‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 21 sur 62 · LES CHRONIQUES QUÉBECQUO'SES · texte numérisé non relu

LES CHRONIQUES QUÉBECQUO'SES

Couillard, au numéro 11. Nous sommes au mois de juillet 1861. Notre futur Mirabeau est devant sa grande glace. Il s’est revêtu, pour l’occasion, de ses habits de noces. Le nœud de sa plus belle cravate blanche est irréprochable et presque classique, et ses bottes vernies, à peine sorties des mains du voisin Viger,* reflètent brillamment le goût bourgeais le plus exquis et le plus raffiné. Les grosses breloques en or de l'oncle Benjamin, descendent d’une manière provoquante le long de sa bavalloise. Il est dans l'attitude pensive, soucieuse, et grave d’un homme qui est sur le point d'accomplir un grand acte, et peut-être le plus décisif de sa vie entière Il tient dans sa main un manuscrit vierge de tout pli et de toute souillure, et, l'on entend descendre et monter par toutes les issues ces mots significatifs :—‘“ M. l'Orateur! ” L'oncle Benjamin arrive tout haletant :—# Voyons, mon Edouard, montre moi, comment tu parleras à ces grands hommes qui prétendent que tu n’as pas d'esprit.”

Le neveu Edouard lit, avec emphase et mosure, le discours qu’il devra prononcer le 4 avril 1862, et que, par un de ces coups, comme la mémoire sait en faire quelquefois, il ne savait pas encore par cœur, après neuf mois d’un patient et laborieux travail.

L'oncle Benjamin écoute, se croise les bras sur la poitrine, met ses lunettes circuiaires, et comme dernière expression de sa joie, rajuste sur son crâne chauve son antique perruque jaune. Tout à coup, il éclate en sanglots et ne pouvant se contenir plus longtemps, il s'écrie: mon cher Edouard,, j'ai déjà prêté £200 en ton nom, et demain même, je doublerai cette somme, tant tu me fais plaisir. J’ai dépensé aussi beaucoup d'argent

* Cordonnier à la mode.

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pour ton élection, mais je ne le regrette pas. Tu es un vrai petit Papineau!

Je dois vous dire que je n’assistais pas, en personne, à cette scône si touchante et si dramatique ; je la tiens, en deu: ligne, du grand major W,, de la rue La- Fabrique, auquel l'oncle heureux et enthousiaste venait de la raconter.

Edouard est jeune, c'est vrai; un petit Papineau, c'est vrai encore: il ne connait done ni la corruption, ni les fraudes éieciorales. Cependant un jour, et ce jour, ne précèda que de très-peu d'heures celui de son élection ; un jour, l'on voyait vvriver dans les portions reculées des nouveaux établi: :-onts du comté de Bellechasse, de gros barils de is %. 1! n'aurait pas voulu non plus offrir de l'argent au Dr... non! mais l'enfant du Dr... n'est pas électeur. Celui-ci s’écria donc subitement dans sa joie enfantine: ‘“ Ah! maman, quel heau sov

jaune ! 1” Quel mal encore, si un électeur influent avait besoin de chandeliers, et un autre d'un tapis; ces genslà, n’ont pas vendu le comté, ils ne l’ont que livré,

Aussi, voyez comme notre vrai petit Papineau, en exprime sa reconnaissance à ses électeurs, et surtout aux jeunes colons des établissements nouveaux! Il ne trouve pas la loi assez dure à leur égard, et veut à tout prix, les soumettre aux sévères règlements de police qui ne sont en force que dans les grandes villes, parceque là seulement, ils, sont nécessaires et praticables. I! sr'oposa donc le 5 mai, 1862, un bill intitulé :—‘ Acte pour amender l'acte municipal vefondu du Bas-Canada.”

