‹ Les guêpes canadiennes, compilées et annotéesChapitre 31 sur 57 · M. MARMETTE · texte numérisé non relu

M. MARMETTE

Il me prit avec lui pour m'aider à penser : Trois mois entiers ensemble nous pensâmet^ Lûmes beaucoup et rien n'imaginâmes.

VOLTAIRR.

L'abl)é Casgiain a plusieurs choses intimes :

lo. Une édition intime de ses Miettes qui se vendait d'abord très-cher, et qui maintenant se donne à trèslion marché. '

2o. Un sourire intime^ qui permet au critique Lépine d*admirer ses belles dents.

3o. Un secrétaire intime, qui .écrit ce que l'abbé ne ))eut que dicter, et qui n'est autre que M. Joseph Marmette.

A ce métier de secrétaire intime on gagne :

lo. Des descriptions mirobolantes, comme celles de François de BitnviUe, de V Intendant Bigot et des Légendes.

2o. Un exemplaire des œuvres complètes de l'abbé.

80. Un bon numéro à la loterie des Silhouettes de M. Placide Lépine.

* J. Perreault, autrefois député du comté de Richelieu k TAseembiée Lég:iai«tiTe.

Je félicite mon jeune ami de ces avantages qui ne sont pas à dédaigner, et qu'il à su bien mériter. J'ignorais entièrement les détails biographiques que son ami Placide a i*évélés sur son compte, et je le» reproduirai avec plaisir, puisque M. Lépine les croit nécessaires dans une critique. Ce sera un préambule tout fait qui ne manquera pas de gaité.

Le lot gagné par M. Marmette à la loterie den Silhouettes, n'est pas du tout mauvais. Il est bien meilleur même que celui du Dr. Larue, comme cela est prouvé d abondance.

Le tout cependant, n'est pas fait à l'eau de ix>se, et, les incongruités macaroniques n'y font point défaut.

Il y ad'aboixi l'inévitable chapitre des dents, oà il est établi que, si les incisives de l'abbé Casgrain sont blanches, si les canines du Dr Larue sont brunes, les dents de M. Marmette sont noires ^* et en deuil de celles qui sont absentes; " remarque où l'on reconnaît toute la délicatesse de touche de M. Placide. J'attends ave<* anxiété, la silhouette de M. Louis IIonot*é Fréchette; et comme, cette fois, le portraîti«*te pourrait bien èti^e en peine, je lui conseille fort de dire, que ce grand poète, a les dents d'un tigre du Bengale ; cela produira un bel effet. M. Louis Honoré, qui pose pour le genre terrible, sera très-datté, et les tigres ne réclameront pas.

Cette sollicitude pour les râteliers de ses illusti*es clients, embrouille un peu mes conjectui*es sur la personnalité du silhouetteur inconnu. Ne serait-ce point par basait! le Dr. Baillargeon ?* Dans ce cas, le nom de plume ne :>erait point malheureux.

* Sénateur depuis quelques années et frère de feu 8a Grandenr Mgr Baillai^geon, èvéque de Québec.

MaiSy revenons à notre mouton.

M. Marmette est un excellent jeune homme, qui ne mérite certainement point qu*on en dise du mal... ni trop de bien — ce que nous démontrerons plus loin.

Comme le Dr. Larue, le jeune Marmette annonça de Umne heure, ce qu'il devait-ètre; seulement, il fut pIuH heureux que lui dans ses ébats ;*ustiques, et l'arche de Noé toute entièi*e, paraît lui avoir passé entre les Jambes sans encombre. A commencer par les petits montons, à finir par la jument rouge, il y a lA, une gradation savante, un modèle de style et de haute conception littéraire ; lisez et admirez :

''Tout enfant, il montait sur les moutons dans le clos, sur les cochons, sur les vaches, puis sur le petit bœuf de son pore, puis sur la jument rouge.''

Si le Dr. Larue en avait fait autant, il aurait probablement su éviter les toquades.

*' A quatre heures du matin, on le trouvait en queue de chemise (sic), à cheval sur la lucarne de la maison, fouettant le bai*deau, chantant la préface, jouant delà ftombarbe.*'

Voila ce que l'autour appelle "des délices champêtres," et ce qui prépare convenablement l'imagination du lecteur, au récit vraiment bucolique et poétique de l'événement principal de la vie de notre héros, récit que j'abrège, quoique bien à regret.

C'était dans une excursion de résuiTectionnistes. Marmette, avec un autre carabin, entraînait un cadavre déterré dans un cimetière de campagne. En attendant le charretier (sic), ils s'étaient blottis dans la neige.

'* Alors, Marmette vit, à travers les fentes, venir dans le chemin du roi, un habitant, qui au lieu de passer outre, se détourna de son chemin et, sans rien soupçonner, se dirigea droit eur lui. Pressé par une petite

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servitude de Thumaine nature, l'habitant s'arrête le long de la clôture, regai'de à droite et à gauche, et, croyant n'être vu de personne... le profanateur... " Min- (jebat in patrios cineres"

Une idée soudaine passe par la tête de Marmette : h\ je lui faisais une peur ?

"Ce disant, il allonge le bras au-dessus de la clôture et saisit le casque de l'habitant.

" Le malheureux ! Il en vît trente-six chandelles. Il crut tous les revenants du cimetière déchaînés h Bes trousses pour venger son crime.

** Il bondit, il s'élance éperdu, échevelé. Il court... Marmette a beau lui jeter son casque par la tête, il n'en est que plus épouvanté ; il s'imagine recevoir le coup de poing d'un fantôme. Il est hors de lui-même... il court... il court encore.

. " Marmette, comme bien vous le voyez, avant d'écrire dos drames en a joué."

Ah diantre ! vous appelez cela des drames ? Donc, s'il était donné à ce pauvre habitant de lire L'Opinion Publique, il dirait une autre fois : '* Excusez, sauf votre respect, je vais faire un drame." Il est vrai qu'il n'aura pas toujours Marmette pour collaborateur.

Cette scène du reste, peut se passer de commentaires. J'en redoute un cependant, je l'avoue. Je crains fort que M. Desbarats, pour mieux graver cet épisode littéraire dans nos mémoires et l'adresser plus sûrement à la postérité, ne s'avise d'illustrer tout cela dans une prochaine livraison, et qu'au lieu de l'astre des nait«, qui se lève mélancoliquement sur un cimetière de campagne, comme dans l'élégie de Gray, il ne nous famine voir en pleine lumière, au premier plan, le drame joué par M. Marmette, et, au second plan, le duel du docteur

Larue avec son bélier— et la black-eye non peinturée comme ombre au tableau.

Le reste de cette silhouette s'analyse comme suit : " M. Marmette a débuté dans les journaux par des chroniques poitrinaires, veuves de pensées sans avoir épousé le style (sic). Il a commis Charles et JEvUy qui M>nt nés obscurs (sic) et obscurs mourront, puis Franrois de Bienvilley roman bien corsé, puis en^n, V Intendant Bigot^ qui a été Tévénement littéraire de làTl ! "

'' Si le ciel lui prête vie, et si dans Tintérêt national, on a le bon sens de lui faire quelques loirsirs, dans peu ^l'années nous aurons notre Feniniore Cooper."

Lm faire des loisirs ; c'est le mot de la fin, et c'est aussi le fin mot de cette silhouette ! Ils sont tous fomme cela depuis Virgile, ces littérateurs ; ils veulent toujours chanter :

0 Melibœej detu nobii hue oiiaJeeU.

Le traitement de M. Marmette a été récemment augmenté, me dit-on ; si, à présent, on diminuait sa besogne ? L'idée est lumineuse. Ce ne serait certainement point l'abbé qui s'en plaindrait. Cet aifrenx gouverneinei)^ commencerait enfin à montrer du bon sens ; il lui Iburniraiir tout-à-fait gratis, un secrétaire intime.

Et voilà comment, en attendant l'annexion, on travaille à la réfoi-me des abus !

Laissons- là M. Placide Lépine, et ses balivernes, et disons franchement ce que nous pensons du romancier.

M. A. B. Eouthier, dans ses Causeries du Dimanche, a fait une appi*éciation bien longue et bien indulgente de Français de Bienville. C'est un peu ce que l'abbé Casjçrain appellerait de la critique à Veau de rose.

