M. HECTOR FABRE
Ïl y a beaucoup de sottises qui sont mises en circulation par des gens d'esprit.
De Bonald.
Si j'étais Placide Lépine, le silhouetteur, je commen cerais ainsi le portrait de M. Fabre :
Esprit et corps légers. Jolie figure, eurieuse et originale. Narquois d'air, de sourire et de manières. Front fuyant, où les principes ne sauraient s'asseoir. Cheveux rares ;—je le soupçonne d'en avoir lui-même dégarni son front, exprès pour l’élargir et se donner ur: air grave. Dents...attendez...Pourtier * vous dira ce qu'elles sont; moi, je n'en sais rien. Je ne suis pas comme ce diable de Lépine, Quand des illustres veulent bien poser devant moi, je ne puis pas leur faire ouvrir
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* Dentiste de Québec.
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la bouche pour compter les dents qui ne sont plus, ni inspecter leurs figures pour peindre les black-eyes qu'ils ont pu recevoir. Non, je n’ai pas assez de toupet pour prendre ces libertés-là.
M. Fabre n'a rien du soldat, encore moins du général, Mais il a du Gavroche et du Tortillard ; il aime à rire, il ratfole de plaisanteries. Quand vous lui parlez sérieusement, il ouvre de grands yeux et pense à autre chose; ou bien, il cherche dans votre figure, ou dans votre phrase, quelque sujet de rire.
Tout ce qui n’est pas plaisanterie, il le dédaigne. Pour lui, le dernier des humains n’est pas celui qui cheville, mais celui qui ne rit pas.
Il fait fi de la science et des savants, des hommes d'état et de leurs théories, des politiques convaincus et de leurs principes. Dans les grandes discussions parlementaires, il laisse la tribune des journalistes, ennuyé, où bien, il cause avec son voisin pour tuer le temps. Il ne croit pas aux grands discours. Mais aussitôt qu'il entend un éclat de rire, où une parole piquante, il devient tout oreilles. Qu'a-t-il à faire dans le monde, si ce n’est plaisanter ? É
Sa passion et son bonheur sont de faire des mots. Quand il a fait un mot, il n'estime jamais que sa journée puisse être perdue. Il s’est fait en ce genre, une réputation et il en jouit. C’est à haute voix qu'il proclame les calembourgs qu’il a faits, ou qu'il s'est appropriés. Or, sa voix n’est pas agréable, et si l’on ne peut pas dire de lui, comme du député Tremblay, que sa voix est un rhume éternel, on peut du moins affirmer qu'elle est criarde, un peu flutée et légèrement discordante.
M. Fabre est gens d'lettre et homme d'esprit. Mais qu'est-ce qu'un homme d'esprit, aujourd’hui ? On dit
bien que M. Buies et même M. Fréchette sont hommes d'esprit !
M. Fabre se distingue certainement de ces deux matamores, et si l’on doute souvent de son esprit, ce n'est pas parce qu'il ne l’a pas montré, comme ces messieurs, mais c'est plutôt parce qu'il l’a trop exhibé et n’a pas su montrer autre chose. A son âge—il a près de quuvante ans—il aurait dû faire preuve de quelques autres qualités.
C’est l’enfant gâté de l’écritoire, une nature que Placide Lépine n'aurait pas appelée méle, mais féminine, ‘apable de chanter le Sabre de mon père, maïs non de le mettre à son côté. Talent d’ailleurs facile, mais manquant de force, de solidité et de grandeur; incapable de comprendre toute la vérité, encore plus de l'aimer, Rieur, frondeur, tapageur, cassant les vitres pour attirer l'attention, cherchant querelle à tout le monde pour s'amuser, et faire reluire son esprit On peut lui appliquer ces paroles d'un grand penseur :
‘“ Les petits talents, comme les petites tailles, se “ haussent pour paraître grands ; il sont taquins et sus- “ ceptibles, et craignent toujours de n'être pas aper- «s ,
çus.
L'Evénement est à la fois l’'escabeau sur lequel il se hausse, et la cravache qui lui sert à frapper ses meilleurs amis. Il fut un temps où l’on pensait qu’il deviendrait quelque chose. Mais ce temps est passé et ne reviendra plus. Aujourd’hui, on sait bien qu'il ne sera toujours qu'un guitariste, stipendié par l’un ou l'autre des partis politiques, qui se le passent, quand ils en ont les oreilles ahuries.
