‹ Les Guérin de Tencin, 1520-1758Chapitre 107 sur 241 · L'AFFAIRE DE MERLOU · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE DE MERLOU

Il fallut alors que le mérite de celui-ci fût incontestable jjoui' que \e cardinal de Fleury lui confiât les missions les plus importantes et le haussât à ses côtés, dans le même temps qu'il était oblisjé d'envoyer MmedeTencinen exil pour arrêter ses conciliabules déplacés avec les évêques de France. C'était aussi le moment où Louis XV, déclarait en parlant d'elle : « Cette femme me donne la peau de poule ». Instinct singulier qui prouve que le Roi n'avait pas Ja même nature que Fontenelle, Montes(|ui(ni ou le duc de Richelieu.

On a prétendu aussi (|ue certains académiciens, par amitié pour Mme de Tencin, rédigeaient les mandements de son frère. Ceux que l'on a désignés moururent avant l'épiscopat de l'abbé ou se trouvèrent séparés de lui quand il devint archevêque de Lyon; et l'on a de celui-ci des pages admirablement rédigées, dont la forme et le fond révèlent la même main que la correspondance autographe et privée du personnage'. La vérité, c'est que les haines religieuses au xviii^ siècle, pour être moins sanglantes qu'au xvi^, n'en étaient pas moins mortelles et que le poison de la calomnie fut utilisé par les jansénistes^ plus cruellement que le fer des poignards et des épées par les huguenots et les papistes.

Le procès que l'abbé de Tencin eut à soutenir au sujet de l'abbaye de Merlou en offre une preuve concluante. Cette affaire, insignifiante et compliquée, fut trop habilement travestie et trop violemment exploitée contre M. de Tencin pour qu'il ne soit pas utile de l'exposer enfin clairement.

Le IS avril 1702, M. de Tencin avait été « pourvu » de

1. On peut admettre pourtant que « l'Extiortalion au Peuple », prononcée par l'arch. de Tencin, le 16 août 1727, à l'ouverture du concile d"Erabrun fut l'œuvre de l'obligeant et savant La Motte. Mais on trouve que celui-ci rendit pareil service à bien d'autres personnages illustres dont le mérite ne fut point pour cela diminué. On peut dire qu'au x\iw siècle cette façon de s'entr'aider était « reçue ». Quant à M. de Tencin. il était parfaitement capable de rédiger lui-môme ses discours. Il le fit d'ailleurs presque toujours.

2. II faut noter en passant qu'il ne s'agit plus des grands jansénistes de Port-Royal, mais de leurs petits disciples d'une autre génération, dont la moralité s'était fort amoindrie dans la lutte.

lui LliS (iUÉRIN bV: TENCIN

l'abbaye de Vézelaj, du diocèse de Beaiivais voisin du diocèse de Sens oii l'abbé exerçait les fonctions d'archidiacre. Un peu plus tard, en 1717, le Prieuré de Sainte-Marie- Madeleine de Merlou, dépendant de l'abbaye de Vé/.elay, ayant vaqué par la mort de l'abbé de Pressigny « dernier paisible possesseur », labbé de Tencin en prit possession le 2i juillet de la même année. Il s'appuyait pour ce fait sur la bulle de sécularisation de cette abbaye, du mois de janvier 1537 par laquelle, prétendait-il, le prieuré de Merlou était « uni » à Vé/.elay. Cependant cette prétention était discutable, et un sieur de Veissière, clerc tonsuré, avait manifesté l'intention de se faire pourvoir du prieuré de Merlou directement en cour de Rome. Ce clerc était poussé, à n'en pas douter, par les adversaires de l'abbé de Tencin qui s'était déjà déclaré pour les jésuites et les sulpiciens contre les jansénistes. Ainsi l'abbé de Tencin, même si l'union du prieuré était admise, devait se trouver en face d'un prieur de Merlou hostile, avec lequel il eût été impossible de fondre Merlou avec Vézelay.

Alors M. de Tencin, par une manœuvre qui ne semble entachée d'aucune indélicatesse, s'efforça de déjouer les projets de l'importun concurrent et, faisant par avance acte de « collateur », il « pourvut » du prieuré de Merlou le fils aîné du président de Tencin, c'est-à-dire son propre neveu déjà tonsuré. Avec un tel « collataire » l'oncle était bien sûr de pouvoir traiter ensuite pour aboutir à la « réunion », qu'il désirait réaliser.

Seulement il fallait agir sans donner l'éveil, car il était bien évident que l'adversaire, averti, mettrait tout en œuvre pour entraver de tels plans. En conséquence, l'abbé de Tencin écrivit le IG mars 1718 à M. Rubarbe, chanoine à Merlou, qui était un de ses amis, en le priant de s'aboucher avec mi notaire apostolique et de remplir avec lui les formalités requises pour la prise de possession du prieuré de Merlou au nom de son neveu, l'abbé tonsuré de Tencin. La procuration de ce dernier fut envovée le 8 avril suivant et l'acte

L Archevêque d Embrun; .

