Avocat
210 LES GUKRIN DE TENCLX
dernier soupir et, le 20 du même mois, le conclave était ouvert .
Les cardinaux de Rohanetde Bissy s'étaient mis en route, mais ils voyageaient à petites journées et le cardinal de Polignac était tombé malade à Lyon, de telle sorte que pendant trois semaines l'abbé de Tencin fut seul à représenter la France. Il s'acquitta de cette tache délicate avec une correction et une habileté unanimement reconnues. 11 parvint notamment à s'entendre avec les chefs des factions d'Espagne et d'Autriche, les cardinaux Aquaviva et Cienfugos, et appuya leur désir d'entraver toute élection jusqu'à l'arrivée des cardinaux nationaux'.
Après diverses intrigues, le Sacré-Collège finit par élire le 29 mai, à l'unanimité moins une voix — celle de l'élu — un prélat si modeste dans ses goûts et si efïacé dans sa conduite que nul n'avait songé à lui jusqu'au dernier moment. Ce qui fit dire au cardinal de Rohan : « Nous avons un Pape, non de la main des hommes mais de la main de Dieu. » C'était le cardinal Orsini, del'ordre desdominicains, évéque de Frascati, qui ceignit la tiare sous le nom de Benoit XIIL
Mais avant la fin du conclave une heureuse nouvelle était arrivée à l'abbé de Tencin. Le 9 mai, un courrier lui avait apporté sa nomination à l'archevêché d'Embrun. C'était là le résultat de ses intelligents services, des efforis de sa sœur et surtout de l'influence de l'évêque de Fréjus, M. de Fleury, à qui l'abbé avait su se rendre utile à plusieurs reprises. Au mois de juin, la cour de Rome rendait cette nomination définitive.
« Le Pape me proposa hier dans le consistoire, écrit l'abbé au président de Tencin'.
« Ainsi me voilà archevêque. Il me veut sacrer lui-même. Je reçois déjà mille marques de bonté de sa part. »
Dès lors commença avec son frère une correspondance
1. Pour plus amples détails, voir : Intrigues el. Missions du cardinal de Tencin, par M. Boutry. p. 102 el suiv.
2. Lettre inédite. 43 juin 4724. Collection du marquis de Montcynard.
i>'arciii:vkquf; d'kmbrun 2ii
active au sujet de son instîiIlHtion à Embrun. C'est le Président qui se charge de tout préparer « au spirituel et au temporel ». L'archevêque en arrivant trouvera tout en place. Son grand vicaire et son secrétaire particulier auront été choisis ; son mobilier, rangé avec une partie de celui de son prédécesseur, que l'on rachètera ; les charités les plus urgentes auront été faites.
Quant à ses mandements, il les élaborera lui-même d'après les précédents, qu'on lui enverra. Il est fort affairé et j)araît satisfait de revenir dans son pays.
Il se promet d'aller souvent à Grenoble et compte bien que sa famille viendra le voir à Embrun.
« Nous ne nous quitterons plus la plus grande partie de l'année, dit-il gaiement au Pi'ésident. »
Enfin le 2 juillet, la grande cérémonie de son sacre a lieu dans l'église de Saint-Philippe de Néri, en présence de tous les cardinaux, du chevalier de Saint-Georges, de la princesse son épouse, des ambassadeurs et « d'un peuple infini qui remplissait la nef ».
a Je fais faire un tableau, annonce-t-il à son frère, représentant au naturel la cérémonie de mon sacre. Il aura, je crois, 22 palmes de long sur 19 de haut'. C'est un monument honorable à garder dans la famille. »
Si le nouvel archevêque n'est pas enrichi, il a du moins une maison bien montée : « Quand je m'en irai d'ici, raconte-t-il, vous me trouverez assez bien en vaisselle d'argent et en meubles. »
On a voulu voir dans son retour en France une sorte de disgrâce; mais la façon dont il s'exprime avec son frère doit faire écarter toute supposition de ce genre.
« Je comptais répondre aujourd'hui, mon cher frère, à votre lettre du 6 août avec le détail qu'exigeait la matière. Mais ayant reçu, grâce à Dieu, la nouvelle de mon rappel,
1. Mesure italienne de 8 pouces 3 lignes 1/2 ce qui donne pour le tableau environ 5 mètres x 4 m. 20.
je serai bientôt en état de répondre par moi-môme. * »
Le 21 septembre, jour de la Saint-Mathieu, il reçoit une dernière bénédiction du Pape, qui le retient dans une longue audience et lui donne les marques « de la plus intime bienveillance" ».
Mais c'est seulement au mois d'octobre qu'il se met en route. Il emmène avec lui son neveu le Chevalier, un gentilhomme, uii secrétaire, un aumônier et cinq ou six officiers ou valets de chambre. Il ira en chaise jusqu'à Suze et là, il prendra des chevaux avec une litière. Il lui en faudra neuf pour sa suite, avec deux mulets pour les bagages. Mais il ne fera que traverser le Dauphiné et continuera sa route vers Paris et Versailles, où il doit aller saluer le Roi.
Le 23 décembre (1724), il signale à son frère son arrivée en un simple billet^ : « Je n'ai que le temps de vous écrire un mot, mon cher frère, pour vous donner part de mon heureuse arrivée, comme je l'avais projeté. Depuis, j'ai été à Versailles où j'ai été partout bien reçu. J'y retourne pour prêter demain mon serment de fidélité et officier le jour de Noël devant le Roi. J'ai déjà fait ma demande pour ne point être de l'assemblée'. Incessamment je saurai à quoi m'en tenir. Je vovis embrasse de tout mon cœur et la Groslée. »
Jusqu'ici on avait montré un archevêque de Tencin nommé à regret, discrédité d'avance, obligé de se tenir honteux à l'écart de la Cour et désolé d'être invité à gagner immédiatement son diocèse dans un pays perdu où il se considérait comme en exil.
Ses lettres sont édifiantes touchant l'inexactitude d'un tel ])ortrait.
Dès son arrivée, il est l'objet des meilleurs procédés de la part de la Cour et il s'ingénie de son côté à se montrer aimable. Nulle bassesse d'ailleurs dans ses relations avec
Ik (29 août 1724.) Lettres inédites. Collection du marquis de Monteynard, i*. Lettre inédite du clievalier de Tencin à son père.