Néanmoins, il a indiqaé dans le style de M. Marmettct quelques défauts qu'il a appelés légers et que je trouve passablement graves. C'est Tabus des figures et l'exagération des couleurs.

Il est certain, que ces défauts se rencontrent dans un grand nombre de pages de François de Bienville, et bien loin de les éviter dans Vlntendant Bigot, M. Marmettc y est tombé plus souvent encore.

Ses descriptions surtout, sont encombrées d epithôtcs. Il est extrêmement rare, qu'il laisse passer un substantif sans lui adjoindre un adjectif pi us ou moins ronflant. J'en pourrais citer bien des exemples, mais je ne lea chercherai pas. Les premières phrases de la première page, suffiront à la démonstration.

'* La cloche du lourd beffroi dont la silhouette se destinait nettement sur un ciel bleu tout semé d'étoiles étinceUmtes rendait un son mat et sec qu'étouifait encore une épaisse couche de neige dont les millions de parcelles cristallines scintillaient sur la terre gelée, comme autant de vers luisants, tandis que la lumière pâle de la lune estompait les larges ombres de la cathédrale sur la grande place de l'église.

'< La bise mordait les joues rougies des femmes sous la capuce de leurs pelisses chaudement doublées d'ouate ; et les bons bourgeois sentaient leur barbe frimasser rapidement par suite d'une respiration fréquente que doublait leur marche précipitée,'*

Cette dernière phrase touche au ridicule. Nout^ apprendre, sous prétexte de couleur locale, que c'est la marche précipitée qui occasionne la respiration fréquente, laquelle fait /nnui^ser la barbe des bourgeois, c'est vraiment trop de complaisance. Le lecteur aurait pu deviner ces choses-là sans fatigue.

Dans presque toutes les descriptions de M. Marmette, il s» rencontre de ces petits détails voisins de la trivialité. Néanmoins, ce sont là des vétilles, et je voudrais n'avoir pas un reproche plus grave à faire à M^. Marmette.

Malheureusement, ses descriptions de personnes sont bien plus répréhenstbles que ses descriptions de lieux. Chaque fois qu une de ses héroïnes joue un rôle dans les faits qu'il raconte, il en fait des ix)rtraits de plein pied qai sont loin d'être convenables.

Il est certainement déplorable qu'un auteur canadien et catholique, se soit permis d'imiter si fidèlement les romanciers français, dont le réalisme aurait dû le révolter. Je ne veux rien exagérer, et j'ai trop bonne opinion de M. Marmette pour croire, qu'il a voulu allécher le lecteur par des peintures un peu risquées, Non, je me persuade que le désir de paraître artiste, et Tirréflexion, ont seals causé la faute, et j'ose espérer qa'îl la corrigera dans une nouvelle édition, s'il y a liea.

Comme je ne veux rien avancer sans preuves, et comme le reproche que je fais maintenant à M. Marmette est excessivement grave, on me permettra de faire quelques extraits des passages qui m'ont déplu.

Pour décrire la toilette de madame Péan au bal de rintendânt, il faut à M. Marmette des phrases nombreuses et bien fleuries, au milieu desquelles se trouvent les lignes suivantes :

<* Des échelles de rubans couvraient la poitrine au défaut de la robe, tandis qu'un gros nœud à deux feuilles s'étalait tout en haut d'un corsage que la mode Isiscive du temps voulait être très-échancré ; chose dont ne semblait nullement songer à se plaindre la jeune femme, qui étalait avec complaisance les épaules les 20^

plus parfaitement blanches et arrondies qu*ait jamaÎ!^ effleurées l'haleine d*un valseur... Des manchettes à trois rangs composées de dentelle, de linon et de fine batiste, retombaient en éventail sur un avant-bras nu, rond, blanc ^t potelé comme en dût rêver le statuaire qui créa la Vénus de Médicis.

''Quand cette femme arrêtait sur un homme son œil bleu, dans lequel se miraient, ainsi que de grands roseaux sur les bords d'un lac limpide, ses longs et soyeux cils noirs, et qu'un sourire frissonnait sur ses lèvres» voluptueuses, il se sentait aussitôt vaincu par le charme majçnétique de cette fascinatrice beauté/'

C'est là, faire le vice trop beau, et la conclusion qui découle naturellement de ces lignes est la suivante :

Quand une femme comme Mme Péan, arrêtera son œil bleu sur un homme, il sera vaincu et il faudra bien l'excuser, ce sera un cas de force majeure.

Mais, M. Marmette, que faites-vous de la morale ? Sera-t-elle donc uniquement pour ceux qui ne rencontreront aucune tentation sur leur chemin ?

Plus loin, la description de la belle Mme Péan recommence :

" Elle est à demi-coachée êur un canapé dans un merveHleux boudoir, plus ou moins couverte d'un peignoir à dentelle,

^ Ses longs cheveux noirs ruisselaient dans un superbe désordre sur ses épaules^ dont la bUmcheur rosée resplendissait sous V élégante échanerure du peignoir... Son pied droit, chausbé d'une charmante mule de satin aurore, s'appuyait sur le dos d'un petit chien, à poil blanc et frisé, qui dormait sur un carreau de velours ; tandis que \9i jambe gauche, gracieusement repliée sur elle-même, laisait deviner ses admirables contours sous la légère étoffe de la robe diaphane,'^

M. Marmette dira }>eut*être :

Mais c'est de la coulear locale; je ne puis pas peindre une prostituée comme je peindrais une honnête femme.

Pas de ces excuses, s'il vous plait. Primo, rien ne vourt oblige à nous peindre des prostituées. Secundo^ si vous ne pouvez vouk en dispenser — ce que je n'admets pas — faites-le de manière à nous les faire détester, et non pas à les rendre aimables. Vos lecteurs les con-' naîtront toujours trop, sans vos peintures, et vous pouvez passer sous silence, les bras, les épaules, les jambes et les échancrures.

Vous employez d'ailleurs, presque le même langage dans le portrait de Berthe de Kochcbrune.

'* Sa taille svelte ondoyait sans contrainte à chacan de Mes pas ; car l'absence de paniers alors en grande vogue, donnait toute leur souplesse à ses mouvements, et faisait ressortir la parfaite harmonie du buste et des hanches, dont une longue i-obe à taille faisait deviner toute la perfection."

Voilà encore des détails dont on pouvait se panser, et le lecteur aurait pu admirer fierthe de Rochebrune. »ans avoir deviné la perfection de ses hanches.

On me dira :

Mais après tout, il n'}' a rien d obscène dans ses peintures.

Je réponds que Tobscénité, est peut-être moins dangereuse que cette impudeur à demi-voilée. Il n'est pas bon de faire deviner au lecteur, ce qu'il est mauvais de lai dire. Son imagination ne peut que se souiller à ce travail.

Encore une citation d*un réalisme révoltant.

Voici les paroles que M. Marmette met dans la bouche de deux dames au bal de l'Intendant :

— La Péan doit aimer beaucoup l'or pour rester attachée à cepunais...

— Oui 1 ma chère ; et je pensais précisément que l*odeur désagréable exhalée par le cher homme, malgré tous les parfums qu'il emploie pour la combattre, est peut-être cause de la largeur démesurée des paniers de sa maîtresse, qui sait ainsi tenir... en société du moins, Tamant à une respectueuse distance,

Ces citations suffisent pour démontrer, que M. Marmette n'a pas été irréprochable dans plusieurs détails.

L'ouvrage est-il, du moins, parfaitement moral dans Tensemble et digne d'être imité ?

Je suis bien fâché de répondre : non.

Au point de vue littéraire, V Intendant Bigot est supérieur à i^Vonçoî^ de Bienville; mais il lui est bien inférieur au point de vue moral.

C'est un roman moderne dans toute l'acception du moty bien imaginé, bien agencé, rempli d'intrigues et de scènes émouvantes accompagnées de toutes les machines dramatiques en usage, mais d'une portée morale fort douteuse. Je cherche en vain, les sujets d'édification dans l'histoire d'un grand criminel et d'une femme adultère.

