presque toujours à ses héros des poses exagérées. Ce défaut très-frappant dans V IntroducUan de V Histoire de la Mère de l Incarnation, est aussi remarquable dans les Biographies, Il décrit toujours avec pompe, les circonstances les plus ordinaires de la vie. Pour lui, une maison n'est pas une maison, mais un manoir; et si le manoir a une tourelle ou quelque portique, etc., etc., c'est un château. Une petit lisière de terre devient, sous sa plume, une seigneurie ; la moindre tapisserie lui parait ornée àe figurines — comme au manoir d'Haberville ; et si vous lui faites la faveur d'une petite promenade, dans quelque vieux wagon attelé de quelque vieux cheval blanc, il vous en remerciera par cette phrase : '' comme au temps jadis, une blanche '* haquenée conduisait le carosse antique, orné des armoiries

* de la famille. On se serait cru au temps de Louis

Pour résumer ce qui me reste à dire sur Thistorien, je dirai que Thistoire n'est pas véritablement de son genre. 11 est né romancier. Il a le talent qui convient au roman : l'imagination, l'invention et une connaissance profonde de ce que Ton pt>urrait appeler les machines dramatiques.

Sa pente naturelle le pousse au roman chrétien et je ne vois pas pourquoi, il n'est pas entré dans cette voie. Il a devant lui les plus beaux modèles en ce genre. Fabiola, Callista, Aurélia, Virginia sont des romans magnifiques qui instruisent et qui édifient.

M. Casgrain a visité l'Italie et étudié Home. Ne ])Ourrait-il pas trouver dans les premiei-s siècles de

I Histoire de l'Eglise, de pieuses légende<^ et de dramatiques histoires qui serviraient de canevas à des romans délicieux ^

Je l'engage à y penser et il y trouvera sa veine.

M. Hector Fabre, qui est un critique délicat, a fait l'appréciation de V Histoire de la Mère de V Incarnation^ et il a trouvé comme moi, de la déclamation dans le style, r amour de certains mots sonores dans la phrase, le respect du convenu dans le récita le culte de la pose dans ses héros.

II déclare avec beaucoup de ménagements et d'euphémismes que cette Histoire demande un complément et il donne à l'écrivain, en terminant, ce conseil, qui ne manque pas de sel attique.

^* Qu'il cherche les belles pensées et les belles paroles, ** pour les dire, lui viendront comme par surcroit ; mais *' qu'il ne cherche pas d'abord les mots, car lorsque le ** moment viendra de s'en servir, les pensées lui feront 'Méfaut, et il lui faudra les couvrir de la pourpre des

•* lieux commuiiH, tout étonnés de se trouver si l>ieTi •' vêtus

Tout récemment, M. l'abbé Casgrain s'est révélé comme critique. Il a publié une espèce d'étude littéraire sur M. Chauveau, qu'il annonçait comme étant la première d'une série, soudainement interrompue.

On lui a prêté à cette occasion, certain resh»entime!it politique, certain intérêt de famiUe. Je ne sais pas exactement ce qu'il y a devrai dans ces imputations; mais, ce qui est certain, c'est que Tabbé Casgrain ne fait pas mystère de ses opinions politiques et qu'il prétend appartenir au parti national II est annexionniste dans toute la force du mot, et il le déclare à qui veut l'entendre, hélas !

Il fut un temps, qui n*est pas encore perdu dans le aépnscule de 80H enfance, où il entretenait d'autres idées. Je trouve, à la fin de X* Introduction à V Histoire de l» Mère de V Incarnation, l'éloquente prédiction que voici 8ur la république Américaine :

" La parole du Comte de Maistre se réalise sous no> yeux. ** Laissse;s donc grandir cet enfant au maillot," avait-il dit, un jour, indigné de la stupide admiraticMi qu'on prodiguait tiUK prétendus progrès des Etats-Unis. L'enfant a grandi depuis ce jour; et sa tombe est si près de son berceau, que ses langes pourront lui servir de linceul. Bientôt, cette grande république, fondée sur le sable, morcelée en cent petits états, comme l'Amérique du Sud, dévorera elle-même son influence, et avec elle, celle du protestantisme."

C'est très-bien dit; mais aujourd'hui Tablée Casgrain ne le trouverait plus si bien pensé. Il n'appellerait plus stupide, un sentiment qui est devenu le sien, et il ne placerait plus si près de son l)erceau la tombe de la vation'nuHlèle.

Les opinions, je devrais peu^être dire les sympathies politiques, ont déteint sur l'historien et changé ses idées. Il est bien regrettable qu'il ait glissé sur cette ]>ente, qui l'a déjà conduit à des déclamations creuses et fausses.

C'est ainsi que, dans la biographie de M. de Laterriôre, il a pu écrire les lignes suivantes : '^ Le^^ hommes '* ambitieux qui triomphent aujourd'hui sur la ruine de " la chose publique, et que l'histoire inexorable mar- •' quera au front d'un fer rouge, ne purent jamais trou- '* ver en lui un instrument servile... Ces hommes sont *' parvenus un instant, à égarer l'opinion publique ; ** mais quarante années consécutives de dévouement à *• la patrie, forment un monument de granit, contre " lequel viendront se briser les plumes stipendiées qui '• auraient voulu le détruire."

On pardonnerait ces tirades démagogiques h M. L. il. Fréchette ou a M. DessauUes ; mais ellen sont déplacées dans la bouche du premier vicaire <le Notre-Dame de <^uébec.

Ces tendances politiques de Tabbé Casgrain, et une certaine rivalité littéraire ont été cause qu'il n'a pas été juste à l'égard do M. Chauvoau. Sa critique Cht mesquine et manque d'impartialité. J'aurai occasion de le démontrer, lorsque je peindrai l'auteur de Churles Guérin,

Il a été plus partial encore sous le pseudonyme de Placide LêpinCy si toutefois les Silhouettes Littéraires peuvent lui être attribuées, ce qu'il y a cent raisons de croire. On m'objectera qu'il n'aurait pas écrit son propre portrait. Néanmoins, qu'on veuille bien considérer qu'il y a dans la silhouette de l'abbé Casgrain par Placide LépinCy dob* détails intimes que l'abbé seul, pouvait vraisemblablement connaître, et qui ont dû être écrits sous sa dictée.