Nous croyons sincèrement que M. Fabre a fait une gageure. Remuant, alerte, vif et sûr de sa souplesse, il
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A parié qu'il se moquerait de tout et de tous, et qu'il ne serait pas pendu. Il achève de gagner son pari.
Naturellement, sa considération en a souffert. Il est étonnant qu'elle ait pu résister aussi longtemps, et qu'il en reste quelque chose—#il en reste,
On dit d’un homme rigide et conséquent avec luimème, qu'il est fait tout d’une pièce. On ne dira jamais cela du rédacteur de l’Ævérement, et il serait bien dificile de compter les pièces nombreuses dont il est fait, Ce qui n’est pas douteux, c'est qu'il a joué bien des pièces dans sa vie.
C'est le voltigeur de la presse. Il n’est pas fait pour les grands combats, mais pour les escarmouches. [l ne se bat pas à l'épée, mais à l’épingle, et, comme il l'a dit lui-même, il n'a jamais fait une blessure grave. Quand ses chefs lui commandent d’exterminer un adversaire, ils lui impose une tâche au-dessus de ses forces. Il a piqué bien des gens, mais il n’a jamais tué personne,
Le parti national l'a rallié pour gravir les hauteurs du pouvoir, et le secours qu'il en tire est fort douteux. C’est la mouche du coche. Elle voltige, elle agace, elle importune, elle bourdonne, elle pique partout,
Pique l’un. pique l’autre, et croit à tout moment Qu'elle fait aller la machine.
Si jamais le coche arrive en haut, elle s’en attribuera la gloire. L'ennemi ne s’en occupe pas, parce qu'il la sait peu dangereuse, Quand elle l’a piqué au front, ou «ur Je nez, il secoue la tête et elle s’en va. On la chasse d'un coup de mouchoir, mais elle revient. N’allez pan vous impatienter et vous battre avec elle de la mème manière qu'avec un homme, elle finirait par vous vaincre, comme le moucheron de LaFontaine a vaincu le lion. M, Cauchon en sait quelque chose.
Défendez-vous, en riant de ses piqûres, ou bien, donuez-lui du sucre. Élle raffole de sucreries et elle sera tranquille tant qu’elle en aura à gruger,
Dans une nouvelle que M. Fabre a publiée sous cv titre : ‘ Le cœur et l'esprit,” je lis le passage suivant :
‘ Vers l’âge de vingt ans, il s'était cru du talent et il ‘avait essayé d'écrire un livre; mais comme il n'avait “ lu jusqu'alors que des auteurs à peu près faux et qu'il ‘‘ne travaillait guère, il n’était parvenu à produire que ‘ des choses médiocres qui l'avaient dégouté tout le pre- “mier. Voyant son impuissance de ce côté, il avait “ écrit des articles de journaux, dont plusieurs avaient ‘ été remarqués, et songé à une candidature politique ‘ qui n'avait point été accueillie.”
M. Fabre, en parlant ainsi de son héros principal, a écrit sa propre histoire. Comme Paul Urbain, il s’est
cru du talent lorsqu'il a fait ses premiers vers. Mais ment il a eu bien tort, et lui-mème l’a reconnu depuis. per «
Kossuth et Soir d'hiver sont les vers les plus ridicules dés Ie qui aient jamais été publiés dans le pays. Rien qui a don leur soit comparable dans les plus faibles strophes du langu Répertoire National. Les reproduire serait un ennui ne 8 pour le lecteur et une cruauté inutile pour leur auteur ; Au tt je les laisse dormir du sommeil éternel. Au reste, il faut les p donner crédit à M. Fabre d’avoir renoncé de bonne le lec heure à la poésie, et de n'avoir pas réédité ÆKossuth. On vellis me dit même, qu'il l’a arrosé de quelques larmes de son j repentir, et qu’il n’en a plus commis d’autres depuis ; tirer tout est bien qui tinit bien. PAFeS
Pourquoi n’a-t-il pas aussi abandonné la prose ? Le et il sacrifice eut été grand, je le sais; mais il l’aurait pré- RÉBOT servé de bien des misères et de bien des sottises. On sont
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M'objectera qu'il ne pouvait pas faire autre chose, et qu'il a vainement essayé d’être avocat, Je le crois sans peine. Mais à tout prendre, n'aurait-il pas mieux valu ne rien faire du tout, que de consigner dans une prose, souvent bien faite, tant d'inconséquences, de contradictions et d’ineptes facéties ?