Le sujet lui-même est scabreux, et réveille les mauvais intincts du cœur. M. blarmette a toujours tenu au premier plan Bigot et sa maitresse, et les honnêtes gens sont au second plan. Baoul et Berthe n'occupent pas assez de place dans le tableau, et les turpitudes de Sournois auraient pu être dévoilées en moins de paget^,

Berthe — qui doit être un ange de candeur et d'innocence— est victime de trop d'aventures qui blessent lu pudeur. Deux enlèvements^ c'est trop ; je dirai même, à peipe de passer pour rigoriste, que c'est doux de trop. La course en croupe sur le cheval de Baoul n'est pas.

PORTRAITS ST PÂ8TSLS LITTiCRAtBBS. 319

non plu8,-^uoiquHI n'en résulte qu'un baiser — un exercice à recommaiider aux jeunes filles.

Par contre, madame Péan est une adultère presque honnête, beaucoup trop aimable dans tous les cas. Bigot qui était un scélérat, n'avait pas besoin de tant de charmes pour être séduit.

En somme, je ne recommande pas le livre aux jeune» filles, et je le recommande aux pores de famille. Qu'ils en prennent soin et ne le laissent pas ^ans toutes le» mains I

Au point de vue de l'art, je conseille à M. Marmette, <le se défier des romanciers modernes. Ils le font glisser dans le machinisme littéraire. Qu'il y prenne (^arde et qu'il n'aille pas se prendre à toutes les ficelles connues du romantisme contemporain.

Patt'Scrijptum, — ^XJn monsieur Tanguay, que je ne connmis pas, mais qui est sans doute connu, a fait un drame de Vlntendant Bigot, Plusieurs journaux, et surtout V Evénement, qui est l'organe des théâtres, ont fait de grands éloges 4« cet essai dramatique, et la pièce a été joaée plusieurs fois. Je suis pourtant habitué aux réclames et, cependant, j'y ai été pris.

J'ai réellement cru que, pour cette fois — une foin n'est pas coutume— les journaux ne mentaient pas, et je suis allé entendre la pièce.

Je ne dirai pas qu'elle m'a ennuyé; non, au contraire, elle m'a fort amusé... mais au dépens de l'auteur et des acteurs. C'est un drame mal construit, ridicule en plusieurs endroits, et plein de lacunes (je demande pardon du mot plein qui s'accorde mal avec lacunes)

Bn justice pour l'auteur, je dois ajouter que les acteurs ont beaucoup nui au succès de la pièce. Tou« les rôles— excepté celui de l'intendant Bigot— ont été

320 PORTRAITS ET PABTSLb LITTÉRAIRES.

mal rendus. Ce qui n'a pas empêché les journaux du lendemain, d'acclamer les acteurs et l'auteur, et d'affirmer que le succès était immeme et que la salle de musique avait failli crouler sous les applaudisnements. Oh ! les gazettes ! les gazettes 1

M. L. H. FfiÉCîHETTE.

Ne point aller chercher i>« qu'on fait dans la lune.

Moiièn,

Je propose à Tauteur de Mp-s Laisin d'adopter, à l'avenir, pour sa devise, cet alexandrin de Molière. Vivre sur la terre ent sa destinée, quoiqu'il fasse, et les excursions dans les astres ne lui porteront jamais bonheur. Mieux qu'aucun autre, il en a fait l'expérience, et il serait grand temps pour lui d'en profiter.

Il y a vécu assez longtemps, porté sur les ailes de se» utopies et de ses rêves, et je ne sache pas qu'il en ait i*ecueilli beaucoup de gloire. La lune peut être un beau pays, et je suis d'autant plus porté à le croire, que M. Fréchette, qui est un amant de la nature, y a fait des voyages plus fréquents. C'est lÀ, probablement, qu'il écrivait :

Préte-moi ta lanterne, ô mon vieux Diogène, Pour Toir s'il est un homme làl

Non, M. Fréchettc, il n'y a point d'hommes dans la lune, quoiqu'on puissent penser M. Flammarion et... nés admirateurs. S'il y en a, soyez sûr que ce sont den rêveurs, et vous feriez bien de ne les point fréquenter.

Vous devez mépriser d'ail iears, un pays assez peu brillant pour se laisser éclipser par la terre, cette parcelle obscure d'an univers inondé de splendeurs. Descendez donc de cette planète secondaire, qui vous h Hervi de trépied sibyllin; abandonnez votre pose prophétique et mêlez- vous à nous, simples mortels. Sinon, je renonce à vous peindre, faute de pouvoir élever mes regards jusqu'à vous, dans les hauteurs nébuleuses que vous affectionnez.

Bien... comme cela... nous voila presque au même niveau. Baissez les yeux, dont l'éclat terrible m'intimide, et ne parlez pas de grâce, je ne saurais en quelle langue vous répondre.

M. Fréchette a publié Mt» Loisirs en 1863. Il s'e^^t donné beaucoup de peine à former ce petit volume — hien à tort selon moi ; car, ni son pays, ni lui, n'en auraient été plus mal s'il n'avait pas vu le jour.

Quelques pièces de vers, que M. Fréchette avait publiées auparavant dans les journaux, et un bon nombre de chansonnettes dont les refrains sont toujours répétés pour grossir le volume ; beaucoup de vers faibles, et lieancoup de bouts rimes mêlés à quelques belles strophes ; plusieurs pièces sérieuses en tête, beaucoup de rigodons en queue ; quelques idées très-bien exprimées, puis, du doux, du tendre, du passionné, poussé dans le style du marquis de Mascarille ; des images, des métaphores, quelquefois bien trouvées, plus souvent dignes de Cathos et Madelon ; des essais malheureux dans le genre terrible, de vains efforts pathétiques, et puis... des mots, des mots et encore des mots ; voilà, en résumé, ce ^ue contiennent Mes Loisirs^

322 PORTEAITS BT PA8TBLS LITTâRAiRBg.

Du reste, pas d'originalité, ni de coolear locale. Kien, qui indique que Tauteur ait jamais connu les mœurs canadiennes. Ses héroïneà sont moins des québecquoises que des parisiennes. Elles ont des mantille de sfinoraf des voix de mésanges, des fronts penchés, etc., etc., bien populaires au pays latin. En réalité, ses chansons sont des clichés de romances et de vers à ma belle, qui traînent les rues de Paris depuis deux siècles.

Quand je compare toutes ces mignai*dises et ces fadeurs — écrites par un gros garçon, gras et joufflu — aux vei*s de M. Lemay,^ je me dis qu'il y a aussi loin de oelui*ci H celui-là, que de Gameau, père, à Garneau, fils, et ce n'cHt pas peu dire. Car-- entre nous — on peut appliquer à Garneau iils, ce que disait souvent un ancien domestique de mon père : ce n*est pas lui qui a éventré la poudre.

Le défaut capital de Mes Loisirs est la monotonie, une monotonte pei*si8tante, qui iiuit par endormir d'autant mieux, qu'elle est toujours accompagnée d'une sorte de balancement harmonieux.

Une citation fera mieux saisir ma pensée. Je prends une des pièces les mieux réussies, intitulée: Un soir au bord du La£ St. Pierre :

Doucement balancé par la brise mourante, Le lac applanissait sa nappe transparente. Où déjà B'étendaient les ailes de la nuit ; Les éehoe te louaient au fond du 6aû sauvage,

Et sur le aable du rioage,

Ia fiot venait mourir ean» bruit.

La lune déployait sa chevelure blonde £t ses tremblante refteU se déroulaient sur Vtmde Comme un ruban d argent sur un vùUe <Paeur ; La briee caressait la mobile ramée^

Et wm- haleine parfumée

S'endormait avec le flot pur.

* M. Pamphile LeMay est le bibliothécaire de TAssemblée Législative de la Province de Québec, depuis l'époque de la Confédéralion, en 1867.

Enfin^ c'était à l'heure ob la verU ramure. Mêle aux aceenU du soir un tuave murmure^ Où la feuille frissonne aux baisers du zéphir ; A V heure où des ondins la troupe se rassemble ;

A Fheure où chaque étoile tremble

Dans une voffue de saphir.

