G. DE BOUCHERVILLE
Nuda veritas.
Quand vous allez à Québec, il vous arrive quelquefois, sans doute, pour peu surtout que vous soyez membre du parlement provincial, de passer, en longeant les remparts, par un endroit que les habitants de la‘vieille cité guerrière appellent ‘“ la grande batterie.” Alors, si vous descendez, en tournant le dos à la mesquine enceinte parlementaire, la ruelle étroite et tortueuse qui serpente à côté de l'antique muraille, votre œil se promène ébloui, sur le majestueux horizon qui domine fièrement les lourds canons de fonte dormant allongés au-dessus du rempart. Votre regard, tant qu'il peut aller, glisse sur les flots sombres du fleuve, caresse les vertes collines de la côte Beaupré, puis finit par errer sur la cime onduleuse et bleuêtre des Laurentides dont les pics les les plus élevés se drapent, au loin, dans un manteau de gaze vaporeuse, arrachée aux nuages errants dans le ciel
Mais autant il est grandiose, immense, cet horiz:n où le regard se perd avec délices, autant le trottoir, foulé par vos pas distraits, est étroit et serré contre le mur qui marque la limite des jardins du séminaire. Aussi, êtes-vous bientôt tiré de votre contemplation extatique par le bruit des pas d’un monsieur qui vient à votre rencontre. Comme vous allez lui faire place, vous regardez machinalement le passant. Puis, soudain, fleuve aux grandes eaux, collines verdoyantes et montagnes bleues, sont oubliés et vous contemplez curieusement, à la dérobée, celui dont la présence vous a tiré de votre rèverie,
Un vrai type. Cinquante-cinq ans. Grand, maigre, teint billieux, figure osseuse, barbe grisonnante, bouche fine, nez accentué, grand front méditatif, yeux bruns, profonds et tellement absorbés, qu'à voir leur regard en dedans, on les croirait séparés du monde extérieur par le verre des lunettes qui s'interposent entr'eux et les vains objets de la vie matérielle.
Connaissez-vous cet homme, c'est à peine s’il vous salue en nfurmurant quelques mots qui ne vous sont certainement pas destinés ; car il se parlait à lui-même quand vous l’avez rencontré. Lui êtes-vous étranger ; oh ! alors, il ne perçoit en vous qu’un obstacle et ne se range qu'instinctivement pour ne Loint s’y heurter.
—Assurément, me direz-vous, c’est, soit un poète, un philosophe ou un inventeur.
En effet, et plus même; car ces qualités différentes, il les réunit toutes trois.
Poète, écrivain, il est l’auteur de ce roman fortement conçu que tous, enfants, vieillards, hommes graves et frivoles, dévotes et coquettes se rappellent avoir lu.
Qui ne connaît Une de perdue deux de trouvées ?
Qui ne se souvient de la sensation produite par ce récit ingénieux, large et sombre, lorsqu'il parut, d’abord en partie, je crois dans l’ancien Album de la Minerve, et plus tard, en entier, dans la Revue Canadienne d'aujourd’hui.
Pour ma part, je sens encore un frisson de terreur en reliant la scène du serpent.
Pierre de St. Luc, victime d’an guet-apens que lui à tendu le docteur Rivard, qui veut faire disparaître le jeune homme pour s'emparer de sa fortune, tombe au
pouvoir de la mère Coco-Létard et de ses deux fils, tous
les trois, gens de sac et de corde. Il est amené blessé, et sans connaissance dans le bouge de la mère Létard, où il
est des ches, € sang.”
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