Quoiqu'il en soit, prenant pour établi qu'il est Tauteur ou l'un des auteura des Silhouettes Littéraires^ nous* y trouverions une preuve de plus, que la critique n'est point son fait, et qu'il n'a pas ce goût, ce tact, cet esprit et ce coup d'oeil juste qui conviennent au critique. Nous aurons occasion d'y revenir dans les autres portraits.

Véïï attendant, je terminerai celui-ci, par quelques recherches généalogiques et un petit conseil a M. Casgrain.

Placide Lépine a dit:

'* L'abbé Casgrain est aristocrate dans sa personne et "démocrate dans ses idées... Par les hommes il vient *^ du peuple. Son bisaïeul qui était soldai, prit part à ** la fameuse bataille de Fontenoy, où les chevaleresques " gardes Françaises crièrent aux Anglais : Tirez les pre- " miers. Messieurs ! Du côté des femmes, il se rattache ** aux Baby de Banville, dont il a conservé la belU» " devise: " Au camp valeur, au champ labeur." L'al- " liance de ses deux sangs explique les contrastes de son ** caractère aristo-plébéien."

De qui est cette histoire ? C'est ce qu'il convient de rechercher.

M. l'abbé Casgrain a une faiblesse ; on est toujours faible par quelqu'endroit ;— il a un culte exagéré des ancêtres. Ce sentiment est très-louable, surtout quand il y a des ancêtres ; mais il ne faut pas pouH««er tro]» loin la noble ambition de se trouver des aïeux ou des bisaïeux illustres. On doit se contenter do l'être soimême et de le faire savoir.

On croirait que M. l'abbé pourrait peut-être mieux qu'un autre, se passer du lustre deA aïeux. Mais il n'en est rien, et jamais il n'a laissé échapper une occasion, de parler ou do faire parler de sa nobU origine.

Danfi leB Légendes^ dans les Miettes, dans les Biographies, dans V Histoire de la Mère de V Incarnation, partout, il a semé quelques fleurs sur la tombe de ses illustrer ancêtres.

A chaque nouvel écrit, il y revient, il s'y complaît. loi, c'est un ancêtre maternel que Ton déterre, et là, un paternel qui ressuscite.

Ses œuvres ne suffisant pas à la tache, il y emploie le» antres, et dans tous les écrits qu'il peut atteindre avant leur publication, il réussit presque toujours à glisser une note qui publie son origine. On vient de la voir dans les silhouettes de Placide Lépine ; et nous la retrouverons ailleurs.

Dans VHi»toire des Grandes familles Françainê du Canada, de M. Tabbé Daniel, h la page 533 je lis ce qui huit :

'^ L'Honorable Charles Casgrain descendait de M. *' Jean-Baptiste Casgrain, originaire de la Vendée et *< nergent dans les troupes à la tête desquelles, il s'était *' signalé maintes fois contre les Turcs. Lorsqu'il '< passa dans la Nouvelle France, un peu avant la con- ** quête, il était couvert de nobles blessures qui attes- " talent encore son courage."...

'< Ce sont les dignes ancêtres de M. l'abbé Raymond *' Casgrain, dont la plume élégante a déjà donné plu- *' sieurs publications où la beauté du style le dispute à '^ la richesse des pensées."

Au troisième volume de V Histoire des UrsuUnes, pages 284 et 235, on est étonné et un peu aflligé de retrouver les détails suivants :

'' M. Jean-Baptiste Casgrain, le premier de sa famille '< en Canada, émigra peu avant la conquête. C'était un '^glorieux vétéran qui portait d'une manière noTi '* équivoque les trophées de sa bravoure, ayant eu le

'* nez coupé d'un coup de cimeterre, lorsqu'il combattait " contre les Turcs en Orient, et étant devenu boiteux, ** par suite d'un coup d'escopette qui lui enleva la *' cheville du pied, à la bataille de Fontenoy, en 1745. '* De plus, il avait été blessé d'une balle qui lui passa ** de la joue à l'oreille droite, et d'un coup de sabre qui *' lui sillonna la figure du front à la joue gauche. En ** 1747, il assista au siège de Berg-op-Zoom, où les '* Français entrèrent en marchant dans le sang jusqu'à ** la cheville du pied."

*' Un trait nous donnera une idée de cette foi énergique ** qui devftii passer toute entière a ses descendants. Fait " prisonnier par les Turcs, ainsi qu'un chef do brigade **du nom de Sabran, lorsqu'il combattait en remplace- " ment des chevaliers de Malte tués en Orient, un ** renégat vint leur proposer de passer à l'Islamisme- " Ah ! s'écria Sabran, s'adressant à son compagnon " d'infortune, est-il possible qu'on vienne outrager Die'i *' d'une telle manière!" A ces mots Jean Casgrain ** furieux se précipite sur le renégat, et il l'aurait tué, si ^^ un janissaire ne se fut jeté sur lui avec un cimeterre. ' L'intrépide soldat saisit une chaise et frappe le "janissaire à mort. Jean et Sabran reçurent cinquante '* neuf coups de nerf de bœuf; le second en mourut. Le *' brave soldat chrétien reçut encore vingt-cinq coupH ** de bâton de calabre, sous la plante des pieds. Ce fut ^* après avoir assisté à cinquante combats et engage - " ments, ayant été promu au grade de sergentrmajor '^ après la retraite de l'armée française devant Prague, ** que l'héroïque vétéran s'embarqua pour la Nouvelle " France. 11 était natif d'Airvault, petite ville du *' Poitou, à huit lieues de Saumur, dans la Vendée ''militaire. M. J. fi. Casgrain se fixa A Québec où il '* tint un commerce sous le fort, à droite de l'escalier

Portrait» et pastels littéraires. 28f>

" de la basse-ville. Son fils, M. Pierre Casgrain, mort " en 1828, acquit les seigneuries de N. N. de Liesse, de '* la Bouteillerie, de la Rivière-Ouelle et de N.-D. de " Bon Secours, de Tlslet.