Il ne trouve pas la loi, assez sévère, et il veut donner aux conseils municipaux le pouvoir “ d'obliger les propriétaires où occupants de maisons, d'avoir une ou des cheminées dans les dites maisons; de règler la manière de placer les dites cheminées, les pcèles et les

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tuyaux de poëles, fourneaux ou fours et de gurder les cendres; d’empèchæ les personnes d’entrer dans les étables, granges, hangards ou appentis avec des lumières non renfermées dans des lanternes, ou d'y entrer avec des cigares ou .des pipes allumés, ou d’ÿ transporter du feu sans les précautions nécessaires ; d’empècher toute personne d'allumer, ou de garder du feu dans un hangard, appenti ou autre bâtisse en bois, à moins que le feu, ne soit placé dans une cheminée ou duns un poële de fer ou de métal, ou de le transporter dans quelque rue ou place publique, jardin ou cour, sans qu'il soit contenu dans un vase de métal, et contraindre les propriétaires de granges, fenils ou autres bâtisses contenant des matières combustibles ou enflammables, à en tenir les portes fermées, &c.”

Voilà ce qu’à fait le vrai petit Papineau pour le comté de Bellechasse, et celui-ci s’en souviendra bien.

Permettez-moi de vous rendre compte d’une conversation tenue auprès de la table du Conseil Législatif, entre M. U...et l’intègre M. Dessaulles. ,

M. U...aperçoit de loin l’intègre M. Dessaulles, il court à lui avec empressement. Sa figure reflète, pour la première fois depuis quelques mois, l'expression d’un contentement intérieur. 5

—M. U. --M. Dessaulles, M. Dessaulles, j'ai quelque chose d’important à vous apprendre. Je dinais hier chez le Gouverneur-Général, et en face de Son Excellence.

—M. Dessaulles. — Attendez donc un instant, le postillon attend et je suis en train d’étriller les anciens ministres. J'écris, en ce moment même, que tous ces hommes sont des 8...canailles et qu’ils ont tous volé le coffre public pour s'enrichir; £30,000, £9.000! Qu'importent les chiffres !

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—M. U.—Mais ne craignez-vous pas qu'ils ne vous poursuivent ? \

—-M. Dessaulles.—Bah ! Est-ce qu’on poursuit ceux qui n'ont rien! Où n'y a rien le roi perd ses droits! Ne savez-vous pas celà ?

—M. U.--Mais au moins, n’avez-vous pas peur de vous compromettre ?

—M. Dessaulles.—Allons donc, la vergogne et le sens moral sont des termes usés! Aujourd'hui, on se passe facilement mème d'un caractère ; voyez, moi. Vous, mon cher U., vous en êtes encore aux jours de l'hypocrisie et de la dissimulation. Vous, vous mentez par réticence ; mais moi, je mens franchement et au grand

jour. |

Le rédacteur écrit encore quelques mots, ferme sa lettre et l’expédie.

—M. Dessaulles.--Maintenant, U., je suis à vous ; dites moi votre histoire.

—M. U.—Je vous disais que je dinais, l’antre jour, chez le Gouverneur-Général et en face de Jui.

—M. Dessaulles.— Ensuite,

—M. U.—M. Cartier était tout auprès, et la nappe levée, Son Excellence, se penchant vers Ini, lai dit : M. Cartier, parlez-nous donc de la sérénade qu’on voux a donnée à Washington. M. Cartier répondit: je dois dire à Votre Excellence qu'il n’y a pas eu de sérénade.

Ce renseignement pourra vous être utile pour le Pays.

—M. Dessaulles.—L'on appellerait celà un manque de convenance impardonnable dans le monde des gens bierr éievés; mais il y a longtemps que mon royaume n'est plus de ce monde. Alors donc, je prends votre renseinement et je m’en sers.

M. U.— Mais... mais...ulors il serait peut-être mieux:..

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—M. Dessaulles.—Il est tard, U.. j'ai le fait, je m'en sers, et je le brode au besoin. C’est maintenant ma propriété, et j'ai droit de lui donner de la valeur. Où en serait aujourd’hui la démocratie, si elle avait eu ces délicatesses pour les conventions sociales et les règles embarrassantes du décorum ?…

Le Pays reproduisit donc la conversation ; l'Ordre dut en faire autant, et le Canadien, la propriété de MM. Tessier et Evanturel, les capia l’un et l’autre.

Le Canadien soutient, qu'il n’est pas la propriété des deux ministres que je viens de nommer. D'abord, M. Ramsay a prouvé, que le Canadien est, la propriété enregistrée de M. Evanturel ; ensuite, cette feuille a été achetée par les deux ministres, M. Joly, père, M. G. Larue et un autre. A-t-on changé celà pour couvrir MM. Tessier et Evanturel ? Allons donc, on ne trompe. pas ainsi Blaise, votre serviteur, et encore moins le public, qui a tant d’yeux et tant d'oreilles.

