PROGRES DE LA REFORME
à saisir la première occasion de jeter le froc et de reconquérir leur liberté. »
Derrière ce contingent ecclésiastique, toute une catéi,'orie laïque attendait l'aubaine des troubles probables, afin de jouer des coudes... et des mains dans la cohue. Depuis la fin des guerres d'Italie, une foule de petits seigneurs croupissaient dans l'inaction ; et la haute noblesse, sentant ces impatiences, était résolue à les faire tourner à son profit contre le Roi lui-même.
Et puis, comme toujours, la lie de la population fermentait, et à Romans, les consuls* reçurent des plaintes « qu'il se faisait beaucoup d'insolences la nuit » par certains batteurs de pavé qu'on appelait pour lors des « Esclafats ».
Ce nom d'esclafat ou « esclafard » tire son origine du mot de basse latinité : esclafare, qui signifie frapper ou, d'une façon plus vulgaire, flanquer. On désignait ainsi les gens qui se livraient facilement à des voies de fait à la façon de nos « apaches » modernes. Or, il s'était formé une société de défense mutuelle dans le clergé de l'église de Romans; on nommait ses membres esclafards et leur chef : abbé des esclafards, abbas esclafardoriun. On comprend quelles équivoques devaient naître touchant les méfaits des nocturnes bandits et l'association de défense mutuelle. La médisance et la calomnie étaient déchaînées, les convoitises s'aiguisaient, les vengeances personnelles se préparaient, et toutes les honteuses passions se faisaient jour, comme ces gaz méphitiques qui s'exhalent à la surface des eaux quand la fange est agitée. Alors toute pureté étant brusquement ternie, c'est la boue elle-même qui remonte. Il allait en être ainsi durant ces guerres néfastes où la question religieuse fut toujours secondaire.
Une première manifestation des brutalités auxquelles
1. Magistrats municipaux nommés à l'élection. Tous les habitants de Romans, chefs de famille, étaient classés par profession en quatre catégories qui chacune élisait un consul. Chaque consul choisissait à son tour quatre conseillers, et tous ensemble formaient le conseil de la ville.
les foules stupides peuvent se livrer eut lieu le 28 novembre 1548. Les protestants mirent le feu au couvent que Romanet Boffin avait fondé près de son fameux calvaire. Ce crime resta impuni ou à peu près. L'année suivante, pendant que Ton reconstruisait l'édifice, grâce à un don généreux du Pape, le Parlement de Grenoble envoya bien un commissaire^ qui rendit quelques arrêts, entre autres une condamnation contre un menuisier nommé Jehan de Comiers, dit Charmes, obligeant celui-ci à suivre une procession jusqu'au Mont Calvaire, tête et pieds nus, portant une torche. Mais que pouvaient des peines aussi bénignes contre le déchaînement progressif des appétits poj)ulaires? Car c'était surtout le peuple, les médiocres et les mécontents qui marchaient à l'appel de la réforme, dont les grands mots de conscience et de liberté semblaient être la clé d'une ère nouvelle, pleine de béatitude. Cette sorte de duperie philosophique n'était peut-être pas dans les intentions de Calvin, de Luther ni de leurs ministres et, s'ils se sont défendus d'avoir cherché à séduire les foules par des sophismes, ce fut sans doute avec bonne foi. Mais le résultat historique n'en est pas moins certain.
A Romans, après l'acte de vandalisme qui avait soulevé tant de réprobations, on s'en tint durant quelques années aux sourdes menées et, parfois seulement, aux invectives. Dans cette population, qui avait besoin de calme pour maintenir sa prospérité commerciale, les catholiques seraient peut-être parvenus à dominer la situation sans heurts et sans violences. Malheureusementdesmaladressesfurentcommises. « Dans ce désordre, dégoût et mépris des sacrements, raconte le P. Archange, arriva une nouveauté qui ne fut pas pour accommoder lesaffaires, assavoir que l'avarice ayant poché les yeux à quelques ecclésiastiques, leur fit rechercher des gages et salaires extraordinaires pour Tadministration des sacrements. » Le gouverneur eut beau mettre bon ordre à cet abus,
i. Jean Baronat. Lettres de commission du 24 août 1549. Arch. delà Drôme E. 37!i5.
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l'effet désastreux était produit, et les ennemis des catholiques ne manquèrent point d'exploiter un filon si avantageux.
Cependant les premiers actes d'Henri II avaient produit une heureuse diversion. Le jeune souverain était venu en Dauphiné ; il s'était inquiété des tailles qui accablaient certains villages au bénéfice des villes et il sélait efforcé d'équilibrer les impôts d'une façon plus équitable. Et puis, si la lutte avait continué contre la Maison d'Autriche, elle avait été localisée du côté du Rhin et non plus en Italie, de telle sorte que les passages de troupes ne ruinaient plus la contrée. Mais en revanche, la peste sévissait à tout instant et la misère était si grande que dans Ihiver de lo4y les « chassecoquins' » reçurent l'ordre d'expulser tous les mendiants étrangers en leur donnant à chacun une livre de pain, — maigre pitance pour des gens sans travail qu'aucune cité ne voulait plus accueillir. Puis, vers le milieu de l'année I008, des rumeurs sinistres se répandirent : on disait que Philippe II, notre implacable ennemi, avait envoyé des émissaires dans toutes les parties de la France pour incendier les villes et les villages et empoisonner les puits et les fontaines. Dans les périodes qui précèdent les guerres civiles, ce sont les nouvelles les plus absurdes qui sont prises en considération, comme si les populations qui les écoutent éprouvaient le besoin d'être secouées à tout prix.
Puis, ce fut la mort du Roi, l'avènement de François II, la prépondérance des Guise, la conspiration d'Amboise et enfin le massacre de Vassy, qui ouvrit nettement l'ère de la guerre civile que la mort de François II avait ajournée de deux ans, en sauvant de l'échafaud le prince de Condé. Désormais les catholiques et les protestants allaient lutter ouvertement les armes à la main.
Pendant la phase d'effervescence contenue qui avait précédé la crise aiguë, les Guérin s'étaient rangés parmi les hommes pondérés qui déploraient tous les excès, de quelque