** En même temps que M. J. B. Casgrain, étaient " venus en Canada MM. Bonenfant et Letellier de St. «* Juet."

Comment Tabbé Daniel et l'auteur do V Histoire den UrsuUnes ont-ils appris tous ces faits extraordinaires ? (juelles relations ont-ils pu avoir avec ce sergent qui combattait à la tête des troupes^ comme un maréchal de France — qui portait comme trophée de sa bravoure, un nez qu'un coup de cimeterre lui avait enlevé — qui avait peiTlu la cheville du pied à la bataille de Fontenoy, et qui rentrait dans Berg-op-Zoom en marchant dans le ^ang jusqu'à la cheville qu'il n'avait plus — qui portait >ur sa figure, d'un côté le sillon d'une balle, et de l'autre le sillon d'un sabre — qui avait reçu cinquante-neuf coupx lie nerf de bœuf, vingt-cinq coups de bâton de Calabre, et pris part à cinquante combats, et qui, avec tout cela, n'était que sergent ?

Evidemment il y a là, un cachet de facture qu'il est impossible de méconnaître, et je crois que l'on peut accuser, sans témérité, la plume féconde de notre illustre abbé.

C'est le commencement d'un petit travail d'ennoblissement, dont le reste, encore inédit, est cependant trop connu. On a essayé: d'AirvauIt... et les vers faits à la Rivière Quelle étaient datés du Manoir d'AirvauIt. On a montré aux amis un certain blason ; on l'a même encadré et suspendu dans le cabinet de travail du littérateur, à côté du portrait de mon père qui lui dit :

Embrasse, mon enfiuit, le portrait de ton père Ponr être comme lui diçne dktéêi

Bref, tout cela se serait déjà traduit par une notice communiquée au livre et Or d£ la noblesse^ si les pages de co livre souffraient tout, comme les papiers. Ce cher Livre d'Or I il chatoie si agréablement la vue ! On .serait si heureux d'y lire cette page... à peu près comme «m Ta rêvée :

** Casgrain d'Airvault — originaires de Vendée — Fief do la Kivière Ooelle et de l'Islet — Manoir d'Airvault — Alliés à la noble famille des Letellier de St. Just.

•* Los d'Airvault portent de gueule avec gerbe et flamberge d'or; ils ont la fiôre devise: au champ labeur, au camp valeur ! "

Hélas ! cette page d'or, tant convoitée, n'existera probablement jamais. Car, avant de consentir à son insertion au livre de la noblesse, on y regardera à deux fois, on fera des recherches, on fouillera le greffe de Québec, et, dans les registres des b^iptêmes, mariageo et sépultures des paroisses de Québec et de Beaumont, on trouvera divers actes authentiques constatant qui» Jean Casgrain était traiteur à la basse-ville, c'est-à-dire préparait et servait à manger et à boire aux voyageurs et aux viveurs de ce temps-là, et qu'il épousa, à Québec, une demoiselle Duchesne dite LeRoide, iille d'André Duchesne dit LeKoide, de la nation des Pawnis. Ces actes établiront que Jean Casgrain n'était pas originaire de Vendée, mais de l'ancienne petite province d'Aunis, et qu*au lieu d'être sergent à la tête des troupes, il était tout bonnement cuisinier à la tête de ses plats ; que s'il a fait couler le sang, ce no peut guère être que celui de la volaille, et que ses blessures, — s'il en avait — étaient probablement dos brûlures.

Donc, si le Jean-Baptiste Ciisgrain, Vendéen, né à Airvault ; le Casgrain sergent qui combattait à la tête des troupes de France et de Navarre ; le Casgrain pour-

PORTRAITS IT PA8T1L8 LITTiRAIRBâ. 291

fendenr et mangear de Tares, le nasicobole, minw-che viUCf bcdnfré et calabré, si ce Casgrain a existé — ce que personne ne voudra croire, — ce ne peut être Jean Casgrain le cuisinier, qui en Tan de grâce 1750, tournait des crêpes dans sa gargotte de la basse-ville, et menait à l'autel mademoiselle LeEoide, de la nation des Pawnis.

Bemarqucz bien que je ne méprise pas les Pawnis, non plus qu'aucune autre tribu sauvage. J'en fais au contraire grand cas, et Ton me dirait que j'ai du sang nauvage dans les veines que je n'en serais pas du tout humilié. Tout ce que je veux établir, c'est que M. l'abbé ne descend pas en droite ligne des Montmorercy <»a des Caniac de Périgord.

£n fait de généalogie, je dis comme le grand poète de la Grèce, Homère : " A quoi bon qucbtionner sur la race ? Telle est la génération des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoj^ante fait pousser les autres t«itôt que revient la saison du printemps ; c'est ainsi que les races des hommes tantôt fleurissent et tantôt finissent."

Donc, mon cher abbé, veuillez m'en croire, laissez de côté tons ces travaux généalogiques. Que votre bisaïeul soit Casgrain le balafré, ou Casgrain le vendeur de saucisses, il importe peu. Les gens d'esprit ne vous en estimeront ni plus ni moins, et cela n'ajoute ni ne retranche À votre mérite personnel, que nous reconnaissons autant que vos meilleurs amis.

Vous avez très- bien dit, dans la biographie de M. Faribault : ^' il est une aristocratie que l'on ne parviendi-a jamais à détruire : c'est celle de l'urbanité, de la politesse des manières, de la dignité et de la noblesse dee sentiments." Cette aristocratie indestructible, vouk

la possédez; qu'avez-vous besoin de faire tant de fraÎH pour en acquérir une autre ?

Ce dcuia qui vous tourmente est d'ailleurs, vous le savez, la faiblesse de plusieurs, et le but de ces pages n'est pas d'humilier, mais de corriger ceux qui en sont

Après cela, ayez W caractère arUto-pUhéien ^ si la chose vous va, et je n'y mettrai pas d'obstacle, puisque cela ne nuit en rien a votre caractère sacré, qui est irréprochable.

P. A, H. LAEUE.

De omni re scibile et quibusdam aliis Pie de la MirandoU.