Fuyant des vains plaisirs les coupes déliranlesj J'aimais à contempler les ondes murmurantes^ Ou \e» flots sommeàlants dans le calme des nuits ; J*aimais à m'égarer dans les 60», sur les grèves,

Laissant au loin flotter mes rioes,

Ce baume des tristes ennuis.

£t j'errais sur la rive, admirant en silence^

Les reflets ekatoyants du flot qui se balance

£t glisse en ondulant sur le sable doré ;

£t d'un roseau flexible armant mon doigt timide,

Je gravais sur Varène humide

Les lettres d'un nom adoré.

Un nom plus enivrant que le brtUt des fontaines. Plus suave qu'un chant sur les vagues lointaines ; Plus doux que les échos d'un bois mystérieux ; Qui surpasse en beauté le chant de Philomèle

Dont la voix chaque soir se mêle

Au bruit des flots harmonieux.

Nom plus mélodieux que l'onde sur la grbve ; Plus doux qu'un chant d'amour entendu dans un rêve Plus pur que le soupir d'un en&nt qui s'endort ; Nom plus harmonieux que le vol d'un archange ;

Pus doux que les accents d'un ange

Qui chante sur sa lyre d*or !

Uais, comme un vent léger sur la molle pelouse^ Passant et repassant une vague jalouse, De son onde venait aussitôt l'efbcer ; Je le gravais encore ; mais la vague suivante

Détruirait la lettre mouvante

Que Je venais de retracer.

Voilà, pensaî»-Je alors, les rêves du Jeune âge 1 Un songe qui s'enfuit, la feuille qui surnage Et disparait bientôt parmi \eè flots mouvants ;

Enfin ! voilà l'idée de la piôce. Cinquante vers avant d'y arriver. Et ces cinquante vers, que contiennent-ils ? K^sayez de les analyser ou de les résumer, et vous aurez la mesure du vide immense que Ton peut couvrir avec des mots. Ce sont des flots, des vagues, des ondes et des ondinSy des brises, des vents légers, des zépMrs, des ramées, des ramures, des bois, des feuilles, des grèves rimant avec rêves, etc., etc., etc., et tout cela chante la même chanson, qui s'appelle successivement rhant, accents, murmures, voix, bruits, échos, etc., etc., etc.

Cette piôce que j'ai citée presque en entier, fait parfaitement saisir le genre de M. Fréchette et ses défauts. Et remarquons bien que je n'ai pas choisi la piôce la moins remplie- Toute la seconde moitié du volume, est entièrement composée de strophes sonores et creuses, où l'idée, quand il y en a, est noyée dans un style diffus et fade. Le lecteur s'en convaincra, s'il a le courage de lire jusqu'^au bout : La Nymphe de la fontaine, Corinne, Flora, Elle, le Matin, le Colibri, Un petit mot d'amour, Mon rêve rose, etc. etc.

Pour terminer, j'impose comme pensum à tous ceux qui me trouveront trop sévôre, la lecture de Mes Loisirs en entier, et ce châtiment me dispensera de leur répondre.

De Mes Loisirs à la Voix d'un Exilé, la transition ne s'explique que par les événements qui ont traversé la vie du poôte. Le ton est complètement changé, quoique le talent n'ait guôre grandi.

M. Fréchette pourrait bien dire comme Alfred do Musset :

Ues premion vers sont d'un entant,

POBTRAITS ST PASTELS LITTÂRAIRKS. 325

Mais il ne pourrait pas ajouter avec lui :

Les seconds d'un adolescent, Les derniers à peine d'un homme.

Ses premiers et ses derniers sont d'un enfant, aveccette différence que, dans les uns, Tenfant est d'assez bonne humeur, et que, dans les autres, il écume de colère.

Après avoir doté son pays de " Mes Loisirs "il a demandé des gâteaux ; on les lui a refusés ! il a crié : faites- moi des rentes ; on lui a répondu : travaillez. Il a répliqué : mais je chante I- On a souri.

Alors, il est parti, tout boudeur, disant: vous vous en souviendrez I

Il voulait dire : je m*en souviendrai, et il s'en est Mouvenn ; la Voix d'un Exilé en témoigne.

Quand il revint, il avait des airs triomphants. C'otait Coriolan i-evenant de chez les Yolsques. Il avait ai bien flagellé tous nos hommes publies les plus éminents, qu'il les croyait demi-morts. Il venait jouir de ha victoire, et il n'avait plus qu'à poser son pied, comme la Déesse Liberté.

Sur leur» tcuiavre» Umuaét I

Malhenreunement, il n'était pas encore rente. La

^*ande Bépublique s'était montrée bien ingrate, pour

tant d'amour qu'il lui avait montré 1

Il alla crier fiunine Chex la Lévis * sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle ;

c*est-à-d ire, jusqu'à l'anéantissement définitif des ^tieujc, des bandits^ des nvomtres à face humainey des scélérats^ des

* M. Fléchette a représenté, au parlement fédéral, la divison él««toimie de Lévi% de 1873 à 1878.

H'iii PORTRAITS ET PASTELS LITTÉRAIRES.

brigands, des cormorans, des pieuvres, des chacals, des vampires, des requins, des harpies^ des corsaires, coupe-jarrets, ribnuds, voyous et sacripants, qui gourvornent le pays.

La Lévis n^est pas prêteuse :

(^110 faisiez- vous, dit-elle, au temps chaudi au temps où je vous réchauffais contre mon sein, comme uno mère son iils, au temps où je vous promettais un 1»el avenir si vous vouliez travailler un peu et mettre vo?» tiilents à mon service ?

—Au temps chaud ? ditril, je chantais.

— Vous chantiez ! Eh bien, dansez maintenant. Kt la Lévis Tenvoya... danser.

11 fut docile, cette fois, et se rendit à la Salle de Musique. * Il y avait là, une réunion de musiciens et dt^ <ianseurs : Fabre, le flûtiste-acrobate ; Letellier, le trombone ; Pozer, le tambour ; Fournier, le trompette ; et ])lnsieurs autres.

Il entra en scène... et en danse.

Après quelques toui*s de force sur la corde et le trapèze, accomplis par M. Fabre, il exécuta une jolie cabriole, tantôt avec la pose de Oicéron, montrant «lu iloigt Catilina aux portes de Eome, et tantôt avec les airs de Béranger chantant ta Perronnette et Mistigris.

Jj Evénement" tkfSirmQ, et nous le croyons sans peine, qu'il y eut beaucoup de rires, lorsque, faisant le beau et souriant narquoisement, il dit dans son langage figuré :

** Le vin de la Confédération, ça n*ost point précisé- " ment ce qu'on pourrait appeler du vin de Charapa- *'gne... (Rires) Au contraire, il me semble avoir un " petit goût de vinaigre assez pi*ononcé. (Rires) " Mais enfin, l'important pour nous, c'est de tâcher d%* " l'ingurgiter sans nous étouffer. (Rires)"

* Salle de théâtre, située nie St. Louis à Québec. .

Comment ! La Confédération n'a pas d'autre défaat ? Elle D*a qu*un petit goût de vinaigre assez prononcé ? Mais, alors, c'est le meilleur des gouvernements !

La Vàixfl^un Exilé nous avait donné d'autres notions sor la Confédération. C'était une œuvre immonde^ ayant le sanctuaire peur décora accomplie sous le regard de Satan, par des Erostrates et des Mandrins, pendant que le clergé dormait,..

Mais maintenant, si ce n'est que du vin un peu aigre, après tout, ça ne peut pas faire tant de mal. Heureuses les nations qui ne boivent que du vin ayant un petit goût de vinaigre! J'c^n connais qui boivent du sang, après s'être abreuvées d'alcool démagogique.

Cette digression historique, était nécessaire pour expliquer, comment l'auteur de Mes Loisirs a pu écrire La voix d'un Exilé ; comment l'imitateur de Lamartine, s'est trouvé mêlé tout-à-coup i\ la tribu des hurleurs. M. Fréchette, dominé par l'orgueil, a laissé entrer la haine dans son cœur, contre un ordre de choses qui n'avait pas su le distinguer de la foule, et le rendre puissant et riche. Ce germe délétère s'est développé chez lui, et le révolutionnaire a g&té le poète.