M. Evanturel a beau faire, M. McGee, le laisse en arrière. Ce dernier est sur le devant, à coté de M. Foley. et lui, le chef d’un département, s'appuie humblement sur le deuxieme rang, y gardant le silence le plus parfait.

Vendredi, M. MacKenzie,* l’homme à la barbe rouge et à la longue et étroite figure, mettait à l’aide d’une bougie, le feu dans la crinière du ministre de l'agriculture. Celui-ci se fêche, et commence à prendre des poses athlétiques ; mais il se calme, en entendant de bruyants rires autour de lui. Un voisin venait de dire : ‘“MacKenzie est fort, c’est le seul homme qui ait pu faire jaillir de la lumière de cette tète.”

—Connaissez-vous le colonel Haultain, disait, il y «a quelques mois à Londres, un officier anglais à un

* L'Honorable Alexandre MacKenzie.

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voyagour canadien ? Oui, je le connais, répondit l'autre, puisqu'il siège en Parlement.

—L'officier anglais.—Vous n'êtes pas difficiles vous autres Canadiens. 11 nous assommait by his everlastiny prayer meeting. Il so croyait sanctifié, et savez-vous, qu'un jour, il pensait avoir Ja foi assez forte pour pou: voir, comme Saint Picrre, marcher sur l’eau, Mais la foi n'était pas assez forte encore, car le colonel faillit se uoyer, et il fallut tous les efforts du monde pour le sauver.

Je vous ai déjà parlé de la démission de M. Trefflé Cherrier, du bureau des terres ; je puis aujourd’hui vous donner des détails. En juillet ou août dernier, lorsque M. Dorion était encore secrétaire-provincial, M. G. H. Cherrier, frère du démissionnaire, ayant entendu dire qu’il était question d'économie dans tous les bureaux publics, et voyant que quelques démissions avaient déjà eu lieu, s’adressa à M, Dorion, parcequ'il ne connaissait pas personnellement M. McDougall, pour lui oftrir de remplacer son frère pendant sa maladie, M. Dorion engagen M. G. H. Cherrier à lui adresser, à lui, sur le sujet, une lettre officielle, qu'il promit de faire parvenir à M. McDougall et de l'appuyer de sa recommandation.

A quelques jours de là, M. G. H. Cherrier alla voir M. Dorion pour en apprendre la réponse du commissaire des terres, Ce dernier faisait dire par M. Dorion, à M. Gr. H. Cherrier, que son frère n’avait pas besoin d'ètre inquiet par rapport à sa place, parce qu'il ne pensait faire, dans le moment, aucun dérangement ow changement ‘dans son bureau.

Les choses en restèrent là, jusqu'au jour où M, &. H. Cherrier, apprit de son frère, sa démission en décembre 1862.

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M. G. I. Cherrier parla de la chose au ministre de l’agriculture. M. Evanturel lui répondit, qu'un ordre en conseil donnait trois mois de salaire à tout officier démis pour cause de maladie, et contre lequel il n’y avait pas de plaintes.

C'est ainsi que le gouvernement traite les pauvres ouvriers qui ont le malheur d’être malades.

Aujourd’hui, comme au commencement de la séance, les banquettes des ministres et des chefs de l'opposition étaient vides, l’Enfant-Terrible * crut à la trahison et il dit à son voisin: ‘vois-tu les s...g...ils sout après former une coalition |...”

Ceci est vrai à la lettre, et comme vous voyez, l'Enfant-Terrible n’a pas foi dans la moralité de ses chefs.

Je termine ma lettre par une histoire promise. Le gouvernement ('artier-McDonald, en nommant le Dr. Landry médecin-visiteur de l'hôpital de la marine, avait : paraît-il, promis à l’université Laval de prendre désormais les médecins-visiteurs parmi ses professeurs anglais ou français, pour l'avantage de ses élèves, et comme le Dr. Painchaud, était alors dangereusement malade, le conseil universitaire recommanda pour le remplacer, l’un de ses professeurs. Celui-ci, bien ontendu, ne devait recevoir de salaire qu'après la résignation ou la mort du Di. Painchaud.