Un soir — c'était en l'année 1869 — ^je me trouvais, je ne sais plus à quelle occasion, dans la vieille capitale de la province de Québec. Je n'avais rien à faire ; la chambre ne siégeait pas, le Septuor Haydn chômait; VEvénement ne contenait pas un fait-divers passable; j'étais menacé d'ennui sérieux. Je pensai tout-à-coup au Dr. Lai'ue, que je connaissais bien, et j'allai frapper à sa porte.

Je le trouvai dans un état d'excitation qui me surprit chez un homme habituellement si calme. Il marchait H grands pas, les mains derrière le dos, et se parlait à lui-même, assez haut pour être entendu. De temps en temps il allongeait les bras et le menton, gesticulait, ou passait les doigts dans la chevelure.

Il me demanda d'un ton sec, comment était ma santé, et me fit asseoir ; puis continua de marcher d'un pas nerveux, et la conversation s'engagea :

— ^J'ai une grande nouvelle à vous annoncer, me ditil : je suis riche!

— Biche d'espérances, d'illusions, de projets ?

— Mieux que ça, riche de dollars, comme un vrai 3'ankee.

— Et quel est le chiffre de votre fortune ?

— Au moins cent mille piastres.

— Cest joli. Je suppose que ces beaux capitaux sont déposés dans la banque de l'avenir ?

— C'est un peu vrai, mais cet avenir est si rapproché ! Ecoutez :

Aujourd'hui même, à Pitlsburg, dans la république voisine, une compagnie américaine a dû faire l'essai d'un nouveau procédé de mon invention pour manufacturer l'acier, et je suis parfaitement sûr du succès. Or, le succès de cette affaire, c'est la fortune pour moi, et d'un moment à l'autre j'attends une dépêche qui m'apportera la joyeuse nouvelle.

Songez donc, s'écria-t-il, en regardant sa montre; il est huit heures, et à neuf heures j'aurai probablement reçu ma réponse. Dans une heure, je serai riche de plus de cent mille piastres.

Je compris qu'un homme qui en était arrivé à une époque aussi importante de sa vie, avait besoin d'être .««enl, et je le laissai à ses réflexions.

C'est probablement ce soir là, qu'il commença son article "ic« Peahody en Canada^'' et qu'il écrivit la phrase suivante:

'< Ce n'est pas chose aussi difficile qu'on se l'imagine *^ d'amasser des richesses, d'entasser même des millions. *^ Le hasard fait la moitié, les trois quarts de la beso-

<< gne ; il suffit de se trouver sur le chemin de la for- *' tune... quand elle passe; seulement, il faut bien ^* Tavouer, elle ne passe pas tous les jours.*'

Hélas I neuf heures, dix heures, onze heures sonnèrent, et la dépêche tant désirée n*arriva pas. Le lendemain, même attente suivie de la même déception ; et, iinalement, la fameuse dépêche est encore à Pittsburg.

Je suppose qu'il ne continua son article que le surlendemain ; car voici la phrase qui suit :

*' A en juger par la dose d'intelligence qui est la pari '^ du grand nombre des riches, la somme d'esprit à '* dépenser pour arriver à être millionnaire c'est pan '^ exhorbitante, hormis donc que l'on suppose que la '< dépense a été telle, que, tout compte fait, il n'en reste '^ plus guère en caisse... L'esprit de négoce a toujours "été — plus en ce siècle, dit-on, qu'en aucun autre — " d'une étroitesse extrême."

Quoiqu'il en soit, cette petite histoire démontre, que l'homme qui pose en ce moment devant moi, n'est pa^ simplement un littérateur. Il est industriel et industrieux, chimiste et métallurgiste distingué, et enfin, auteur d'un petit traité cT agriculture qui passe pour être bien fait.

Il sait beaucoup de choses et il fait de tout, comme son confrère de France, le Docteur Véron, avec cette différence que celui-ci a fini par la littérature, tandis que le Dr Larue a commencé par là, et finira par l'industrie et le négoce, après avoir guéri des rhumes de poitrine et des maux de gorge.

Ainsi va l'homme, quand il a du toupet, et quand il s'est dit une bonne fois, avec résolution de parvenir : quo non ascendant t

Il est bien entendu que ce n'est pas le médecin, ni l'agronome, ni l'industriel que je vais peindre. C'e8t le

littérateur seul, celui qui fait des phrases bilieuses, tout en roulant des pilules anti-bilîelbdes, et qui sait mêler l'esprit littéraire au sable magnétique, pour mieux fabriquer Tacier. C*est Tauteur de quelques articles de journaux et de quelques lectures qui ont eu du succès, et ou'il a réunis dans un volume auquel il a donné le titre (le Mélanges.

Comme Tabbé Casgrain, le Dr. Larue a eu l'avantage de vivre dans VintindU de M. Placide Lépiue ; on le verra par les détails intimes qu'il a racontés au public — et si ce critique baroque à six mains, en a fait un portrait ridicule, soyons assuré qu'il n'y a pas de sa faute. Il avait les meilleures intentions du monde.

Nous allons le suivre un peu, avant d'en venir à Tappréciation des Mélanges. ^

L'illustre Marchildon disait un jour, qu'il n'était <raucun sexe. Or, voici comment Placide Lépine commence la silhouette de son ami le docteur, sous l'épigraphe invariable : Nuda veritas. *' M&Ie caractère, mâle esprit, m&lc figure, tel est l'original de ce mâle portrait."

Kvidemment, il n'a pas voulu qu'on put dire du silhouetté, ce que Marchildon disait de lui-même.

''Le Dr. Larue a ses quarante ans; Tile d'Orléans est sa patrie, St. Jean sa paroisse, l 'université-Laval r$a mère. La mère et le fils sont fiers l'un de l'autre."

Certes, M. Fabre avait bien raison de trouver ce début Kolennel ; mais il aurait fait connaître toute sa pensée sMl eut ajouté : qu'il lui semblait un peu ridicule.

Puis vient un brusque dithyrambe en l'honneur de Tuniversité-Laval, avec accompagnement d'injures 19 v^

très-propros à confondre les prétendus ennemis de cette grande institution, qui »'a qu'un tort — celui de ne pas connaître ses vrais amis.*

Quelques phrases extraites de la physiographie du savant docteur sont maintenant soumises au publie, à qui nous laissons le soin de juger, si M. Placide a bien réussi, sans le vouloir, à se moquer de celui qu'il fait poser.