M. Fabre a fait deux Nouvelles pas nouvelles du tout, et qui ne signifient rien. La Chasse aux dots est une histoire d'amourettes entre des collégiens et des élèves de couvent. Il est à psine croyable qu'un homme qui à l'âge de majorité, puisse éditer de pareilles fadaiscs.
Le Cœur et l'Esprit est un conte du mème genre, avec cette différence que les amoureux sont un peu plus âgés. Au reste, ils sont aussi ennuyeux les uns que les autres, et les deux nouvelles se ressemblent dans le fond comme dans la forme.
M. Fabre commence une nouvelle comme un article de journal, sans savoir où il arrivera. Il est totalement incapable de s’astreindre à faire un plan, à grouper des incidents, à houer des intrigues. Il épuise dès le premier chapitre, l’idée — assez pauvre déjà—qui a donné naissance à sa nouvelle, et le second chapitre est languissant. On y devine l'embarras de l’auteur, qui ne sait plus exactement le chemin qu'il doit suivre, Au troisième, le récit se traine, s’allourdit, se mêle, et les personnages s'égarent en chemin. An quatrième le lecteur baille, et l’auteur aussi. On voit que le nouvelliste a perdu le fil de son histoire et qu’il s'ennuie de son journal, où ses allures sont plus libres. Pour se tirer d'affaire, dans la Chasse aux Dots, il alligne un paragraphe de points pour tenir lieu de ce qui manque. et il brusque le dénoûment en bâclant un mariage mal assorti, et en promettant de nous dire plus tard, ce que sont devenus les autres personnages.
Chose qui s'explique, son style ordinairement vif'et animé dans son journal, est lent, flasque et décoloré dans ses nouvelles. On y reconnaît l’homme incapable de travail soutenu et de longue haleine.
Assez piquant dans Île récit, il est nul dans le dialogue. Ses personnages causent beaucoup, mais causent mal. Blandy et Caroline, Paul et Ernestine se font des déclarations d’amoug incroyables. Ce sont des discours de plusieurs pages, froids comme glace, ennuyeux comme des plaidoyers d'avocat. D'ailleurs, les femmes mariées et les jeunes filles, les vieillards et les jeunes gens, parlent tous de la même manière, et sur le ton qu'il prendrait lui-mème. On dirait toujours qu'ils font des artieles pour l’Evénement.
Il y a dans Le cœur et l'esprit un colloque invraisemblable, entre tous les personnages que le hasard a réunis à la porte d'une boutique. Léon Nanteuil y fait des discours à perte de vue, sur le patriotisme et la nationlité à quelques demoiselles qui l'entourent.
Il faut croire que la moralité exigeait de rendre ridicule, celui des héros qui vaut le mieux. Pour mieux faire rire à ses dépens, M. Fabre fait intervenir un chien, qui joue un rôle très-important dans le récit. Il nous avertit que c'est un chien célèbre, et il nous fait un peu son histoire, qui prouve qu’il n’était pas l’ami de l’homme. Or, cet ennemi de l’humanité, a dérobé un filet de bœuf à une vieille femme de la halle, La vieille le poursuit, aidée par les charretiers stationnés sur le marché de la haute-ville, où la scène se passe. Presse de toutes parts, le pauvre animal descend, à fond de train, la rue de la Fabrique, où Léon Nanteuil pérore ; il s'élance entre ses jambes et le précipite sur le pavé... ‘“ Ce fut un éclat de rire irrésistible et général,” affirme M. Fabre. Je le crois bien !
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dans que verez graci jours
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Evidemment, M. Fabre appartient aussi à l’école de Flacide Lépine. Il croit avec cet illustre critique que, pour ridiculiser quelqu'un, il faut qu’un animal quelconque lui passe entre les jambes. Quels gens drôles ! Leurs personnages ont tous des aventures extraordinaires, ici avec un bélier, là avec petit bœuf rouge et tutti quanti, ailleurs, avec un chien. Pour être juste, il faut dire, que M. Fabre prodigue moins les détails que Placide, et qu’il ne nous dit pas si son héros s’est relevé avec une black-eye.
M. Fabre est plus nul encore dans la description ;ue dans le dialogue. Jamais une scène de la nature, quelque belle qu’elle soit, ne l’a ému, et vous ne trouverez nulle part dans ses écrits, ces images vives et gracieuses que les beautés de la nature inspirent tonjours aux poètes.
