‹ Les Guêpes canadiennes [microforme]Chapitre 38 sur 62 · PIERRE J. O, CHAUVEAU · texte numérisé non relu

PIERRE J. O, CHAUVEAU

Nuda veritas.

—Eh bien, M. Lajoie, comment trouvez-vous que je vous trouve ? Votre portrait ne dépare pas notre galerie canadienne. Pour un peintre du pays, il n’est pas absolument mal-venu. La ressemblance est passable. 'e n’est pas fort de couleur; maïs le dessin me paraît bon. Le dessin, voyez-vous, c’est la qualité du peintre portraitiste. Après cela, il attrape la couleur s’il peut. Mais il ne doit jamais oublier que la physionomie est, avant tout, dans les lignes.

— Vraiment, M. Lépine, vous m'avez mis dans la confusion; vous me peignez trop en beau, et réputation oblige,

—Mème sous votre costume de fondeur de cuillère ?

—Quant à cela, je vous avouerai que j'aurais autant aimé un accoutrement moins étrange.

— Allons donc! Vous n’y pensez pas; rien de plus PASS Et puis ce...

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—Pardon de vous interrompre, M. Lépine, mais je crois qu'on frappe à votre porte.

—Entrez.

La porte s'ouvre, et dans l’entrebaillement se dessine la silhouette d'un petit homme assez gros, prestement cambré sur sa colonne vertébrale, et qui salue, en souriant, avec une politesse urbaine. Il entre en se dandinant, un poing sur la hanche, froissant une paire de gants entre ses doigts, et va s'asseoir près du chevalet sur lequel sèche un portrait fraîchement ébauché de David. |

Tiens, M. Chauveau ; soyez le bien-venu. Voux êtes ponctuel, et moi aussi. Je n’ai plus qu'à donner un coup de pinceau au portrait de M. Lajoie, à lui grisonner les cheveux, et à lui tirer les oreilles... Bien, voilà.

Maintenant, à vous M. le Ministre. Quel genre de portrait désirez-vous : face ou trois-quart ?

— J'aimerais assez un profil.

—Un profil, dites-vous! Mais y avez-vous réfléc'i ! Vous avez le profil de votre caractère. Voyez plutôt: front et menton fuyants, nez plus qu'ordinaire. Si j'étais disciple de Lavater, je dirais que vous avez du lapin dans la physionomie, En vous voyant, je pense à cette épigramme dirigée contre Louis XVIII, lorsque fut exposé, pour la première fois, le portrait de ce prince par le peintre Gros. Peut-être avez-vous lu ce quatrain, que le Journal de Paris a reproduit tout récemment, le quinze janvier passé, si je ne me trompe,

De la peinture admirez la magie, - Le Gros l’a peint, notre bon souverain

Qu'en le voyant, chacun s'écrie :

Le Gros l’a peint, Le Gros l’a peint !

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Louis XVIII, qui était un homme de beaucoup d’esprit, fut le premier à rire de l’épigramme, et répondit par ce bon mot:

—Les Français s'amusent, laissons-les faire, Tant qu'ils riront, ils resteront tranquilles.

M. Chauveau est aussi un homme d'esprit, un gentilhomme aussi, il a la repartio fine, la saillie piquante. Pour cela, il est bien français. Nul ne sait mieux que lui saisir l’À propos pour décocher la parole à détente. C'est à lui qu’on doit ce bon mot à l’adresse de son ami Cauchon, lorsque fut exposé, pour la première fois, dans les couloirs du palais législatif, à Ottawa, le portrait du président du Sénat, avec ce luxe de dentelles et de soiries qui amusa si fort le public.

—C'est bien Cauchon, dit Chauveau; mais, ajouta-til en haussant les épaules, il a trop de soies,

M. Chauveuu est entre deux âges, ni jeune ni vieux. Sa petite personne rotonde est encore leste; sa marcho est ferme et agile. D'autre part, ses cheveux grisonnent ; les muscles de son visage commencent à s’affaisser. Ses grands yeux bleus, à fleur de tête, remarquables par leur douceur, n’ont plus cet encadrement de jeunesse qui donnait du velouté à leur éclat. Sa voix claire, et légèrement nazillarde, est plus brève. Les contradictions de la politique, qui aigrissent sa nature irritable, l’ont rendue saccadée. L'accent anglais, dont il n’a jamais pu se défaire, est plus remarqué.

Né avec une intelligence vive et prime-sautière, son développement fut précoce : il serait devenu un homme, s'il n'avait pas eu le malheur irréparable d'être élevé par des vieilles filles. Sa nature, plus sensible que forte, en a subi une entorse dont elle n’a pas guéri.