" Le Dr. Larue est un homme de moyenne taille, assez grêle, preste dans ses mouvements. Figure bilieui^e, pfile, effilée de la base... Un sourire moqueur est accroché au coin de sa moustache... Il aime à mordre... Ses dents sont bonnes ; les canines sont remarquablement longues... Vous jureriez quMl a entre les dents, quelques lambeaux de la chair de son prochain.'*

Pour un chien, ce serait là, un joli portrait ; mai?* pour un illustre d'entre les illustres, voire même pour un simple mortel, franchement ça n'est point flatteur. »Si, après. l'avoir vu peint de cette manière, maman Laval est encore fiôre de son petit mâle, c'est qu'elle n'est pas difficile, ou que l'amour maternel l'aveugle singulièrement. Il n'y aurait là, du reste, rien de bien étonnant. Lorsqu'on prend tant de plaisir à se faire réciter, entre la poire et le fromage, ** La Voix d'un Exilé," ou des phrases anti-patriotiques sur les destinées providentielles des Etatjs-Unis, on n'est pas bien éloigné d'admirer les gens qui ont l'air d'avoir suttpendu à leurs crocs, des lambeaux de chair humaine.

* Malgré tont ce beau sèle poar runiversité, on a sacrifié assez lestement) dans la silhouette de M. Taché, un ancien rect«ur de cette institution. Il est vrai que cet ancien recteur le méritait bien, pour avoir fait dans une lecture publique, une sanglante critiqnt* des Ligendet.

A la vérité, il y a dans le portrait du docteur des traits plus aimables et surtout plus vrais. Ceux même que nous avons signalés ont leurs correctifs. Ainsi, Ton prend soin de vous dire qu'il est ** gouailleur sans malice," et qu'il lui arrive, sans doute, comme à bien des gens, do n'être pas aussi terrible qu'il en a l'air. J)o plus, *^ ses yeux bruns sont méditatifs, dans l'ardeur ile la discussion, les prunelles s'allument^ et les cils, longs et serrés, se changent en dards perçants dont l'attaque i»st difficile à soutenir."

Voilà des cils qui subissent une étrange métamorphose et qui font bien du ravage. On a vu souvent, flans le langage figuré, les éclairs des yeux ; mais les dards fies paupiè/esy c est du nouveau ; c'est une arme à laquelle on n'a pas songé dans les dernières guerres, et le docteur, qui ne dédaigne point de prendre des brevets d'invention, devrait, vite, se faire inscrire à Outoouais. Il n*e8t pas de même des *^ sillons de l'énergie ;" ils Miut ** caractéristiques " paraît-il, et dame énergie les VL placés elle-même, juste entre les deux sourcils de M. I^arue.

Nous arrivons au trait capital : " Le front plus haut (|ne large a de l'audace; les cheveux brun-chfitain sont érigés en toupet." — En toupet, morbleu, je le crois bien ! Il y a même des gens qui disent en parlant de lui : le toupet, c'est l'homme I

Ya c'est grâce à ce toupet qu'il se mêle de tout, pérore sur tout, griffonne sur tout, et du haut de sa chaire (le professeur, ou des colonnes de V Evénetnent, régente ?*<>n pays et parfois l'univers. Politique, religion, littérature, chimie, métallurgie, agriculture, instruction publique, affaires municipales, industrie, commerce, Hnances et même la médecine; tout est de son ressort. De tout, il parle en maître; gardez-vous de le contre-

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dire; savez-vous ce qui vous arriverait? Eh bien, c^est M. Placide qui voas l'apprend : <* il vous exprimera tout son dédain." Et savez -vous comment le docteur exprime tout son dédain? << Pour lui, le souverain signe du dédain est de s'allonger la mâchoire en avant et de se mordre les dents (sic).' Comment s'y prend-on pour se mordre les dents ? Demandez-le à M. Placide, ou à Tabbé Casgrain, qui lui-même a de si belles dentâ, ou bien encore à son cousin le dentiste ~«t s'ils ne vous le disent pas, eh bien I tenez toujours pour certain, qu'un homme qui possède le terrible secret de s'allonger la mâchoire en avant, et de se moi*dre les dents ; un homme qui, de plus a les canines très-longues; un homme qui porte toujours un sourire moqueur accroché au coin de sa moustache ; un homme dont les cils deviennent des dards lorsque ses prunelles s'allumeni, un tel homme, enfin, n*est pas bon à rencontrer à toute heure du jour on de la nuit, et gardez-vous bien de croiser son chemin I II va sans dire d'ailleurs, que M. Lépine croit tous ces détails physiologiques nécessairen pour faire bien juger le littérateur.

Une autre découverte : *< Sur son crâne la bosse de l'ironie fait saillie." Avez-vous connu des bosses qui ne faisaient point saillie? Les autres bosses de notre illustre feraient-elles saillie à l'intérieur ? Mais, pour toutes ces choses merveilleuses, il y a une raison, et si vous ne la devinez pas ; attention I '' Le Docteur Lame a le génie du professorat.'' En voici la preuve. Vous vous imaginez peut-être, que les choses se passent aux leçons de notre héros, comme elles peuvent se pasiiser pour le commun des professeurs et pour le commun de?* auditoires? Lisez ce prologue de mélodrame et détrompez vous : "

<* Il est hait heures du soir, c'est l'heure du cours. Entrons.

'* La foule se presse dans les couloirs ; je gravis avec ijlle deux paliers, me voici dans l'amphithéâtre où se donnent les cours scientifiques. Les gradins de Thémîcycle sont remplis d'auditeurs, qui chuchotent entr'eux, en attendant l'ouvertura du cours.

" Une porte s'ouvre, on voit poindre le bâton de l'appariteur. Le silence se fait. Le professeur arrive d'un pas prompt et ferme. Une salve d'applaudissementti l'accueille ; il salue avec un léger sourire. Le cours commence ! !..." Et le compte-rendu finit.