M. de Chateaubriand a dit :

" Le cœur le plus serein en apparence ressemble au '* puits naturel de la savane Alachua : la surface en ** parait calme et pure, mais quand vous regardez au *' fond du bassin, vous apercevez un large crocodile que '* le puits nourrit dans ses eaux."

C'est là une image parfaite de l'état d'esprit de M. Fréchette, qui, même à la surface, est bien loin d'être calme. II a un crocodile sur le cœur, et tant, qu'il ne l'aura pas vomi, sa prose sera déclamatoire or fausse, et «tes vers exagérés, diffus, ampoulés, quelquefois ridicules.

*TJ8 PORTRAITS £T PASTELS LITTÉBAIBBS.

Ouvrons maintenant La voix d'un Exiléy qui e:»t niic (tes productions du crocodile, et nous aurons quelque Idée, de Tabondance de fiel que peut contenir une âme.

Cette longue diatribe, imitée des Châtiments de Victor Hugo, et même un peu copiée, est divisée en trois parties, dédiées, la première aux libéraux du Catiada, la set-onde aux membres de t Institut-Canadien de Montréal, et \i\ troisième à feu Vhonoràble L, J. Pnpineau * Tontes ti*ois se ressemblent comme trois gouttes d'eau. Elles déimtent par de beaux vers, qui sont comme un chant de la jiatrie et un écho lointain dn passé; mais bientôt, elles éclatent en fureur et répandent l'invective et le b«rcasme dans un langage bas et ignoble.

De la rage, de l'écume, des crachats, des morsures, des coups de poing, des coups de pied, etc., etc., jusqu'à épuisement. Toujours la note aigùe, criarde, discordante, qui retentit d'un bout à l'autre. C'est Tim- ])récation de Camille, avec l'éloquence de moins et l.n trivialité de plus. C'est une furie secouant sa chevehire de serpents, un énergumène faisant un charivari d'enfer, pour attirer l'attention de la police :

« Je les ai tus, ces gueux, monstres à la înce humaine. << L'œil plein d'hypocrisie et le cœur plein de hatne^ ^ Le paijure à la bouche et le Terre à la main, M Erigeant l'infiimie et le vol en «cience, *< Troquer, en ricanant, patrie et conscience, " Contre un Ignoble parchemin.

<* Mandat, serment, devoir, honneur, vertu civique, « Rien n'est sacré pour eux ; dans leur rage dnique, « Ils bâillonnent la loi pour mieux la violer. . . . Puis, à table, viveurs ! Ici, truffes et Champagne ! Grises-vous bien, ô vous que le boulet du bagne ^^ Devrait fidre seul chanceler I

«DécédéàMontebellole 23 septembre 1871, à l'âge de quatrivingt-six ans.

Voyex 1 rignoble bande à chaque pas accrue Par tout ce qu'ont Tomi les ruisseaux de la rue, A l'assaut du pouvoir s'élance avec ardeur ; Un Jocrisse-Harpagon prend le sceptre du maftre : Tartuffe est chambellan, Roquelaure grand-prdtre, Et Lamirande ambassadeur 1

Pour grossir dignement leurs cohortes impies, Ils ont tout convoqué, requins, vautours, harpies, Va-nu-pieds de l'honneur, bravos de guet-apens, Hardis coquins, obscurs filous, puissants corsairen Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires, Bibauds, voyous et sacripants 1

On voit, dans le repaire oii tout cela pullule, Le ban, l'arrière-biûi de toute la crapule ; Ils ont, pour les trouver, feuilleté les écrous, Vidé les lupanars, sondé chaque tannière, Jtouleversé l'ordure, interrogé l'omière.

Et plongé dans tous les égouts.

Un homme, on seul, parmi ces cormorans avides, Ces pieuvres, ces chacals, ces vampires livides, Ces pendards devant qui pâlirait Barabas 1

Dix pages dans ce style! C'est triste et ritsîble à la

loiït. Et dire qu* un pareil homme À la prétention de

«levouir législateur! Hélas! quelle distance parcourue

«lopuis le jour où il écrivait :

Loin de ces funestes alarmes Mon pays savoure les charmes D'une paisible liberté £t ses en&nts èignu cPenvit Goûtent les plaisirs de la vie Au iein de la proepériié.

Bien ne trouble leur existence Les ris, la joie et VtiAondanee :

Aujotti-d'hni, ce n'est plus ça. Son pays gémit dans Ve4iclavaçey dans la misère et dans la honte^ gouverné par tien dfifidits et des voyous.

Pauvre homme 1 Qu'il doit souffrir de voir sa patrie «v^uite à un tel état d'abaissement !

Terminons ce pastel déjà beaucoup trop long.

Je pense que M. Fréchette a un talent littéraire bien supérieur à ses œuvres. Je crois même, qu'il a assez de talent pour reconnaître que Mes Loisirs ne contiennent rien, et que la Voix cPun Exilé ne contient pas grand chose. En vain, son petit groupe de claquears le proclame un grand poète. Il sait bien, lui, qu*il no Test pas, et qu'il ne le sera jamais, faute d'études solides qui changeraient ses idées.

Quand les nationards s*en vont en guerre sons les ordres du capitaine de St. Just — qui a gagné son titre à la même bataille que Jean Casgrain le balafré — ils emmènent avec eux M. Fréchette, mais chaque fois, il lui arrive le même accident : son fusil est trop chargé, et il crève au lieu de partir.

Cela me rappelle la légende de la canonnière Parkinson.

Parkinson, pendant la guerre américaine, avait imaginé un bateau plat, très-léger et très-petit, susceptible d'être employé dans les eaux les moins profondes, et il l'avait armé d'un canon de gros calibre.

Mais la première fois qu'il en fit l'essai, il se passa une scène assez comique. Il fit feu ! Et le boulet resta stationnaire, tandis que la canonnière fat lancée à deux milles en arrière — Elle était si légère I — Elle tomba au milieu des troupes de l'Union, où elle tua trois soldats et un caporal.

La même chose arrive à M. Fréchette, quand il He met en frais de bombarder la forteresse du pouvoir. Il fait feu ! Et vlan I le boulet ne part pas, tandis qu'il est culbuté sur ses voisins, qui s'en retirent éclopés.

Pauvre M. Fréchette ! Son vaisseau a trop de voile» et pas assez de lest. Il a une imagination furibonde, et malheureusement, le plomb qu'il devrait se couler dans la tète n'est pas encore fondu.

Son pire ennemi, c'est lai-nième, c'est-à-dire Tamoar propre. • S'il voulait m'en croire, il connaîtrait mieux Ha nature et ses aptitudes : il renoncerait aux camps, reviendrait dans le Pays du Tendre pour y mourir.

Victor Hugo, revenant un matin du jardin du Luxembourg, dit : ** Si je voyais Béranger, je lui donnerais le sujet d'une jolie chanson. Je viens de rencontrer M. de Ch&teaubriand au Luxembourg ; il ne m'a pas vu; il était tout pensif, absorbé à considérer des enfants, qui jouaient et faisaient des tigures sur le sable. Si j'étais Béranger, je ferais une chanson là-dessus: *^J'ai été * ministre, ambassadeur, etc. ; j'ai la Toison-d'Or, le ' grand cordon do Saint- André, etc. ; j'ai fait René le •* Génie du ChrisiianUme^ etc. ; j'ai vu l'Amérique, In '*■ arôce, Kome, etc. ; et une seule chose m'amuse : c'est *• de voir jouer les enfants sur le sable."

Nous conseillons à M. Fréchette de bien saisir le sens profond de ce petit fait et de ces paroles. Il est né poète, mais il n'est pas autre chose. La vue des beautés de la nature lui inspire toujours ses meilleurs vera. Qa'il ne sorte j>as de là. C'est la sphère qui lui convient. J'ai lu dans V Opinion Publique sa poésie du jour de l'an ; à peine contient-elle une idée, et cependant, elle est assez jolie, quoique longue et ti*op descriptive.

Qu'il se dise à lui-même, ce que Victor Hugo mettait dans la bouche de Chateaubriand :

** J'ai vu les Etats-Unis et leurs grandes villes; j'ai fait Mes Loisirs et la Voix d'un Exilé; mais je connais quelque chose de plus beau: c'est d'écouter le chant des linottes et de voir voltiger les plumes de leur nid.