Mais le cabinet Cartier-McDonald tomba dans l'inter-valle. Le Dr. Larue dit au médecin recommandé, qu’il avait l’autorité de deux ministres pour lui dire, que si l’université renouvelait sa demande, il serait nommé sans délai. Tout ce que l'on voulait, parait-il, c'est que ‘université se fit l’obligée du gouvernement. L'uni-

* Sobriquet donné à M. J. B. Eric s Dee. dont on trouvera le portrait à la page 19 de ce volume.

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versité renouvela la demande sans arrière-pensée, Cependant lo gouvernement n'en prit pas acte, et les choses en restèrent là.

Plus tard, l’infortuné Dr. Frémont, nous revenait de l’ancien monde dans un cercueil, et: sa place devenait vacante à la prison. Plusieurs médecins la demandèrent. Le Dr. Marsden remua ciel et terre pour l'obtenir.

Un jour, qui n’est pas encore bien éloigné, un ministre, M. Evanturel, promet solennellement son influence au Dr. Landry, et va même, dit-on, jusqu’à déclarer son intention de résigner, si cette place de médecin est donnée à un autre.

Quelques jours après, M. Evanturel rencontre M. Landry sur la rue, lui. dit que le droit de nomination appartient à M. Abbott en l'absence de M. Sicotte, mais qu'il ‘la cède volontiers aux deux ministres du district de Québec. Puis, il lui demande ce qu'il dirait, si on l’accouplait avec le Dr. Robitaille du faubourg St. Jean, avec l'entente qu’il conservera sa place de médecin visiteur de l'hôpital de la Marine, Le Dr. Landry accepta cette proposition. Plus tard encore, M. Evanturel se rendit chez le Dr. Landry, pour lui dire que ce dernier arrangement aurait lieu, s'il voulait aller chez le Dr. Painchaud pour l’engager à résigner sa place de médecin-visiteur de l'hopital de la Marine, avec l’entente, qu'on lui laisserait £75 et que son remplaçant ne recevrait, jusqu’à sa mort, que £25. :

M. Landry refusa de se prèter à ce tripotage. “ Allez-y si vous voulez, dit-il, pour moi, je ne ferai pas une pareille proposition à un vieux et fidèle serviteur publie. Ce que vous voulez est une injustice, et je ne m'y prêterai pas. Mais qu’êtes-vous done dans Île gouvernement si on vous traite ainsi ? ”

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M. Evanturel se rendit auprès du Dr. Painchaud, pour lui renouveler la mème proposition, Le vieux docteur le reçut cavalièrement. ‘“ Non, monsieur, ditil! Si vous croyez que je ne suis plus capable de faire le servico, démettez moi; mais jamais je ne consentirai à partager ainsi mon modique salaire. Est-ce ainsi que vous traitez les vieux serviteurs publics ? ”

M. Evanturel s’en retourna avec son petit bonheur,

Dans l’intervs'le, il parait que le Dr. Landry avait vu M. Sicotte, qui ne chantait pas comme M. Evanturel, et qui faisait comprendre que ses recommandations étaient pour peu de chose dans la balance de ses volontés, à lui, le procureur-général.

Vendredi de la semaine dernière, M. le Dr. Tassé se trouvait au bureau de M. Sicotte qui Ini parlait de la nomination du médecin de la prison. M. Tassé ayant compris que M. Sicotte voulait offrir la prison, sans partage, au Dr, Landry, à la condition qu’il abandonnerait l'hôpital de la Marine, demanda au procureurvénéral, l'autorité de lui faire cette proposition en son nom. M. Sicotte la lui donna, et M. Landry accepta l'offre; mais quand M. Tassé revint en porter la nouvelle à M. Sicotte, celui-ci avait changé d'idée. Il voulait maintenant, que M. Landry abandonnât l'hôpital et ne prit que la moitié de la prison. M. Landry refusa tout naturellement, ne pouvant abandonner le plus pour prendre le moins,

L'on voit conme M. Sicotte tient à sa parole engagée. et traite son collègue M. Evanturel !

M. Tessier fait moins de bruit que M. Evanturel, mais il réussit à placer tont doucement les siens; c’est

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