J'avoue que cette mise en scène est soignée ; mais elle a le défaut de donner trop d'importance à des objets qui sont, après tout, bien secondaires. On se demande ce qui arriverait si, par hasard, les choses se passaient autrement : si Capparitian se faisait sans appariteur, si la porte ne s'ouvrait pas auparavant, si le b&ton n'entrait point le premier, si le professeur, ayant fait une mauvaise clinique ce jour-là, (je suppose qu'il a dos malados) marchait d'un pas moins prompt on moins ferme, oubliait de saluer, ou négligeait de sourire.

Voilà autant de choses inquiétantes, et l'on a raison de craindre que le cours n'aurait pas lieu, si l'une d'elles faisait défaut. L'anxiété redouble quand on apprend que le docteur est '* un esprit lucide servi par une parole éclatante, une élocution pure, animée, une méthode simple, claire comme le soleil."

Bien que cela !

Soleil, divin soleil qui fait mûrir les citrouilles, tu n'es pas plus clair que le docteur Larue I Ce n'est pas la peine ; à ta place, je résignerais.

Kavise-toi, cependant. Il n'y a pas, dans tout l'empire Britannique sur lequel, ô divin soleil, tu ne te 19}

couches jamais, (en attendant que M. Fabre et l'abbé Caagrain nous aient donné Tannexion), il n'y a pas* beaucoup d'hommes comme ce professeur.

*^ Ses idées circulent dans tous les journaux... il donne des pensées à ceux qui n'en ont pas "...et puis " donne/.moi dix hommes comme cola (s'écrie M. Placide danx un accès de Ij^risme), donnez-moi dix hommes comme cela, et dans dix ans la face du pays sera changée ! "

Dix fois dix font cent. Pourquoi marchander ? Que n'en trouve- t-on cent tout de suit-e ? Quand on songe qu'alors, dans une année, le pay^ qui aurait commencé avec une face au premier janvier, se trouverait avec une autre face à la St. Sylvestre I

Il y a, cependant, une chose qui m'intrigue ; ce sont ces chuchotements qui précèdent lentrée du professeur. Avant Placide et ses impayables silhouettes, je no nais trop ce que pouvaient w'cntre-dire les gavroches de l'endi'oit. Aujourd'hui qu'ils ont lu tout cela, je m'imagine entendre, même dans le grand silence qui se fait entre le bâton de l'appariteur et la salve d^applaudi»*sements :

— Ecoute donc, chose, as-tu vu le professeur ? Regardemoi donc ses canines ? As-tu remarqué sa bosse <Ie J'ironie? L'a-t-il un peu le toupet! Tiens, v'ià son sourire qui se décroche de sa moust>ache I — Se mord-t-il toujours les dents ? Dis donc, enfin, avec quoi qu'on se les moixl, les dents ? — Tais-toi donc, Grognon, faut pas manquer au respect; regarde ses prunelles qui s'allument.— En garde ! v'ià ses cilB-dai*ds qui se forment en colonne !

Mais j'arrive à des questions bien plus scabreuse^, lorsque je songe que les titis du paradis uni verai taire ont lu les deux intéressantes anecdotes que voici :

T0U8 les grands hommes ont eu dans leur enfance des aventures extraordinaires; il y en a même qui ont i-ommeneé avant de naître. Les mères de ces grands liommes ont vu des flammes s*agiter dans l'air, elles ont tMitendu des voix.

Or, écoutez [>etit8 et grands, ce que raconte ce bon Placide. L'histoire est d'autant plus authentique que r'est une confidence intime, (comme les Miettes de l'abbé (!asgrain) et que les paroles sont mises dans la bouche du héros :

'^ J'avais quinze ans. Je passais devant la grange rhez nous, une botte de foin sur la tête. En traversant devant la bergerie, je ne m'aperçus pas que la porte était ouverte. Je m'en allais tranquillement, sans soupçonner le moins du monde, que le bélier accourait derrière moi à toutes jambes (sic). Il vint me toquer, vous savez bien où, avec une telle violence que j'allai voler d'un i'ôté, et la botte de l'autre. Je fus quinze jours sans m 'asseoir."

Et d'une !

i^u'on me permette d'abréger l'autre. Le docteur rencontra un jour, sur le pont de glace, un homme ivre qui lui fit un black-eye, " Comment revenir à la ville ? (V>mraent paraître A mes cours? La nécessité est ingénieuse. Je fis réparer le désastre par un peintre, qui «lissimula la contusion sous une couche de peinture."

Maintenant, n'cst-il pas à craindre que ces jeunes messieurs de l'auditoire ne se demandent: Tiens, le ])rofe8seur Chose qui m'avait toujours dit que le docteur était toqué I... Savais- tu, toi, que çà venait d'un bélier? — Ecoute-donc, gavroche, où donc qu'il l'a toqué, le bélier ?— Parbleu, c'est dans le sillon de l'énergie.— Tais. toi, finfin, tu ne connais point ta cosmographie ; ça fioit être aux antipodes de la bosse de l'ironie. — Je

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voudrais bien la voir, sa black-eje — Laquelle? Celle qui n'a pas été peinturée ? — Va donc, farceur ! Ça ne lui arrivera plus au docteur — Pourquoi ? — Parce qu'il a pris des leçons de boxe— Ça le sauvera des black-eyes« mais pas des toquades I...

On peut concevoir les variations propres à ce thème.

Un homme qui dans sa jeunesse avait eu de pareilles aventures, devait faire dans sa maturité, des choee^ plus remarquables encore. Aussi, " est-il d'une grande *' forte sur le moulinet.. .Il sait la boxe et le bfiton...Il a " une demi-douzaine d'enfants ; il espère encore en avoir *' autant, et tient, comme Napoléon, que le pins grand '^ patriote est celui qui en a le plus. La plume est ^^ pour lui une pioche, une truelle... il ne croit pas aux *^ livres... il en a fait un, par hasard, un pot pourri qu'il *< a intitulé : Mélanges.

<< Bien ne l'indigne, (après de tels exploits, il e^t " permis d'avoir l'indignation facile,) rien ne l'indigne, '* comme de voir la bande des niais et des impuissanti» ** qui, incapables d'avancer, passent leur temps A barrer *' les jambes à ceux qui veulent aller de l'avant.