^'J'appartiens au grand parti national, et j'ai fait, lors de ma réception, un grand disccturs qui valait bien le vin de Champagne, et qui a mérité les rires de l'auditoire. Mais je sais quelque chose de plus joli

fiB2 PORTRAITS ST PA8TSL8 LITTÉRAïaSS.

encore : c'est de prêter Toreille aux chansons de la brise et de voir sourire le printemps."

Qu'il abandonne la politique qui serait pour lui un casse-cou, et qu'il reste à ses moutons, comme la bonne madame Deshoulières. L'arène politique est faite pour ceux qui ont plus de tête et moins d'imagination, plu» d^idées et moins de rêves, plus de principes et moin» d'utopies. Qu'il nous fasse encore des^en^^ d^hiver — à condition toutefois^ de varier un peu, d'abréger le» descriptions et d'augmenter la somme des idées — et tout le monde sera content, content, content.

Us HECTOR FABBE.

Il y a beaucoup de 10111866 qvti sont mises en circulation par de»

gens d'esprit.

DêBtmttUf.

Si j'étais Placide Lépine^ le silhouetteur, Je oomnieiicerais ainsi le portrait de M. Fabre :

Esprit et corps légers. Jolie figure, curieuse et originale. Narquois d'air, de sourire et de manière». Front f^iyant, où les principes ne sauraient s'asseoir. Cheveux rares; — je le soupçonne d'en avoir lui-même dégarni son front, exprès pour l'élargir et se donner un air grave. i>ents.«.attendez.««Pourtier* vous dira ce qu'elles sont; moi, je n'en sais rien. Je ne suis pa^» comme ce diable de Lépine« Quand des illustres veulent bien poser devant moi, je ne puis pas leur faire ouvrir

* Deotiste de Québec*

P0RTRAIT8 ET PA8TSL8 LITTÉRAIRES. 333

la boQche pour compter les dents qui ne sont plus, ni inspecter leurs figures pour peindre les black-eyes qu'ils ont pu recevoir. Non, je n'ai pas assez de toupet pour prendre ces libertés-là.

M. Fabre n'a rien du soldat, encore moins du général. Mais il a du Gavroche et du Tortillard ; il aime à rire, îl raifole de plaisanteries. Quand vous lui parlez .sërieusement, il ouvi*e de grands yeux et pense à antre chose ; ou bien, il cherche dans votre ligure, ou dann votre phrase, quelque sujet de rire.

Tout ce qui n'est pas plaisanterie, il le dédaigne. Pour lui, le dernier des humains n'est pas celui qui cheville^ mais celui qui ne rit pas.

Il fait fi de la science et des savants, des hommes d'état et de leurs théories, des politiques convaincus et de leurs principes. Dans les grandes discussions parlementaires, il laisse la tribune des journalistes, ennuyé, oa bien, il cause avec son voisin pour tuer le temps. Il ne croit pas aux grands discours. Mais aussitôt qu'il entend un éclat de rire, ou une parole piquante, il devient tout oreilles. Qu'a-tril à faire dans le monde, si ce n'est plaisanter ?

Sa passion et son bonheur sont de faire des mots. Quand il a fait un mot, il n'estime jamais que sa journée paisse être perdue. Il s'est fait en ce genre, une réputation et il en jouit. C'est À haute voix qu'il proclame les calem bourgs qu'il a faits, ou qu'il s'est appropriés. Or, .sa voix n'est pas agréable, et si l'on ne peut pas dire de lai, comme du député Tremblay, que sa voix est un rhume éternel, on peut du moins affirmer qu'elle est (vriarde, un peu fiutée et légèrement discordante.

M. Fabre est gens cPlettre et homme d'esprit. Mais qu'est-ce qu'un homme d'esprit, aujourd'hui ? On dit

334 ^OETRAtTH £T PA6TBL8 LITTÉRAtRK6.

bien que M. Buies et même M. Fréchette sont hommes* d^esprit 1

M. Fabre se distingue certainement de ces deux matamores^ et si Ton doute souvent de son esprit, ce n'est pas parce quUl ne Ta pas montré, comme ces messieurs, mais c'est plutôt parce qu'il Ta trop exhibé et n^a pai« su montrer autre chose. A son âge— il a près de quarante ans — il aurait dû faire preuve de quelques autren qualités.

C'est l'enfant gâté de l'écritoire, une nature que Placide Lépine n'aurait pas appelée màle^ mais féminine, capable de chanter le Sabre de mon père, mais non de le mettre à son côté. Talent d'ailleurs facile, mais manquant de force, de solidité et de grandeur; incapable de comprendre toute la vérité, encore plus de l'aimer. Rieur, frondeur, tapageur, cassant les vitres pour attirer l'attention, cherchant querelle à tout le monde pour b 'amuser, et faire reluire son esprit. On peut lai appliquer ces paroles d'un grand penseur r

"Les petite talents, comme les petites taille^, se " haussent pour paraître grands ) il sont taquins et aus- " ceptibles, et craignent toujours de n*ètre pas aper- '• çus."

lu Evénement est à la fois l'escabeau sur lequel il se hausse, et la cravache qui lui sert à frapper ses meilleurs amis. Il fut un temps où l'on pensait qu'il deviendrait quelque chose. Mais ce temps est passé et ne reviendra plus. Aujourd'hui, on sait bien qu'il ne sera toujours qu'un guitariste, stipendié par l'un ou l'autre des partis politiques, qui se le passent^ quand il» en ont les oreilles ahuries.

Nous croyons sincèrement que M. Fabi*e a fkit une gageure. Bemuant, alerte, vif et sûr de sa aouptease, il

t»ORTRAIT8 St PA»TSL8 LITTÉRAIRES. 335

u parié qu'il se moquerait de tout et de tous, et qu'il ne Herait pas pendu. Il achève de gagner 8on pari.

Naturellement, sa considération en a souffert. Il e^t étonnant qu'elle ait pu résister aussi longtemps, et qu'il en reste quelque chose — s^il en reste.

On dit d'un homme rigide et conséquent avec lui> même, qu'il est fait tout d'une pièce. On ne dira jamais cela du rédacteur de VBvinementy et il serait bien difficile de compter les pièces nombreuses dont il est fait. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il a joué bien des pièces dans sa vie.

C'est le voltigeur de la presse. Il n'est pjw fait pour ies grands combats, mais pour les escarmouches. Il nt* se bat pas à l epée, mais à Tépingle, et, comme il l'a dit lui-même» il n'a jamais fait une bles>ure grave. Quand .«^es chefs lui commandent d'exterminer un adversaire, ils lui impose une tâche au-dessus de 8es forces» Il a piqué bien des gens, mais il n'a jamais tué personne.

Le parti national l'a rallié pour gravir les hauteurs du pouvoir, et le secours qu'il en tire est fort douteux. C'est la mouche du coche. Elle voltige, elle agace, elle importune, elle bourdonne, elle pique partout,

Piqne Tun. pique l'autre, et cfoit à tout moment Qu'elle fiût aller la machine.

Si jamais le coche arrive en haut, elle s'en attribuera la gloire* L ennemi ne s'en occupe pas, parce qu'il lu sait peu dangereuse. Quand elle l'a piqué au front, on sur le nez, il secoue la tête et elle s'en va. On la chasse d*un coup de mouchoir, mais elle revient. N'allez pas vous impatienter et vous battre avec elle de la même manière qu'avec un homme, elle finirait par vous vaincre, comme le moucheron de LaFontaine a vaincu le lion. M. Canchon en sait quelque chose.

336 PORTRAITS ST PABTRLS LITTâRAIRSS.

Défendes* VOUS, en riant de ses piqùret», ou bien^ donnezrlui du 8acre. Elle raffole de Bucreriea et ell* sera tranquille tant qu'elle en aura à gruger.

Dans une nouvelle que M. Fabre a publiée sous ev^ titre : ** Le cœur et Vevjprit^' yn lis le passage suivant :

*' Vers yt^Q de vingt ans, il s'était cru du talent et il •* avait essayé d'écrire un livre; mais comme il n'avait '* lu jusqu*alor8 que des auteurs à peu près faux et qu*il ^' ne travaillait guère, il n'était parvenu à produire que *' des cho.^es médiocres qui l'avaient dégoûté tout le pre^ '' mier. Yo^'ant son impuissance de ce côté, il avait ^' écrit des articles de journaux, dont plusieurs avaient " été remarqués, et songé à une candidature politique <' qui n'avait point été accueillie."

