Mémoire pour servir à l'histoire des Huguenots
sait insensiblement des étrangers dans la ville, sous prétexte de passage, et un beau jour le père Garagnol vint faire à son gendre cette terrifiante déclaration : « Les huguenots n'osent plus se réunir en ville, mais ils se retrouvent au dehors et c'est dans la grange de Claude Monnier de Rochechinard, votre beau-frère, qu'ils s'assemblent ! »
Cette effroyable découverte explique pourquoi Antoine Guérin se montra si conciliant à l'égard des huguenots pendant la première période des troubles et pourquoi ensuite, en face des bandes de malandrins, il fit preuve d'une énergie qui lui valut les plus hautes récompenses. Lorsqu'il sut que le mari de sa sœur Françoise était compromis, il s'efforça, sans manquer à son devoir, de servir de médiateur et d'apaiser les esprits.
Sans doute il aurait voulu retarder la divulgation de ces réunions extra ?nwos, mais le père Garagnol avait immédiatement informé M. de la Motte-Gondrin.
« Celui-ci, qui n'entendait point de feintise, voulut lui-même s'en éclaircir. » Le voici donc qui, sans rien dire de ses projets, réunit un dimanche une bonne compagnie de gens à cheval, passe l'Isère à Châteauneuf, apparaît à l'improviste au Mont Calvaire et fait mander le lieutenant du juge, estimant sans doute que M. de Vellieu était d'un trop grand âge pour c[u'on le dérangeât si cavalièrement. Antoine Guérin arrive aussitôt et la Motte-Gondrin lui demande à brûlepourpoint s'il est vrai que les huguenots font des assemblées. Guérin est obligé de déclarer la vérité, mais ce jour-là, par bonheur, la réunion avait lieu dans une maison de la ville. Sans hésiter, la Motte-Gondrin s'y rend avec son monde, fait barricader la porte et donne l'ordre de mettre le feu au bâtiment. Mais les huguenots méfiants s'étaient ménagé une sortie secrète, et ce fut sans faire de victimes que la maison incendiée s'effondra...
Une année passa sur cet événement qui avait pu intimider, mais non pas calmer les dissidents, et le travail de sourde excitation se poursuivit.
INTERVENTION DE LA xMOTTE-GONDRlN 17
Au coinmencement (le Tannée ]T>()'2, le 23 janvier, M. de la Motte-Gondrin revint à Romans avec une petite suite, afin de ne pas énerver la population par la menace d'une grosse troupe. Espérant que sa première intervention si énergique avait été d'un salutaire effet, il voulait user de douceur et de persuasion avant d'en arriver à d'autres sévérités. En conséquence « il fit appeler quelques-uns qu'on soupçonnait avoir du pouvoii' sur le peuple pour l'ameuter. Aussitôt le bruit courut dans la ville qu'on avait des desseins contre eux. En peu de temps, il s'assemble autour de la maison de M. de la Motte-Gondrin cinq à six cents huguenots, faisant un grand tumulte. ' »
La Motte-Gondrin, fidèle à son programme, sort hardiment sans armes, sans même une canne et demande à ces gens ce qu'ils désirent. Alors les hommes des premiers rangs commencent à l'invectiver, tandis que les plus éloignés s'impatientent et hurlent. Une pierre est lancée, une autre la suit, et la Motte-Gondrin, ainsi que les gentilshommes de sa suite, sont bousculés et frappés. Le lieutenant du duc de Guise portait une « saye de velours noir jusqu'aux genoux si bien, déclare un témoin, que les coups de pierre paraissaient dessus ni plus ni moins que les coups de balles encalcinées entre les murailles noircies d'un jeu de paume, ou bien comme le nez au milieu du visage ».
Bientôt la Motte-Gondrin, voyant limpossibilité de résister à ces énergumènes ou de leur faire entendre raison, se retire dans son logis, s'y retranche et, lorsque le calme est un peu revenu dans la rue, monte à cheval et se retire, on devine dans quel état d'esprit. Dès le lendemain, x\ntoine Guérin était délégué par les consuls pour aller présenter les excuses du conseil au gentilhomme si gravement offensé. La Motte-Gondrin assura qu'il voulait traiter humainement la ville mais à la condition que les consuls ordonnassent une enquête et punissent les coupables. Il n'y avait pas à hésiter