Peint par des Ps^eiges (1728).

(Galerie du c/uiteau de Tenciii au marquis de Munteynard.

Cliché de Piccardv — Grenoble.

L'A F FA mi-: ni-: mhrlou loa

dressé fut «insinué* » à Beauvais. Mais à parf, cetto « insinuation » nécessaire, aucune publicité ne fut donnée à la prise de possession, et les témoins furent choisis de telle sorte qu'ils ne se rendirent pas très bien compte de l'affaire.

D'ailleurs, dans l'esprit de l'abbé de Tencin, ces formalités n'étaient remplies que par mesure de précaution et n'étaient probablement pas destinées à être utilisées. C'est ce qui ressort clairement de sa lettre à M. Rubarbe, datée de Sens le 22 avril 1718 -.

« Je réponds à votre lettre, mon cher Monsieur, en vous remerciant des peines que vous vous êtes données pour les prises ' de possession dont vous avez bien voulu vous charger. Celle de Merlou ne changera rien aux choses. Je ne l'ai faite que pour plus grande sûreté et pour éviter les mauvaises contestations qui pourraient survenir daiis les suites. »

Mais précisément cette malheureuse précaution, loin d'être utile à son auteur, se retourna contre lui, car ses ennemis l'interprétèrent dans un sens que l'abbé de Tencin était certainement bien loin d'avoir prévu. S'il en eût été autrement, sa conduite dans le procès aurait été d'une maladresse grossière.

Cependant le sieur de Veissière, après s'être fait pourvoir en cour de Rome, voulut prendre possession du prieuré de Merlou le 27 juin 1719. L'abbé de Tencin y forma opposition et, le 26 juillet, la cause fut évoquée en la seconde chambre des « Requêtes ' ». Mais ce fut seulement au mois

1. C'est-à-dire enregistré. Celte formalité enlevait à l'acte tout caractère clandestin.

2. Bibliothèque de Grenoble. G. 2290, année 1728, paragr. IV.

3. Il s'agissait du prieuré de Bornel que l'abbé de Tencin réunissait aussi à Vézelay. Cette réunion ne fut jamais contestée.

4. Ici se grefîe une complication puérile. L'abbé de Tencin ayant affirmé qu'il était venu de Sens exprès pour cette affaire de Merlou, ses adversaires s'ingénièrent à prouver que son voyage avait un tout autre but et s'efforcèrent de le prendre en flagrant délit de mensonge. Ils assuraient que l'abbé demeurait à Paris depuis longtemps et qu'il y était retenu par une importante mission. Il s'agissait de faire des prosélytes, disaient-ils

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de juin 4720 que l'affaire fut plaidée. L'abbé de Tencin prétendit deux choses : l'une que l'union du prieuré de Merlou avait été canoniquement faite par la bulle de la sécularisation de d537; l'autre que cette union avait été confirmée par des lettres patentes de 1653. — Mais l'abbé de Veissière parvint à faire admettre au tribunal que l'union était abusive et, par la sentence rendue le 14 juin 1720, il fut maintenu définitivement dans « la paisible possession de ce prieuré ». — L'abbé de Tencin en nppela do cette senlence et l'affaire fut plaidée à la Grand'Chambre les 20 et 27 mars et le 3 avril 1721.

Une note de Mathieu Marais donne une indication précieuse sur l'état d'esprit, en cette circonstance, du monde du Parlement qui, très janséniste et jaloux des vieilles traditions, détestait doublement les Tencin, ces nouveaux venus dévoués aux sulpiciens. « On se prépare à venir entendre plaider cette cause comme à voir jouer une comédie, écrit Marais; la famille des Tencin est au désespoir. Mais on ne les plaint pas et le Parlement n'est pas fâché d'avoir à les jugera »

A en croire Saint-Simon, l'audience fut des plus émouvantes'-. — « Aubry, avocat qui plaidait contre l'abbé de Tencin, raconte-t-il, poussa le sien et l'engagea peu à peu en des assertions assez fortes. Le premier, qui avait son dessein, faiblit ; l'autre reprit des forces, sur quoi le premier avocat l'engagea doucement à des négatives. Le premier répliqua quelles étaient sèches et ne prouvaient rien, destituées de preuves, à moins que Tencin. là présent, ne les attestât par serment. Cette dispute, qui donnait gain de cause à l'abbé en faisant serment, lui parut une ouverture à saisir poui' le

malicieusement, et l'on in.sinuailque la fameuse abjuration de Melun (celle de Law) était une preuve publique de ce qu'on avançait. On avouera que cette ûpre contestation touchant la cause du séjour de l'abbé ti Paris était bien mesquine.

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