M. Fabre, en parlant ainsi de son héros principal, a écrit sa propre histoire. Comme Paul Urbain, il s'et^t cru du talent lorsqu'il a fait ses premiers vers. Mai^ il a eu bien tort, et lui-même l'a reconnu depuis.

Kosauth et Soir d'hiver sont les vers les plus ridicules qui aient jamais été publiés dans le pays. Rien qui leur soit comparable dans les plus faibles strophes du Répertoire National, Les reproduire serait un ennui pour le lecteur et une cruauté inutile pour leur auteur; je les laisse dormir du sommeil éternel. Au reste, il faut donner crédit à M. Fabre d'avoir renoncé de bonne heure à la poésie, et de n'avoir pas réédité Kossuth. On me dit même, qu'il l'a arrosé de quelques larmes de repentir, et qu'il n'en a plus commis d'autres depuis ; tout est bien qui finit bien.

Pourquoi n'a-t-il pas aussi abandonné la prose ? Ij« r<acritice eut été grand, je le sais ; mais il l'aurait pré* serve de bien des misères et de bien des sottises. On

t^ORTttAÎTS XT t»ABTEL8 LlTTiRAtB88. 337

m'objectera qu'il ne pouvait pas faire autre choHe, et qu'il a vainement essayé d'être avocat. Je le crois sans peine. Uais a tout prendre, n'aurait-il pas mieux valu ne rien faire du tout, que de con«iigner dans une proâe, souvent bien faite, tant d'inconséquences, de contradictions et d'ineptes facéties ?

M. Fabre a fait deux Nouvelles pas nouvelles du tout, et qui ne signifient rien. La Chasse aux dots est une histoire d'amourettes entre des collégiens et des élèves de couvent. Il est à peine croyable qu'un homme qui à l'âge de majorité, puisse éditer de pareilles f^idaises.

Le Cceur et rJBsprit est un conte du même genre, avec cette différence que les amoureux sont un peu plus âgés. An reste, ils sont aussi ennuyeux les uns que len autres, et les deux nouvelles se ressemblent dan^ le fond comme dans la forme.

tf . Fabre commence une nouvelle comme un article de journal, sans savoir où il arrivera. Il est totalement incapable de s^astreindre à faire un plan, à grouper des incidents, à nouer des intrigues. Il épuise des le premier chapitre, l'idée — assez pauvre déjA — qui a donné naissance à sa nouvelle, et le second chapitre Cbt languissant. On y devine l'embarras de l'auteur, qui ne sait plus exactement le chemin qu'il doit suivre. An troisième, le i*écit se traîne, s'al lourd it, se mêle, et les personnages s'égarent en chemin. Au quatrième le lecteur baille, et l'autour aussi. On voit que le nouvelliste a perdu le fil de son histoire et qu'il 8*ennuie de Hon journal, où ses allures sont plus libres. Pour se tirer d'affaire, dans la Chasse aux DotSj il alligne un paragraphe de points pour tenir lieu de ce qui manque, et 11 brusque le dénoûment en bâclant un mariage mal Rsaorti, et en promettant de nous dire plus tard, ce que sont devenus les autres personnages.

Chose qui n'explique, son style ordinairement vif et animé dans son joarnal, est lent, flasque et décoloré dans SOS nouveVe$. On y reconnaît l'homme incapable de travail soutenu et de longue haleine.

Assez piquant dans le récit, il est nul dans le dialogue. 8es personnages causent beaucoup, mais causent mal. Blandy et Caroline, Paul et Ernestine se font des déclarations d'amour incroyables. Ce sont des discours de plusieurs pages, froids comme glace, ennuyeux comme des plaidoyers d'avocat. D'ailleurs, les femmes mariées et les jeunes filles, les vieillards et les jeunes gens, parlent tous de la même manière, et sur le ton qu'il prendrait lui-même. On dirait toujours qu'ils font des articles pour VEvénement,

Il y a dans Le cœur et t esprit un C4>lloqiie invraisemblable, entre tous les personnages que le hasard a réunis H la porte d*nne boutique. Léon Nanteuil y fait des discours à perte de vue, sur le patriotisme et la nationailité à quelques demoiselles qui l'entourent.

Il faut croire que la moralité exigeait de rendre ridicule, celui des héros qui vaut le mieux. Pour mieux faire rire à ses dépens, M. Pabre fait intt*rvenir un chien, qui joue un rôle très-important dans le récit. 11 nous avertit que c'est un chîeii célèbre, et il nous fait un peu son histoire, qui prouve qu'il n'était pas Tami de rhomme. Or, cet ennemi de l'humanité, a dérobé un tilet de bœuf à une vieille femme de la halle. La vieille le poursuit, aidée par les charretiers stationnés sur le marché de la haute- ville, où la scène se passe. Pressé de toutes partie, le pauvre animal descend, à fond de train, la rue de la Fabrique, oii Léon Nanteuil pérore ; il s'élance entre ses jambes et le précipite sur le pavé... " Ce fut un éclat de rire irrésistible et général," affirme M. Fabre. Je le crois bien !

PORTRAITS XT PA8TSLR LITTÈRAIRRS. 339

Evidemment, M. Fabre appartient aussi a Técole de Placide Lépi ne. Il croit avec cet illustre critique que, pour ridiculiser quelqu'un, il faut qu'un animal quelconque lui passe entre les jambes. Quels gens drôles! rieurs personnages ont tous des aventures extraordinaires, ici avec un bélier, là avec petit bœuf rouge et tutti qwintiy ailleurs, avec un chien. Pour être juste, il faut dire, que M. Fabre prodigue moins les détails que Placide, et qu'il ne nous dit pas si son héros s'est relevé avec tpie hlackeye.

M. Fabre est plus nul encore dans la description que dans le dialogue. Jamais une scène de la nature, quelque belle qu'elle soit, ne l'a ému, et vous ne trouverez nulle paît dans ses écrits, ces images vives et gracieuses que les beautés de la nature inspirent tonjours aux poètes.

Cela tient sans doute, à ce qu'il manque entièrement de sensibilité. Dans Le cœur et V esprit, comme dans Mes autres écrits, on voit bien briller çà et là quelques parcelles d'esprit, mais nulle part, il n'y a le moindre vestige de cœur. C'est un défaut capital pour un nouvelliste.

Pour compléter ce qui me reste à dire des nouvelles , j'ajoute qu'il y a par-ci par-là, quelques traits de mœurs bien touchés, quelques tableaux gais et fidèles qui dérident le lecteur. Mais ces jolis passages sont trop rares.

Lorsqu'il fonda V Evénement , M. Fabre écrivait :

^* Chacun sa vocation... A tort ou à raison, je me crois

journaliste, et cette ambition heureuse ou malheureuse

conduit mon esprit."

340 PORTRAITS XT PA8TKL8 LITTÉRAIRKS.

N'est pas journalisto qui veut, et c'est à tort que M. Fabre s'est cru appelé an journalisme. On peut être un bon écrivain et un très-mauvais journaliste: c'est son cas.

Faire un journal, est un grand art qui exige beaucoup de travail, de fortes études et des convictions profondes. Or, tout cela manque à M. Fabre.

C'est un boulevardier, de nature et d'éducation, et dans son passage à Paris, il a meublé son cerveau de» bribes d'esprit du boulevard. C'est tout le trnvail qu'il a pu faire. Il n*a guère fait d'autres études.

C'est un Cîsprit ingénieux, quelquefois adroit, souvent très-gauche, souple toujoura et dans une mesure exagérée ; mais il n'est ni fécond, ni varié, ni étendu, ni solide. Il a sa spécialité—la chronique— hoi-s de laquelle il n'est rien.

Son manque absolu de convictions est connu de tout le monde, et il le confesse volontiers. Sa pudeur n'est pas farouche, et son honneur est flegmatique. Quand on l'accuse de manquer de l'une ou de 1 autre, il ne s'émeut pas. Il répond tranquillement: après?— comme un homme convaincu que la pudeur et l'honneur sont des mots vides de sens.