Cela tient sans doute, à ce qu'il manque entièrement de sensibilité. Dans Le cœur et l'esprit, comme dans ses autres écrits, on voit bien briller çà et là quelques parcelles d'esprit, mais nulle part, il n’y a le moindre vestige de cœur. (C’est un défaut capital pour un nouvelliste.
Pour compléter ce qui me reste à dire des nouvelles. j'ajoute qu’il y a par-ci par-là, quelques traits de mœurs bien touchés, quelques tableaux gais et fidèles qui dérident le lecteur. Mais ces jolis passages sont trop rares.
Lorsqu'il fonda l'Ævénement, M. Fabre écrivait :
“ Chacun sa vocation... À tort ou à raison, je me crois journaliste, et cette ambition heureuse ou malheureuse conduit mon esprit.”
N'est pas journaliste qui veut, et c’est à tort que M. Fabre s’est cru appelé au journalisme. On peut être un bon écrivain et un très-mauvais journaliste: c'est son cas.
Faire un journal, est un grand art qui exige beaucoup de travail, de fortes études et des convictions profondes. Or, tout cela manque à M. Fabre.
C'est un boulevardier, de nature et d'éducation, et dans son passage à Paris, il a meublé son cerveau des bribes d'esprit du boulevard. C’est tout le travail ax'ii a pu faire. Il n'a guère fait d’autres études.
C'est un esprit ingénieux, quelquefois adroit, souvent très-gauche, souple toujours et dans une mesure exagérée; mais il n'est ni fécond, ni varié, ni étendu, ni solide. Il a sa spécialité—la chronique—hors de laquelle il n’est rien.
Son manque absolu de convictions est connu de tout le monde, et il le confesse volontiers. Sa pudeur n'est pas farouche, et son honneur est flegmatique. Quand on l’accuse de manquer de l'une ou de l'autre, il ne s'émenut pas. Il répond tranquillement: après ?—comme un homme convaincu que la pudeur et l’honneur sont des mots vides de sens.
Un jour—c'était peu de temps après la fondation de l'Evénement—il disait pis que pendre de la Minerve et de ses rédacteurs. Quelques mois après il écrivait luimême dans la Minerve qu'il accablait d’éloges, et il expliquait ainsi ses changements politiques :
‘“ Combinant un certain scepticisme politique avec une grande naïveté de conduite, je crus le moment propice pour passer du rouge pâle au bleu tendre.”
Voilà qui est charmant, et la justification est complète. Cela donne une grande autorité aux opinions de écrivain.
moy regar
Sa tour s'est ( vasse et qu leurs moise supér
L’Æ remel que t les fic en fal
Un tère v consé: M. B.
En même temps, toutes ses tergiversations sont expliquées par cet aveu, qui joint la crudité à la naïveté. A l'avenir, quand on le verra passer d’un camp à l’autre, et mépriser un jour ce qu'il enconsait la veille, on dira : la chose se comprend, c'est le scepticisme politique qui vient de se combiner avec une grande naïveté de conduite.
Avis à l'écrivain qui voudra écrire la biographie de M. Fabre. Il pourra l’intituler : ‘ Histoire des combinaisns du scepticisme politique avec la naïveté de con luite."
Il est donc évident, que M. Fabre n’a pas les convietions profondes qui font le journaliste. Mais il est gazettier, et c’est un métier—non pas un art—que bien peu de gens savent aussi bien que lui dans le pays. Il sait faire la gazette et lui donner une apparence attrayante. Son but unique est d’amuser le public moyennant finances. Il ne s'occupe pas du reste, et ne regarde pas aux. moyens.
Sa gloire, c'est le fait-divers. Il sait lui donner ee tour piquant qui allèche le lecteur. En ce genre, il s'est donné un rival dangereux dans M. Nazaire Levasseur, qui parfois, oublie que M. Fabre est son maître, et qui se permet de l’éclipser. Quand ils réunissent leurs deux génies pour raconter les aventures de mademoiselle Lolotte à la cour du Recorder, ils n'ont pas de supérieur dans la province de Québec.
L'Evénement pose pour la Gazette bien informée. Rarement, il assigne aux événements politiques les causes que tout le monde voit. Il devine les motifs secrets, les ficelles cachées, et quand il n’y en a pas, il sait bien en fabriquer. Vous allez en juger.
Un nouveau parlement vient de s'ouvrir, et le ministère vient de passer par une crise, qui a failli avoir des conséquences très-graves. Deux des ministres M. C. et M. B. n’adhéraient pas entièrement au programme de
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