*^ Qui croirait que cet homme ardent, actif, qui ne *< peut souffrir aucun joug, se laisse atteler par ses en- •* fknts ?

<< Le Dr, Larue est le plus tendre des époux, le plan " passionné des pères (sic). Entrez à son bureau ; vouh (' le trouvez comme Henri lY, avec son petit Louit* << XIII sur le dos, un fouet à la main."

Maintenant, si, après avoir lu cette grotesque sil* houette d'un des coryphées de la silhouetterie, chefd'œuvre qu'il m'a suffi de transcrire pour en montrer tout le ridicule, quelqu'un me demandait ma façon de penser sur le compte de M. Hubert Larue, je répondrais... ou plutôt j'aimerais mieux dire tout droit A ce

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(on Hubert loi-mème, en supposant qu'il daignât m'éi«outer :

Hubert, mon ami, je vous ai connu quand vous n'aviez point tout cet attirail que vos amis d'aujourd'hui, veulent bien vous donner; c'était à une époque de trannîtion, entre l'aventure du bélier et celle de l'homme ivre. Franchement, vous n'éties pas un méchant garçon, ni un personnage ridicule ; vous aviez fait de bonnes études ; vous parliez déjà beaucoup, il est vrai, et tiur un ton un peu saccadé et pas trop agréable, mais vous écriviez quelquefois spirituellement, et on ne vous connaissait pas encore cette rage de vour mêler de tout, qui d'après votre biographe, fait votre gloire. Vous promettiez d'être un excellent médecin, avec une grande clientèle, et vous le seriez devenu si vous n'eu8hiez point couru tant de lièvres à la fois, sans parler de» béliers avec lesquels vous feriez bien de conclure un traité de paix, pour éviter les toquades.

Vous êtes un bon chimiste. Je ne saurais jurer '* que va» mains fines, habituées aux expériences chimiques, indiquent une manipulation habile,*' comme l'affirme votre ami Placide. — Ça ne saute pas aux yeux, mait«. «ufin, la chose est possible, quoiqu'elle ne paraisse point d'accord avec toutes vos mâles qualités. Yous avez fait une multitude d'analyses qui ont envoyé plus d'un pauvre diable à Kingston,* et vous retirez pour cela, chaque année, des sommes assez rondes de ce trésor public sur le sort duquel vos amis s'appitoient si lamentablement. Yous êtes aussi le médecin, le chirurgien et le chimiste en titre de votre beau-frère le coroner ; en votre qualité officielle, lorsqu'un homme s'est noyé, c'es^ vous qui dites solennellement aux jurés, qu'il est mort

Aa pénitentuii^de Kingston.

jjurce que Tenu a un peu trop gêné sa respiration. Vous dites cela en ternies beaucoup plus scientifiques, et c'est encore une spécialité qui vous rapporte un assez joli denier.

Dans toutes ces choses, vous ne trouvez guère de légitime contradicteur, 11 y a peu d'Orfila et de Raspail dans ce pays pour vous tenir tête. Devant les tribunaux, vous parlez comme un oracle, si bien que, non content d'étaler votre science, vous entreprenez (juelquet'ois d'enseigner aux juges et aux avocats leur métier. Faites cela pourtant, le moins souvent possible, surtout avec le juge-en-chef Duval.

Quant i\ vos écrits, je ne nie point leur mérite, mais j'y cherche en vain " les idées qui vont révolutionner le monde," et je n'ai pas encore constaté leur " influence." " Je ne la sens pas dans l'air," comme votre silhouetteur; toutefois, j'admets qu'ils renferment diverses choses en l'air.

Vos Mélanges ont le défaut d'être trop mélangés. Ils ne sont pas les différentes parties d'une œuvre homogène. Aucun lien commun ne les unit. Pas une idéemère qui domine le tout.

C'est pour cela, me direz-vous, que vous avez donné à vos œuvres ce titre indéfini : " Mélanges.'* Cependant, je fais observer qu'il ne manque pas d'ouvrages portant ce titre, et qui possèdent l'unité. Ce sont les formes diverses d'un fond unique.

Au reste, c'est un livre agréable à lire, et qui prouve de l'esprit d'observation, de la couleur et de l'imagination. Le style est beaucoup moins fleuri que celui de l'abbé Casgrain, mais il est plus correct, moins imagé mais plus concis. S'il a moins de qualités — ce qui serait diflScile à dire— il a certainement moins de défauts. L'emphase, le pi-écieux, la cheville et le pathos ne s y

rencontrent guère, et Ton y sent moins ce travail opiniâtre de l'écrivain, qui fatigue le lecteur.

La recherche de Tesprit y est peut-être le seul travail choquant, dont le lecteur s'aperçoive. Vous avez fait trop d'efforts en ce genre; vous avez coupé trop de phra.scs principales, et vous y avez semé trop d'incidentes inattendues, pour arriver à faire de l'esprit. Cjnand le lecteur s'aperçoit de ce jeu, l'eifet est raté.

Il n'en est pas moins vrai que vous avez de Tesprit, prcsqu'autant que vous croyez en avoir, assez, dan^ Ions les cas, pour que je puisse livrer à vos réflections le» phrases suivantes d'un grand penseur.

** La force de re>prit consiste à en connaître les " bornes. ..Tout ce qui n'est qu'espnY est un peu volatil ** de sa nature, au moral comme au physique. Il " produit d'abord une impression vive, qui bientôt se '• dissipe et s'évapore à force d'être répétée : semblable " à ces monnaies dont l'empreinte s'efface par le frottr- * ment."

La méditation de ces pensées vous persuadera que, j)lus de modestie et de jugement ne vous nuiraient pas ; et elle vous expliquera comment, on peut lire vos Mélanges avec plaisir, mais non pas les reliie.

J'ai dît que l'emphase et la cheville ne se rencontrent guère dans vos Mélanges» Je dois en excepter le Défricheur de langue^ qui est une pièce fort chevillée. L'ai-propos et l'actualité en firent tout le succès, lors de son apparition. Aujourd'hui, on la lit en entier presque .sana dérider.

Mais c'est une œuvre de jeunesse, et je suis volontiers indulgent pour vos débuts.