Un jour- c'était peu de temps après la fondation de V Evénement — il disait pis que pendre de la Minerve et de ses rédacteurs. Quelques mois après il écrivait luimême dans la Minerve qu'il accablait d'éloges, et il expliquait ainsi ses changements politiques :

** Combinant un certain scepticisme politique avec une grande naïveté de conduite^ je crus le moment propice pour passer du rouge pâle au blefi tendre,**

Voilà qui est charmant, et la justification est complète. Cela donne une grande autorité aux opinions d^ l'écrivain.

PORTRAITS BT PÀ8TCL8 LITTÉ&AIRBS. 341

En même temps, toute» ses tergiversations sont expliquées par cet aveu, qui joint la crudité à la naïveté. A l'avenir, quand on le verra passer d*un camp à Tautre, i*t mépriser un jour ce qu'il encensait la veille, on dira : lu cho8e se comprend, c'est le scepticisme politique qui vient de se combiner avec une grande naïveté de conduite.

Avis à l'écrivain qui voudra écrire la biographie de 51. Fabre. Il pourra l'intituler : ** Histoire des combinaisons du scepticisme politique avec la naïveté de coniuite.''

Il est donc évident, que M. Fabre n'a pas les convictions profondes qui font le journaliste. Mais il est gûzettier, et c'est un métier — non pas un art— que bien peu de gens savent aussi bien que lui dans le pays. Il r«ait fiiire la gaasette et lui donner une apparence atti*ajante. Son but unique est d'amuser le publie moyennant finances. Il ne s'occupe pas du reste, et ne i-egarde pas aux moyens.

Sa gloire, c'est le fait-divers. Il sait lui donner ce tour piquant qui allèche le lecteur. En ce genre, il s'est donné un rival dangereux dans M. Nazaire Levaaseur, qui parfois, oublie que M. Fabre est son maître, et qui se permet de l'éclipser. Quand ils réunissent leurs deux génies pour raconter les aventures de mademoiselle Lolotte à la cour du Secorder, ils n'ont pas de {•upérieur dans la province de Québec.

li Evénement pose pour la Gazette bien informée. Rarement, il assigne aux événements politiques les causes que tout le monde voit. Il devine les motifs secrets, le» ficelles cachées, et quand il n'y en a pas, il sait bien en fabriquer. Vous allez en juger.

Un nouveau parlement vient de s'ouvrir, et le ministère vient de passer par une crise, qiii a failli avoir de» conséquences très-graves. Deux des ministres It. C. et li. B. n'adhéraient pas entièrement an programme de

radministration et ont menacé de résigner. Mais il parait qa*une entente va avoir lieu.

Entrez avec moi au bureau de VJSvénementf et nouf^^ aurons dos nouvelles.

— Eh bien ! M. Fabre, que pensez-vous de la crise ministérielle? On dit qu^elle touche à sa fin, et que monsieur C. va accepter le dernier article du programme?'

— Mais mon cher, il ne s'agit pas de programme.

— Comment cela ? Mais la crise n*a-t-elle pas éclaté parce que monsieur C. ne voulait pas accepter le dernier article du programme.

— Vous n'y êtes pas, mon cher, je vais vous instruire. Vous saurez que madame X., a donné un grand bal le dix du mois courant. Or madame C. voulait aussi en donner un ce jour-là. Les préparatifs étaient faits, une partie des invitations avaient même été envoyées, lorsque madame C. apprit la date malencontreuse du bal de madame X. Ce fut un grand émoi chez les C. ; madame et monsieur se rendirent immédiatement chez madame X., et la sollicitèrent de vouloir bien remettre son bal à un autre jour. Celle-ci n'avait pas encore fait set« invitations, et elle avait déjà pensé à différer, pai-ce qu elle n'avait pas encore reçu de France et d'Allemagne, ses vins fabriqués à Montréal. Mais elle n'a pa«^ voulu manquer Toccasion de se venger de madame C, qui l'a éclipsée au dernier bal do Son Excellence, et elle a refusé net.

Madame C. a insisté; elle a multiplié les compliments et les douceurs, elle a appelé madame X. sa petite amie^ sa trè^-chère, sa charmante^ sa toute beUe, etc., etc. Peine inutile I madame X. est demeurée ferme comme un roc. Finalement, nJldame C. un peu excitée, a rappelé à madame X. que la fille d'un marchand

«Icvi-ait se montrer un peu moins fière, et plus déférente pour elle. Madame X. a réplirjué que la fille d'un m:irchand n^avait pas tant à s'incliner devant la petite rille d'un cuiï>inier ; et les adieux se sont faits dans un >tyle moins tendre encore.

Madame C. a pensé quelque temp**, quelle pourrait jMîUt être faire son bal tout de même, et attirer chez **lle les invités de madame X. Mais monsieur X. est premier ministre et fort estimé, elle a craint un fiasco, et elle a dû désinviter tout son monde... — Kt puis?

— Vous lie devinez pas le reste ? Il faut donc tout vous dire. Monsieur C. est très-lie avec monsieur B. l'autre ministre, et il l'a mis dans ses intérêts, pour se venger de madame X. De là, la crise.

— VouH plaisantez ?

— Je ne plaisante pas. Sous le régime des gouverne. Tnents responsables, les maris répondent des fautes de leurs femmes, et monsieur X. paie aujourd'hui pour le mauvais vouloir de sa femme. Son embarras est extrême, et monsieur C. profite d'une phrase obscure dn programme pour jeter les hauts cris, et invoquer les principes fondamentaux des sociétés et de la religion. — Mais d*oCi vient que Ton annonce la fin de la crise ? — Ah ! voici maintenant. Madame C. a un frère à la <'ampagne, et ce frère a un neveu qu'il aime beaucoup. Or, ce neveu, est intimement lié à son cousin le jeune D., qui n*a pas le sou et qui sollicite un emploi. Le neveu fait tout ce qu'il peut pour servir son cousin, et il a tant insisté auprès de son oncle, que celui-ci est venu à Québec et a décidé sa sœur, madame C, à travailler pour lui. Or, la nomination du jeune homme eetdn département de monsieur X. Il a donc fallu

tenter un rapprochement, et vous pouvez imaginer quo monsieur X. ne demandait pas mieux.

A présent, il est certain que madame C. a obtenu de monsieur X. la promesse formelle, que le cousin du neveu de son frère sera nommé. C'est pourquoi on a changé deux ou trois mots de la phrase obscure-— qui n'est pas plus claire — et le programme sera adopté par MM. C. et B.

— Et les principes ?

Un éclat de rire est la réponse de M. Fabre ; et il ajoute: Monsieur C. me ressemble, il combine un certain ftcepticUme politique aver une grande naïveté de conduite.

Tel est rhomme.

En politique, il no reeonnait pas de principes, encore moins de vertus. Il voit des intérêts et des calculs, des hypocrisies et des ambitions, des pièges et des ficelles. Ne lui parlez pas de doctrines, de principes, de probité, de conscience dans le domaine politique ; il vous répondrait: ni vu ni connu.

Un écrivain qui aurait des loisirs et de la patience, ferait un travail je ne dirai pas amysant ni utile, mais curieux, en relevant toutes les contradictions de M. Fabre. Je suis convaincu qu'il n'y a pas une seule question de notre politique, sur laquelle il n'ait écrit blanc et no/r, et pas un homme public, qu'il n'ait méprisé et encensé. Il a appartenu a tous les partis, et il les a tous servis dans le même style.

Je ne veux pas écrire sa biographie ; mais pour faire connaitre le journaliste, il faut bien livrer au public au moins un chipitre de contradiction». J'entends M. Fabre s'écrier: voilà le soulier qui me blesse, ne parlons pas de ça ! Mais il le faut ; prenez patience M. Fabro, je vais abréger.

Je passe sous silence vos écrits dans le Pays^ dans rOrdre^ et dans le Canadien, et je me borne à V Evénement. Il va sans dire, que je n*ai pas le courage de parcourir en entier, ce vaste répertoire do vos chefs-d'œuvre ; jo rouvre au hasard, et je mets en regard, quelques unes de vos opinions d'hier et d'aujourd'hui :

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