En mettant le pied hors du berceau, le petit Pierre étaitun petit prodige. Ses tantes qui l’adoraient, et

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qui le gâtaient plus encore, étaient dans l'admiration devant ses traits d'esprit. Sa mémoire heureuse retenait tout ce qu'on lui confiait. On lui faisait apprendre de petits compliments, des historiettes, des fables; et il débitait cela debout sur un meuble, avec geste et entrain, aux applaudissements de son auditoire. De là datent ses premiers triomphes d’éloquence: pour tribune, un tabouret, pour manteau d’orateur, une jaquette. Acclamé avant l’âge, il n’a jamais oublié l'odeur de ce premier encens.

Elève du séminaire de Québec, ses études furent brillantes. Sous le capot du jeune rhétoricien, on entrevoyait l’étoffe du littérateur. Les écoliers n'avaient pas mis grand temps à deviner et à lui faire expier les défauts de son éducation féminine. Cet âge est sans pitié.

Sa trop grande sensibilité mettait en éveil leurs railleries. Pour un mot, pour un geste, pour la moindre moquerie, il pleurait.

—Qu'a-tcon fait encore à M. Chauveau ? demandait, un jour, le maitre de classe.

Un grand écolier efflanqué, armé d’un nez de Paganini, se lève.

—C'est moi, dit-il, qui ai envoyé un cartel à M. Chauveau ; je l’ai provoqué en duel à coup de nez.

Celà n'empècha pas qu'au sortir de ses études, M. Chauveau ne fût un des jeunes gens les plus distingués de son époque. Les dangers et les malheurs de son pays avaient surexité son patriotisme. Rendons-lui cet hommage ; les premiers accents de sa muse poétique furent un cri d’indignation. Il fallait du courage pour crier honte et malédiction au tyran sur les tombes de Duquette et de Lorimier. Les vers sont nuls, mais l'effort est généreux.

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Admis au barreau après ses quatre ans de cléricature, il eut peu de soucis de se rréer une clientelle. Ses woûts et ses talents d'écrivain le poussaient naturelle. ment vers la carrière politique. Elu membre du parlement en 1844, il continua de siéger jusau’en 1855. Deux fois, il prit place sur les banquettes ministérielles, d'abord avec le portefeuille de Solliciteur Général pour le Bas-Canada, puis avec celui de Secrétaire-Provincial.

Surintendant de l'éducation depuis 1855, il occupe depuis 1867 le fauteuil de premier ministre dans l’assemblée législative de la province de Québec.

Ses premiers écrits avaient paru dans le Canadien, et l'avaient placé, tout d’abord au premier rang de nos écrivains. Il a disséminé une foule d'articles dans le Castor, le Fantasque, la Revue Canadienne, le Courrier des Etats-Unis, dont il fut le correspondant canadien de 1841 à 1852. Il y a dans ces dernières correspondances des pages à lire. En 1856, il fonde le Journal de lInstruction Publique et The Journal of Education.

M. Chauveau n’a écrit qu’un livre, Charles Guérin .Ce roman de mœurs canadiennes, ébauché d’abord, abandonné pendant longtemps, repris, quitté, parut enfin en 1852.

Postiche des romans français, mieux écrit qu'un grand nombre d’entr’eux, Charles Guérin est un joli livre qu'on loue et qu’on ne lit pas. De canadien, il n’a guère que la signature. Il a toutes les qualités de la forme, excepté la vie: style élégant, harmonieux, irréprochable, mais sans nerf et sans couleur locale.

M. Chauveau est né, a grandi, a vécu dans la ville. Il n’a étudié nos mœurs canadiennes que dans nos salons mi-français, mi-anglais. Il connait la vie rurale à peu près comme ce citadin, établi de la veille à la cam. pagne, qui écrivait à l’apothicaire du coin, de lui envoyer de la graine de pois. Et avec cela, M. Chauveau

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pérore en Chambre sur l’agriculture, et ses idées fécondes font pousser les rabioles autour de son fauteuil.

Avec des qualités littéraires sérieuses, Charles Guérin est mort sans avoir vécu; tandis que d’autres livres, plus faibles de style, moins ingénieux de fable, resteront, parce qu’ils sont travaillés sur le vrai, frappés sur l'effigie nationale.

Le public, trompé dans son attente, s’en est vengé par la satyre. La verve française est loin d’être morte chez nous. Charles Guérin a servi de cible aux francstireurs; il porte encore attaché au flanc, avec bien d’autres, un dard qui l’a percé d’outre en outre. On ne s'attendrait pas à trouver ce trait de malice gauloise dans une lettre écrite par une plume que M. Chauveau connait bien.

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