Ce morceau est d'ailleurs en vers, et vous admettrez î»aD8 doute, que vous n'avez pas comme M. Fréchctte, l'art d'alligner des rimes sans rien mettre dedans.

Plabieura vers de cette pièce sont de M. J. C. Taché, et je les reconnaîtrais, loi*s même qa'ils ne seraient pan indiqués par une astérisque. Ils portent le cachet de leur auteur, et sans être faciles (car lui non plus, n'a pas la bosse de la versification,) ils sont loâ meilleurs.

Heureusement, vous avez fait peu de vers, et je vou^t en félicite. Je me rappelle avoir entendu chanter une chanson dont vous êtes l'auteur, et qui ne vaut paH mieux que les romances de Mimi Pinson, Voici le premier couplet :

Est-ce bien toi qui causes mon délire, Amour qne je croyais toujours braver ?

Est-ce bien toi qui dans mon cœur soupires, En me disant : 11 fiiut encore aimera Frappe, ô douleur, je défie ta colère, Mon pauvre cœur saura bien te lasser ; Mais frappe encore, verse ta coupe amère. Oh I laissez-moi, je veux toujours aimer I

Vous me direz, mon cher docteur, que c*est un péché de jeunesse dont vous ne vous êtes pas vanté, et ce sera vrai. Je passe donc sans insister davantage.

Placide Lépine vous a fait injure, il me semble, eu disant que les *' Mélanges " contiennent la somme de vas idées. Si c'était là tout Thomme, ce serait trop peu. A côté de quelques idées sérieuses, on y trouve de jolies (choses, d'élégantes babioles, " des fanfreluches '' même, qui plairaient davantage au lecteur, si l'on n'y sentait un peu de suffisance dans votre gai té, et si l'on n'y voyait d*aventure, poindre —comme le bâton de l'appa* riteur — un petit bout de pédanterie.

Mais enfin, vous êtes encore mieux que votre livre, et tout votre cerveau n'est pas là. Sinon, vous n*aves rien de ce qu'il faut pour créer une révolution dans les écrits.

Après l'exécution que Placide Lépine a faite de vous, bien malgré lui, il ne saurait être di^igereux de vous

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flatter. J'ajouterai donc que vous n*êtes pas un mauvais professeur ; vous avez un avantage sur quelquesuns de vos confrères, qui, s'il fallait en croire le Journal de QuébeCf ne connaissent pas le premier mot de ce qu'ils enseignent.

Votre diction n'est point parfaite ; Placide lui-même en convient. Seulement, il se trompe du tout au tout, dans le seul reproche qu'il vous adresse : '^ Votre phrase marche, dit-il, elle ne vole pas." Je trouve, moi, et d'autres trouvent aussi, que, si elle se contentait de marcher, ce serait pour le mieux; mais elle court par sauts et par bonds et souvent elle tombe dans de véritables casse-cous.

Pour votre parole parlée, aussi bien que pour votre parole écrite, le plus grand défaut, peut-être, c'est cette préoccupation de vous-même, cette moue dédaigneuse, qui a tant charmé votre ami Placide ; c'est ce sourire au coin de votre moustache, que vous ferez bien de décrocher une fois pour toutes, quitte h le déposer au musée ou à la bibliothèque. L'abbé Brunet et l'abl^é Laverdière, ces intrépides collectionneurs, ne le refuset*ont pas.

Donc, si vous voulez être bien gentil, si vous voulez que maman Laval puisse être vraiment tière de vous, soyez un peu moins convaincu de votre propre mérite, et admettez un peu plus volontiers celui des autres ; ôtez-vous de la tête cette idée malsaine, que tous ceux qui ne s'agitent pas autant que vous, sont des niais et des impuissants; n'allongez pas si souvent la mâchoire, comme signe suprême de votre dédain, et ne cherche» pas à vous mordre les dents.

Vous avez des connaissances, de la sagacité, du talent et de l'étude. Faites sei*vir tout cela, avec discernement, pour le plus grand avantage de tous, et tout ira

pour le mieux dans le meilleur des mondes. On a beaucoup parlé d'un navire qui n'avait pas de quille ; il faut redouter davantage de n'avoir point de gouvernail.

Kt maintenant, ô le plus malin des professeurs, ne vous mettez jamais à quatre pattes et ne vous laisser part atteler. Cette posture est pleine de dangers. Elle n'a pas réussi au roi Nabuchodonosor, qui, dans son temp8, était un aussi grand homme qu'Henri IV et vous même.

11 n'est pas bon, non plus, d'habituer vos petits Louis XIII à vons monter sur le dos, cravache en main. C'est le faible de notre époque — on l'a dit souvent— de man- (juer de respect. Parents, professeurs, gouvernants, autorités de toute espèce se laissent trop monter sur le dos. Louis XIII ne ferait peut-être pas une aussi triste ligure dans l'histoire, entre deux grands rois, s'il eut leçu une autre éducation ; craignez le même malheur pour Hubert second.

Pour en tinir, bon docteur, ayez un peu moins de morgue et appliquez vous aux choses de votre spécialité.

(.Tuérissez-vous du cacoethcs scribendi. Je ne dis rien du cacoethes loquendi— toute votre pharmacopée n'y suffirait pas ; — ne songez point à éclipser Taniversalité de Pic de la Mirandole, ni celle de Voltaire, qui, ellesmêmes, ne furent pas de bon aloi ; détiez-vous des succos de la plateforme, des cliques, des flagorneurs, des cancans, des prôncui-s qui veulent être prônés, de la camaraderie, de la bohème, des biographies mirobolantes— comme celle du Chevalier Falaixieau,* — îles silhouettes improvisées; allez, sans tout cela, votre petit bonhomme de chemin, et en dépit de tous les Placide

* Peintre canadien, établi à Florence depuis nombre d'années.

Iiépine, vous ne tuerez point plus ridicule qu'un autre, et il vous arrivera même d'être plus utile à vos compatriotes, que plusieurs grands hommes do votre connainsance, y compris l'économiste Lungelier, l'agronome Josoi), * le fantaisiste Fabre, et l'abbé aux légendes.

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